‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 28 sur 37 · NÉCESSITÉ DUNE RÉVÉLATION PRIMITIVE · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DUNE RÉVÉLATION PRIMITIVE

Le célèbre Guillaume de Humboldt, qui avait concentré toutes les forces de son génie dans l'étude comparative des langues sous leurs rapports grammaticaiLX, philosophiques et historiques , et qui joignait la plus vaste érudition à l'intuition la plus pénétrante, n'a jamais pu concevoir la formation humaine et progressive du langage. Ce n'est pas qu'il adopte d'emblée non plus l'explication que nous en donne la foi; il travaille longtemps pour essayer d'arriver par sa raison seule à une explication autre : il parle d'une force divine ^ d'un génie créateur j d'un procédé mystérieux de la nature j d'une cause première; mais il ne peut s'y arrêter , et , d'analogie en analogie , la bonne foi de son esprit le mène au sein de cette vérité qiii paraissait si évidente à Platon. Voici textuellement sa pensée : « La parole, d'après mon entière conviction, doit être « considérée comme inhérente à l'homme ; car si on la

« sont d'institution humaine , et qu'elles doivent leur origine à certaines « conventions arbitraires que les hommes ont faites de donner certains noms « aux choses , n'ont jamais considéré avec attention ce quUls avancent. Car « il faut déjà parler et être entendu , pour convenir de quelque point arbi- « traire; il faut que le son formé par un honune soit joint dans Fesprii d'un « autre à certaine idée; il faut, en un mot , que le conmierce soit établi pi.." « la parole , pour attribuer des significations nouvelles à des mots nouveaux. « — Sans cela les honunes seraient tous muets les uns à l'égard des autres, « et n'auraient de commun que les cris généraux qui marquent les passions « et les mouvements violents , et qui servent à unir les hommes par l'insti- K tution du Créateur, et non par un établissement arbitraire. — Depuis même « que les langues sont établies , un Arabe ne pourra convenir avec un Alle- « mand d'appeler les choses d'une telle ou telle manière, si l'un des deux «c n'entend l'autre ; et cependant tous les mots de part et d'autre sont trouvés, « et il ne s'agit que de les faire accepter à celui qui en ignore le sens. — « Cest une chose fort simple et fort naturelle que les principes du discours.. « Mais jamais on ne serait parvenu à les trouver et à les mettre en usage , si « Dieu n'avait préparé un langage à l'homme, pour lui donner le moyen de '< s'expliquer par la parole. ^^(Explications de la Genèse, in-12j Paris, 1732, t. U, p. 347. )

« considère comme l'œuvre de son intellect dans la simpli-. « cité de sa connaissance native^ c'est absolument inexpli" « cable ; le langage n'a pu être inventé sans un type préexis- « tant dans l'homme... Par quelque procédé mystérieux de « la nature, les langues ont été en quelque sorte jetées en « moule, mais en moule vivant, d'où elles se dégagent avec « toutes leurs belles proportions ; et ce moule ( dans lequel « elles ont été jetées par quelque procédé mystérieux de la « nature), c'est l'esprit de l'homme ^ — Je suis pénétré « de la conviction qu'il ne faut pas méconnaître cette force « vraiment divine que recèlent les facultés humaines , ce « génie créateur des nations, surtout dans l'état primitif, où « toutes les idées et même les facultés de l'âme empruntent a une force plus vive de la nouveauté des impressions , où n l'homme peut pressentir des combinaisons , auxquelles il a ne serait jamais arrivé par la marche lente et progressive a de l'expérience. Ce génie créateur peut franchir les Hmi- « les qui semblent prescrites au reste des mortels ; et s'il est a impossible de retracer sa marche , sa présence vivifiante « n'en est pas moins manifeste. Plutôt que de renoncer, dans « l'expUcation de l'origine des langues, à l'influence de cette « cause puissante et première , et de leur assigner à toutes « une marche uniforme et mécanique qui les traînerait pas (ï à pas depuis le commencement le plus grossier jusqu'à « leur perfectionnement, j*embrasserais l'opinion de ceux « qui rapportent l'origine des langues a une révélation

« IMMÉDIATE DE LA DiVINITÉ'. »

' Mémoires de V Académie royale de Berlin, classe historique et philosophique, 1820-21; Berlin, 1822, p. 247.

' Lettre à M. Abel Bémusat, sur la nature des formes grammaticales, etc.; parN.-G. de Humboldt; Paris, 1827, p. 13. —Cette dernière solution est, en effet, la seule à laquelle puisse s'arrêter un esprit positif, s'il fait tant que de se refuser à voir dans la formation des langues Vœuvre

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Il n'y a pas, en effet, d'autre issue à ce labyrinthe de l'origine de la parole : il n'y en a pas d'autre non plus , comme nous l'avons vu , à celui de l'origine de la vérité sur la terre. Quelques tours ou détours qu'on fasse, il faut toujours en venir là. Ces deux problèmes rentrent même jusqu'à un certain point l'un dans l'autre , pour désespérer l'esprit humain lorsqu'il ne veut pas accepter la clef que lui présente la foi pour en sortir, qui est aussi celle que lui présente en définitive la pure raison.

Elle nous dit , en effet , que le don de la vérité et de la parole , pour l'âme humaine , était aussi nécessaire que le don de l'âme elle-même au corps. Le corps , prêt à recevoir et à servir l'intelligence , disposé par tous ses organes à fonctionner pour elle , serait cependant éternellement resté à l'état de cadavre , malgré les marques visibles de sa destmation; il n'aurait jamais pu se donner à lui-même la moindre étincelle de vie , si l'âme ne lui eût été inspirée par Dieu. L'âme , à son tour, prête à recevoir la vérité et à servir la raison par toutes ses facultés, serait de même

de l'intellect humain dans la simpliàté de sa connaissance native. Cette caMse puissante et première, ce génie créateur, ce procédé tnysté^ vieux de la nature, dont parle d'abord l'illustre savant, ne sont que des superfétations gratuites , si elles ne sont de vrais synonymes de la Divinité. La résistance secrète qui lui fait retarder de confesser franchement celle-ci ne viendrait-elle pas de cette faiblesse attachée à la force même de l'esprit humain , de préférer ses propres inventions à ce qui est déjà en possession de la croyance publique , et de prendre plaisir à se fabriquer des causes à sa fantaisie, pour s'adorer lui-même en les adorant? «Semblable, comme « dit Malebranche , aux enfants qui tremblent devant leurs compagnons, « après les avoir barbouillés ; ou, si l'on veut une comparaison plus noble, « quoiqu'elle ne soit peut-être pas si juste , semblable à ces fameux Ro- K mains qui avaient de la crainte et du respect pour les fictions de leur 'i esprit, et qui adoraient sottement leurs empereurs, après avoir lâché " l'aigle dans leurs apothéoses. » ( Recherche de la vérité, 2» partie, cliap. m. )

éternellement restée gisante dans la nuit et Tinactivité intellectuelle , si Dieu ne fût venu allumer en elle la pensée et faire vibrer la parole. De sorte que la première révélation nous apparaît comme le complément nécessaire de la création et le dénoûment de l'opération divine ; avec cette particularité essentielle que ce dernier acte de l'opération divine n'est pas renouvelé , comme le don du corps et de l'âme , dans chaque individu , mais entretenu dans l'espèce seulement -, et qu'au lieu que nous devons le corps et l'âme immédiatement à la nature , Dieu a voulu ne nous faire parvenir la vérité et la parole que médiatement et par les ira" ditions de la société , en se révélant à son chef et non pas à ses membres. Économie admirable de la Providence, qui laisse entrevoir le dessein d'unité spirituelle qu'elle se propose , en faisant de la vérité un héritage indivisible entre les hommes, et qui justifie à l'avance , par les lois mêmes de la nature et contre les exigences du déiste , le mode et la convenance de la seconde révélation qu'elle nous réservait !

