H. II
* Voy. à Surinam et dans Vintérieur de la Guyane^ par le capitaine Stedman.
^ Tome II, chap. xiii, p. 376.
^ Tome I, p. 113.
en divergence sur le mode de ces rapports ; mais si cette divergence sur le mode accuse Terreur, F unanimité sur le principe atteste la vérité.
Il faut donc bien se garder de ce piège tendu par l'athéisme du dix-huitième siècle , et notamment par Volney dans ses Ruines , qui consiste à étaler les contradictions et les bizarreries des différentes religions qui ont eu cours parmi les hommes, pour en conclure qu'elles sont toutes fausses , et qu'il n'y a pas de Religion véritable , parce que la vérité ne peut comporter tant de contradictions, et ne se révèle que par V unité.
Ce dernier principe est juste ; mais l'application qu'en fait Volney est fausse.
Il est juste de dire que la vérité n'est que dans l'unité. Nous souscrivons bien volontiers à ce principe ; nous en faisons même l'application à notre sujet, en concluant, de la contradiction qui règne entre les diverses religions , qu elles ne sont pas toutes vraies. Mais faut-il en conclure , comme Volney, quelles sont toutes fausses?
C'est là que se cache le sophisme.
Car le recensement universel que Volney se complaît à faire de toutes les folies religieuses prouve précisément, et au plus haut degré , le consentement unanime et universel sur le principe et la vérité d'une Religion. Si chacune des religions qui ont eu cours parmi les hommes a prétendu être la véritable, et a pu trouver des esprits disposés à le croire , c'est nécessairement parce qu'au préalable tout le monde est d'accord qu'il y a une Religion véritable. C'est sur ce point qu'il y a accord universel , et que dès lors, selon la règle posée par Volney lui-même, il y a vérité. C'est ce fond commun qui a été exploité par tous les charlatans de religion. Jamais on n'aurait pu introduire une seule
fausse religion , faire une seule dupe de la superstition sans la vérité préalable d'une Religion. Si donc on est parvenu à faire recevoir parmi les hommes non pas seulement une folie religieuse, mais cent, cela prouve cent fois plus la force de la persuasion universelle sur la vérité d'une Religion j et cet accord est d'autant plus concluant, que la division universelle qui s'est introduite sur le mode de la Religion fait voir que les hommes livrés à eux-mêmes ne peuvent s'entendre sur rien, et que dès lors, lorsqu'ils s'entendent universellement sur un point unique , tel que celui du principe d'une Religion, c'estnécessairement parce que la force de la nature et de la vérité les réunit. Toute er^^eur, dit quelque part Rossuet , est fondée sur quelque vérité dont on abuse. Il y a de fausses religions comme il y a de fausse monnaie, de faux remèdes, défausses influences attribuées à la lune. Mais il faut bien , je le répète , qu'il y ait au fond de tout cela un vrai culte, une vraie Religion; sans quoi personne ne se serait imaginé de supposer toutes ces fausses religions , comme personne ne se serait laissé aller à y croire , si l'esprit de l'homme n'avait été prédisposé par la vérité même d'une Religion à être la dupe de toutes ces faussetés , comme il est enclin , par l'existence de la bonne monnaie , de l'efficacité de certains remèdes et de quelques véritables influences sidérales , à croire à la fausse monnaie , aux faux remèdes , et aux fausses influences \
' « .... La vérité de l'existence de Dieu est trop succincte pour l'homme « ( continuait le général Bonaparte dans l'entretien avec Monge , dont nous « avons déjà rapporté le commencement , p. 106 ) ; il veut savoir sur lui- « même , sur son avenir, une foule de secrets que l'univers ne dit pas. Souf- « frez que la Religion lui dise tout ce qu'il éprouve le besoin de savoir, et « respectez ce qu'elle aura dit. Il est vrai que ce qu'une religion avance, « d'autres le nient. Quant à moi , je conclus autrement que M. de Volney. « De ce qu'il y a des religions différentes, qui naturellement se contredi- « sent, il conclut contre toutes; il prétend qu'elles sont toutes mauvaises.
