CHAPITRE IV
Nous avons une âme, — il y a un Dieu, — notre âme est immortelle. — Ces trois vérités sont établies.
De leur rapprochement va jaillir maintenant cette quatrième vérité, qu'il y a une Religion naturelle, c'est-à-dire, des rapports naturels et obligatoires de l'homme à Dieu.
I. La première sensation de notre être est le plaisir d'en jouir, de voir et de contempler ce bel univers , l'harmonie imposante de son ensemble , et la profondeur inépuisable de perfection qui règne dans ses plus petits détails. Nous sentons que notre âme est faite pour ce plaisir, potir ce sentiment de l'ordre; que plus elle s'y livre , plus elle se sent, plus elle se dilate, plus elle vit.
Mais il est de notre nature de nous rendre raison des choses, de donner un but à nos pensées et à nos sentiments. Or, cette extase vague et flottante, où nous entrons à la vue de l'univers , se fixe bientôt par cette simple réflexion , que tant d'ordre suppose nécessairement un premier Être essentiellement dominateur et indépendant, de qui tout relève et par qui tout vit.
Je sens, dès lors, que je ne suis pas étranger à ce grand M aître de toutes choses -, car, moi aussi , je suis compris
dans ses ouvrages : je lui appartiens comme tout le reste. Je n'ai besoin que de me regarder, pour voir sa créature. Cest lui qui a arrangé toutes les parties de mon corps; qui d'abord m'a disposé comme un lait qui se caille et s'épaissit y puis m'a revêtu de peau et de chair, m'a affermi- d'os et de nerfs , m'a donné enfin le souffle et la vie ; et c'est la continuation de ce secours qui conserve mon âme\
Dans cette simple réflexion je trouve déjà un premier rapport de dépendance , que je me plais à reconnaître et à entretenir par la pensée , comme le fondement même de mon être , et qui me porte à adhérer à cet Auteur de mon existence comme à mon principe et à mon soutien.
II. Je ne tarde pas à remarquer ensuite que non-seulement la puissance et la sagesse ont présidé à la formation de l'univers , mais encore qu'une bonté inépuisable s'est complu à fournir chaque chose de la provision de son existence 'j que parmi tous les objets de cette Providence je suis la créature de prédilection , élevée au-dessus de toutes les autres par la faculté qui m'a été donnée de me les assujettir et de me constituer leur roi ; par le don de l'inteUigence , qui me permet de commander à la nature ; par le don de la liberté , qui me permet de commander à moi-même et de me choisir un maître , qui ne peut être que l'Auteur de tous ces grands bienfaits, vers qui je me sens porté comme par un reflux du don vers le donateur. De là un second rapport de reconnaissance envers Dieu qui domine tous mes sentiments , parce qu'il n'en est aucun que je ne lui doive , puisque le cœur qui les ressent , et les objets qui les excitent, viennent également de lui.
IIÏ. Plus je fixe ma pensée, du reste, et plus je suis porté vers Dieu par la considé4'ation de tout ce qui m'en.-
'Job, chap. X.
viromie. Tous les objets qui excitent mes sentiments n'ont d'attrait à mes yeux que parce qu'ils me paraissent doués de quelques perfections , que parce qu'ils sont beaux , ordonnés , bons , sages , nobles , gracieux , sublimes ; mais ces perfections, qui ne sont qu'accidentelles et fugitives dans les créatures , n'ont été répandues sur elles que par Celui qui les a faites, et qui doit être par conséquent comme le substantif de toutes ces perfections, c'est-à-dire, la beauté , la bonté , l'ordre , la sagesse , la puissance , les plus infinies. « Les perfections de Dieu sont celles de nos a âmes et de toute la nature , dit Leibniz j mais il les pos- « sède sans bornes ; il est un Océan dont nous n'avons reçu a que quelques gouttes : il y a en nous quelque puissance, « quelque connaissance , quelque bonté ; mais elles sont « tout entières en Dieu. L'ordre , les proportions , l'harmo- « nie, qui nous enchantent, la peinture et la musique, en « sont des échantillons. Dieu est tout ordre j il garde toute « la justesse des proportions ; il fait l'harmonie univerct selle ; toute la beauté est un épanchement de ses rayons^ . » Conduit par cette réflexion , je vois Dieu dans toutes les choses belles et aimables , je les lui subordonne , je les lui ramène , et j'en compose un ensemble de beauté , pour lequel je réserve tout l'amour dont je puis être capable ; et comme je sens que toutes mes facultés sont faites pour goûter ces perfections et y trouver leur bien-être , j'en conclus que c'est vers Dieu qu'elles doivent être dirigées, comme vers la plénitude de leur satisfaction ; je reporte en lui l'admiration et l'amour que fait naître en moi la vue de ses merveilles ; je suis heureux de trouver à qui payer le tribut de ma pensée et de mon cœur, que celui-là même de qui je tiens déjà cette pensée et ce cœur les ramène à * Théodicee , préface.