Avec la parole , Dieu dut donner des idées et des vérités, puisque ces deux choses se supposent nécessairement; il dut apprendre à l'homme ce qu'il lui importait le plus de savoir, et ce que réclamait le plus hautement sa nature intellectuelle ; et comme le premier besoin de cette nature c'est la vérité , c'est la raison , c'est l'amour, qui ne peuvent trouver leur plein développement et leur véritable objet qu'en Dieu , qui est la vérité même , la raison par essence , et l'ensemble de toutes les perfections , Dieu dut dès lors se révéler lui-nïême le premier à l'homme , et diriger par la Religion l'essor de toutes ses facultés naissantes.

La découverte des autres vérités d'un ordre inférieur put être laissée en perspective et en aliment aux investigations de l'esprit humain , une fois lancé dans le champ de la ré-

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flexion et de la pensée ' ; mais la vérité religieuse , c'est-àdire, la connaissance la pins indispensable comme la plus inabordable à la raison humaine , dut nécessairement être le premier objet de la révélation. L'homme dut la recevoir, et non pas la trouver \

III. Tout ce que nous avons dit sur la vérité en général s'applique en effet à la vérité religieuse avec une force toute particulière , qu'il importe de faire remarquer.

La vérité religieuse , partout et toujours , a consisté dans trois ou quatre points fondamentaux , savoir : qu'il y a un principe immatériel en nous, — un être souverainement intelligent et parfait au-dessus de nous , — des rapports obligatoires entre cet être et nous ; — que la mort n'est qu'un passage à une autre vie , où l'âme vivra immortelle, et responsable de l'usage qu'elle aura fait de sa liberté dans le temps présent, etc. , etc.

Eh bien ! toutes ces notions , imiversellement adoptées , ne tombent pas naturellement sous les sens. Notre raison ne s'agite que dans le cercle des choses natureUes , ne se renseigne que sur le témoignage des sens, et toutes ces vérités sont* d'un ordre supra-sensible et surnaturel. Comment donc pourrait-elle arriver d'elle-même à en soupçonner seulement l'existence? Il n'y a pas d'instrument rationnel qui puisse atteindre jusque-là ; et de même que nous

^ Tradidit mimdum disputaiionibus.

* « Dieu a laissé engendrer les sciences physiques au temps ; mais il s'est •t réservé les autres : lui-même a créé la morale , la poésie , etc. — Les pre- « miers germes récemment produits par ses mains furent déposés par lui dans « les âmes et dans les écrits des premiers hommes. De là vient que l'anti- « quité , plus voisine de toutes les créations , doit nous servir de modèle «« dans ces choses , dont elle avait reçu et nous a transmis les principes plus « purs. Il faut , pour ne pas nous égarer, mettre les pieds dans les traces des « siens, insisterevestigiis. » ( Joubert, Pensées^ t. T, p. 409.)

ne concevrions pas qu'un habitant de cette terre pût connaître ce qui se passe dans une autre planète sans une révélation partie de celle-ci, de même nous ne pourrions pas concevoir comment nos âmes , emprisonnées dans la nature et les sens , clausœ tenebris et carcere cœco , auraient pu avoir jamais la moindre notion de quoi que ce soit hors de la nature et des sens , si une voix d'en haut n'était venue la leur communiquer. S'il existe, comme on nous le dit, un monde supérieur à celui que nous habitons , il a fallu un envoyé de ce monde pour nous en annoncer l'existence, et nous faire connaître le rapport où nous sommes avec lui. S'il j a des vérités surnaturelles , il a fallu une parole surnaturelle analogue à ces vérités pour les enseigner. Les grains enfermés dans la grenade , dit un Père de l'Église , ne peuvent communiquer avec ce qui est au delà de Vécorce; l'homme renfermé dans la main de Dieu , avec toutes les créatures, ne peut pas davantage lever ses regards jusqu'à Dieu \ Aussi je ne m'étonne pas d'entendre le plus fervent

' Théophile, Apologie, n° 5. — Saint Hilaire a aussi très-bien dit : Neque enim nobis ea natura est ut se in cœlesiem cognitlonem suis viribus ef/erat ; a Deo discendum est quid de Deo intelligendum sit. {De Trinit., v. 20. ) — Origène, bien qu'on lui ait reproché d'accorder à la philosophie l'empire sur la Religion, a dit pareillement : « La nature humaine n'est « pas suffisante à chercher Dieu en quelque façon que ce soit, et à le nommer « même , si elle n'est aidée de celui-là même qu'elle cherche. » ( Contre Celse , liv. YII. ) — Voltaire lui-même enfin , ce Celse moderne , emporté par son bon sens , a laissé échapper cette grande vérité : « 11 est clair que «i l'homme ne peut par lui-même être instruit de tout cela. L'esprit humain « n'acquiert aucune notion que par l'expérience ; nulle expérience ne peut « nous apprendre ni ce qui était avant notre existence , ni ce qui est après. « Les plus grands philosophes n'en savent pas plus sur ces matières que les « plus ignorants des hommes. Il en faut revenir à ce proverbe populaire : La « poule est-elle avant Vœiif, ou l'œuf avant la poule? Le proverbe est « bas , mais il confond la plus haute sagesse , qui ne sait rien sur les prc* « miers principes des choses sans un secours surnaturel. » (Voltaire , poënie sur le Désastre de Lisbonne , notes. )

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des déistes , et le partisan le plus déclaré du rationalisme contre la révélation , nous dire , dans un moment de lassitude et d'abandon, sur l'éclatante vérité de Dieu : « L'être « incompréhensible n'est ni visible à nos yeux ni palpable « à nos mains ; l'ouvrage se montre , mais l'ouvrier se ca- « che : ce n'est pas une petite affaire de connaître enfin « qu'il existe \ » Voilà où on arrive quand on veut se passer du secours de la révélation , même après qu'on l'a reçu : que serait-ce donc si jamais on n'en avait connu le bienfait?

Mais quoi! me direz-vous, n'avez-vous pas déjà prétendu vous-même démontrer avec succès , par la seule raison, ces mêmes vérités de l'ame , de Dieu, de l'immortalité de l'âme, d'une Religion naturelle enfin, que maintenant vous rejetez hors de la portée de la raison? Qu'avez-vous donc fait dans les chapitres précédents ? Vous renversez vous-même votre propre ouvrage. Mieux valait nous parler tout de suite de la révélation. S'il y avait eu plus de danger, il y aurait eu du moins plus de franchise.

Je ne nie pas la puissance et l'usage légitime de la raison dans le domaine de la vérité religieuse, et, loin de retirer de sa juridiction les vérités que je lui ai déjà soumises , il n'est aucune de celles qui sont devant nous , à quelque profondeur que vous les portiez dans le sanctuaire de la foi, que je ne me propose de placer sous son regard scrutateur : mais voici le nœud de concordance de ces deux puissances de la raison et delà foi , qu'on a si souvent mises en lutte, faute de les comprendre et de les définir.

La raison est comme l'œil de l'esprit et le regard de l'âme ; la révélation est comme la lumière qui tombe sur les objets et les rend visibles. L'œil tout seul ne voit pas; il faut qu'il soit averti de l'existence des objets parla lu-

* J.-J. Rousseau, Emile, liv. III.

raière. La lumière toute seule ne fait pas voir, si l'oeil ne s'ouvre, ne fixe et ne pénètre les objets de son regard. Voilà l'image de la raison et de la foi. La vérité religieuse étant faite ainsi pour l'âme humaine, toutes les facultés, tous les instincts de celle-ci étant prêts à la recevoir ; dès l'instant où elle arrive , où elle touche notre intelligence , celle-ci la reconnaît pour ainsi dire , la saisit comme l'objet unique pour lequel elle se sent conformée, et, après s'en être illuminée comme un cristal , se fait elle-même illuminante , et la réverbère partout autour d'elle , comme si elle la faisait jaillir de son sein. La raison, qui ne se doutait de rien auparavant , dès qu'elle est frappée de la vérité s'écrie tout à coup , au dedans d'elle-même : — C'est cela, — c'est bien vrai, — c'est évident; — il faut que cela soit ainsi; — et les raisonnements arrivent à la suite, en foule, comme pour faire fête à la vérité, et la fiancer à l'esprit humain en la rationalisant.