Est-il bien vrai d'ailleurs qu'au sein de ce chaos de tous les cultes , le véritable n'ait pas été facile à reconnaître pour les cœurs simples et droits? n'y a-t-il pas eu toujours et partout, disséminés au sein de toutes les nations,, des sages qui ont gardé le feu sacré de la Heligion naturelle, et qui ont protesté contre les folies superstitieuses de leurs contemporains , sans toutefois tomber dans l'athéisme , et en rendant un culte pieux et fervent au Dieu véritable? Voilà ce que la bonne foi fait un devoir de rechercher. Voilà ce qu'il n'est pas permis d'ignorer , car cela est attesté par les monuments les plus recommandables delà philosophie et de l'histoire. Je vais en mettre quelques-uns sous vos yeux : « Le premier essai de former les idoles , » dit un ancien livre qui a droit pour le moins à tous nos respects , et qui est appelé ajuste titre le livre de la Sagesse, « a été le commen- « cément de la prostitution , et leur établissement a été l' ence tière corruption de la vie humaine. Car les idoles n'ont « point été dès le commencement , et elles ne seront point a toujours '. »
Ce témoignage est confirmé par tous les auteurs profanes : a Originairement, dit Lucien, les Égyptiens n'avaient a point de statues dans leurs temples \ » Il en était de même des Cariens, des Lydiens, des Arcadiens et des Pélasges, qui adoptèrent plus tard le culte des divinités égyptiennes, comme nous l'apprenons d'Hérodote ^. Le culte, jusqu'a-
« Moi, je les trouTerais plutôt toutes bonnes ; car toutes , au fond , disent « la même chose. » (Histoire du Consulat et de V Empire , t. III, p. 220 et 221. ) La vérité est , non pas que toutes les religions sont bonnes , mais gu*il y a du bon au fond de toutes les religions, lequel leur vient de la Religion véritable, la seule bonne y dont elles ne sont toutes, comme nous le verrons, que des altérations et des sectes..
' La Sagesse, chap.xiv, v. 12, 13.
' Lucien, de Dea Syr.
3 Hérodote, liv. II, no 9.
lors, s'était conservé pur aussi bien que les croyances. « On n'adorait, dit Théophraste, aucune figure sensible; a on n'avait pas encore inventé les noms et la généalogie a de cette foule de dieux qui ont été honorés dans la suite; c( on rendait au premier principe de toutes choses des a hommages innocents, en lui présentant des herbes et a des fruits pour reconnaître son souverain domaine \ »
Varron assure que les Romains n'eurent , pendant plus de cent soixante-dix ans , aucune image des dieux , et que ceux qui introduisirent l'usage des idoles établirent une erreur inconnue auparavant ' : c'est ce que vient confirmer encore l'autorité de Plutarque ^.
n est certain que la Religion primitive des Celtes et des Germains était exempte d'idolâtrie , et qu'elle ne commença à se corrompre que lors(jLie ces peuples , abandonnant les traditions antiques, adoptèrent les superstitions égyptiennes et romaines ^.
Les habitants de l'Amérique % de la Perse * et de l'Inde 7,
• Théophraste, ap. Porphyr. de abstin. animal.
* Varron, cité par saint Augustin , Cité de Dieu, Ut. IV. ^ Plutarque, Vie de Numa.
^ Antiquités de Vesoul, etc., par M. le comte Wiigrin de Taillefer,
^ Carli, Lett. améric, 1. 1, p. 105. — Garcilasso de la Vega nous apprend « qu'avant l'arrivée des Incas au Pérou , les anciens habitants de ces con- « trées croyaient qu'il y avait un Dieu suprême , auquel ils donnaient le nom « de Pacha-Camack ( le créateur du monde ) ; qu'il donnait la vie à toutes « choses, qu'il conservait le monde. Ils disaient qu'il était invisible. On lui « éleva un seul temple dans un endroit appelé la vallée de Pacha- Camack. >»
^ Sir John Malcolm, Histoire de la Perse, t. I, p. 273 : « La Religion « primitive de la Perse , dit-il d'après Monsin Faui, fut une ferme croyance « dans un Dieu suprême , qui a fait le monde par sa puissance et le gou- « verne par sa sagesse ; une crainte pieuse de ce Dieu , mêlée d'amour et K d'adoration , un grand respect pour les parents et les vieillards , une af- « faction fraternelle pour le genre humain. » — Voyez aussi d'Herbelot , Bihiiothèque orientale, art. Caiumarath, 1. 1, p. 180 ; Paris, 1783.
