fl
Comment expliquer ce phénomène?
La loi que nous avons posée , que les moyens de chaque être sont en rapport avec sa fin , loi qui a pour elle le témoignage de l'univers tout entier, nous conduit rapidement à cette solution : Que la fin de l'homme étant le bonheur, et le bonheur n'étant pas ici-bas , cette fin doit être nécessairement au delà de cette vie, et que l'immortalité de l'âme, et sa vocation à im ordre de conceptions et de sentiments plus en rapport avec sa nature , peuvent seules expUquer et résoudre le mystère de son organisation.
Cela est tellement vrai, que si, par contre-épreuve, nous ouvrons à cette âme la perspective de l'immortalité , si nous lui en donnons la persuasion, la foi, aussitôt toutes les oscillations de son être vont cesser : une paix , un bienêtre, un aplomb intérieur, jusque dans le sein des souffrances et de la mort , vont nous attester hautement que nous avons trouvé le secret de la nature de l'homme , et , pour ainsi parler, la clef de voûte de son architecture intellectuelle.
L'objection tirée de ce que le cœur de l'homme cherche à se faire des consolations pour cette vie , et des espérances quUe garantissent contre l'horreur du néant, vient plutôt fortifier cette conclusion que l'affaiblir ; car ce besoin de consolations et cette horreur instinctive du néant sont précisément le résultat et non la cause du sentiment de notre immortalité. Nous ne sommes inconsolables que parce que nous sommes immortels; nous n'avons horreur du néant que parce qu'il est pour nous contre nature. Du reste , vou-
Je leur dirais à tons : — Quoi que nous puissions faire, Je souffre , il est trop tard ; le monde s'est fait Tieux, Une immense espérance a traversé la terre : Malgré nous, vers le ciel il faut lever les yeux I
( L'Espoir en Dieu. )
lez-vous un solide témoignage de la justesse de ce raisonnement?
Voici un homme qui ne croyait à rien, qui du moins avait un parti pris contre toute croyance. Pour lui, point de Providence , point d'immortalité surtout. Loin de se faire des espérances, il cherchait à plaisir le désespoir. J'ai nommé M. de Senancour, l'auteur d'Ohermann. Eh bien! admirez comme , malgré lui , le sentiment de son immortalité éclate au seia de sa nature par des cris déchirants , et comme il brise et fait voler au lotu les chaînes du système sous lesquelles on veut l'étouffer !
a Ma situation est douce , et je mène ime triste vie. Jo « suis ici on ne peut mieux , libre , tranquille, bien portant, et sans affaires , indifférent sur l'avenir dont je n'attends « rien , et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas « joui. . . ; mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me « quittera pas ; c'est un besoin que je ne connais pas , que « je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, « qui m'emporte au delà des êtres périssables... Vous vous « trompez, et je m'y étais trompé moi-même; ce n'est pas « le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du « vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré ; mais il « y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être. « L'amour est immense , il n'est pas infini. Je ne veux pas « jouir ; je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des « illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper « toujours. Que m'importe ce qui peut finir?... L'heure « qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de « moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, ar- « rive, et n'est plus... Je veux un bien, un rêve, une es- « pérance enfin qui soit toujours devant moi, plus grande a que mon attente elle-même , plus grande que tout ce qui
« se passe; je voudrais être tout intelligence Je trouve
a avec étonnement mon idée plus vaste que mon être ; et « si je considère que ma vie est ridicule à mes propres « yeux Je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus a heureux sans doute le bûcheron qui prend de l'eau bénite « quand le tonnerre gronde ! il chante en travaillant. Je « ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui ^ »
Quelle est convaincante cette réponse d'immortalité, échappée de la bouche de l'incrédule ! comme c'est bien là notre nature , et comme elle se venge et s'élève quand on veut la contredire et l'étouffer ! Tel le géant hébreu emportait avec lui sur la montagne les portes de sa prison '.
Un second trait de notre organisation morale vient se lier au précédent , et fortifier la déduction de notre immortalité. C'est celui-ci : que l'homme met l'idée de l'infini dans tout ce qui le concerne. « Un soing extresme tient l'homme c( d'alonger son estre , dit Montaigne : il y a pourveu par a toutes ses pièces ; et pour la conservation du corps sont « les sépultures; pour la conservation du nom , la gloire : « il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de « sa fortune, et à s'estansonner par ses inventions^. » A chaque instant les biens de ce monde lui gUssent des mains ;
' Obermann, p. 83, édition de Charpentier.