Mais ce travail de l'esprit humain sur la vérité révélée est plutôt un travail d'assentiment et de pénétration que d'invention et de découverte. Il a fallu que nous reçussions la clef de l'énigme; après cela nous y sommes entrés aisément : autrement nous serions éternellement restés dehors. Ces choses s'apprennent aisément et parfaitement, dit Platon avec sa simplicité pénétrante, si quelqu'un NOUS LES ENSEIGNE ; mais , ajoutc-t-il, personne ne nous l'apprendra, a moins que Dieu ne lui montre la ROUTE '. — Tout est là.

De là vient, par une juste conséquence , que la vérité religieuse perd à être soumise à l'action exclusive du raisonnement, lorsque celui-ci fait divorce avec la foi , c'est-

< El 5i5à<jxoi Ti;. *AXX' oùS' àv ôiîàÇetev, ei |i9i ©eà; Oçriyoïxo. ( Epin., Op., t. IX, p. 269. )

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ù-dire avec la lumière ; car alors rintelligence retombe dans le cercle des choses naturelles et sensibles , et descend rapidement, par tous les degrés du doute , au fond de ces ténèbres qui lui sont propres , à proportion qu'elle intercepte ses rapports avec la source de cette vérité ; et elle en vient à nier Dieu et à se nier elle-même , par la raison fort juste , pour le point de vue où elle s'est placée , que Dieu et l'âme ne sont, comme disait Rousseau, ni visibles a nos yeux, NI PALPABLES A NOS MAINS'. — Pour moi , je Vavoue (dit im homme que je cite souvent, parce qu'en sa double qualité de philosophe et de croyant, il peut être opposé avec un égal avantage aux amis et aux ennemis de la Religion), je me trouve court à tous moments, lorsque je prétends philosopher sans le secours de la foi. C'est elle qui me con-duit et me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la métaphysique ^

Ainsi , tout converge autour de la nécessité d'une révélation PRIMITIVE : — la génération de la vérité sur la terre , — l'origine du langage , — la nature de la vérité reUgieuse.

IV. Un dernier aperçu va donner une consistance définitive à cet objet de nos recherches, en le faisant descendre des régions de la métaphysique dans celles de l'histoire, et en le faisant mouvoir, devant nous , sur le terrain des faits.

Un fait historique et universel que nous avons déjà constaté dans le chapitre précédent, et qui s'appuie sur les monuments les plus authentiques , suffirait à lui seul pour l'attester. Nous avons vu que la Religion naturelle dans toute

' C'est là , en effet , la raison définitive des athées et des matérialisles. * MaJebranchc, 9^ Entretien sur la métaphysique, n° 6.

sa pureté a précédé l'idolâtrie et la superstition sur la terre, et a brillé sur le berceau de tous les anciens peuples , alors que toutes les autres connaissances et tous les arts étaient encore dans la nuit. Preuve manifeste que la vérité religieuse a été originairement révélée à l'homme -, car, comme elle est la plus hors de sa portée , elle aurait été découverte la dernière , si elle eût été le fruit de ses inventions et de ses recherches ; elle aurait grandi du moins avec le développement de l'esprit humain , et aurait marché du même pas que toutes les autres vérités. Mais non : c'est le contraire qui a eu lieu. La vérité religieuse a paru tout d'abord seule sur l'horizon de l'esprit humain, où elle a jeté tout de suite son plus vif éclat ^ et les erreurs les plus grossières et les plus insensées sont venues ensuite la couvrir, au fur et à mesure précisément que le genre humain découvrait les arts et les sciences, et s'enrichissait de ses propres inventions '.

Ce fait , déjà si frappant, se Ue à un autre non moins significatif, et qui, en exigeant plus de développement, va nous conduire , comme par une pente naturelle, à la question qui doit faire l'objet du chapitre suivant. Cet autre fait est le mode employé , par toute la terre , pour conser-

» M. Cousin lui-même a ainsi enregistré celte importante vdrilé : « Mes- « sieurs, il en est du genre humain comme de l'individu. Une révélation « primitive éclaire le berceau de la civilisation humaine; toutes les tradi- « lions antiques remontent à un âge où l'homme, au sortir des mains de « Dieu , en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités, « bientôt obscurcies et conompues par le temps, et par la science incomplète « des hommes. » Il est curieux de voir comment , après avoir été obligé de faire cet aveu , le rationaliste s'en débarrasse : « C'est l'âge d'or, continue- « t-il, c'est l'Éden que la poésie et la Religion placent au début de l'histoire, « image vive et sacrée du développement spontané de la raison dans son « énergie native, antérieurement à son développement réfléchi. » { Introd. à l'Hist. de la philos., leçon 7, pag. 202, 203. )

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vèr et retrouver la vérité religieuse dans les temps anciens.

Chose bien remarquable ! ce n'a jamais été par l'étude, mais par la tradition, que la vérité religieuse s'est conservée et entretenue parmi les hommes. Ils ne consultaient pas leur propre raison individuelle , mais leurs souvenirs collectifs , la voix du passé , toutes les fois qu'ils voulaient savoir à quoi s'en tenir sur cette vérité.

On comprend toute la gravité de ce fait, et que celui d'ime révélation primitive y est visiblement contenu; il importe donc de le bien établir avant d'en rien déduire.

a Les moralistes des premiers âges, dit un auteur |)ro^cs- « tant déjà cité , ne raisonnaient point comme les nôtres a sur les principes de la morale ; Vautorité leur servait de « philosophie , et la tradition était leur unique argument. « Ils débitaient donc leurs maximes les plus importantes c comme des leçons qu'ils avaient apprises de leurs pères, « et ceux-ci de leurs prédécesseurs, en remontant jusqu'aux « premiers hommes à qui Dieu avait parlé. Cette croyance « était fondée sur une ancienne tradition ^ . »

Cette doctrine traditionnelle subsista longtemps dans l'Orient, d'où était partie la lumière ; c'est ce qu'atteste im ancien, Diodore de Sicile, à propos des Chaldéens, qu'il loue « de n'avoir point d'autres maîtres que leurs parents , ce « qui fait qu'ils possèdent une instruction plus solide , et « qu'ils ont plus de foi dans ce qui leur est enseigné. Pour « les Grecs, ajoute-t-il, qui ne suivent point la doctrine de « leurs pères , et n'écoutent qu'eux-mêmes dans les recher- « ches qu'ils entreprennent (ipsi sua sponte in disciplina-

* Leland, Nouv. démonstration évangéHqiic , 2* partie, chap. ii, t. III, p. 57-69. — Edouard Ryan avoue aussi que « la tradition fut la source d'où •< les nations et les sages de l'antiquité tirèrent les idées raisonnables de « l'existence et des attributs de Dieu. » ( Tome I , ch. i, p. 12. )

« rum studio pro lihitu incumbunt), courant sans cesse a après des opinions nouvelles, ils disputent entre eux des « choses les plus élevées , et forcent ainsi leurs disciples, « continuellement indécis, d'errer toute leur vie dans le « doute, sans avoir jamais rien de certain'. »

Le même reproche était adressé aux Grecs par les Égyptiens , qui , de même que les Chaldéens , appuyaient la vérité sur la foi à l'antique tradition. Nous lisons , en effet , dans Platon, que lorsque les sages de la Grèce allaient chercher la vérité dans les vieux temples de Memphis et de Sais , les prêtres leur répondaient ' « 0 Grecs , vous êtes des enc( fants; il n'y a point de vieillards dans la Grèce. Votre « esprit, toujours jeune, n'a point été nourri des opinions c( anciennes, transmises par Vantique tradition; vous a n'avez point de science blanchie par le temps \ »

Ce reproche toutefois n'était mérité, même dans la Grèce, que par les philosophes de bas étage, plus proprement appelés sophistes'; caries vrais philosophes étaient ceux qui se distinguaient le plus par leur soumission intellectuelle, et qui, voulant retrouver la vérité, s'efforçaient de faire taire leur propre raison, pour s'appliquer exclusivement à recueillir la voix lointaine de l'antiquité. Ouvrez Platon et Socrate, Pythagore, Aristote, et après eux Cicéron, leur plus grand disciple, tous ceux, en un mot, qui appartiennent à la même famille et qui ont mérité le beau nom de sages ; et vous

' Diod. Sicul.y lib. c. — La philosophie traditionnelle, qui ne s'appuyait pas sur le raisonnement et l'explication des causes , me paraît, dit Burnet, avoir subsisté jusqu'après la guerre de Troie. [Archœolog. philos., Mh.lf cap. VI. )

* Plato , in Timœo, Oper.f tom. IX , p. 290-291.