7 « Le théisme j dit M. de Sainte-Croix ( Observ, prélimin. sur l'Ézour
ne rendaient originairement de culte qu'au seul vrai Dieu.
Il en était de même dans toutes les contrées de la Chine '.
Tous les savants modernes qui se sont fait une étude de ce point important proclament à l'envi cette vérité. L'abondance des matières que j'ai à parcourir m'empêche de les citer j j'indique seulement le savant et judicieux Mignot * , le docteur Shuckford^, Leland^, Voltaire lui-même % et Bolinghroke ^.
Mignot, Shuckford et Leland , et autres savants , se rencontrent tous aussi sur ce point, qui fait le fonds historique de l'humanité, et sur lequel nous aurons lieu de nous ex-
« Védam, 1. 1, p. 18 et 14 ) , a été la Religion primitive du genre humain. « La marche progressive du polythéisme supposerait cette vérité , si d'ailu leurs les faits ne la démontraient pas. Chez les Indiens , comme chez tous « les autres peuples de la terre , on reconnaît , à travers les fables et les fic- « lions les plus bizarres , un culte pur dans son origine , corrompu dans « son cours... Le commerce des nations altéra le culte public des Indiens. « Quoique assez éloignés de l'Egypte, on ne peut cependant douter qu'ils « n'aient eu connaissance de la Religion de cette contrée... »
» Un écrivain qui paraît avoir soigneusement étudié l'histoire de la Chine, assure « que les Chinois, depuis le commencement de leur origine jusqu'au « temps de Confucius , n'ont pas été idolâtres; qu'ils n'ont adoré que le créa- •« teur de l'univers, qu'ils ont appelé Xan-ii, et auquel leur troisième empe- « reur, nommé Hoam-ti, bâtit un temple. » ( Morale de Confucius, Avertissement, p. 15. ) Cela est confirmé par les Motifs du prince Jean pour embrasser la Religion chrétienne. ( Lettres édifiantes, t. XX , p. 349- 350.)
^ Mém. de VAcad. des inscript., t. LXI , p. 240.
^ Connexion de l'Histoire sacrée et de V Histoire profane, 1. 1.
4 Nouvelle Démonstr. évangél., t. III, p. 57-59.
^ Voyez Lettres de quelques Juifs portugais, t. II, p. 73 , édit. de 1817, in-12.
^ Tome V, p. 277, in-4°. — « La doctrine d'wn Dieu , de l'immortalité de « l'âme, et d'un état futur de récompenses et de châtiments, paraît se perdre K dans les ténèbres de l'antiquité : elle précède tout ce que nous savons de •t certain. Dès que nous commençons à débrouiller le chaos de l'histoire an- « ciennc, nous trouvons cette croyance établie de la manière la plus solide « dans l'esprit des premières nations que nous connaissions. »
pliquer amplement , savoir : « Que lorsque les hommes se « dispersèrent, après le déluge , pour remplir la terre et en « habiter les différentes contrées , les chefs ou les conducct teurs de chaque horde transportèrent avec eux les princi- « pes fondamentaux de la Religion et de la morale dans les « pays où ils s'établirent; ils les conservèrent au moins « quelque temps , et ils les transmirent aux générations a suivantes... L'autorité leur servait de philosophie , et la « tradition était leur imique argument. Ils débitaient donc a leurs maximes les plus importantes comme des leçons a qu'ils avaient apprises de leurs pères , et ceux-ci de leurs a prédécesseurs , en remontant jusqu'aux premiers hom- « mes , à qui Dieu avait parlé. Leur croyance était princi- « paiement fondée sur une ancienne tradition , qui por- , a tait qu'au commencement Dieu avait donné sa loi aux a hommes '. »
De toutes ces citations , dont nous avons restreint infiniment le nombre , il résulte qu'une Rehgion pure partant du fond du cœur et de l'esprit de l'homme, s'adressant à un seul Dieu, l'honorant par im culte intérieur de vertu, et par des cérémonies publiques extrêmement simples et exemptes de superstitions, se rencontre seule sur la terre à l'origine de tous les peuples , et que cette Religion s'appuyait principalement sur l'autorité des ancêtres et sur la tradition, qui remontait jusqu'à un enseignement divm.