lui par le reste de ses ouvrages , et devienne ainsi tout à la fois le principe et la fin de ma destinée , et dès lors l'aliment infini de ma félicité. De là, un troisième rapport d' amour ^ qui se compose de tous les amours , comme Dieu se compose de toutes les perfections , et qui me porte à aimer en lui la suprême beauté , la souveraine bonté , l'ordre même, la sagesse et la puissance les plus admirables , le type absolu du bien.
IV. Cette pensée prend un caractère plus sublime et plus touchant lorsque je viens à observer que , par ma qualité d'homme , je suis le seul être dans la nature qui soit capable de cet hommage. J'éprouve d'autant plus le besoin, dès lors , d'acquitter envers Dieu la dette de la reconnaissance et de l'amour, non plus seulement pour moi, mais pour toutes les créatures qui ont été mises sous mon empire , pour tout ce grand monde qui se résume dans ma pensée comme dans un sanctuaire , et qui ne me raconte la gloire de son Auteur que pour que moi-même je la lui renvoie. Je vois que si j'ai été ainsi constitué roi de l'univers , c'est pour en être le pontife , et que je suis ici-bas comme le vassal de Dieu. Cette faculté religieuse , qui me distingue entre toutes les créatures , m'établit ainsi comme le lien solidaire qui joint le monde à son Auteur; et ce serait manquer à mon caractère le plus essentiel , que de la laisser oisive. C'est ainsi que mes premiers rapports de dépendance, de reconnaissance et d'amour pour Dieu, se complètent par un rapport plus solennel, celui d'adoration.
V. Mais des rapports plus intimes vont jaillir de la considération intérieure de notre être. Comme nous l'avons vu, nous sommes citoyens , par la pensée , d'un monde autre que le monde sensible , du monde intellectuel et moral. C'est là plus particulièrement qu'est le siège de notre être.
Là, Dieu ne se communique plus à nous par Tintermédiaire des créatiu*es, mais directement, et par des rayons qui émanent immédiatement de sa substance , c'est-à-dire , par la vérité à notre esprit, p'ir la justice à notre conscience, par le sentiment de l'ordre et par la beauté morale à notre cœur. Cette vérité, cette justice, cette beauté morale, qui ne sont que les diverses applications de la raison suprême, réclament perpétuellement au dedans de nous un culte. Nous ne nous y refusons jamais sans trouble , sans désordre, sans malheur. C'est comme Voir et la lumière de l'âme. Elle tend sans cesse , par tous ses bons instincts , à se l'assimiler. Comme nous l'avons dit , c'est le foyer d'où elle émane , et autour duquel elle gravite pour y rentrer, et s'y dilater dans l'absolue possession de son principe. Ce principe , que nous appelons la raison , et qui est comme la matrice de toutes les intelligences , c'est Dieu. C'est une illusion grossière que de nous faire de la raison quelque chose d'abstrait en soi , et qui ne repose sur rien , et comme un fantôme ouvrage de notre esprit : notre esprit, au contraire , en est l'ouvrage -, notre raison est fille de cette raison , ou plutôt n'est que l'aspiration instinctive de notre esprit vers Dieu , qui , selon la belle expression de Malebranche , est le lieu des esprits , comme l'espace est le lieu des corps.
On a dit de la noblesse qu'elle était un prolongement de la souveraineté ; on peut dire de l'âme qu'elle est un prolongement de la Divinité. Nous tenons de Dieu en effet ; et, en y remontant, nous ne faisons que rentrer en nousmêmes et que nous reconstituer. Il y a l'infini entre nous et Dieu, sans doute ; mais c'est un infini en perfection que nous tendons à égaler éternellement , et non pas un infini en nature ; tandis qu'il y a l'infini en nature entre Tâme et
Wt^ ^ LIVRE I. CHAPITRE IV.
le corps où elle est attachée , et tout l'univers matériel où nous sommes plongés. De sorte que par l'âme nous sommes plus près de Dieu que de notre propre corps ' , plus semblables à lui qu'à toutes les créatures ; et que la proximité et la similitude des êtres étant la base de leur société , notre société avec Dieu , la Religion , est plus conforme à notre nature que tous nos rapports avec le monde extérieur et sensible qui nous environne.