^ On pourrait appeler plébéiens , dit Cicéron , tous ces philosophes qui « ne sont pas de la société de Platon , de Socrate , et de toute leur famille. » Plebeii videntur appellandi omnes philosophi qui a Platone et Socrate etab eafamilia dissident. { Txisc. Quœst.,\. 23.)

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les trouverez tous unanimes sur ce point de ralliement, que, pour découvrir ce qu'il y a de plus vrai touchant la Religion , il suffit de chercher par la tradition ce qu'il y a de plus ancien, ce qui se rapproche le plus de l'enfance du monde ; et que la nouveauté est le cachet infaillible de l'erreur, comme le rationalisme exclusif en est la source. C'est toujours à ce bref et invincible argument qu'ils ont recours pour combattre à la fois les superstitions de l'idolâtrie et les impiétés des faux sages , et, pour dissiper la tourbe des sophistes, qui ne faisaient servir la raison humaine qu'à s'obscurcir elle-même par les plus ridicules comme par les plus funestes erreurs.

« Voulez-vous découvrir avec certitude la vérité? disait et Aristote ; séparez avec soin ce qu'il y a de premier , et te- « nez-vous à cela : c'est là , en effet , le dogme paternel , « qui ne vient certainement que de la parole de Dieu\ ï> « C'est une tradition ancienne, dit-il ailleurs, transmise « partout des pères aux enfants, que c'est Dieu qui a tout a fait et qui conserve tout'. »

Socrate enseignait également « que les anciens, meilleurs « que nous et plus proches des dieux , nous avaient transc( mis parla tradition les connaissances sublimes qu'ils tec( naient d'eux... Il faut donc, concluait-il, en croire nos « pères, lorsqu'ils assurent que le monde est gouverné par « une intelligence suprême : s'éloigner de leur sentiment, ce « serait s'exposer à un grand danger. » Tous les autres arguments sur l'existence de Dieu lui paraissent secondaires ^.

I Si quis ipsum solum primum separando accipiat, hoc est enimpalernum rfo^mrt, DIVINE PROFECTo DicTLM PUTABiT. {ÀTi&i.y Métop fi y S., lom.XII, cap. VIII. )

' Arislot., De nrnndo, cap. yt, Oper., tom. i, p. 471. ' Prisci, nobis prxstan dores, dits propinqiùores , hxc nabis oracvîa tradidrrvnt. (Plalo, Phileb., Oper., tom. IV, p. 2î9.)

La tradition, la foi dans l'antiquité , même dans ce qui no paraît pas justifié par le raisonnement, voilà le grand critérium que le prince des philosophes, le divin Platon, invoquait et opposait sans cesse : « Il faut, disait-il, qu'on ajoute « FOI , sans raisonner, à ce que les anciens nous ont trans- « mis touchant les choses qui concernent la Religion*. » — ^ Cela est certain, dit-il ailleurs, quoique la preuve exige a de longs discours ; et il faut croire ces choses sur la foi « des législateurs et des traditions antiques , à moins qu'on « n'ait perdu l'esprit \ » — « Dieu, comme l'enseigne Van- « tique tradition , dit-il encore , fait inviolablement ce qui a est bien... Qu'est-ce donc qui est agréable à Dieu et con- « forme à sa volonté? Une seule chose, selon la parole an- « cienne et invariable, qui nous apprend qu'il n'y a d'amitié « qu'entre les êtres semblables ^ » — « On doit certainea ment toujours croire a l'antique et sacrée tradition a qui nous apprend que l'àme est immortelle, et qu'après a sa séparation d'avec le corps un juge inexorable lui in- « flige les supplices qu'elle a mérités*. »

Platon ne se départ jamais de cette règle; et si vous lui en demandez la raison , il vous répondra, comme Socrate et Aristote, que c'est a parce que les premiers hommes, sortis « immédiatement de la main de Dieu, ont dû parfaitement a le connaître comme leur propre père, et qu'on doit les en « croire comme ses flls^ »

^ Licet nec necessariis necverisimilibus eorum ratio confirmetur, etc. (Plato, in Timœo, Oper., tom. IX, p. 324. ) * Plato, deLeg., xii , Oper., tom. TX, p. 212.

3 Idem, de Leg., iv, Oper., tom. VIII, p. 185-186.

4 Idem, Epist. yii, Oper., tom. IX, p. 115.

^ Priscis itaqueviris hac in re credendum est, qui dits geniti, ut ipsi dicebant, parentes suos optimenoverant, impossihile sane deorum finis fidem non habere. ( Plato, in Timxo, Oper., tom. IX, p. 342.) M. Cousin lui-même Ta dit : « Les traditions de l'Orient servaient de base aux con-

*' NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 2'ii)

Une chose bien propre à faire ressortir le crédit de cette doctrine traditionnelle , c'est le moyen qu'employaient les sophistes pour l'éluder : a L'expédient auquel on avait re~ a cours pour faire passer un nouveau système , dit un sa- « vant, était d'en rapporter la première idée à quelques « anciens dont la réputation fût bien établie'. »

Il n'est pas jusqu'aux oracles qui ne proclamassent ce principe universel. Les^ Athéniens ayant consulté Apollon Pythien pour savoir à quelle religion ils devaient s'attacher, l'oracle leur répondit : — « A celle de vos ancêtres. » — Mais , dirent-ils , nos pères ont changé de culte bien des fois : lequel suivrons-nous? — « Le meilleur, » répondit l'oracle. « Et certes, ajoute aussitôt Cicéron, qui cite ce fait, ot le meilleur ne pouvait s'entendre que du plus ancien et a dnplus près de Dieu \ »

Cicéron, que nous venons de citer, bien qu'il fût encore plus éloigné que les philosophes grecs du foyer primitif de la tradition, revient, en cent endroits de ses écrits, à cet unique fondement , comme au port de la raison humaine , épuisée de ses stériles investigations. — « Pour appuyer l'oct pinion dont vous demandez à être convaincu ( celle de et l'immortalité de l'âme), j'ai, dit-D, à vous alléguer de « fortes autorités : je vous citerai toute l'antiquité , qui jphis « près de l'origine et de Dieu même , savait mieux ce qui a était vrai'. » — . « La loi des Douze Tables, dit-il ailleurs, « ordonne de s'en tenir au culte des ancêtres , et cela parce

« ceptions de Platon; c'était, pour ainsi dire, l'étoffe de toutes ses pen- « sées. » ( Traduct. de Platon , tom. VI , notes sur le Phèdre. )

* M. de la Barre, Mémoires de VAcad. des inscript., tome XXIX, p. 71.