Cette tradition, base de la Religion primitive, ne reposant sur aucune autorité distmcte et immuable , mais seulement sur la transmission orale des pères aux enfants , il advint que la corruption des mœurs éleva des nuages sur la simplicité de la doctrine , et que , par trait de temps, des erreurs et des superstitions s'mtroduisirènt dans le culte *Le\ând, lococitato.
primitif, y substituèrent insensiblement les passions aux vertus , les sens à l'esprit , la forme à la pensée , l'homme à Dieu , et que la Religion naturelle finit par s'affaisser universellement dans le chaos de l'idolâtrie ' .
Néanmoins, la terre ne fut jamais complètement privée du précieux dépôt qu'elle avait reçu. Outre le peuple juif, qui semble n'avoir eu d'autre destination dans l'antiquité que de conserver les pures notions de la Divinité , et qu'on pourrait appeler un. peuple-pontife , il s'est trouvé , sur tous les points de l'univers, des sages qui ont protesté contre les folies idolâtriques de leurs contemporains, en retenant, au sein de la nuit qui enveloppait le monde , quelques rayons de la vérité primitive.
Je vais encore appuyer cette vérité de quelques citations :
Et d'abord l'idolâtrie n'avait fait que recouvrir, sans l'effacer complètement, le dogme de l'unité de Dieu. Ainsi ce dogme était enseigné par les prêtres égyptiens ; on n'en peut douter, puisque Solon , Thaïes , Pythagore , Eudoxe , Platon, qui ont enseigné ce dogme, étaient allés s'instruire en Egypte des anciennes traditions religieuses , ainsi que Plutarque nous l'apprend '.
Le même Plutarque nous apprend qu'à l'entrée du temple de Sais on lisait cette inscription :
Je suis ce qui a été, — ce qui est , — et ce qui sera. Nul mortel ne souleva jamais mon voile ^.
Définition qui ne peut convenir qu'à la souveraine et unique intelligence , et qui rappelle celle de la Bible : Je suis celui qui suis.,,
» L'origine de l'idolâtrie est admirablement expliquée dans le ch. xiy du livre de la Sagesse. ■ ^ De Is. et Osir.
A l'entrée du temple de Delphes, on lisait aussi ce mot, El, tu es , avec le célèbre adage Connais-toi toi-même ; sur quoi Plutarque dit : a Pourquoi mon advis est que cette esc( cripture ne signifie ni nombre , ni ordre, ni conjonction, c( ains est une entière salutation et appellation de Dieu, lace quelle, en prononçant les paroles, induit le lecteur à pen- « ser la grandeur de la puissance d'icelui'. »
Enfin, à Athènes même, la célèbre inscription Au Dieu inconnu, qui se lisait au frontispice d'un temple, et à laquelle saint Paul fit allusion dans sa prédication au milieu de l'Aréopage , exprimait la notion du vrai Dieu, sauvée et démêlée encore de l'idolâtrie , par l'expression naïve ellemême de son ignorance. « On voit, dit un savant, que les « Athéniens avaient tant de vénération pour ce Dieu in- « connu, que c'est par lui qu'ils juraient dans les occasions « importantes. Nous le voyons dans un dialogue de Lucien, a intitulé Philopatris, dans lequel Critias jure par le Dieu « inconnu des Athéniens , et Tryphon exhorte même les « autres à l'adoration de ce Dieu : Pour nous, dit-il, ado- « rons le Dieu inconnu des Athéniens, que nous avons a découvert; et, élevant les mains au ciel, rendons-lui « grâces de nous avoir faits dignes d'être assujettis à une a telle puissance. Cela prouve que l'inscription de cet autel « n'était que pour un seul Dieu, et qu'on le croyait au-des- « sus des autres*. »
Tous les anciens philosophes de la Grèce, notamment Thaïes, Hermotime, Anaxagore, Heraclite, Archélaûs, reconnciissaient Dieu comme le plus ancien des êtres, n'ayant point eu de commencement^. C'est l'âme, disaient-ils , c'est
» Plutarque, au traité Que signifie le mot ET?