De là cette profonde parole de la Genèse : Faisons l'homme à notreimage et ànotre ressemblance, c'est-à-dire, intelligent d'après nous , aimant la vérité , fait pour la posséder comme nous. Il y a en effet cette ressemblance entre Dieu et l'homme , que tous deux aiment la vérité et sont faits pour la posséder : la seule différence , c'est que Dieu la possède en lui-même , et que notre âme tend à la posséder en Dieu, et à l'y puiser comme dans sa source. Et Cicéron, avec la haute simplicité de sa raison philosophique, rentre admirablement dans cette pensée , lorsqu'il dit ces paroles remarquables : « La loi morale , c'est l'esprit de « Dieu , dont la raison souveraine oblige ou interdit. . . ; la a loi véritable et la première est la droite raison de Dieu. . . ; cr cette raison, une fois qu'elle s'est affermie et développée « dans l'esprit de l'homme , est la loi. . . Il y a donc , puisque a la raison est dans Dieu et dans l'homme , ime première a société de raison de l'homme avec Dieu, une ressemblance « de l'homme avec Dieu. On peut nous appeler ainsi la fa- « mille, la race ou la lignée des êtres célestes. D'où il ré- « suite que , pour l'homme , reconnaître Dieu , c'est reconc( naître et pour ainsi dire se rappeler d'où il est venu', »
' Regnum Dei intra vos est. Évang.
' Lex est mens omnia ratione aut cogentis aut vetantis Dei; lex vera atque princeps, apta adjubendum et ad vetandum , ratio est rccia
Le culte de la raison , qui est le but unique de notre âme, n'est donc que le culte de Dieu en esprit et en vérité; culte qui cesse dès lors d'être le véritable , et qui devient une idolâtrie monstrueuse et stérile, si, à la place de Dieu, qui est la seule raison, nous divinisons notre raison propre, qui n'en est qu'im rayonnement , et si nous absorbons , si nous bornons ainsi à nous-mêmes l'activité morale qui ne nous a été donnée que pour avancer en Dieu'.
VI. Cette considération grandit encore, et donne lieu à un rapport plus explicite entre l'homme et Dieu, lorsque, me sondant plus profondément moi-même , je viens à découvrir qu'une insatiabilité d'esprit et de cœur, qu'une soif ardente de connaître et d'aimer, qu'un dégoût profond de tout ce qui passe , qu'une tendance invincible vers l'infini , attestent violemment qu'à la différence de toutes les autres créatures , je n'ai pas reçu le complément de mon être , mais seulement des facultés pour le conquérir j que je ne fais que préluder ici-bas à mes destinées ; que le perfectionnement et le progrès le plus indéfini sont la loi impulsive de ma nature , qu'il n'y a que des commencements et des ébauches de connaissance et de félicité pour moi dans cette vie ; que quelque chose d'infini et d'éternel m'attend par delà , et que ce quelque chose devant remplir cette capacité illimitée de connaître et d'aimer qui me tourmente , doit par conséquent être lui-même infini en vérité et en
summi Jovis ; eadem ratio guum est in hominis mente confirmata et confecta, lex est : est igitur, guoniam nihil est ratione melius, eaque et in homine et in Deo , prima homini cum Deo societas ; est igitur hominis cum Deo similitudo ; ex quo vere agnatio nobis cum cœlestibus , vel genus, vel stirps appellari potest; — ex quo efficitur illud, ut is agnoscat Deum, qui unde ortus sit , quasi recordetur, ac noscat. ( De Legibus, lib.I. ) ' Ambulare in Domino. Belle expression !
amour, et comme tel Tensemble de toutes les perfections : Dieu.
