‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · NÉCESSITÉ D UNE RÉVÉLATION PRIMITIVE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D UNE RÉVÉLATION PRIMITIVE

rieurs et convenus , comme nous le faisons au dehors avec les autres hommes, sans quoi elles demeureraient dans une inertie perpétuelle ; et ce qui fait qu'il n'y a pas de îiensée sans monologue, c'est que le monologue, en ce cas, n'est qu'un colloque entre nos facultés. Aussi, dans la préoccupation de la pensée , nous nous surprenons quelquefois nous parlant au pluriel, ou bien à la troisième presonne , comme s'il y avait en nous plusieurs individualités. Mystérieux abîme de l'âme , où nous sentons à la fois la simplicité de sa nature dans la diversité de ses facultés, et la diversité de ses facultés dans la simplicité de sa naturo, et qui, par cette analogie avec ce que la Religion nous enseigne de la Trinité des personnes en seul Dieu , semble vérifier cette grande parole du Créateur dans la Genèse :, « Faisons l'homme à notre image et à notre ressem- « blance ! »

Mais ramenons cette'considération, trop hardie peut-être pour le moment, à des proportions plus simples. Toujours est-il , — et c'est un fait qui tombe sous notre regard interne et que nous pouvons vérifier à chaque instant, — qu'il est impossible de nous rendre compte d'une seule idée, sans le secours de cette parole intérieure dont je viens de parler. Descartes a beau faire table rase dans son entendement, et vouloir se persuader qu'il a vidé son esprit de tout ce qu'il avait appris, pour ne devoir plus ses connaissances qu'à lui-même ; son premier acte d'indépendance et de découverte après cela , Je pense , donc je suis , n'est qu'un emprimt fait à la parole de sa nourrice, sans laquelle il n'aurait jamais su se donner conscieno^B de la pensée ni de l'être.

C'est là ce qui faisait proférer à M. de Bonald ce célèbre axiome. Qu'il faut penser sa parole avant de parler sa

pensée ' ; à Platon, que la pensée est le discours que V esprit se tient à lui-même^; voilà pourquoi encore les Hébreux avaient donné à l'homme le nom d'âme parlante; pourquoi le ^.oyoç des Grecs voulait dire indifféremment parole ou

pensée. Et enfin, dans la langue éminemment philosophique de l'EvangUe, la pensée étemelle et par essence, celle d'où dérive la vraie lumière qui éclaire tout homme aux portes de I ce monde, est appelée /aj)aro/e, rien que /aj)aro/e, le verbb: comme si la pensée était si essentiellement parlante, que la plus haute expression de sa puissance fût de s'absorber entièrement dans la parole, et d'être ^\nX6X parole qae pensée. Au surplus, une expérience vulgaire va rendre cette vérité palpable pour tout le monde : Quand nous parlons dans une langue étrangère, qu'arrive-t-iï ? c'est qu'avant d'exprimer au dehors notre pensée dans cette langue étrangère , nous nous la formulons à nous-mêmes dans notre langue maternelle, puis nous la traduisons dans l'autre. Avec quelque rapidité que cela se fasse, le phénomène de ce double langage successif a toujours lieu. On pense en français , je suppose, et on parle en anglais : preuve évidente de la nécessité d'ime parole pour le mouvement de la pensée ^

Une preuve expérimentale plus manifeste encore de cette nécessité , et qui confirme tout ce que nous avons dit précédemment sm* la médiation de la société pour la transmission de la vérité parmi les hommes , c'est l'état des sourds-muets, lesquels, tant qu'ils sont livrés à eux-mêmes, n'ont pas plus de pensée que de parole. Le fait est aussi

* Le grand nom de M. de Bonald appelle ici un tribut d'honneur et de louange; la doctrine que j'expose n'a été nettement précisée et popularisée que par lui.

* Plato, in Theœt.y Op., t. II, p. 150-151.

^ Tout ceci explique la parfaite vérité de ce vers de Boilcau :

Ce que l'on conçoit bien s'énitnce clairement.

