X. Mais ce serait s'abuser bien étrangement , et donner
« ce modèle qui nous règle, sur cette paix qui calme nos agitations, sur ce • principe de tout être qui ravive notre vertu. »
( Pensées f essais et maximes de J. Jouberty 1. 1 , p. 120. )
« Ceux-là seuls veillent , ô mon Dieu , qui pensent à vous , et qui vous « aiment î tous les autres sont endormis ; ils font des rêves , et s'attachent à « des fantômes. Vous seul êtes la réalité. Rien n'est bien que d'occuper de « vous son cœur et son esprit , de faire toutes choses pour vous , et de n'être. « mû que par vous. » ( Idem^ t. I, p, 107. )
contre un écueil que je tiens à signaler déjà , que de juger de la facilité d'observer cette Religion naturelle par la simplicité de sa théorie.
Aimer Dieu et le prochain est bientôt dit , mais n'est pas bientôt fait. Ce n'est pas trop dire , d'affirmer que toutes les forces humaines ne peuvent y atteindre.
On le concevra aisément, si l'on songe que cet amour de Dieu , qui fait le fond de la Religion, doit l'emporter sur tous nos autres sentiments, et implique par conséquent le dés-amour de tout ce qui nous en détourne, et en particulier de nous-mêmes, qui nous aimons si exclusivement.
Ainsi , ce n'est rien moins qu'une question de vie ou de mortpourl'amour-propreetles passions, c'est-à-dire, pour l'âme, qui n'est qu'amour-propre et passions ; question qu'il est évidemment au-dessus d'elle de pouvoir résoudre, parce qu'elle ne peut trouver, dans sa nature viciée , la lumière et la force qui doivent précisément l'y arracher.
D'où vient cette étrange opposition entre l'âme et son bien suprême ? et comment se fait-il qu'alors que tout conspire , dans l'ordre de la raison et de la vérité , à nous porter vers Dieu , tout conspire , dans l'ordre de nos inclinations et de nos volontés naturelles, à nous en détacher? Nous touchons là à un abîme où plonge le nœud de notre condition morale , et qu'il n'est pas temps encore de sonder. Toujours est-il qu'en fait cette opposition entre nos goûts et nos devoirs , dans l'ordre de la Religion , est aussi certaine qu'insurmontable à la seule nature.
De là cette conséquence à laquelle je voulais en venir, comme à un correctif de tout ce qui précède , que ce mot naturelle , que nous donnons à la Religion quand nous la considérons spéculativement , cesse tout à coup de lui convenir dès que nous descendons à la pratique. Alors, pour
dire vrai, c'est surnaturelle qu'il faut l'appeler, et dès lors impraticable, — à moins d'un secom-s surnaturel.
Cette grande vérité d'expérience est la pierre d'achoppement du DÉISME, et la pierre d'attente du christianisme.
En excluant toute Religion révélée , le déisme exclut du même coup toute Religion naturelle , celle-ci ne pouvant se soutenir d'elle-même sur un fond de ténèbres et de misères comme celui de notre âme , à moins , comme le disaient Socrate et Platon, qu'il ne plaise à Dieu de nous envoyer quelqu'un de sa part pour nous instruire et nous réformer ^
Faute de vouloir se plier à la reconnaissance de cette vérité , le déiste reste donc par le fait sans Religion; et alors comment peut-il garder de Dieu la moindre idée digne de lui? et que ne prend-il rang parmi les athées '?
Conçoit-on que Dieu existe, et qu'il nous ait laissés sans moyens d'aller à lui? qu'il soit intervenu pour nous jeter sur le chemin du ciel , et qu'il n'intervienne pas pour nous y soutenir et nous y guider? qu'il nous ait donné assez d'idée de lui-même pour que nous ne puissions ne pas y songer, et qu'il ne se soit pas révélé assez pour nous empêcher de tomber dans une multitude de conjectures bizarres et de pratiques superstitieuses , qui ont été le plus souvent
* Plat.y in Apolog. Socraiis.
' Aussi est-il sommé de le faire des deux côtés , et par les athées et par les croyants , tant sa position est fausse et inconséquente. — « S''il est un « DieUy dit l'auteur du Système de la nature, pourquoi ne lui rendrions- « nous pas un culte? » ( Tome II , p. 224. ) — «. Ily a deux sortes d'a- K théisme, dit Joubert : celui qui tend à se passer de l'idée de Dieu , et celui « qui tend à se passer de son intervention dans les affaires humaines. >» ( Tome I, p. 112. ) — Ainsi , les déistes sont poussés dans le christianisme parles athées , et repoussés dans l'athéisme par les chrétiens : « Semblables, « dit M. de Donald , à ces petits princes qui , placés entre des puissances bel- « ligérantes , sont tantôt pour l'une, tantôt pour l'autre , et périssent par «toutes deux. »
RELIGIOIN NATURELLE. 177
lo renversement de la morale et de la raison? Dieu ne fait pas défaut à l'instinct de la fourmi ; il la dirige et U l'inspire, en soutenant en elle cet instinct jusqu'à la fin : et il ferait défaut à l'instinct religieux de l'espèce humaine? Est-ce que l'homme ne fait pas aussi partie de la création ? est-ce qu'il est déshérité? est-ce que la folie est son partage?... Ames de saint Vincent de Paul et de Fénelon, vous répondez à ces suppositions monstrueuses en nous faisant voir, dans le haut degré de perfection où vous êtes parvenues , que la main du Père a été tendue vers l'enfant!