* Et pro/ecto ita est, ut idhahendum sit anfiquissimum et Deo proxi- MUM quodsit optimum. ( De Legibus , lib. II, cap. xvi. )

^ Qux , qico PROPRius aberat ab ortu et divina progeme , hoc melius ca fortasscy qux erant vera cernebat. ( Tuscnl., lib. 1, cap. xn. }

a que l'antiquité est plus près des dieux, et qu'une telle « Religion nous est garantie par une tradition divine \ »

Ce n'est pas qu'aux yeux de Cicéron et des anciens philosophes il n'y eût pas d'autres preuves des vérités religieuses ; mais c'est que ces autres preuves leur paraissaient devoir être subordonnées au grand argument de l'autorité traditionnelle, ou, comme ils le disaient, de l'enseignement divin , et être plutôt des assentiments que des preuves : la raison humaine pouvant bien marcher à la connaissance et à la contemplation de ces vérités en s'appuyant sur l'autorité divine qui les lui propose , mais étant totalement incapable de suppléer par elle-même à celle-ci, et se perdant dans mille précipices dès qu'elle veut s'en passer. C'est amsi que ces hautes intelUgences conciliaient la philosophie rationnelle avec la philosophie traditionnelle : celleci devait marcher la première , et frayer la route ; l'autre ne pouvait s'enrichir qu'en venant après. Voyez avec quelle énergie Cicéron fait sa profession de foi à ce sujet : — c( J'ai toujours défendu, dit-il, je défendrai toujours les c( croyances que nous avons reçues de nos pères , touchant c( les dieux immortels et le culte qui leur est dû ' ; et les dis- « cours d'aucun homme, savant ou ignorant, n'ébranleront a jamais en moi ces croyances. Voilà, Balbus, les senti-

' Jam ritus familiae patrumque servare, id est (quoniani antiquitas proxime accedit ad deos) a diis quasi traditam religionem tueri. ( Tuscul., lib. I, cap. XI. ) — La même pensée a été aussi partagée par Sénèque, qui l'a exprimée ainsi : — Non tamen negaverim fuisse primos homines alti spiritus viros ; et ut ita dicam, a dus récentes : neque enim dubium est quin meliora mundus nondum effœlus ediderit. ( Senec, Epist. xc. ) ^ Par ces mots , dieux immortels , Cicéron entendait , comme Platon , Dieu, la Divinité. II s'en est ainsi expliqué lui-même ailleurs : — « Con- « server le culte des ancêtres c'est le devoir du sage, et qu'il existe icne na- « ture supérieure et éternelle, à laquelle tous les hommes doivent élever « leur esprit et leur cœur. » ( De Divinai., lib. II, cap. lxxii. )

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 231

« ments de €otta. » — Voilà la philosophie traditionnelle, ferme fondement de la foi du sage. — « Expliquez-moi a maintenant les vôtres , Continue Cicéron sous le nom de « Cotta; car je dois apprendre de vous, qui êtes philo- « sophe, LA RAISON de la Religion... ; mais je dois croire « mes ancêtres y lors même qu'ils n'apportent aucune raia SON de ce qu'ils nous enseignent '. » — Balbus, l'interlocuteur de Cotta , se met ensuite à faire un long discours sur la nature de Dieu ; après quoi Cotta lui dit : — « Ne troit- 0 vant pas ce dogme aussi évidentrque vous désireriez qu'il c( le fut , vous avez voulu prouver par des arguments l'exisc( tence des dieux. Pour moi, il me suffisait que ce fût la « tradition de nos ancêtres; mais vous, méprisant l'au- « TORiTÉ , vous cherchez l'appui de la raison : souffrez « donc que ma raison combatte la vôtre. Vous employez 0 toutes sortes d'arguments pour démontrer qu'il existe des « dieux, et, en argumentant, vous rendez douteuse une vé- « rite qui, à mon avis, est au-dessus du plus léger doute '. » Jamais la philosophie rationaliste et la philosopliie traditionnelle, le philosophisme et la philosophie , n'ont été plus nettement mis en présence que dans ce remarquable

" Opiniones , quas a majoribus accepimus de diis immortalibus , sacra, cxremordas , religionesque... ego eas defendam , semper, semperque defendi : nec me ex ea opinione , quam a majoribus accepi de ciiltu deorum immortalium y uUius unquam oratio mit docti aut indocti movebit... Habes, Balbe, quid Coitay quid poniifex sentiat. — Fac nunc ergo intelUgam tu quid senties; a te enim , philosopho , rationem cccipers debeo religionis; majoribus autem nostris etiam nulla ratione reddita credere. {De Natura deorum, lib. III, cap. ii, n. 5-G. )

' Mihi unum satis erat , ita nobis majores nostros tradidisse : sed tu auctoritates coniemnis, ratione pwg^/jas. Patere igitur rationem meam cuni TUA RAT10NE contendeve. Af/ers hœc omnia argumenta , cum dii sint; remque mea sententia minime dubiam , argumentando dubiam facis, (De Natura deorum, cap. it, n. 9-10.)

passage de Cicéron, qui résume l'état de la question touchant la vérité dans les temps anciens... et dans les temps modernes ; car l'esprit humain n'a pas changé, seulement la lutte a grandi de toute la hauteur et de toute la force que le Christianisme est venu donner à l'empire de la vérité sur la terre.

Ce qui mettait cette vérité au-dessus du plus léger doute pour Cicéron et pour tous les anciens sages , c'était donc l'antique autorité de la tradition, fondée sur ce que — l'antiquité était plus près de Dieu, qui avait dû enseigner aux hommes ce quil y a de meilleur , et profecto ita est ut

ID HABENDUM SIT ANTIQUISSIMUM ET DeO PROXIMUM QUOD

siT OPTIMUM ; — sentiment universel que Lucain a fondii dans ces hémistiches ;

„..Dixitque semel nascentibus auchr Çuidquîd scire licet * .

Ce sentiment, qui est aujourd'hui, mais appuyé sur un bien plus solide fondement , le grand argument de la foi catholique, a été de tout temps l'argument de la vérité même dans le monde. Tous les peuples de l'Orient y obéissaient : c'est surtout de ce berceau de la Religion, des arts et des sciences, qu'U faut tirer cette tradition primitive sur laquelle nous insistons. C'est de là qu'elle est passée à tous les peuples. Il n'y a point de vérité historique mieiLx démontrée '. a Les sages de l'Orient, dit un historien, étaient « célèbres par leurs excellentes maximes de morale et leurs « sentences, qu'ils tenaient de la plus antique tradition. « Cette observation se trouve également vraie de tous les

» Phars.,\ih. IX.

' Fabricy, Des titres primitifs de la révélation, ( Discours prélimi' noire, p. lxxti.)

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 233

« anciens sages, chez les Perses, les Babyloniens, les Bac- <x triens, les Indiens et les Égyptiens '. » — « Les Arabes, « dit un autre historien, se fondent sur leurs traditions paa ternelles, qui paraissent leur avoir conservé la mémoire a de la création du monde , celle du déluge , et des autres a premiers événements qui servent à établir la foi d'im « Dieu invisible, et la crainte de ses jugements '. » — Je ne parle pas du peuple juif, qui était le peuple traditionnel par excellence , et qui attachait toujours au saint nom de Dieu le nom vénéré des patriarches qui le lui avaient transmis ; il sera l'objet d'une étude spéciale. — Enfin, dans le fond de la Chine, la doctrine traditionnelle, l'antique croyance, remontant par les souvenirs des hommes jusqu'à Dieu, était invoquée par les sages et opposée aux nouveautés philosophiques, presque dans les mêmes termes que dans Athènes et dans Rome, par Socrate, Platon, Aristote et Cicéron. Le Chou-King , ou Livre par excellence, coordonné par Khoung-fou-tseu ( Confucius ) , dans la moitié du sixième siècle avant notre ère , professe cette doctrine à chaque page : — « A quoi bon tes efforts, dit-il, pour a tisser une nouvelle étoffe de soie? Quant à moi, pour 0 n'errer pas, je méditerai les mœurs et la doctrine de nos a ancêtres. L'antiquité! je l'étudié toujours. Mon esprit a s'attache à l'esprit des anciens, et jusques à l'aurore je « ne puis dormir. Grande, éclatante, et belle, est la doc- « trine que les sages nous ont transmise. Cet homme a a rejeté nos anciennes doctrines, et sa démarche est incer- « taine, il n'y a plus rien de fixe en lui \ »

' Navarette, Histoire de la Chine, p. 19.0. * Boulainvilliers , Vie de Mahomet, liv. II, p. 190. Chap. Il , n° 4. Voyez la traduction de ce livre dans les Livres sacrés de l'Orient, publiés par F. Didot, format du Panthéon.

Quel admirable et frappant accord entre tous les sages de l'univers ! et qui n'en serait ébranlé?