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certain que décisif. Tous ceux qui se sont dévoués au soulagement et à l'instruction de ces infortunés, tant en France que dans les divers pays de l'Europe, se rencontrent unanimenîent dans la constatation de cette vérité d'observation, que le sourd-muet, par lui-même, est totalement privé de la vie intellectuelle et morale ^ M. de Gérando seul,

' On trouvera, dans V Université catholique (neuvième livraison — septembre 1846), un travail très-curieux de M. de la Haye sur ce sujet. La masse et la diversité des témoignages les plus compétents y comblent la mesure de la conviction. Nous allons en citer un très-petit nombre : — « Les « sourds-muets, dit l'abbé de l'Épée, sont réduits en quelque sorte à la con- « dition des bêtes , tant qu'on ne travaille pas à les retirer des ténèbres « épaisses dans lesquelles ils sont ensevelis. » — « Borné au seul mouvement « physique, le sourd-muet, dit Tabbé Sicard, n'a pas même, avant qu'on ait « déchiré l'enveloppe sous laquelle sa raison demeure ensevelie, cet instinct « sûr qui dirige les animaux. Le sourd-muet est seul dans la nature, sans au- «. cun exercice possible de ses facultés intellectuelles y qui demeurent « sans action et sans vie... à moins qu'une main bienfaisante ne parvienne « à le tirer de ce sommeil de mort. Quant au moral , il n'en soupçonne « même pas l'existence. Il n'a des yeux que pour le monde physique, et en- « core quels yeux ! il voit tout sans intérêt. Le monde moral n'existe pas « jyour lui, et les vertus comme les vices sont sans réalité. Tel est le sourd- <' muet dans son;état naturel ; le voilà tel que l'habitude de l'observation , « en vivant avec lui, m'a mis à même de le dépeindre. » — M. Paulmier, instituteur renommé de l'école de Paris , appelé devant la cour d'assises de la Seine pour servir d'interprète à un sourd-muet accusé de vol , s'exprima de la manière suivante : « Se fait-on bien une idée de la disgrâce d'un sourd- « muet sans instruction, de son état de dénûment?... Il est doublement « sourd, puisque, privé de l'ouïe, il est plongé dans un silence éternel ; il est « sourd d'entendement, si l'on peut parler ainsi , puisque aucune main se- « courable ne l'a tiré des ténèbres de l'ignorance , où il est resté profondé- « ment enseveli. » — M. Eschke, fondateur et professeur de l'école de Berlin, a jugé les sourds-muets de la même manière : «^ Le sourd-muet , dit-il, ne vit « que pour lui ; il ne connaît aucun lien social, et n'a aucune notion de « vertu. L'éducation seule peut l'élever au-dessus de la bête... etc. » — M. César a fait , à Leipsick , des observations qui confirment toutes les précédentes : « Les sourds-muets, dit-il , ont, à la vérité , la forme humaine ; « mais c'est à peu près tout ce qu'ils ont de commun avec les autres hommes. « Privés de la parole , ils sont également privés d'entrer avec eux en com-

Opposant le système à l'expérience , a voulu quelque temps révoquer en doute cette vérité ; mais il a fini par se rendre à l'évidence , et par assurer lui-même que a les secrets du « monde intellectuel sont ignorés du sourd-muet; qu'en « vain on lui en demanderait compte , et que l'instruction « peut seule introduire les sourds-muets à la vie sociale mo- (( raie et religieuse. » {Histoire de V Académie des sciences, t. II, p. 453 et 661.)

N'insistons donc plus sur ce fait, suffisamment démontré, de la nécessité de la parole pour le mouvement de la pensée, et concluons qu'il a fallu savoir s'adresser la parole pour pouvoir penser , comme il a fallu savoir penser pour pouvoir adresser la parole aux autres : cercle vicieux, comme nous le disions , duquel le genre humain ne serait jamais sorti, et qui implique nécessairement pour l'homme le fait primitif de l'audition d'une parole suprême , dont ses premières pensées ont dû être les échos. Si la pensée a dû précéder la parole et a été nécessaire pour son invention, de son côté la pensée a eu besoin, poiu* débuter elle-même, d'mie parole toute faite , sans laquelle elle n'aurait jamais fait un pas, et qui a été pour elle comme un premier moule dans lequel elle s'est formée, pour mouler ensuite ellemême le langage extérieur et sensible qui devait lui servir d'expression.