Il y a cette dissemblance frappante entre l'homme et toutes les autres créatures, qui conduit forcément à la conclusion de l'immortalité de ses destinées et de leur essor en Dieu : c'est que toutes les créatures, y compris l'homme même , mais dans son corps seulement , atteignent rapidement le dernier degré de développement et de perfection qu'elles doivent avoir , et qu'ensuite elles s'y arrêtent , et tournent pom- ainsi dire dans le cercle de leur organisme ou de leur instinct, jusqu'à ce que l'affaissement et la décadence viennent les ramener à leur origine : l'homme , au contraire, je veux dire l'homme-intelligence , grandit et se développe sans cesse par toutes ses facultés j il suit une carrière indéfinie, une ligne perpétuellement ascendante de connaissance et de vertu ; il est toujours ignorant et imparfait, parce qu'il est toujours appelé à connaître et à mériter davantage. C'est un édifice dont le faîte n'est jamais atteint. Une seule intelligence dévore en peu de temps tous les trésors de science acquis par l'humanité tout entière jusqu'à elle, et, rendue plus avide, plus légère en quelque sorte par cet immense butin , elle se précipite avec d'autant plus d'ardeur dans le champ des découvertes, elle recule et porte au delà les bornes des connaissances humaines ; et alors que la mort vient la surprendre dans le corps où elle réside , et qui a fmi sa tâche, elle a à peine commencé la sienne ; elle en est encore à son début : tout ce qu'elle a recueilli, tout ce qu'elle a fait, n'est comparable, comme dit Newton, qu'à un jeu d'enfant sur le rivage, eu égard à l'Océan de vérité qui lui reste encore à découvrir. Ce que nous disons de la vérité dans les sciences , nous pouvons le dire de la vertu dans les actions , de
la beauté et de la perfection dans les arts, de la félicité dans les affections j de tous côtés notre âme conçoit, aspire, convoite un Océan de perfections sans limites. Elle ne se juge si misérable que parce qu'elle se sent toujours appelée à de plus grandes choses , et la plainte éternelle de son indigence n'est que le cri de son orgueilleux destin.
Il suit de là que la Religion , en établissant ime communication avec l'infinie perfection de Dieu , répond essentiellement à la première loi de notre nature indéfiniment perfectible et immortelle. Notre âme est à l'état de création commencée ; la main du Créateur est encore posée sur elle ; l'ouvrage de sa perfection n'est pas encore achevé et ne s'achèvera jamais , puisque sa destinée est d'être semblable à Dieu lui-même. De telle sorte que nous dérober à cette action perfectionnante de Dieu , pour nous borner à nous-mêmes et aux créatures , c'est faire le larcin le plus coupable à la Divinité , c'est trahir tous ses desseins , c'est nous suicider moralement , et qu'au contraire chercher Dieu, ramener et contenir incessamment notre âme sous sa main créatrice et paternelle , adhérer à lui de toutes les forces de notre esprit et de notre cœur, c'est nous retrouver et nous posséder nous-mêmes, c'est marcher à notre fin, et tendre à notre vraie félicité.
VIL Enfin, il est un dernier rapport qui met le sceau à tous les autres : c'est celui qui nous constitue justiciables de Dieu même, et comptables de nos vies envers lui. Celuilà est inévitable, et nous reliera infailliblement tous à sa justice, n se resserrera même d'autant plus que les autres rapports volontaires auront été plus relâchés. — Nous chercherions en vain à le méconnaître : si nous sommes libres, ce n'est qu'à la condition d'être responsables ; et si par la liberté nos pensées et nos actions peuvent se jouer de Dieu
dans le temps , par la responsabilité elles contractent envers lui des engagements éternels. Plus nous sommes libres, dès lors, de nous refuser à le reconnaître et à l'honorer ici-bas, moins nous le devons , parce que la liberté est la mesure de la responsabilité; avec cette différence que la liberté de l'homme n'a qu'un temps, et que sa responsabilité est éternelle. Nous Pavons démontré : l'absolue Justice ne s'exerce pas dans cette vie , elle laisse pour ainsi dire flotter les rênes du monde moral au gré de nos volontés, jusqu'à tolérer que nous fassions tourner contre elle les forces que nous avons reçues de sa puissance. Il le faut, sans quoi nous ne serions pas libres , et nous ne pom'rions pas devenir semblables à Dieu. Mais vient un moment où son bras se raccourcit tout à coup, et où il se fait rendre, par l'expiation et par la crainte, l'hommage que nous lui avons refusé par la volonté et par l'amour. Il le faut encore , sans quoi Dieu ne serait pas Dieu, et serait même moins que l'homme. Il résulte de là que la première loi de notre être étant d'en faire hommage à son Auteur , le premier compte que nous aurons à rendre sera celui de notre conduite à l'égard de cette première loi : qu'ainsi les intérêts les plus graves, les plus infinis, sont attachés à notre fidélité ou à notre révolte, à notre négligence ou à notre ardeur, a Ah, « Théodore ! ah , Théotime ! Dieu seul est le lien de notre a société. Qu'il en soit la fin, puisqu'il en est le prin- « cipe! N'abusons pas de sa puissance. Malheur à ceux « qui la font servir à des passions criminelles ! rien n'est « plus sacré que la puissance , rien n'est plus divin. C'est « im sacrilège que de la faire servir à des usages pro- « fanes ; c'est faire servir à l'iniquité le juste vengeur des (f crimes '. »
» Malebranche , 7" Entretien si(r la métaphysique, n® xiv.
RELIGION NATURELLE. i69
^ Ainsi , tout en moi comme autour de moi proclame la vérité d'une Religion naturelle , d'un culte nécessaire de mon être envers Dieu : — rapport d'existence et de dépendance, — de reconnaissance , — d'amour , — de sacerdoce naturel et d'adoration , — de ressemblance et de filiation originelle, — de société de raison et de destinée , — de responsabilité et d'intérêt éternel.
Combien donc est fausse et vaine cette illusion dans laquelle vivent les honnêtes gens selon le monde , de croire que toute honnêteté se borne à l'accomplissement de nos devoirs envers la société de nos semblables ! et qu'on est quitte envers la justice quand on les a remplis! Car d'abord les remplit-on , ces devoirs envers la société, lorsqu'on lui donne l'exemple de l'irréligion, lorsqu'on scandalise ses frères , lorsqu'on affaiblit par l'indifférence , lorsqu'on tue par le dédain, la foi dans les âmes, et qu'on fait servir la probité à accréditer l'impiété? ... Outre nos devoirs envers nos semblables, ne sommes-nous pas obligés ensuite à certains devoirs envers nous-mêmes , dont le principal est de nous améliorer sans cesse par nos rapports avec la souveraine perfection, et de répondre à la vocation de notre immortalité ?. . . Et enfin n'avons-nous pas des devoirs directs envers Dieu? ne sont-ce pas même les premiers de tous nos devoirs? Rendre à chacun ce qui lui est dû n'implique-t-il pas au premier chef le devoir de rendre hommage à Celui à qui tout est dû? Dieu nous a-t-il faits pour être justes, reconnaissants, aimants envers tout le monde, excepté envers lui qui est la Justice, laRienfaisance, l'Amour même? Est-on probe, eston juste, est-on honnête homme enfin, quand on renie sa première dette? Les païens en jugeaient autrement j j'en appelle h cette belle définition de la piété par Cicéron : La
PIÉTÉ EST LA JUSTICE ENVERS DiEU ; Est enim pietas justitia adversum Deos '.
Ainsi donc, pour l'homme, reconnaître et honorer Dieu, c'est se rappeler et reconnaître d'où il est venu , de qui il tient tout, à qui il doit tout, pour quel but il est placé dans l'univers, où il tend et où il va au delà de cette vie; c'est s'attacher à son principe , à son centre , à sa fin : c'est tout l'homme.