Nous pouvons clore nos citations. L'évidence de ce fait est rendue assez éclatante, que tout le genre humain, dans ses plus nobles représentants , s'est assujetti à recevoir la vérité religieuse par le canal de la tradition ; à regarder en arrière pour la trouver ; à la considérer comme d'autant plus exacte et d'autant plus pure, qu'elle se rapprochait davantage de l'origine et de l'enfance du monde ; à la recevoir, en un mot , plutôt qu'à se la donner : ce fait universel, dis-je , est irrévocablement acquis.

Quelle en est la conséquence?

Nous l'avons déjà recueillie en chemin, car elle découlait de chacune do nos citations ; mais résumons-la.

La doctrine de la tradition implique nécessairement la croyance à une primitive révélation ; et comme cette doctrine a été universelle , cette croyance l'a été aussi ; et ainsi rien ne manque à la démonstration de cette vérité, ni la nature des choses étudiées en elles-mêmes, ni l'expérience du fait, ni, ce qu'il y a de plus décisif, le témoignage du 'genre humain , qui en a été l'un des acteurs , et qui , par la marche qu'il a suivie, nous fait voir l'impulsion qu'il a reçue , et nous fait entendre , pour ainsi dire , de bouche en bouche la parole même qui lui fut adressée au commencement.

Si l'homme eût pu tirer de lui-même, et par la réflexion, la connaissance des vérités religieuses, plus il eût voulu trouver cette connaissance , plus il se fût enfoncé dans luimême et dans ses propres réflexions : que si , au contraire , comme nous l'avons vu , les hommes , et les esprits les plus élevés surtout, ont jugé ne pouvoir trouver ces vérités qu'en sortant d'eux-mêmes , qu'en abdiquant leur investigation

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE., 235

individuelle pour s'attacher à recevoir la doctrine religieuse, toute faite , de leurs devanciers , comme ceux-ci l'aTaient reçue des leurs , c'est nécessairement parce qu'ils pensaient que la vérité avait été communiquée surnaturellement h lu terre ^ autrement, tout homme l'aurait trouvée naturellement en soi. La doctrine de la tradition ne faisait hommage de la découverte et de l'enseignement primitif de la vérité à aucun homme, quelque sage et quelque ancien qu'il fût. Les hommes étaient pris , dans cette doctrine , non comme source , mais comme canal de la vérité , laquelle , dès lors , était réputée prendre son origine hors l'homme , et en Dieu. Les plus anciens n'étaient crus davantage que parce qu'ils étaient plus rapprochés de V édition originale de la vérité, et qu'ils en présentaient un texte plus pur, plus conforme au manuscrit divin ; autrement, par eux-mêmes, ils auraient eu moins de crédit que les modernes , parce que ceux-ci avaient plus d'expérience et une plus grande somme d'idées acquises. La doctrine de la tradition n'était pas appUquée aux sciences physiques et aux arts ; c'était la doctrine inverse , c^lle du perfectionnement et du progrès. Si donc on en faisait application à la science théologique , c'est qu'on était convaincu que celle-ci prenait sa source ailleurs. La tradition , du reste , faisait foi de son principe ; car c'est par elle seule que le peu de vérité qui surnageait était conservé. Le rationalisme, de son côté , faisait foi de son illégitimité ; car plus il prenait la place de la tradition et plus il obscurcissait et décomposait la vérité , plus il faisait pulluler l'erreur. L'argument qu'il fournissait contre lui-même , en faveur de sa rivale , était sans répUque. Si l'on avait tiré la connaissance théologique des propres recherches des hommes, les philosophes postérieurs auraient perfectionné les découvertes de leurs prédécesseurs ; et les hommes qui

ont vécu plusieurs siècles après Pythagore et Thaïes auraient été plus instruits des sciences sacrées que ces philosophes. Mais le contraire est la vérité. Les anciens sages eurent des idées plus pures de Dieu que ceux qui leur succédèrent , et le genre humain devint en avançant plus superstitieux : preuve infaillible que l'enseignement des premières vérités ne pouvait venir de l'homme , mais de Dieu '.

* La doctrine traditionnelle , qui ressort de cette manière de juger les philosophes de l'antiquité , ne convient guère aux rationalistes modernes ; aussi s'élèvent-ils contre cette doctrine : ils la qualifient de théocratique, et ne manquent pas de faire observer qu'elle est nouvelle , et qu'on n'en trouve nul vestige dans les philosophes chrétiens du dix-septième siècle. Il est vrai que la doctrine traditionnelle a plus particulièrement été mise au jour de notre temps , et qu'elle sommeillait en quelque sorte dans les écrits des philosophes chrétiens dont on parle , ce qui vient de ce que le genre d'adversaires qu'ils avaient à combattre ne nécessitait pas l'emploi de cette doctrine autant que de nos jours ; mais il faudrait ne les avoir jamais lus pour soutenir qu'elle leur était étrangère, et qu'au fond ils ne la professaient pas. Il nous serait aisé d'établir le contraire par de nombreuses citations : nous nous bornerons à une seule ; elle est du savant et modeste d'Aguesseau, qui , quoique cartésien^ et dans une polémique où il soutenait Yexcellence des philosophes de l'antiquité , s'exprimait néanmoins ainsi : — « Ce n'est pas , après tout , monsieur, M que , dans le fond, j'aie peut-être meilleure opinion que vous des anciens « philosophes. Je conviens, avec vous, qu'on dirait presque qu'ils n'ont écrit « que pour nous faire^voir que la raison humaine est bien faible dans ceux * même en qui elle paraît avoir le plus de force ; qu'ils ont touché aux « vérités les plus importantes sans avoir su les saisir; et que les vérités « mêmes qu'ils connaissaient n'ont souvent servi qu'à les précipiter plus « profondément dans l'erreur. Ce sont vos expressions, monsieur; etij'y « souscris de tout mon cœur. Mais c'est par cette raison même que , lors- « qu'ils parlent bien , et qu'ils s'expliquent d'une manière qui ne peut s'en- « tendre que suivant les idées qui nous sont connues par la révélation , je « crois reconnaître dans leurs discours les vestiges d'une ancienne tradition, « toujours plus pure et moins altérée à mesure qu'on remonte plus près de « sa source. J'y retrouve donc et j'y suis avec plaisir la trace de ces pre- « mières vérités , de ces vérités fondamentales qu'il importe souverainement « à l'homme de ne pas ignorer, et dont il est peu croyable que Dieu ait laissé « éteindre entièrement la mémoire chez tous les peuples de la terre , à la ré- « serve des Juifs. Plus vous regardez ces vérités comme étant au-dessus des « forces de l'esprit humain, plus je me sens porté à croire qu'il a été digne

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 23T

Les anciens se moquaient de ceux qui pensaient autrement , et qui assignaient à la sagesse et à la vérité religieuse une date humaine. Les philosophes rationalistes modernes (j'entends par là les partisans déclarés de la raison contre la révélation ) , qui ont tant ri de notre foi , qui se sont posés comme les docteurs du genre humain , jusque-là privé de raison , auraient été eux-mêmes l'objet de la risée des

« de la bonté de son auteur d'en perpétuer le souvenir par une tradition non « écrite , que les pères transmettaient à leurs enfants. Celle de la création « paraît s'être conservée dans l'opinion et dans le langage populaire ; il est « assez vraisemblable que si l'on avait interrogé sur ce sujet les paysans de « l'Attique ou les personnes les plus simples d'Athènes, ils auraient peut-être « mieux répondu que la plupart des philosophes. J'en juge par les poètes, « qui suivent ordinairement les idées du vulgaire, et dans lesquels on trouve « tant de passages où Dieu est représenté non-seulement comme le maître « et le modérateur, mais comme le père et l'auteur de toutes choses. Mais , « pour n'expliquer cette tradition que dans la seule nation des philosophes, « faut-il supposer un grand nombre de degrés ,' pour en composer cette es- « pèce de succession par laquelle elle s'est conservée dan»! les écoles ? — Je « l'ai déjà dit ailleurs. Noé laissa, sans doute, ce précieux dépôt à ses en- « fants , et, par eux , il fut porté en Egypte. La mémoire y en fut renouve- « lée par le séjour de plus de deux cents ans que les descendants d'Abraham « firent dans ce pays. Moïse , qui , suivant les livres saints , fut instruit de « toutes les sciences des Égyptiens , ne leur laissa pas ignorer ce qu'il savait « lui-même par une tradition domestique. C'est dans le temps même de ce « séjour des Hébreux en Egypte , que des colonies d'Égyptiens ont fondé les « principales villes de la Grèce. C'est environ deux siècles après Moïse que fi les Grecs vont dans le même pays, pour y chercher la source des anciennes « traditions qui en avaient été apportées chez eux. Les premiers philosophes « qui ont fait ce voyage sont ceux qui parlent le plus magnifiquement de la « Divinité ; et c'est dans leur école que se sont conservées les expressions les « plus sublimes de la toute-puissance de Dieu , et de l'immense fécondité « du premier Être... Je ne vois donc que les Égyptiens entre Noé et les Grecs, « ou , si l'on veut resserrer encore ce milieu dans des bornes plus étroites , « entre Moïse et les Grecs, ^y {Lettre sur divers sujets de métaphysique, tome XVI, p. .39-40 , édit. in-8*». )