> L'abbé Anselme, Mém. de l'Académie des inscript., t. VI, p. 307.
* Diogen. Laert., in Thalet.
l'esprit qui est le principe de tout, la cause et le seigneur de Vunivers '.
a Dieu, dit Solon, donne un heureux succès à celui qui oc fait le bien : roi et seigneur de toutes choses, et des im- « mortels mêmes, nul ne l'égale en puissance'. »
« Sachez , dit Socrate , que votre esprit , tant qu'il est uni « à votre corps, le gouverne à son gré. Il faut donc croire « aussi que la Sagesse , qui vit dans tout ce qui existe, gou- « verne ce grand tout comme il lui plaît. Ce Dieu qui voit « tout, qui gouverne tout, est celui qui a fait l'homme au « commencement ^. »
« L'univers ayant commencé , a nécessairement une « cause, dit Platon; cette cause, c'est Dieu, auteur et « père de tout ce qui est bon , éternel , souverainement in- « telligent, tout- puissant; le monde, qui renferme tous a les êtres mortels et immortels , est l'image de ce Dieu « intelligible , qui seul existe par lui-même *. »
Mais voulez-vous avoir un symbole complet de la Religion véritable ? écoutez encore Platon :
et Mortels, il est un Dieu, que les pères de nos pères ont « nommé le commencement , le milieu , la fin de tous les a êtres. A ses côtés marche éternellement la Justice, qui a punit les violateurs de la loi divine. L'homme prédestiné a au bonheur s'attache à elle , et suit avec humilité la trace « auguste de ses pas , tandis que l'insensé , aveuglé par ses a passions , se trouve bientôt sans Dieu , sans vertu , ren- « verse tout; et, après avoir joui un instant d'une fausse a gloire , victime réservée aux coups de la Justice inévita-
' Diogen. Laert., in Anaxagor.
' Solon, Sentent, inter gnomic. grœc. Ed. vet. ' Xenophont. memorab. Socrat., lib. I, c. iv. ^ Platon.
« ble, se perd lui-même avec sa famille et sa patrie. — a Ainsi , que doit penser, que doit faire le sage ? — Toutes « ses idées, tous ses efforts, se tourneront vers Dieu ; c'est a de lui qu'il faut être aimé, c'est lui qu'il faut suivre. Il « n'est qu'une route , et la raison des anciens peuples nous « l'a déjà tracée : on plaît à qui l'on ressemble ; or. Dieu a eât le souverain bien , et devant lui toutes nos perfections « humaines disparaissent. Il faut donc pour lui plaire chera cher à lui ressembler, en faisant le bien. Si l'on fait le « mal , on s'éloigne de lui , on reste seul , et la justice est « outragée. — Cette distinction nous conduit à une belle et d grande vérité : l'homme juste , en s'approchant des au- « tels , en communiquant avec les dieux par les prières, les « offrandes , et toute la pompe du culte religieux , fait une « action noble, sainte , utile à son bonheur, et conforme (c en tout à sa nature \ »
Voilà la Religion véritable , telle que nous l'avons exposée ; tout y est : Dieu, le culte , et la prière.