Personne n'hésiterait à reconnaître cette grande vérité, si Dieu se dévoilait à nos regards dans tout l'éclat de ses perfections. Nous nous jetterions tous alors dans son sein comme dans l'Océan de la beauté et de la vie. Mais parce qu'il est caché derrière ses œuvres, qu'il ne reluit que par les beautés qu'il y a répandues , nous sommes portés à prendre le change, à borner aux créatures le mouvement d'amour que Dieu nous a imprimé pour aller à lui, et à éparpiller sur elles tous les immenses trésors de notre intelligence et de notre cœur. Et comme de toutes les créatures nous sommes les plus riches par nos facultés, les plus semblables à Dieu, c'est vers nous que nous commençons par tourner nos complaisances et nos idolâtries , d'où nous les prodiguons ensuite sans réserve à tout ce qui peut nous charmer : car le sentiment d'adoration et d'amour que Dieu a mis en nous, pour remonter à lui, ne se perd jamais; seulement il s'égare en se laissant aller à l'attrait que Dieu a répandu sur ses ouvrages, et qui est comme un rayon de sa beauté qui les colore, et qui se joue à la surface des êtres. Au lieu de nous servir de cet attrait pour remonter à son vrai principe,
» Belles paroles de Racine à son fils : « Je veux me flatter que , faisant « votre possible pour devenir un parfait honnête homme , vous concevrez « qu'on ne peut l'être sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. » ( Lettres de Jean Racine. )
et d'aller de l'ouvrage à l'artisan, du rayon au foyer, des créatures au Créateur, nous les lui substituons, nous les lui objectons, nous en faisons les instruments de notre infidélité, qui ne tardent pas à devenir ceux de notre infortune , en ne nous laissant, après quelques éclairs rapides de jouissance, que l'indigence et le néant ^
Il coûte à l'orgueil de notre esprit, il coûte à l'emportement de notre cœur, d'attendre le vrai bonheur, dont le seul avant-goût vaut cependant infiniment plus que le goût actuel des biens qui passent, de nous assujettir à l'épreuve de la foi et de la vertu pour l'obtenir : nous voulons l'avoir tout de suite , nous le composer nous-mêmes ; nous voulons avoir la couronne avant le combat , le ciel sur la terre ; et pour cela nous intervertissons l'usage de toutes nos facultés, nous les pervertissons ; et tous nos efforts ne tendent qu'à manquer notre destinée , et qu'à nous précipiter loin de notre but.
Une femme qui n'a que trop fait l'expérience de cet égarement de notre nature , l'a elle-même confessé dans une page bien éloquente. La voici :
a L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez ; ce n'est « pas cette violente aspiration de toutes les facultés vers un « être créé : c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthé- « rée de notre âme vers l'inconnu. Êtres bornés, nous cher-
« « Tous les hommes qui n'ont point la connaissance de Dieu ne sont que « vanité ; ils n'ont pu comprendre par les biens visibles le souverain être , « et , dans l'attention qu'ils ont donnée à ses ouvrages , ils ont tout admiré , « excepté la main qui les a faits.
« Que si la beauté qui les a séduits est telle qu'ils ont pris ces créatures « pour des dieux , qu'ils se figurent donc combien plus beau doit être celui « qui en est le dominateur ! car c'est lui , l'auteur de la beauté même , qui « l'a donnée à toutes ces choses. » — Quorum si , specie delectati , Deos putaverunt , sciant quanto his dominator eorum speciosior est ; speciei enim generator hœc omnia constituit. ( La Sagesse, chap. xiii , v. 1, 3. )
a chons sans cesse à donner le change à ces cuisants et insa- « tiables désirs qui nous consument; nous leur cherchons « un but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous « sommes, nous parons nos périssables idoles de toutes les « beautés immatérielles aperçues dans nos rêves. Les émo- « tions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a rien « d'assez recherché, dans le trésor de ses joies naïves, pour « apaiser la soif du bonheur qui est en nous ; il nous faut le « ciel, et nous ne l'avons pas. C'est pourquoinous cherchons « le ciel dans une créature semblable à nous, et nous dépen- « sons pour elle toute cette haute énergie qui nous avait été « donnée pour un plus noble usage . Nous refusons à Dieu le « sentiment de l'adoration , sentiment qui fut mis en nous « pour retourner à Dieu seul ; nous le reportons sur un être « incomplet et faible, qui devient le Dieu de notre culte ido- « lâtre. Aujourd'hui, pour les âmes poétiques, le sentice ment de l'adoration entre jusque dans l'amour physique. « Étrange erreur d'une génération avide et impuissante! c( Aussi, quand tombe le voile divin, et que la créature se a montre , chétive et imparfaite , derrière ces nuages d' ence cens , derrière cette auréole d'amour, nous sommes ef- « frayés de notre illusion, nous en rougissons, nous renver- « sons l'idole, et nous la foulons aux pieds. Et puis nous en « cherchons une autre ! car il nous faut aimer, et nous nous « trompons encore souvent, jusqu'au jour où, désabusés, « éclairés, purifiés, nous abandonnons l'espoir d'une affec- « tion durable sur la terre, et nous élevons vers Dieu l'hom- « mage enthousiaste et pur que nous n'aurions jamais dû c( adresser qu'à lui seul*. »
Cet hommage est dans notre nature , tous nos rapports y aboutissent, tous nos intérêts le réclament, c'est le premier
» George Sand , Lélia,
article de la loi naturelle : Tu aimeras ton Dieu de tout