Le maître actuel du Rationalisme n'a pu s'empêcher de convenir de cette vérité, que les traditions de V Orient étaient comme l'étoffe de toutes les pensées de Platon. Ailleurs il dit encore : « 11 ne faut pas non dIus nier un

vrais philosophes de l'antiquité , à en juger par ces traits de bon sens qu'on lançait contre les sophistes leurs prédécesseurs : — « Il est aisé de comprendre qu'elle n'est point la ff sagesse, disait Hortensius en parlant de cette philosophie, « parce que l'on connaît son origine et dans quel temps « elle est née. Quand a-t-il commencé à y avoir des philo- « sophes? Thaïes, ce me semble, est le premier; cette a époque est récente. Où était donc, avant, la vérité? » — « Il n'y a pas mille ans que Ton connaît les éléments de la « sagesse , disait pareillement Sénèque ; le genre humain a cr donc été pendant une longue suite de siècles privé de rai- « son? » — Sottise dont Perse se moque encore ; — « De- « puis , dit-il , qu'avec le poivre et les dattes on a introduit a la sagesse à Rome... -, » comme si, ajoute Lactance, à qui nous empruntons ces citations , a la sagesse eût été « apportée avec les épices , elle qui a dû nécessairement « commencer avant l'homme ' ! »

Ce raisonnement , tout de bon sens , est en effet accablant pour le rationalisme. La vérité religieuse, la sagesse proprement dite, si elle est réellement indispensable à l'homme (et qui pourrait en douter?), a dû lui être enseignée dès l'origine , et sa conservation a dû être confiée à un moyen naturel et accessible à tous , tel que la tradition. N'est-ce pas une véritable déraison que de faire dépendre la

« rapport réel, au milieu des plus profondes différences... C'est nier les tra- « ditions antiques qui ont servi de fondement , en Grèce, à Tart comme à la « philosophie^ à l'imagination comme à la raison.... Plus, en effet , on appro- « fondira les dialogues de Platon , et plus on y trouvera d!' éléments réels et K historiques librement employés. Ajoutons en outre que Platon reconnaît « lui-même dans YEpinomis , qu'une grande partie de sa science sur les « dieux, il la doit à un barbare, à un Chaldéen. » ( Trad. de Platon , notes sur le Banquet et celles sur VEpinomis.) Qu'on n'oublie pas que les Juifs étaient alors répandus dans toute l'Asie occidentale. ' Lactant. , Divin. Instit. , lib. III, cap. wi.

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 239

découverte et la possession de cette vérité , qu'on pourrait appeler le soleil des âmes , non de la simplicité du cœur, mais des élucubrations de l'esprit? de faire attendre au genre humain qu'elle sorte de la plume de quelques sophistes, et de l'assujettir à lire leurs écrits pour la trouver? — « C'est contre cette présomption que je m'élève , ditLarocf miguière; et je la dénonce au respect qu'un individu doit « aux nations. Oser se vanter d'avoir enfin découvert la et seule preuve de l'existence de Dieu , la seule voie qui « mène à Dieu, c'est en quelque sorte accuser d'athéisme a le genre humain tout entier. L'homme simple qui, voyant « la terre lui rendre en épis le grain qu'il a semé , lève les « mains au ciel et bénit la Providence , a sans doute de « l'existence de Dieu une aussi bonne preuve que ces or- « gueilleux philosophes ^ »

Ce mouvement de Laromiguière , d'autant plus remarquable dans ses écrits que la clarté qui les distingue est ordinairement exempte de chaleur, lui vient à l'occasion de Descartes : « Qu'on me permette , dit-il , ime réflexion que « je n'applique pas à Descartes. Oublions un instant ce a grand homme , dont on ne saurait parler avec trop de a vénération. » C'est à ses prétendus imitateurs qu'il s'adresse ; et on ne saurait en effet s'élever assez contre cette prétention de tout gradué en philosophie, de nos jours, de se poser comme un continuateur de Descartes , et de faire partagera sa mémoire toutes les folies d'une raison révoltée contre la foi , en l'appelant le père de la philosophie moderne, et le chef de la révolution de l'esprit humain contre le joug de l'autorité.

Rien n'est plus faux, dans le sens où on l'entend. Il n'y a eu rien de nouveau dans Descartes que ses erreurs. Son

' Leçons de philosophie de Laromiguière , tome II, p. 279.

fameux doute méthodique , et tout le parti qu'il en a tiré contre les incrédules , est une arme qu'il a lui-même empruntée à saint Augustin , et dont il s'est servi dans le môme esprit de religion et de foi que ce grand génie '. Quel sa-

* Voici , en effet, le doute méthodique de Descartes , et son Je pense, donc je suis, hardiment posé par saint Augustin dans ce dialogue : — <i La Rai- « 50 w. Commençons notre ouvrage. — Augustin. Croyons que Dieu nous sou- « tiendra. — La Rais. Prie-le donc aussi brièvement et aussi parfaitement « que tu le pourras. — Aug. G Dieu toujours le même, faites que je me con- « naisse, faites que je vous connaisse! Telle est ma prière. — La Rais, « Mais toi qui veux te connaître , sais-tu que tu existes? — Aug. Je le sais. « — La Rais. D'où le sais-tu? — Aug. Je l'ignore. — La Rais. As-tu cons- « cience de toi comme d'un être simple ou composé? — Aug. Je l'ignore. « — La Rais. Sais-tu si tu es mis en mouvement? — Aug. Je l'ignore. — « La Rais. Sais-tu si tu penses? — Aug. Je le sais. » ( Soliloques, liv. II, chap. i^"".) — Ce n'est pas seulement dans &e& Soliloques, mais dans plusieurs autres de ses ouvrages , que le grand évêque d'Hippone a indiqué cette méthode , qu'on a regardée comme un des premiers titres de gloire de Descartes. Aussi Fénelon , quoique cartésien, disait : « Si j'avais à croire quelque « philosophe sur la réputation , je croirais saint Augustin bien plus que Des- « cartes; car, outre qu'il a beaucoup mieux su concilier la philosophie avec « la Religion, on trouve dans ce Père un bien plus grand effort de génie sur « toutes les vérités de métaphysique , quoiqu'il ne les ait jamais touchées « que par occasion et sans ordre. Si un homme éclairé rassemblait dans les « livres de saint Augustin toutes les vérités sublimes que ce Père y a répan- « dues comme par hasard, cet extrait, fait avec choix, serait très-supé- « rieur aux Méditations de Descartes, quoique ces Méditations soient le plus « grand effort de l'esprit de ce philosophe. » ( Lett. iv, sur la Religion. ) — Il en est de même de la preuve de Dieu par l'infini , dont on n'a pas fait moins d'honneur à Descartes , et qui cependant a été prise par lui dans plusieurs Pères de l'Église , et notamment dans saint Anselme. Voyez , sous le titre de Rationalisme chrétien, le monologium et le proslogium de ce grand évoque, dont la traduction , par M. Bouchitté, vient d'être couronnée par l'Académie française :

Sic vos non vobis mellificatis , apes,

La raison ( qu'on le remarque bien) n'a jamais eu de plus zélés et de plus nobles champions que les disciples de la révélation dans tous les temps. Les Pères de la foi pourraient s'appeler aussi les Pères de la raison. Ils la nourrissent en la retrempant à sa source , et lui font oser d'autant plus qu'ils la garantissent de ses chutes, et qu'ils lui font consommer utilement toute son

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 2il

crilége de la tourner contre Descartes lui-même , en l'appelant le père d'une philosophie qui ne se propose que de détruire la Religion et la Foi!

