III. Une troisième loi nous garantit encore cette vérité
Tout a un but dans la nature. Chaque être est organisé m vue d'une destination quelconque. Il faudrait nier la nature entière et dans son ensemble et dans tous ses détails , pour ne pas y lire partout cette constante loi. Elle est tellement exacte , que le plus souvent , par l'organisation , on peut découvrir la destination, et par la destination retrouver l'organisation. Si la marche de cette loi n'a pas été universellement saisie, ce n'est pas la fidéUtédela nature, mais la science de l'homme, qui a fait défaut. Mais lorsque l'homme , connaissant déjà l'organisation d'un être , n'a à se prononcer qu'entre deux hypothèses sur sa destination, et que l'une de ces deux hypothèses combat l'organisation, tandis que l'autre est dans un parfait accord avec elle, alors il ne peut exister pour lui aucun doute sur l'exactitude de cette dernière solution, parce qu'elle lui est garantie à double titre , et par son équation avec le premier terme du rapport déjà posé , et par l'exclusion de la seule hypothèse qui ppi|.vait lui disputer cette certitude.
Appliquons cette règle à notre sujet.
L'inconnu, c'est la destinée de l'homme. Deux hypothèses seulement : Est-ce la mort de tout l'homme avec le corps? est-ce la survivance de l'âme et la vocation à une autre vie? — Interrogeons notre organisation morale, qui est le premier terme du rapport, celui qui est à notre portée , et voyons ce qu'elle nous répondra. Cette organisation nous est coi inue par l'expérience des opérations et des affections de Vè me; elle se compose de faits que nous portons en nous, et qui forment l'histoire et comme le tissu de notre vie.
Or, le premier trait dominant et universel de cette organisation est un vaste dégoût, un profond malaise, im inexorable ennui. Voilà le fond commun de la vie humaine. Et
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remarquez-le bien, dégoût, malaise , emiui, qui s'accroissent d'autant plus que l'homme est plus comblé de la possession des biens de ce monde. S'il était uniquement fait pour ce qui est ici-bas , si c'était là sa destination exclusive, pourquoi ses désirs ne seraient-ils pas bornes a cette destination? pourquoi ne s'y arrêteraient-ils pas? quedis-je! pourquoi ne seraient-ils pas d'autant plus satisfaits qu'ils l'atteindraient davantage? Mais non, c'est l'inverse. Montrez-moi l'homme le plus heureux , selon les apparences trompeuses de ce monde , et je vous ferai voir l'homme le plus malheureux , car c'est celui-là même ; il fera entendre plus hautement que personne ce cri que les générations se renvoient les unes aux autres : Tout n'est que vanité!... II n'y a que des commencements et des ébauches de bonheur dans cette vie. Que l'homme se choisisse le sort le plus approprié à ses goûts et à ses penchants , qu'il obtienne la satisfaction de ses souhaits les plus sagement conçus , les plus habilement combinés; dès ce moment fatal c'en est fait de son bonheur j en y mettant la dernière main, il en aura précipité la ruine. Détrompé une fois , deux fois , cent fois, qu'il recommence encore sa tentative , qu'il ait à ses ordres un génie tout-puissant , un talisman infaillible , pour le faire passer successivement par toutes les sphères de la vie humaine , partoutje bonheur fuira devant ses désirs , et son dernier mot sera : Je me suis trompé ' !
« De là Tient, pour le dire ici en passant, l'empressement des hommes pour les choses grandes et qui tiennent de l'infini , et même pour celles qui sont obscures et mystérieuses. Ce n'est pas , dans le fond , qu'ils aiment les ténèbres ; mais c'est qu'ils espèrent trouver dans les ténèbres le bien qu'ils désirent , et qu'au grand jour ils reconnaissent qu'il ne se trouve point ici-bas. C'est là la source du sublime. Il semble qu'une perspective imprévue s'ouvr« tout à coup au regard de l'âme , et qu'elle trouve une issue pour échapper enfin à la déception.
IMMORTALITÉ DE L'aME. 1/>5
Cet inconcevable phénomène ne se fait voir que dans l'homme seul. Pas un être autour de lui qui ne soir satisfait à proportion de l'apaisement de ses besoins dans cette vie. Lui seul, qui semblerait devoir jouir le plus, puisque son génie met toute la nature à sa disposition , lui seul cependant désire , lui seul gémit, lui seul traîne sa plainte au milieu du bien-être imiversel. On dirait un être qui est hors de son élément, et qui y aspire. Il n'y a pas équilibre entre sa nature et le monde ; il le dépasse infiniment par une exigence , par une tendance de désirs et de conceptions que rien ici-bas ne peut borner, et qui se projettent de toute part hors de l'horizon de la vie.
Voilà le trait capital de l'organisation morale de l'homme, et, pour ainsi parler, son résidu. C'est un fait positif, universel , constant; il est passé en proverbe dans l'espèce humaine , et toutes les bouches disent tôt ou tard avec amertume : // n'y a pas de bonheur ici-bas ' !
1 Cela est surtout vrai de l'humanité moderne , chez qni le Christianisme a développé le sentiment et le besoin de l'infini , en lui en révélant le véritable objet. Alfred de Musset a rendu cette vérité par ces beaux vers :
. Si mon cœur, fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir.
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie , Où l'on voudrait nier pour cesser de douter, Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie, Dans ses vastes désirs, l'homme peut convoiter; Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse. L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas! Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce , De ses îles d'azur sorte en m'ouvraut les bras; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité, Transformer à mon gré la vivace matière. Et créer pour moi seul une unique beauté; Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, Assis à mes côtés , m'appelleraient heureux ; Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux ,