‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 29 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION.

Si le rationalisme avait commencé avec le genre humain, il est probable que la vérité n'aurait pas fleuri un seul jour sur la terre. Cette plante divine aurait été étouffée dans son germe , et on aurait vu l'idolâtrie et tous ses dérèglements souiller TauroTe même de la création '. Mais longtemps lo genre humain ne connut d'autre doctrine que celle de la tradition, et, par ce moyen, vécut dans la simplicité de la foi et de l'obéissance à un seul Dieu, créateur et rémunérateur. Postérieurement, quand les hommes, comme dit Diodore de Sicile, ne suivirent plus la doctrine de leurs pères, et plongèrent au dedans d'eux-mêmes dans les recherches qu'ils entreprirent, alors les dogmes primitifs venus de Dieu s'ébranlèrent, les vapeurs épaisses du doute et du sensualisme montèrent dans les esprits , et y formèrent toutes les superstitions, toutes les utopies, toutes les extravagances de l'idolâtrie et de la philosophie sophistique. La vérité s'altéra peu à peu, se mélangea, s'abâtardit. L'erreur s'insinu«, s'accrédita, s'assit partout. Il y eut longtemps une lutte en-

' ^ Il n'est que trop -vrai cependant que la philosophie rationaliste , et par elle la tendance du genre humain à l'idolâtrie et à l'impiété , remontent à l'origine même du monde. « Ce n'est pas la philosophie que l'on a reçue « d'Adam qui apprend ces choses , c'est celle que l'on a reçue du serpent ; « car, depuis le péché, l'esprit de l'homme est tout païen. » (Malebr., Bech. de la vérité, 2* partie, liv. VI. ) Mais le venin injecté dans l'esprit humain par celui qui fit entendre le premier powrgwoi comme un sifflement, n'a atteint et corrompu la masse que peu à peu. Nous faisons nos réserves à ce .sujet. ^ j

tre elles. Les sages, armés de la tradition, repoussaient l'erreur de la même manière que l'Église catholique confond r hérésie, en l'accusant de nouveauté. Mais ils ne pouvaient pas le faire avec une égale assurance , et surtout avec une égale durée -, car la vérité et la tradition n'étaient pas garanties, comme elles le sont dans l'Église catholique, par une autorité dépositaire et dispensatrice , unique au monde , universelle et perpétuelle comme la vérité même, et par une succession non interrompue de ministres exclusivement dévoués à sa garde et à son culte : la vérité était éparse, sans défense, sans unité, sans autorité visible, dans les souvenirs des peuples , et dans les témoignages de plus en plus vagues et corrompus du genre humaïQ. Son antiquité fut d'abord aisée à constater, mais peu à peu l'erreur commença à devenir antique à son tour, et à combattre la vérité sur le terrain flottant et indécis de la tradition ; elle se donnait môme au besoin, ainsi que nous l'avons vu, une antiquité factice, lorsque l'antiquité réelle venait à lui manquer trop ouvertement; et enfin, ne trouvant devant elle aucun vigilant accusateur qui dévoilât toujours et partout ses frauduleuses tentatives, elle réussit si bien à chasser sa rivale et à prescrire contre elle, que lorsque celle-ci voulut reparaître plus tard, elle fut à son tour accusée de nouveauté, et que Socrate , professant l'unité de l'Être suprême , fut condamné à boire la ciguë, pour avoir voulu introduire des dieux nouveaux.

Alors la vérité se cacha sous le manteau de quelques sages qui ne la soutinrent plus que d'une manière indécise et problématique, et la retinrent captive dans l'injustice, comme le leur reprochait plus tard éloquemment saint Paul. Ils la prenaient et la quittaient , y mêlant leurs propres rêveries, et la démentant surtout par leurs actions, entraînés

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 247

qu'ils étaient , dans leur isolement , par le dérèglement universel 'j et quand, après eux, vinrent ces nuées de sophistes qui pullulaient dans Athènes et dans Rome et vivaient dé l'art de tout soutenir, alors la nuit se fit sur le monde, l'esprit humain se joua de la vérité comme d'une prostituée, et le titre de philosophe devint synonyme de celui de parasite et d'histrion. La corruption marcha de pair avec les prétentions philosophiques ; là où les sophistes abondèrent, abondèrent aussi les superstitions et les dérèglements : parce que rien ne dégage le cœur du joug du devoir comme les incertitudes de l'esprit , et que rien n'engendre les incertitudes de l'esprit comme l'abus de son indépendance.

D'ailleurs la philosophie antique , outre son indécision , son absence d'unité, et ses tourbillons de système qui s'excluaient mutuellement, avait le grand défaut d'être trop abstraite , et totalement inaccessible à la plupart des hom- ^ mes. La Religion naturelle la plus purement conçue, et telle que nous l'avons exposée déjà, aurait eu, elle-même, l'inconvénient d'être insaisissable aux esprits plongés dans les soins de la vie présente , et dévoyés de leur primitive simplicité. Pour que les vérités de l'ordre supra-sensible et surnaturel descendent dans la société , qu'elles y circulent , qu'elles y durent, et qu'elles s'y mêlent sans altération aux * actions qu'elles doivent diriger, il faut qu'elles y arrivent ' toutes faites , revêtues d'un corps , d'un symbole sensible, frappées au coin d'une autorité reconnue par tous, dogmatisées en un mot. Les esprits les plus exercés à la philosophie , et qui vivent dans les abstractions, ont eux-mêmes besoin de se faire des formules, des plans de croyance et de conduite , poiu* arrêter les perpétuelles variations de leur esprit, et trouver, dans les dangers subits où nous expose la faiblesse de notre nature, des armes toutes prêtes pour y

résister. La philosophie antique, si elle se fût entendue d'abord avec elle-même , aurait pu ensuite , en s'alliant au culte public, lui prêter son souffle et lui emprunter ses formes, et par là régir la société* ; mais précisément rien n'était plus antipathique que la philosophie et la rehgion chez les anciens. La philosophie faisait une guerre sourde à la religion , elle s'en moquait : la religion envoyait la ciguë à la philosophie, et l'accusait de nier les dieux. La philosophie avait aussi le plus souvent la lâcheté de se discréditer ellemême, en sacrifiant pubUquement à des superstitions grossières qu'elle aurait dû déraciner; et par là, au lieu de rattacher le culte à la morale en l'élevant jusqu'à elle, elle scellait l'alliance du culte avec les vices les plus énormes, en descendant jusqu'à lui. De ces contradictions et de ces duplicités inhérentes à la nature des choses, il advint que ni la philosophie ni la religion ne pouvaient soutenir la société, et qu'elles ne concouraient que pour la démolir : la philosophie faute de conclusion , la religion faute de principe ; et que , s'appauvrissant l'une l'autre par leur isolement et leur répulsion, l'une aboutit nécessairement à l'athéisme, l'autre à la superstition, toutes deux au sensualisme le plus effréné ; car l'athéisme lâchait la bride aux passions , la superstition les aiguillonnait : de telle sorte que le genre humain , ainsi lancé sur la pente du mal , voyait s'accroître la rapidité de sa chute de toute la force des moyens destmés à le retenir et à le relever".

* C'est ce que , avertis par le Christianisme , essayèrent de faire plus tard les Néo-platoniciens.

' J'avais fini de tracer ces considérations sur la philosophie et la religion chez les anciens , lorsque j'ai trouvé , avec cet inexprimable plaisir que donne la reconnaissance de la vérité , qu'un philosophe chrétien , contemporain de ces institutions, avait porté sur elles le même jugement , et dans les mêmes termes. Le rapprochement est curieux : — « Philosophia et reli-

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 249

Aussi , quel tableau de corruption et de décomposition toujours croissantes nous présente le monde païen ! et q«iel spectacle que l'état où il était arrivé au temps de l'empire romain!

Tandis que quelques esprits spéculatifs, comme un Cicéron, un Sénèque, s'élevaient, par une sorte de hardiesse et de révolte philosophique , jusqu'à oser croire quelquefois à im premier être immatériel ; pour le peuple , pour la société, pour le monde. Dieu, source de toute morale , de tout ordre , de toute sociabilité, était réellement tel qu'on l'avait appelé au fronton du temple d'Athènes : inconnu. Ce qui régnait, ce qui frappait tous les regards, ce qui remplissait toutes les imaginations et faisait le fond constant de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombe, c'était le culte idolâtrique, la déification des passions humaines, et même quelquefois des instincts brutaux. Les fables mythologiques , dont la fleur aujourd'hui ne sert plus qu'à amuser nos loisirs poétiques , étaient alors des réalités audacieuses qui se faisaient adorer dans mille temples, dont l'influence se respirait partout, et dont s'autorisaient sérieusement toutes les perversités du cœur humain '.

« gio deorum disjuncia sunt^ — longeque discreta; — siquidem aîii « sunt pro/essores sapientise, per quos utique ad deos non additur ; « alii rtligionis antistites , per quos sapere non discitur; — apparet nec « illam esse ver am sapientiam, nec hanc veram Religionem. » (Lactant., Tnstit. divin., lib. IV, cap. m, n. 1-2, edit. Cellar.)

' On a rais en question si les idoles étaient pour les païens les divinités mêmes, ou simplement les représentations des divinités; mais le doute à cet égard n'est pas possible : Jamblique consacre tout un ouvrage à défendre cette croyance des païens , que les statues , non-seulement celles que l'on appelait Siottet^ , c'est-à-dire tombées du ciel , mais encore les statues faites par des sculpteurs et achetées pour de l'argent, devenaient, par une consécration spéciale, la résidence personnelle du dieu ou démon qu'elles figuraient, et qui était en quelque sorte lié à elles. Proclus lui-même mentionne cette consécration par laquelle les images des dieux sont animées et trans-

250 LIVRE I. CUAPITRE VI.

r4e qu'il y a de bien certain, et cela seul eût été un raal énorme , c'est que ce culte tenait la place du culte de la morale et de la loi naturelle , et par cela même interceptait les lumières de la conscience et les avertissements du sens moral. On ne faisait entrer dans ce culte, comme éléments obligés du service divin , ni les justes notions sur la nature de Dieu , ni l'obéissance à la loi morale , ni la pureté du cœur, ni la sainteté de la vie, ni repentance des crimes passés, ni amendement de conduite pour l'avenir. Le sacerdoce du Paganisme était muet. — « On n'y parle de « rien qui serve à former les mœurs et à régler la vie, disait i\ Lactance ; on n'y cherche point la vérité , on ne s'y oc- « cupe que des cérémonies du culte , où l'âme n'a point de fl part, et qui ne regardent que le corps '. » — Ainsi, bien loin que la religion des païens prêtât assistance à la vertu, elle n'avait aucune liaison avec quoi que ce soit de vertueux ; et cela seul, disons-nous, eût entraîné une grande dépravation, en laissant le cœur tout ouvert aux séductions des passions, et la conscience démantelée contre leurs violences.

Mais cette religion faisait plus •. elle encourageait et redoublait l'emportement des passions, en mettant dans leurs intérêts le sentiment de la Divinité même, qui aurait dû en être le frein. L'orgueil et la volupté y étaient partout encensés et préconisés, sous toutes leurs formes cruelles ou dégradantes. Une foule de divinités furent créées avec les caractères les plus odieux. On leur attribua l'infamie des crimes les plus.énormes : c'était la personnification vivante de l'i"

formées en demeures de la Divinité. (Procl., in Timœum, IV, p. 240.) Quintilien, du reste, le dit très-catégoriquement : «t Haec priusquam Dedica- •• tionis accipiant suramam religionem , opéra sunt tantum ; Dedicatio est « illa quœ deum inducit quae sede destinata locat. » (Quintilian., Déclara., 322.) ' Lactant., Instit. divin.y lib. IV, cap. m, n. 1-2.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 251

vrognerie, de Tinceste, du rapt, de l'adultère, de la liLxure, de la fourberie, de la cruauté et de la fureur, d'où les mêmes vices tiraient des arguments pratiques dans les cœurs des hommes. Celui qui voulait commettre quelque action mauvaise avait soin de s'y encourager par le souvenir de co qu'un dieu avait fait en pareille occasion j les fautes commises s'excusaient par le même procédé , ou étaient rejetées sur la divinité , qui y avait poussé avec une force irrésistible. Joignez à cela l'effet des scènes immorales de la mythologie , peintes à fresque sur les murs et les plafonds des demeures, comme on en a découvert récemment à Herculanum : de telle sorte que l'adolescent et la jeune fille qui avaient grandi au milieu du spectacle continuel de ces images , se trouvaient familiarisés , dès la plus tendre enfance, avec les infamies qu'elles contenaient. — « Jupiter a a séduit une femme en se changeant en pluie d'or, fait « dire Térence à l'un de ses personnages ; et moi , chétif a mortel, je n'en ferais pas autant ' ! » — Ovide ( et l'autorité est singulière, comme l'observe M. de Chateaubriand) ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples, parce qu'elles y verraient combien Jupiter a fait de mères*. Les voleurs et les homicides, et le reste, avaient aussi leurs patrons dans le ciel. — « Belle Laverne, donnea moi l'art de tromper, et qu'on me croie juste et saint '. » Quoi de plus fort enfin que ce que dit Sénèque : « Ils « murmurent aux oreilles des dieiLX les supplications les « plus exécrables ; mais si quelqu'un vient à les écouter,

* Ego homuncio hoc non faxim !