« merce d'intelligence,... de pratiquer aucune vertu sociale, et de s'élever « de la grossièreté des sens à la spiritualité de l'intelligence... Jamais ils ne « parviendront à développer, à former et à fortifier par l'usage les puissances « spirituelles de leur âme. Par leur inaction, elles deviennent même de « jour en jour plus incapables de s'appliquer... Voilà l'état de leur intelligence. « Celui de leur cœur n'est pas moins déplorable. Jouet perpétuel des sensa- « tions que font sur eux les objets, et des passions qui s'élèvent dans leur « âme, ils ne connaissent ni lois^ ni devoirs f ni justice, ni injustice, « ni bien, ni mal; la vertu et le vice sont pour eux comme sHls n'étaient « pas...f etc.f etc. »

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J.-J. Rousseau, cet intraitable déiste, qui s'est efforcé de faire la part de Dieu aussi petite , aussi nulle cjue possible dans les destinées de la raison humaine , et pour qui le mot révélation était comme un outrage à la nature, a été conduit cependant, par la force de la logique toute seule, à confesser que l'origine du langage est inexplicablo sans une première révélation. Dans son célèbre discours Sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, il pose ainsi le problème et son insolubilité naturelle : c( Si les hommes ont eu besoin de la parole pour « apprendre à penser, ils ont eu bien plus besoin encore « de savoir penser pour trouver l'art de la parole ; et quand « on comprendrait comment les sons de la voLx ont été « pris pour les interprètes conventionnels de nos idée?!. iJ « resterait toujours à savoir quels ont pu être les interprètes « mêmes de cette convention pour les idées qui, n'ayant a point im objet sensible , ne pourraient s'indiquer ni,par « le geste ni par la voix; de sorte qu'à peine peut-on fora mer des conjectures supportables sur la naissance de cet a art de communiquer ses pensées et d'établir un com- « merce entre les esprits. Pour moi, convaincu de l'im- « possibilité presque démontrée que les langues aient pu a naître et se former par des moyens purement humains, « je laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce « difficile problème. »

Cette opinion de Rousseau est d'autant plus remarquable qu'elle est tout à fait désintéressée; car elle ne rentrait nullement dans le système de son discours-; et la réserve vraiment philosophique qui la distingue contraste avec l'habitude et le besoin qu'avait cet esprit inventif de se rendre raison de tout. Ici il confesse que Forigme du langage est humainement inconcevable. Il ne lui convenait pas d'aller

plus loin; il se serait perdu dans l'opinion de son temps, et il aurait compromis la position hardie et paradoxale qu'il prenait dans son discours , s'il se fût oublié jusqu'à laisser sortir de sa plume cette vérité de catéchisme , qu'au commencement le Créateur a parlé à sa créature. Cependant c'était bien là le fond de la pensée de Rousseau ; car, dans un autre écrit plus modeste qu'il publia plus tard , Sur l'origine des langues , se retrouvant en face du même problème, il osa émettre la vraie solution, en se cachant toutefois encore sous la robe du père Lami : « Dans toutes les a langues, dit-il, les exclamations les plus vives sont inar- « ticulées ; les gémissements sont de simples voix ; les muets, « c'est-à-dire les sourds, ne poussent que des sons inarti- « culés : le^père Lami ne conçoit pas même que les hommes a en eussent pu jamais inventer d'autres, si Dieu ne leur « eût expressément appris à parler '. »

D'autres voix, bien autrement graves que celle de Jean- Jacques, avant et après lui, ont proclamé cette opinion comme la seule qui soit satisfaisante pour la raison.

Platon, après avoir déjà dit, dans son livre des Lois, que tout homme intelligent doit de grandes louanges à Vantiquité pour le grand nombre de mots heureux et naturels quelle a imposés aux choses ' , en tire l'incontestable conséquence : « Pour moi , dit-il, je regarde comme une vé- « rite évidente que les mots n'ont pu être imposés primi- « tivement aux choses que par une puissance au-dessus de a l'homme ; et de là vient qu'ils sont si justes ^. »

' Essai sur Vorigine des langues^ chap. iv.

> De Leg., VII, Op., t. VIII, p. 379.

' OT[Aat fxèvÈY*** tov àXyiÔéffraTOvXoyovirepl TOuxwveTvoci, [xeil^w rtvàôuvajiiv tTvai ^'l àvôpwTceîav vr^v ôsjjlévyiv rà TipÛTa ta ôvofxaxa toiç TrpayjjLacriv, QZTE ANAFKAION EINAI AYTA OP0QS EXEIN. ( In Crat., Op., t. II, p. 343.)

— « Ceux qui pensent, dit un savant auteur anonyme, que les langues

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