' « Ce besoin de chercher les résultats dès que je vois les données, dit-il « ailleurs; cet instinct à qui il répugne que nous soyons en vain, croyez- « vous que je puisse le vaincre ? Ne voyez-vous pas quMl est dans moi , qu'il « est plus fort que ma volonté, qu'il faut qu'il me rende malheureux, ou que « je lui obéisse ? Ne voyez-vous pas que suis déplacé ?... Je rejette tout ce « qui passe, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans désirer « rien après eux. » ( P. 233. ) — Comme cette dernière note est lugubre ! Tout l'ouvrage est ainsi un chaos lamentable de contradictions , où la nature gémit en traînant les chaînes d'un scepticisme systématique , et va parfois se briser contre l'obstacle , comme un aigle enfergé qui voudrait prendre son essor.
^ Essais, Ijv. IT , chap. xri.
IMMORTALITÉ DE L'aME. 149
n'importe , il y attache toujours une vue d'immortalité. Semblable à ce roi de la Fable qui changeait tout en or, il doue d'immortalité tout ce qu'il touche ; tous les objets de ses passions en sont revêtus. On dirait qu'il les élève à sa hauteur, qu'il veut les faire à sa portée , à sa taille , à son besoin. Ce sont des amours éternelles , des douleurs perpétuelles y des gloires immortelles, etc. Il se comporte absolument comme s'il ne devait jamais mourir, et comme si rien autour de lui ne devait le quitter. Toutes nos actions raisonnent , à cet égard , en sens inverse de l'expérience , et les moralistes ne cessent de rire de ce travers de notre espèce; n'importe : nous sommes incorrigibles. La mort n'est qu'un léger obstacle à nos projets , et nous ne la faisons jamais entrer dans nos calculs. Ce n'est pas que nous ne la voyions pas , mais nous la traversons sans cesse par la pensée, comme si ce n'était qu'un nuage à l'horizon; elle ne fait que glisser sur notre esprit. Il y a plus : nous bâtissons sur elle ; et nos conceptions , nos espérances , nos projets , nous enflamment d'autant plus , que leur réalisation promet de s'étendre davantage au delà du tombeau. Toute notre vie se passe à nous priver d'en jouir pour l'époque où nous n'en jouirons plus, et nous préférons cette illusion à la réalité ; nous mourons pour l'obtenir.
Qui ne voit dans cet instinct de l'espèce humaine, au travers de toutes les illusions dont il est la source , la révélation manifeste de notre immortalité? Il faut que ce sentiment soit bien fort , pour faire aussi violemment son niveau chez tous les hommes ! Ceux qui croient à une immortalité réelle dans une autre vie trouvent dans cette croyance un épanchement naturel aux surabondances de leur être , qui les met en harmonie avec la vérité de tout ce qui les enviromie; ils jugent sainement de toutes les choses de ce
monde , les voient telles qu'elles sont , et , ne se faisant illusion sur rien, donnent à tout sa valeur véritable. Ceux, au contraire , qui se ferment cette voie naturelle d'immortalité sont condamnés par la nature à s'en frayer une artificielle ici-bas , en dénaturant toutes les conditions de leur être dans ses vrais rapports avec les choses de ce monde , et en se repaissant toute leur vie de chimères et d'illusions. De sorte que tous les hommes , sans exception , se conduisent comme des êtres immortels : toute la différence gît dans une transposition du siège de leur immortalité.
Voilà l'homme : il faut nier sa nature et détruire son organisation pour effacer cette vérité , que l'immortalité est le premier instinct de son être. Tout est iaexpUcable en lui sans cela. Qu'en conclure, sinon que Dieu, qui nous a créés , n'a pu mentir à notre nature en plaçant en elle un instinct tout à la fois invincible et trompeur ?
IV. Enfin, il est une dernière loi de notre être moral, d'où jaillit plus hautement encore cette vérité : c'est la conscience.