(Ter. Eun.f act. m.)

' Çuam multas maires fecerit illedeus!

{Trist., \ih. 11.)

* Pu'chra TMverna,

Da vilhi fallere , da justum sandumque videri.

(Ilorat. Ep, XV r, lib. I. )

252 LIVRE I. CHAPITRE Vï.

a ils se taisent; ce qu'un homme rougirait d'entendre, ils « ne rougissent pas de le dire à un Dieu. »

Le culte correspondait nécessairement au caractère des dieux. Il consistait dans les rites les plus vils et les plus détestables : la fornication et l'ivrognerie faisaient partie du culte de Vénus et de Bacchus '. Les mystères d'Adonis, de Cybèle , de Priape , de Flore , d'Aphrodite , étaient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités. On voyait, à la lumière du soleil, ce que l'on cache dans les plus profondes ténèbres, et ce que l'honneur de notre langue me défend de nommer *. Les femmes se prostituaient publiquement dans le temple de Vénus, à Babylone ^ Dans l'Arménie, les familles les plus illustres consacraient leurs filles, vierges encore, à cette déesse*. Les femmes de Biblis, qui ne consentaient point à couper leurs cheveux au deuil d'Adonis, étaient contraintes, pour se laver de cette impiété , de se livrer un jour entier aux étrangers. Strabon rapporte que le temple de Vénus, à Corinthe, était extrêmement riche ; qu'il avait en propriété plus de mille filles publiques , esclaves ou prêtresses , dons faits à la déesse par des personnes des deux sexes. « C'était, ditcf il, ce qui attirait tant de monde à Corinthe, et qui la ren- « dit opulente ^ » Il en était de même dans l'île de Chypre

» La fornication faisait tellement partie de l'idolâtrie , que , dans l'Ancien comme le Nouveau Testament, celle-ci est désignée souvent par le terme de fornication , comme lui étant synonyme. ( Voy. Bergier, Dict. ihéoL^Yornication.)

* Exuuntur eliam vestibus populo flagitante meretriceSy guas tune mimorum funguntur officio; et in conspectu populi usque ad satietatem impudicorum luminum cum pudendis moiihus detinentur. (Lactant., De falsa religione, lib. I, p. Gl ; Basilex.)

3 Hérodot.,lib. I.

^ Lucian., De Assyria init.

^ Justin., Allien., Strab., etc.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 253

et sur la montagne d'Éryx en Sicile. Souvent, dans les endroits retirés des temples, il se commettait des crimes contre nature , qui ne furent découverts en partie et défendus que sous les empereurs chrétiens. Quelquefois aussi de pareilles horreurs s'étalaient sans honte aucune ^

Il ne faut pas s'étonner de tout cela. Cela devait être : c'était la conséquence logique de la perte des vérités divines. La première de toutes, la notion et le culte d'im Dieu unique, spirituel et saint, étant effacée de dessus la terre, l'homme s'accoutuma à croire divin tout ce qui était puissant j et comme il se sentait entraîné au vice par mie force invincible, il crut aisément que cette force était hors de lui, et il s'en fit bientôt un Dieu. C'est par là que l'amour impudique eut tant d'autels, et que toutes ces impuretés qui font horreur furent mêlées au culte, et finirent par le constituer exclusivement. Chacun se fit un Dieu de la violence de sa passion , comme dit le poète : Sua cuique deus fit dira cupido ^

Quelles devaient être les mœurs sous l'influence d'im tel culte , qui , à la différence d'un culte spirituel et moral comme le nôtre , s'imprégnait partout , dans la vie publique, dans la vie domestique, dans la vie individuelle ; parce que partout il était d'intelligence avec les passions, qui lui ouvraient tous les accès, et que le ciel et la terre, les hommes et les dieux, se donnaient la main pour l'accréditer et le répandre!