Loin d'accréditer une pareille philosophie par un tel patronage, on la confond ; et s'il en était autrement, le grand nom de Descartes y périrait , plutôt qu'il ne pourrait la sauver.

Quel spectacle , en effet , a donné au monde cette prétendue révolution cartésienne ! et quels sont les fruits qu'elle a portés ? Je n'ai qu'à laisser parler son apologiste lui-même et son historien ;

« Nous avons suivi, depuis son origine jusqu'à son « terme , ce mouvement philosophique dont Descartes est « le chef. Notre tâche d'historien est achevée , nous n'a- « vous plus rien à raconter -, mais la tâche plus difficile de a juger nous demeure tout entière. — Il nous a été im- « possible de revenir sur nos pas , armé de la critique , « sans éprouver, au premier abord , un certain sentiment a de découragement et de scepticisme ; car la route que « nous avons parcourue est toute couverte de ruines : — « tous les systèmes que nous avons successivement étudiés « ont passé dans la science ; ils ont été remplacés par d'au- « très systèmes , ils ne jouent plus aucun rôle sur la scène c< philosophique du dix-neuvième siècle. Ont-ils donc péri a tout entiers? de toutes les opinions des plus grands a génies dont la philosophie s'honore, ne reste-t-iï que « néant et poussière ? cette grande révolution'philosophique « n'a-t-elle enrichi le monde d'aucune vérité nouvelle ' ? »

ardeur. Les ennemis de la raison sont ceux qui la découragent et la forcent à se jeter dans le scepticisme , en la dissipant dans de folles et stériles investigations, et en ne lui faisant faire que l'expérience de sa faiblesse.

' Histoire et critique de la révolution cartésienne f^âv M. Francisque Bouillier, p. 367-368.

— Le grand Bossuet, tout car^^«jen qu'il était, parce qu'il voyait comme

L'auteur répond à cette question en éclectique, et surtout en rhéteur : « L'humanité , dit-il , tirée en des sens diffé- « rents par des forces et des opinions diverses , s'avance « suivant une majestueuse résultante. » — Cette phrase rappelle involontairement ce mot plus naïf de Luther : L'humanité ressemble à un paysan ivre achevai: quand on le relève d'un côté , il retombe de Vautre.

Le découragement f le scepticisme, des ruines, voilà la seule résultante des tiraillements et des variations que le rationalisme imprime à l'esprit humain, en le détachant de la tradition. « Les extrémités de nos perquisitions (dit Mon- « taigne avec sa justesse ordinaire) tombent toutes en esflt blouissement. Les plus grossières et les plus puériles res- « vasseries se trouvent plus en ceulx qui traitent les choses

Descartes, dans la méthode , un moyen de réduire les philosophes, ne laissa pas d'entrevoir le parti que ceux-ci pourraient en tirer à leur tour contre les intentions de Descartes et les vrais intérêts de la raison et de la vérité ; et il épanchait ainsi ses alarmes épiscopales dans une confidence épistolaire : — « Pour ne vous rien dissimuler, je vois un grand combat se préparer contre « l'Église, sous le nom de philosophie cartésienne. Je vois naître de son « sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; « et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos « pères ont tenus , la vont rendre odieuse , et feront perdre à l'Église tout le « fruit qu'elle en pouvait espérer pour établir dans l'esprit des philosophes « la divinité et l'immortalité de l'âme. Car, sous prétexte qu'il ne faut ad- « mettre que ce qu'on entend clairement ( ce qui , réduit à- certaines bornes, « est très-véritable ), chacun se donne la liberté de dire : J'entends ceci et « je n'entends pas cela; et, sur ce seul fondement, on approuve et on re- « jette tout ce qu'on veut : sans songer qii*ouire nos idées claires et dis- « tinctes , il y en a de confuses ePde générales, qui ne laissent pas d'en- V. fermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. « Il s'introduit, sous ce prétexte, une liberté déjuger qui fait que, sans « égard à la tradition , on avance témérairement tout ce qu'on pense... Ces « mots vous étonneront ; mais je ne les dis pas en l'air. Je parle sous les « yeux de Dieu et dans la vue de son jugement redoutable, conune un « évêque qpii doit veiller à la conservation de la foi. » ( Lettres diverses, fome II, p. 109, édition du Panthéon. ) — Quelle prophétie I

NÉCESSITÉ d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE. 24^3

« plus hautes et plus avant, s'abymant en leur curiosité tf et présomption *. »

Les plus fortes intelligences se sont toujours fait distinguer en proclamant cette faiblesse de la raison humaine quand elle veut marcher seule , et la nécessité d'un secours divin pour lui frayer la route de la vérité théologique. A chaque instant , dans les écrits des sages de l'antiquité , nous les voyons se rejeter en arrière de leur propre raison , comme d'un abîme , et se réfugier dans la tradition, et par la tradition dans la révélation primitive : alors seulement ils sont en repos , et vous les entendez parler mi langage haut et ferme , comme celui que nous citions , il n'y a qu'un instant, de Cicéron; langage qui contraste d'une manière frappante avec le bégayement de leur raison, lorsqu'elle veut s'aventurer toute seule à la périlleuse recherche de la vérité.

On pourrait mesurer avec exactitude la force de l'intelligence au degré de sa soumission en ce point ; aussi voyonsnous , dans nos temps modernes , les deux plus fortes têtes peut-être qui se soient rencontrées , Montaigne et Pascal , ne faire servir la puissance de leur raison qu'à porter le joug de la foi \

Quelques rationalistes modernes eux-mêmes ont été forcés d'en convenir à la fin, et de se rejeter dans la révélation, épuisés et honteux de l'usage qu'Us avaient fait de leur propre raison pour la supplanter. — « Notre raison, — c'est

^ Essais de Montaigne, liv. II, chap. xii.

' Le scepticisme proverbial de Montaigne est généralement très-mal compris. Son Que sais-je P n'a pas le caractère absolu qu'on lui attribue. Tant s'en faut! c'est une arme qu'il n'emploie que contre la raison, pour la désespérer et la forcer à se jeter dans le sein de la foi , dont il proclame même l'empire avec exagération. Lisez son livre : Apologie de Raymond Sebond.

a Bayle qui parle, n'est propre qu'à brouiller tout, qu'à « faire douter de tout ; elle n'a pas plutôt bâti un ouvrage , « qu'elle nous montre les moyens de le ruiner. C'est une « véritable Pénélope, qui, pendant la nuit, défait la toile « qu'elle avait faite pendant le jour. Ainsi, le meilleur « usage qu'on puisse faire de la philosophie est de con- « naître qu'elle est une voie d'égarement, et que nous « devons chercher un autre guide , qui est LA LUMIÈRE « RÉVÉLÉE \i>

Il faut donc en revenir là; tout nous y ramène : — la génération de la vérité dans la société du genre humain , — l'origine du langage, — la nature particulière de la vérité religieuse, — le mode de conservation de cette vérité par la tradition dans les temps anciens, — l'impuissance naturelle de la raison humaine privée de ce secours, — le découragement même et les aveux de ses partisans. — C'est, comme nous l'avons déjà dit, la seule issue du labyrinthe; il a fallu, il y a eu primitivement, au sein de l'humanité, RÉVÉLATION.

Quel a été le sort de cette première révélation? l'intervention du Ciel n'est-elle pas venue une seconde fois influer sur les destinées de la vérité parmi les hommes? Tel est le second problème philosophique et historique qui se présente à résoudre, et il est bienfait pour intéresser vivement notre attention.

» Dict. crit.f art. Manichéens, note D.

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