Si quelque chose peut être plus significatif encore que ce passage de Platon , ce sont , après la citation qu'en fait Aristote dans ses OEuvres, ces simples mots qu'il y ajoute : « Heureux, bienheureux celui qui s'est attaché à cette loi a dès le commencement de sa vie M »
Mais les richesses affluent sous ma main , et je ne sais que choisir parmi cette multitude de témoignages en faveur de la vraie Religion dans tous les temps. ■' a 0 toi! s'écriait l'hiérophante dans un hynme qui re- « monte aux temps les plus reculés et qui se chantait dans « les mystères, ô toi, Musée, fils de la brillante Silène, « prête une oreille attentive à mes accents; je vais te révéler
' Plat., De îegibus, \ih. IV, Oper., t. VII, p. 185-186, édit. Bipont. ' Demundo, cap. vu , Oper., t. ï, p. 476.
cr des secrets sublimes. Que les préjugés vains et les affec- « tions de ton cœur ne te détournent point de la vie heu- « reuse ! fixe tes regards sur ces vérités sacrées ! ouvre ton ce âme à l'intelligence , et , marchant dans la voie droite , « contemple le Roi du monde ! Il est un, il est de lui-même; « de lui seul tous les êtres sontmés ; il est en eux et au-des- « sus d'eux , il a les yeux sur tous les mortels, et aucun des « mortels ne le voit '. »
Ce n'est pas seulement de la lyre des pontifes que sortaient parfois ces vérités sublimes; mais sur les théâtres mêmes elles osaient se produire quelquefois , et.se détacher vivement du cadre mythologique. Entendez Sophocle, on dirait des accents dérobés' à la harpe de David :
« Puissé-je jouir du bonheur de conserver toujours la « sainteté dans mes actions et dans mes paroles , selon les v< lois sublimes descendues du plus haut des cieux ! Le Roi « de l'Olympe en est le père; elles ne viennent point de « l'homme , et jamais l'oubli ne les effacera. En elles estim « Dieu, le grand Dijeu qui ne vieillit point!... 0 Dieu, je « vous invoque ! je ne cesserai jamais de mettre en Dieu c( mon appui.... Souverain maître de l'univers, dont l'em- « pire est éternel , montrez que rien n'échappe à vos regards a pénétrants'. »
Euripide , l'ami de Socrate , ou plutôt Socrate lui-même sous le nom d'Euripide, venait aussi lancer quelquefois les traits de la pure vérité au travers des erreurs de ses contemporains.
a La Puissance divine s'exerce avec lenteur, mais son
* Vide Christ. Eschembach , de Poesi orphica , p. 136. Quel que soit l'auteur de cet hymne, dit Fabbé le Batteux , on ne peut nier qu'il ne soit de la plus haute antiquité par le sens et même par les paroles. ( Mém. de l'Acad, des inscript., t. XLVI, p. 371.)
^ Sophocle, Œdipe roif v. 863.
a effet est infaillible. Elle poursuit celui qui, par un triste « égarement , s'élève contre le ciel et lui refuse son hom- « mage ; sa marche détournée et secrète atteint l'impie au a milieu de ses vains projets. 0 fol orgueil, qui prétends « être plus sage que les sages et antiques lois ! doit-il coûter a à notre faiblesse d'avouer la force d'un Être suprême , « quelle que soit sa nature , et de reconnaître une loi sainte , a antérieure à tous les temps *? »
Ainsi nous entendons , dans tous les temps et dans tous les lieux , des voix sublimes et pures s'élever au-dessus des folies de l'idolâtrie , et se rencontrer en une Religion spirituelle , où elles adorent le vrai Dieu dans im culte digne de lui , celui de l'intelligence , celui du cœur, celui de la vertu , en esprit et en vérité.
Et une chose remarquable , qui constate bien l'existence de cette Religion primitive et véritable , c'est que ses disciples , resserrés de plus en plus et comme étouffés par le progrès toujours croissant de la superstition et de l'athéisme, qui se suivent toujours de près , luttaient également et à la fois contre ces deux démons de l'intelligence, s'efforçant de dégager de leur alliage la pure et vraie Religion , qui se trouvait au milieu. Ce n'était pas seulement de leur part une guerre contre la superstition , c'en était une , non moins énergique, contre l'athéisme.
Nous lisons , dans une lettre de Platon à Denys de Syracuse, ce mot remarquable : « Plusieurs me prient de leur « écrire , avec lesquels il m'est difficile de m' expliquer ou- « vertement. Remarquez donc ceci : mes lettres sérieuses c< commencent par ce mot, Dieu; les autres, par ceux-ci : a les dieux''. »
' Euripide, Bacch., v. 870.
' Oper ,t. XI, p. 177, édit. Bipont.
Dans son traité de la Divination , Cicéron , en faisant l'inventaire des pratiques superstitieuses de son temps , ne peut contenir le mouvement de la vérité dans son âme , et il la laisse échapper ainsi :
a Pour dire la vérité , les âmes de presque tous les a hommes sont accablées sous le poids de la superstition , « qui, répandue chez tous les peuples, tyrannise la faiblesse a humaine ; et nous croirions rendre aux autres et nous a rendre à nous- même un éminent service , si nous parve- « nions à la détruire entièrement. Car, et c'est ce que nous a désirons que l'on comprenne bien ( id enim dilig enter in- « telligi volo) , en ôtant la superstition , l'on n'ôte point la a Religion. Conserver le culte des ancêtres, c'est le devoir a du sage : et qu'il existe une nature parfaite , éternelle , à a laquelle tous les hommes doivent élever avec admiration a leur esprit et leur cœur, la beauté du monde et l'ordre des « cieux ne nous forcent-ils pas de l'avouer ? C'est pourquoi « autant l'on doit s'appliquer à propager la Religion , aua tant il est utile d'extirper la superstition qui nous poursuit « et nous presse, de quelque côté que nous nous tournions '.»
Plutarque gémissait, comme Cicéron, devoir la Religion véritable étouffée entre la superstition et l'athéisme ; et, dans son langage plus vif et plus concis, il disait :
« Il y en a qid , fuyant la superstition , se vont ruer et et précipiter en la rude et pierreuse impiété de l'athéisme en a sautant par-dessus la vraie Religion , qui est assise au « milieu entre les deux ^ »
L'athéisme se couvrait quelquefois, surtout dans les derniers temps , d'un culte vague de la nature , et d'une
• Cicer., de Divinat., lib. II, cap. lxxu.'
* Plutarque, De la Superst., Œiivr. morales, X. I, fol. 315, traduct. d'Amyot, édit. de Vascosan.
admiration stérile de ses merveilles. C'est précisément la même erreur qui a reparu dans le dix-huitième siècle ; mais Sénèque la poursuivait ainsi :
a Qu'est-ce que la nature, si ce n'est Dieu, la raison di- « vine répandue dans l'univers?... De quelque côté que a vous vous tourniez, vous le verrez se présenter à vous. « Rien n'est vide de lui ; il remplit son ouvrage. Mortel in- « grat, tu t'abuses donc quand tu dis , « Je ne dois rien à a DieUr mais à la nature j » car il n'y a point de nature sans « Dieu.., Appelez-le nature, destin, fortune; ce sont des a noms du même Dieu , qui use diversement de sa puis- « sance ^ . »
Bornons enfin nos citations. Nous pourrions les multiplier beaucoup plus ; mais celles-ci doivent suffire pour confirmer cette vérité, qu'il y a une Religion naturelle primitive , véritable ; qu'il n'a jamais été permis de la confondre avec les folies humaines qui lui ont dérobé son nom ', qu'elle a eu des adorateurs dans tous les temps ; qu'indépendamment du peuple juif, où elle a été plus particulièrement conservée comme dans son foyer , elle a jeté des rayons chez tous les autres peuples au milieu des ténèbres de l'idolâtrie, en s'alimentant des traditions antiques , et des voix réunies de la conscience et de la natiu-e. Aussi saint Paul , prédicateur de cette Religion naturelle redonnée au monde, a pu dire avec raison, en fulminant contre les païens, qu'ils étaient inexcusables d'avoir méconnu la vérité, ou plutôt, comme il dit énergiquement , « de l'avoir a retenue captive dans l'injustice , parce qu'ils ont connu « ce qui peut se découvrir de Dieu, Dieu même le leur a ayant fait connaître. Car les perfections invisibles de « Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, sont devenues
» Senec, De Benefic, lib. IV, cap. vu.