La conscience est im fait de notre organisation morale indestructible ; on ne peut la nier sans folie. Eh bien ! je dis qu'il faut la nier, ou croire à l'immortalité de l'âme j et je le prouve :
Qu'est-ce que la conscience? c'est le sentiment que tout homme porte au dedans de lui-même du bien et du mal, du juste et de l'injuste , du mérite et du démérite , expression de la Justice universelle par qui vivent les sociétés humaiaes ; c'est la science intuitive de nos rapports avec une Loi naturelle et imprescriptible, à laquelle nous sentons que nous devons compte tôt ou tard de l'usage que nous aurons fait de notre liberté. Toutes les lois et toutes les justices humaines sont tirées de cette Loi naturelle , de cette Justice occulte , dont la conscience est l'organe , et y pui-
IMMORTALITÉ DE l'aME. 151
sent le crédit et la sanction morale dont elles ont besoin pour se faire respecter.
Maintenant cette Justice originelle , type et sanction des justices de la terre , a elle-même besoin de sanction , sans quoi elle n'aurait pas l'existence qu'elle communique aux autres. L'idée de justice et de loi ne se conçoit que par l'idée de commandement et de défense , et l'idée de commandement et de défense ne se conçoit que par celle de force et de sanction. Une justice qu'on peut violer indéfiniment n'existe pas , c'est une chimère 5 et il est absurde de dire , comme nous l'avons fait observer ailleurs , que ce soit par une chimère que nous mesurions toutes nos réalités. Donc, puisqu'il y a une Justice originelle , il est nécessaire qu'elle s'exécute quelque part , qu'elle nous ramène quelque part à son tribunal , et que là elle se donne à elle-même une satisfaction complète et infaillible, comme sa nature la réclame.
Cette satisfaction lui est-elle donnée dans ce monde?' — Non , — cela n'est que trop clair.
Et d'abord ce ne sont pas les lois et les justices humaines qui la lui donnent. Celles-ci n'atteignent, en effet, qu'une très-faible partie de nos existences ; la presque totalité de nos actions ne sont pas de leur ressort, ou leur échappent. De plus , la justice humaine ne fait que punir, et elle ne récompense pas; elle est manchote, comme dit Charron. Enfin, ce n'est qu'une justice artificielle, une règle de plomb, qui subit tous les caprices des hommes qui la font ou qui l'appliquent, et devient souvent elle-même ime plus criante infraction à la Justice véritable que toutes les infractions qu'elle se charge de réprimer. « J'ai vu sous le soleil l'imct piété dans le lieu du jugement, et l'miquité dans le Ueude « la justice '. » De là le désordre qui défigure les sociétés
' Ecelésiasie, chap. ni, v. 16.
Iô2 LIVRE 1. CHAPITRE 111.
humaines, oùFon voit le malheur s'attacher si souvent aux pas de la vertu, et la prospérité sourire au crime. Qu'est-ce qui peut rétablir l'équilibre et venger cette Justice souveraine , qui proteste perpétuellement contre ce désordre , et sur la foi de laquelle nous dormons tous? Dira-t-on que F estime ou le mépris de l'opinion publique viennent consoler l'homme juste et flétrir le pervers? Cela est vrai jusqu'à un certain point; mais que de crimes masqués qui lui échappent ! que de vertus voilées qui ne peuvent se faire jour, ou qui même perdraient tout leur prix en le réclamant! et puis que de méprises cruelles commet l'opinion, et combien n'ajoute-t-elle pas aux injustices et aux rigueurs de la fortune par la folie de ses arrêts? Dira-t-on, enfin, qu'après tout, l'estime ou la mésestime de soi-même , la paix du cœur ou le remords, viennent tout réparer? Le remords! mais plus on le mérite , plus on l'étouffé ; et le crime finit enfin par tuer la conscience et trouver une affreuse tranqmllité. La paix du cœur! mais d'où vient que personne ne s'en contente? d'où vient que celui qui en jouit pleure cependant, souffre, est réputé malheureux? La paix du cœur est une barrière contre le désespoir, mais elle n'en supprime pas les causes. Elle est comme le lest de la vertu qui l'empêche seulement d'être submergée, mais elle n'en est pas la pleine rétribution. Quoi donc! l'homme juste descendra-t-il dans la mort sans être vengé, le coupable sans être puni, tous deux sans être au moins connus? et l'injustice dérisoire de leur fortune viendra-t-elle se perpétuer encore après eux dans leurs descendants, et s'asseoir jusque sur la pierre de leurs tombeaux?