Toutefois , la Religion naturelle , telle que nous venons de la tracer, reste toujours en spéculation comme le type de la ReUgion primitive , et comme le cachet d'après lequel nous reconnaîtrons plus tard la vérité de la Religion chrétienne, qui n'en est que la restauration pratique. Car une Rehgion révélée a bien pu venir développer et faciliter la ReUgion naturelle , mais non la contredire. Si Dieu a parlé pour ramener les hommes à lui , il a dû le faire plus explicitement qu'il ne l'avait déjà fait une première fois , mais non différemment; et c'est au contraire dans la conformité exacte des deux langages qu'on reconnaîtra l'identité de Dieu.
Quant à présent , constatons la vérité d'ime Religion naturelle y et à l'exposition que nous venons d'en faire mettons le sceau du consentement universel.
Au travers de toutes les altérations que l'égarement de l'esprit humain lui a fait subir, l'hommage rendu à la Divinité a toujours et partout fait le fond de notre nature. La première pierre de toute société a été im autel ; et quand
cette pierre a été renversée , toute société l'a été aussi. Il n'a jamais été donné à l'homme de pouvoir se conserver sans cet élément indélébile et primordial de son espèce. Ce n'est pas seulement l'homme civilisé , mais l'homme perdu aux derniers confins de la vie sociale, l'homme sauvage, l'homme enfin par cela seul qu'il est homme , qui a toujours porté dans son seia ce feu du ciel. Souvent il n'a eu rien que cela de la nature humaine , mais toujours il a eu cela : c'est l'instinct le plus profond, le plus radical , le plus universel qui soit en lui.
« Il n'est aucun animal , hormis l'homme , dit Cicéron , a qui ait connaissance de Dieu j — mais parmi les hommes et il n'est point de nation si féroce et si sauvage qui , si elle « ignore quel Dieu il faut avoir, ne sache du moins qu'il en « faut avoir un '. »
« Vous pourrez trouver, dit Plutarque , des cités privées (ï de murailles, de maisons, de gymnases, de lois, de mon- « naies , de lettres ; mais un peuple sans dieu , sans prières, a sans serments , sans rites religieux, sans sacrifices, — « nul n'en vit jamais *. »
Dans les temps modernes, les découvertes de la navigation sont venues ouvrir un vaste champ à l'expérience de ce fait : sur aucun point du globe il n'a trouvé un démenti. Dans tout le continent américain on a trouvé la croyance à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme, comme la première base de la rehgiondes sauvages ^ Tous les voyageurs attestent également que ces croyances sont univer-
' De Leg.y lib. II, cap. viii.
* Adv. Coloten.
^Carli, Lett. améric.yi. I,p. 105;Ramusio, Navig.du nouv. monde; La Hontan, Voy. dans l'Amérique septent., t. II, p. 123; Jos Acosta, liv. V, p. 475, etc., etc.
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selles dans toute l'Afrique » ; les nègres croient fermement à l'existence de Dieu , dans la bonté de qui ils mettent leur confiance , dont ils adorent la puissance, et à qui ils offrent une partie de leurs aliments '. — Enfin, partout où il y a eu trace d'homme , il y a eu trace de Religion.
n faut que ce fait soit bien constant pour que l'auteur du Système de la nature ait été contraint d'écrire cet aveu, qui proteste si hautement contre son ouvrage : « Il ne paraît « pas que l'on puisse raisonnablement supposer qu'il y ait « un peuple sur la terre totalement étranger à la notion de « quelque divinité ^. »
Comment ne pas conclure en même temps qu'une notion si luiiverselle est nécessairement naturelle , et dès lors vraie ? qu'il est impossible que ce soit le résultat d'un fait exprès universel ? qu'il n'est pas moins absurde de nier la voix de la nature lorsqu'elle dit également à tous les hommes qu'il y a un Dieu qu'il faut honorer, que lorsqu'elle dit que nous sommes supérieurs aux brutes par la raison? car l'instinct religieux n'est pas moins naturel et universel que la raison chez tous les hommes ; si bien que , pour définir l'homme , on l'a aussi bien appelé un animal religieux qu'un animal raisonnable. « N'être pas capable de reli- « gion , c'était, chez les anciens , une des marques caracté- « ristiques de Virrationnabilité , dit Joubert'^. »
Maintenant les hommes , imanimes sur ce point, qu'il y
des rapports nécessaires entre l'homme et Dieu, entrent
' Relat de Guinée , par Salmon ; Relat. de Desmarcfiais , p, 66 ; Voy. M'Issiny , p. 17 ; Pilgrin , 1. 1, p. 180 ; Dapper, Description de V Afrique ,