« visibles depuis la création du monde, par la connaissance « que ses créatures nous en donnent ; et ainsi ils sont inex- « ensables , parce qu'ayant connu Dieu, ils ne Font point oc glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces; « mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, « et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres. Ils sont « devenus fous, en s' attribuant le nom de sages ; et ils ont « transféré l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu incorrup- « tible , à l'image d'un homme corruptible, et jusqu'à de « vils animaux. C'est pourquoi ils se sont déshonorés euxa mêmes en se plongeant dans les vices de l'impureté ; et « comme ils n'ont pas voulu reconnaître Dieu , Dieu aussi « les a livrés à leur sens réprouvé, et ils ont fait des actions « indignes de l'homme \ »
Quels retours sur nous-mêmes ces reproches, terribles déjà contre les païens, ne doivent-ils pas nous inspirer? car ce n'est plus seulement la voix de la création et le cri de la conscience qui nous sollicitent , ce n'est pas ce concert imiversel de la plus noble portion du genre humain , même au sein des ténèbres de l'idolâtrie , qui nous accuse ; le dirai-je? c'est la VÉRITÉ en personne qui est venue éclairer le monde , qui a fixé sa lumière au milieu de nous, et qui , depuis dix-huit siècles , se manifeste à nos regards par des prodiges sans nombre , dont le plus grand , sans doute, est celui de sa conservation. Tremblons de la retenir, nous aussi , captive dans l'injustice ; et laissons enfin s'élever de nos lèvres , depuis longtemps fermées à la prière peut-être , cet hommage antique que , dès son berceau , le genre humain prosterné décerna à son Auteur :
a Roi glorieux des immortels , adoré sous des noms di-
' s. Paul , Épit. aux Romains,
« vers, éternellement tout-puissant, auteur de la nature, a qui gouvernes le monde par tes lois, je te salue! Il est a permis à tous les mortels de t'invoquer -, car nous sommes « tes enfants , ton image , et comme un faible écho de ta « voix, nous qui vivons un moment et rampons sur la terre. cr Je te célébrerai toujours , toujours je chanterai ta puiS' 0 sance. L'univers entier t' obéit, comme un sujet docile, a Tu diriges la raison commune , tu pénètres et fécondes a tout ce qui est. Roi suprême, rien ne se fait sans toi, ni a sur la terre , ni dans le ciel , ni dans la mer profonde , ex- « cepté le mal que commettent les mortels insensés. En ac- « cordant les principes contraires , en fixant à chacun ses a bornes, en mélangeant les biens et les maux, tu maintiens « l'harmonie de l'ensemble ; de tant de parties diverses tu « formes un seul tout, soinnis à un ordre constant, que a les infortunés et coupables humains troublent par leurs « désirs aveugles. Ils détournent leurs regards et leurs pen- « sées de la loi de Dieu , loi universelle qui rend heureuse « et conforme à la Raison la vie de ceux qui lui obéissent, a Mais , se précipitant au gré de leurs passions dans des « routes opposées , les uns courent à la renommée , les au- « très à la richesse , ou à de vils plaisirs qui , en les sé- <t duisant, les trompent. Auteur de tous les biens. Père a des hommes , délivre-les de cette triste ignorance ; dissipe a les ténèbres de leur âme , fais-leur connaître la Sagesse « étemelle par qui tu gouvernes le monde , afin que nous a t'honorions , et que sans cesse nous chantions tes œuvres a comme il convient à des mortels '. »
' Ce bel hymne , qui remonte à la plus haute antiquité , est attribué à Cléanthe. Il nous a été conservé par Stobée , Eclog., lib. I. Il a été traduit en vers dans plusieurs langues : en latin par Jacques Duport , en français par lîougainville , et en allemand par Gedick. On peut voir, sur ce monument précieux de l'ancienne théologie, Fabricius, Bibliothèque grecque, i. \\,
Les derniers accents de cette sublime prière respirent l'insuffisance humaine, et appellent un secours du Père des hommes, qui, en leur révélant la Sagesse éternelle par qui le monde est gouverné, leur apprenne à l'honorer comme il convient. Voilà les derniers soupirs de la Religion naturelle , et c'est à cette vraie marque qu'elle s'est connue dans tous les temps.
p. 397 ; l'abbé Souchay , Mémoires de l'Académie des inscriptions ; Thomas, Essai sur les Éloges.
NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 197