Poussé jusqu'à ce dernier retranchement , celui qui ne veut pas admettre l'immortalité de l'âme est forcé de nier la justice , la morale, le devoir, la conscience , Dieu , et , par
cette négation , de saper le fondement de toute société ; — car la conscience et la justice humaine n'ont de valeur et d'assiette que par la conviction d'une Justice infaillible et suprême , qui en est le type ; — cette Justice ne se conçoit pas elle-même sans la certitude d'une pleine satisfaction^ — et il est démontré que cette satisfaction n'existe pas ici-bas.
Maintenant ouvrez les portes d'une autre vie , et cette Justice souveraine vous apparaît aussitôt, attendant le juste et le pervers , pour rendre à chacun selon ses œuvres , justifiant la patience de ses délais par la puissance inévitable de ses décisions, le désordre moral d'ici-bas par le jeu nécessaire et méritoire de notre liberté , et stabilisant par sa certitude l'ordre du monde ébranlé par son oubli.
Il faut donner à la conscience cette issue , ou l'étouffer; et je ne m'étonne pas d'entendre l'auteur d'Ohermann luimême , après avoir fait la peinture affreuse d'un vénérable vieillard mourant dans l'abandon et les rebuts de sa fille unique , s'écrier : « Un vieillard voir ainsi expirer sa vie ! un « père finir avec tant d'amertime dans sa propre maison ! « Et nos lois ne peuvent rien! // faut qu'un tel abîme de a misères touche aux perceptions de l'immortalité^. » Telle est aussi la conclusion que Cuvier tirait , par une invincible raison d'analogie , de l'ordre de la nature , dont il était un si puissant interprète : « Quand on voit le malheur « de la vertu et la prospérité du crime, écrivait-il, c'est un « besoin profondément senti que celui d'un ordre de choses a à venir ; car on ne voit pomt que l'Auteur de la nature ait « soumis à un semblable désordre aucune autre partie de « cet imivers*. »
La paix du cœur et le remords, qu'on voudrait en vain
* Histoire des mammifères.
faire valoir comme satisfaction suffisante de la Justice absolue ici-bas, sont, du reste, la preuve la plus irrécusable et pour ainsi dire les grands témoins de notre immortalité.
Qu'est-ce , en effet , que la paix de la conscience , sinon le sentiment de notre mérite, et le pressentiment qu'il sera rétribué ? Qu'est-ce que le remords, si ce n'est l'ajournement de la conscience devant la souveraine Justice , et la sourde appréhension de ses châtiments? Mais qui dit pressentiment et appréhension suppose nécessairement un objet à venir, comme terme, comme expectative de l'un et de l'autre; et, selon que l'a fort bien dit Sénèque , mériter, c'est attendre \ Or, la paix et le remords , la confiance et la crainte , nous suivent, nous escortent jusque dans les bras de la mort; c'est même là, chose admirable! c'est sur le seuil du tombeau , dont la pierre devrait être un refuge assuré contre tous les traits de la justice de ce monde , s'il n'y avait rien ' au delà; c'est à cet instant suprême que la paix ou le remords se réveillent plus vivement que jamais , et que la conscience, flétrie parle crime ou par le malheur, ressuscite et reverdit sur les ruines de tous nos iatérêts temporels. Il faut donc nécessairement que cette Justice, objet à venir de nos craintes et de nos espérances , soit au delà du tombeau , et que cette âme , qui en est tant préoccupée , survive elle-même pour la rencontrer'.
' Quisquis meruit expeciai. Epist. cv.
* « S'il était possible que , dans un âge de raison , j'eusse manqué essen- « tiellement à mon père , je serais malheureux toute ma vie , parce qu'il « n'est plus , et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On « pourrait dire , il est vrai , qu'un mal fait à celui qui ne le sent plus , qui « n'existe plus , est actuellement chimérique , comme le sont les choses tout « à fait passées. Je ne saurais le nier; cependant j'en serais inconsolable. La « raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. S'il n'était autre que le « sentiment d'une chute avilissante , dont on a perdu l'occasion de se relever « avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement , on trouverait ce
Résumons-nous, et concluons :
La vérité de l'immortalité de l'âme prend ses racines dans tout notre être , et on ne peut l'en arracher qu'en le détruisant.