Les jouissances de la sensualité , et tous les genres de barbaries qui lui servent de cortège, étaient portés au plus

* « Videre est in ipsis templis, cumpublico gemitu , miseranda ludi' bria, viros muUehria pati y et liane impuri etimpudici corporis iahem gloriosa ostentaiione detegere. » Firmic. Matern.

^\'\rg.,jEneid.,\\h. IX.

haut comble. Il y avait quelque chose de vaste et de mous- 'trueux, dont rien ne peut nous donner l'idée, dans l'obscurcissement des esprits et la dépravation des cœurs. Toute cette force de l'intelhgence et de la volonté qui, sous l'influence du spirituaUsme chrétien , s'est révélée dans les temps modernes par tant d'inspirations chevaleresques , tant d'institutions morales et religieuses, tant de découvertes scientifiques , tant de travaux industriels , abîmée alors dans les sens , y était toute exploitée à les assouvir. L'organisation sensuelle de l'homme avait acquis une capacité aussi vaste, ce semble, que celle de l'intelligence, parce que l'intelligence était toute passée dans les sens : de là viennent ces proportions colossales dans les goûts, les fêtes, les plaisirs des anciens, comparés aux nôtres, qui nous les font apparaître comme une race de géants disparue de dessus la terre , si nous les considérons par ce côté sensuel ; et comme une race de pygmées , si nous les mesurons à cette puissance des idées, à cette hauteur métaphysique et morale où nous sommes parvenus, et qui ferait d'un enfant de nos jours le catéchiste de tous les philosophes de l'antiquité.

plus des deux tiers des habitants des pays les plus civilisés étaient plongés dans l'esclavage , et uniquement employés à repaître les sensualités de l'autre tiers *. Cela seul donne une idée effrayante du mépris de l'homme pour l'homme , de la puissance de l'égoïsme , et de l'étendue de la corruption qui devait en résulter. Aussi, que de cruautés inouïes se commettaient à la face du soleil , et avaient cours d'usage, de mœurs, de loi, dans la société! Les maîtres avaient un pouvoir absolu sur les esclaves , et pou-

* « Si on eût fait porter aux esclaves un costume distinct, dit Sénèque, « on fût resté effrayé du petit nombre des hommes libres. » ( De Clem. , 1 , 24.)

NÉCESSITÉ D'Uî>rE SECONDE RÉVÉLATION. 255

voient ou les rouer de coups ou les mettre à mort , à leur gré '. Un édit de l'empereur Claude défend d'assommer un esclave; uniquement parce qu'il est vieux et infirme. C'était aussi la coutume , pour s'en débarrasser dans ce cas , d'exposer ces malheureux dans une île du Tibre ^ et le même édit accorde la liberté à ceux qui avaient été ainsi exposés, s'ils recouvraient la santé. Ces horribles transactions des lois avec l'inhumanité des mœurs en font mesurer toute la dépravation. Une loi de Constantin (sa constitution de 312), que tous les historiens s'accordent à regarder comme caractérisant l'introduction de l'esprit chrétien dans la législation , réprime les excès des maîtres envers les esclaves, et nous fait connaître par cela même quels ils avaient été jusqu'alors.

« Que chaque maître , dit l'empereur , use de son droit « avec modération , et qu'il soit condamné comme homia cide , s'il tue volontairement son esclave à coups de bâ- « ton ou de pierre ; s'il lui fait avec un dard une blessure « mortelle; s'il le suspend à un lacet; s'il l'empoisonne,- « s'il fait déchirer son corps par les ongles des bêtes féroa ces; s'il sillonne ses membres avec des charbons ar- « dents, etc., etc. » La plume se lasse à énumérer toutes ces horreurs.

Ceux qui auraient dû éclairer leur siècle sur ces énormités , les voyaient et les commettaient eux-mêmes avec une ingénuité de sang-froid qui fait frémir. Nos esclaves sont nos ennemis , disait Caton : mot cruel, qui servait d'excuse

' Qu'on eu juge par ce passage d'Horace : « si ychs faites mettre en croix « un esclave qui , en enlevant un plat , aura goûté la sauce ou quelque pois- « son entamé, ne semblerez-vous pas plus fou que Labéon? La faute que voici « n'est-elle pas plus folle et plus criminelle?... — Laquelle?... — Votre « ami dans l'ivresse a taché le lit du festin ou laissé tomber un plat , et pour « cela vous le haïssez et le fuyez, comme un débiteur fuit Druson. » 1, sat. m.