Sa première notion part du sens intime ; c'est une voix intérieure de la nature , ratifiée par l'instinct imiversel , contre toute apparence sensible , et par conséquent en dehors de toute illusion. — La mort n'est qu'une décomposition : l'âme, étant simple, est donc immortelle. — Sa nature et ses opérations sont tellement distinctes de celles du corps, que la séparation de leurs destinées se conçoit encore mieux que leur association. — On ne peut admettre que l'âme , reine du corps , ait une destinée pire , et qu'elle soit annihilée , alors que le corps survit, non-seulement dans sa substance, mais dans sa forme même, qui résiste encore quelque temps à la mort.
Les lois les plus constantes de la nature, et de notre organisation morale en particulier, seraient bouleversées, si l'âme ne survivait pas au corps. S'il est vrai, en effet, que chaque être participe de la nature de ce dont il s'alimente, l'âme est immortelle; car la vérité l'est. Si le perfectionnement des êtres est en raison des principes de leur nature , l'âme porte dans son fond un principe d'immortalité ; car son perfectionnement ou sa dégradation sont en raison du culte ou de l'abandon de ce principe. S'il est vrai que l'organisation des êtres est en rapport avec leur destination, l'âme
« même dédonmiagement dans la vérité de l'intenlion. On voit pourtant le « sentiment de cette injustice , dont les effets ne subsistent plus, nous acca- « bler encore , nous avilir, nous déchirer, comme si elle devait avoir des ré- « sultats éternels. On dirait que l'offensé n'est qu'absent , et que nous devons « retrouver les rapports que nous avions avec lui , mais dans un état qui ne « permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétue^ « malgré nos remords » ( Obermann , p. 154. )
n'est pas faite uniquement pour cette vie ; car les choses de cette vie ne peuvent la satisfaire, et tous ses instincts l'emportent au delà du temps. S'il est vrai , enfin , qu'il y ait une Justice, et que la conscience qui nous la révèle ne soit pas ime chimère, l'âme est immortelle; car cette Justice n'est pas ici-bas , et le bon et le méchant s'en vont sans l'avoir rencontrée.
Il faut donc embrasser la conviction de notre immortalité, si l'on ne veut heurter aveuglément la raison et la nature. Il faut croire que tant et de si forts arguments ne peuvent nous faire illusion , car ils sont tous puisés dans le fond des choses ; et l'ordre adorable qui règne dans ce grand univers, à la tête duquel nous sommes placés par l'intelligence , révèle une Sagesse infinie qui ne peut avoir voulu nous tromper en nous induisant dans une erreur qui serait son propre ouvrage , et en se démentant elle-même , dans son chef-d'œuvre, par un chaos de contradictions.
« Il faut, comme dit Platon, croire les législateurs et les tu traditions antiques , et particulièrement sur Tame , lors- « qu'ils nous disent qu'elle est totalement distincte du corps, « et que c'est elle qui est le moi j que notre corps n'est <c qu'une espèce de fantôme qui nous suit ; que le moi de a l'homme est véritablement immortel; que c'est ce que « nous appelons ame, et qu'elle rendra compte aux dieux, « comme l'enseigne la loi du pays ; ce qui est également « consolant pour le juste et terrible pour le méchant. Nous « ne croirons donc point que cette masse de chair que nous a enterrons soitl'HOMME, sachant que ce fils, ce frère, etc., « (juô nous croyons inhumer , est réellement parti pour a un autre pays , après avoir terminé ce qu'il avait à faire a dans celui-ci. — Cela est certain, quoique la preuve a exige de longs discours; et il faut croire ces choses sur
« la foi des législateurs et des traditions antiques, a moins « qu'on n'ait perdu l'esprit \ »
« Plato, deLeg. xii , Op., t. IX, édit. Bip., p. 212, 213. *
Nous avons pensé qu'on lirait ici avec un vif et salutaire intérêt une lettre qui , par les sentiments qu'elle exprime, se rattache au sujet que nous venons de traiter ; elle a été écrite par une des plus lamentables victimes du tremblement de terre de la Guadeloupe à un de nos amis , à celui-là même pour qui nous avons composé cet ouvrage.
L'auteur de cette lettre était un homme heureux : revêtu d'un haut emploi conquis et exercé par un beau talent ; époux d'une femme digne de lui ; père de sept enfants qui devenaient déjà son orgueil ; frère par alliance d'une femme au cœur d'ange , qui versait sur tout cet intérieur domestique la suave douceur de ses vertus , il a vu , en moins de deux minutes , cette sœur, cette épouse, ces sept enfants, écrasés sous ses yeux.... L'antiquité païenne aurait voilé la face de ce père , et le judaïsme n'aurait eu à faire entendre de lui qm son Noluit consolari, quia non sunt... Mais le Christianisme, qui a des consolations égales aux calamités , et des espérances plus fermes que la terre , a inspiré à ce nouveau Job ces paroles sublimes de résignation et de foi :
« Basse-Terre, i4 février 1845.
« Mon cher D,...,
« J'ai su que vous étiez venu me chercher à la Pointe pour me donner « asile : je ne vous outragerai pas par un remerclment, mon ami...; car « remercier l'amitié d'une noble impulsion , c'est supposer qu'elle aurait « pu faire autrement. Mais j'éprouve le besoin, moi aussi, d'avoir de vos « nouvelles , de savoir comment sont les vôtres, et de partager votre bonheur « comme vous avez partagé mon affliction.
« Elle n'est pas aussi amère que quelques personnes le pensent... Il est « des croyances qui consolent , des convictions qui dédommagent. Elles « sont les unes et les autres tellement profondes , que je n'ai pas cessé mes « relations- intellectuellesavec les miens. Je les consulte : le cœur, qui est « devenu le seul organe , voit leurs résolutions , entend leur réponse ; et ma « conscience , qui foule aux pieds ma raison , décide mon jugement. Croyez « m'en bien, D...,, l'homme n'est pas composé d'argile seulement....
« En me voyant enlever, en moins de deux minutes , tous ces corps si « pleins d'une admirable beauté , non pas de cette beauté matérielle que les « vers détruisent si promptement , mais de cette beauté sur laquelle la vertu « et l'intelligence jettent un reflet céleste ; en voyant rentrer dans la matière « la partie argileuse des miens, j'étais perdu, si j'avais pris le néant pour la
« limite de l'homme!!! Aujourd'hui, je suis calme, tranquille , résigné. — « Je m'incline avec respect sous la main qui a voulu que les choses fussent « ainsi modifiées ; je vais plus loin : je la remercie...., car elle est dirigée « par des principes d'une rigoureuse et éternelle et parfaite justice; et, « en me permettant d'apprécier tout ce qu'il y avait de grand, de noble , de « céleste , dans la réunion de ce qui m'a été enlevé , Dieu m'a dit : Je te « place dans la position d'être imbécile ou injuste , en supposant que tu K puisses admettre que je n'ai pas un but noble et digne de moi...
« D...., croyez-en votre vieil ami : Louise est immortelle... ; Victorine « et Stéphanie sont immortelles... ; mes petits enfants, si pleins d'innocence « et de grâce , sont immortels...; cette vertueuse Malvina , sainte et martyre, « est immortelle... Sentir autrement, c'est fouler aux pieds toutes les affec- « tions basées sur la vertu, pour les remplacer par les creuses théories et les « raisonnements disloqués d'une ignorante et présomptueuse raison.
« D...., je suis ici sous la double impression de la vérité et de mon affec- « tion pour vous... Je voudrais vous voir partager des croyances qui, seules, « vous rendront heureux. Je suis dans une situation trop solennelle pour K trouver de la satisfaction à emporter d'assaut , par le raisonnement , ce « que je ne puis espérer d'obtenir ( par affection pour vous ) que par la force « des convictions.
« Adieu, mon cher D...., embrassez pour moi votre excellente feumie, « votre enfant , tout votre monde.
a Votre vieil ami ,
« NADAU-DESISLETS. »
M. Nadau-Desislets est allé rejoindre les siens un an après , jour pour jour, l'événement qui les lui avait enlevés.