à tout ce que la tyrannie domestique peut inventer de plus odieux! C'était aussi la maxime constante de ce parangon de vertu, de vendre ses esclaves déjà sur l'âge à un prix quelconque , plutôt que de supporter ce qu'il considérait comme un fardeau inutile , et de permettre à ses esclaves mâles d'avoir commerce avec ses femmes esclaves, moyennant quelque argent que le mâle lui payait pour ce privilège ^ Védius Pollion, ami d'Auguste, entretenait des murènes d'une énorme grosseur, auxquelles il faisait jeter ses esclaves pour pâture \ Q. Flaminius, sénateur, fit mettre à mort un de ses esclaves, sans autre motif que de procurer un spectacle nouveau à un de ses complaisants , q'ui n'avait jamais vu tuer un homme'. Si un père de famille était tué dans sa maison , et qu'on ne parvint point à découvrir le meurtrier , tous ses esclaves étaient sujets à la peine capitale. Un des grands de Rome, qui en avait quatre cents, ayant été assassiné par l'un d'eux, tous furent mis à rnort^. Aux funérailles des gens riches, on égorgeait souvent un certain nombre d'esclaves , comme des victimes agréables à leurs mânes. Enfin, quand nous n'aurions d'autres preuves de la manière dont les esclaves étaient traités, que ce fait que, dans les salubres climats de l'Italie et de la Grèce, ces troupeaux d'hommes, bien loin de se multiplier, ne pouvaient se mauitenir qu'à l'aide de nombreuses recrues qu'on tirait des provinces éloignées, c'en serait assez.

Et ce qu'il y a de remarquable , c'est que toutes ces choses que nous avons pei^e à croire n'étaient pas considérées

' Plutarque, Vie de Caton.

2 Plin., liv. IX, chap. xxxix.

3 Plutarque, Fie de Q.i^/aminûw.

* Tacite.

NECESSITE d'une SECONDE RÉVÉLATION. 257

comme des excès , pas même comme des abus , mais comme l'exercice du droit naturel lui-même. Tout cela se passait journellement sous les yeux, sans exciter la plus légère censure , la plus faible protestation de la part de ce tas d'écrivains et de sophistes qui passaient toute leur vie à déclamer sur les mœurs '. Quant à la législation, elle avait été la première à jeter sur les esclaves un mot affreux : Non tam viles quam nulli sunt.

Si l'on réfléchit sur la source de cette monstrueuse perversion dans les rapports des hommes entre eux , on la découvrira aisément dans la perversion de lem-s rapports avec la Divinité. 11 y a une relation étroite entre le dogme de l'uinté de Dieu et celui de la fraternité humaine. L'unité de Dieu fait notre lien; et lorsque cette unité de Dieu s'anime et se vivifie par le sentiment de sa paternité et de sa bonté , et que ce n'est pas la crainte seulement, mais l'amour surtout, qu'elle nous inspire, alors le genre humain devient bientôt , sous l'influence de ces idées , ime famille de frères, où les plus délaissés ont le plus de prix. De là vient que dans le Christianisme, réalisation sublime de cette doctrine, le sentiment de l'amour, soit qu'il s'adresse à Dieu , soit qu'il s'adresse aux hommes, s'appelle également Charité , comme mi fleuve qui retient toujours le nom de sa source partout où il promène ses eaux. 11 suit de là que la ruine du dogme de l'unité de Dieu dut entraîner nécessairement la chute du dogme de la fraternité humaine ; et l'idée seule de force s'attachant au sentiment de la Divinité , le type souverain de la bonté fut perdu, et l'égoïsme ouvrit sa gueule immense. Aussi voyons-nous la hideuse plaie de l'esclavage grandir et s'étendre à mesure que le polythéisme s'invété-

' Sénèque excepté; mais Sénèque, comme nous le prouverons / avait déjà reçu l'empreinte du Christianisme.

rait lui-même dans le cœur des nations. En remontant dans les temps antiques et plus rapprochés du règne de la Religion naturelle, nous voyons, au contraire, l'esclavage s'adoucir, se restreindre , et disparaître presque entièrement. Dans Homère déjà H occupe peu de place. C'est la captivité , suite immédiate des batailles , qui fait l'esclavage, dans ses récits. Aussi les noms de captifs et de captives j sont presque seuls employés ; et ces noms même, comme la destination qu'ils supposent , disparaissent bientôt dans la domesticité. Dans la demeure d'Alcinous, d'Ulysse, de Laêrte, ce sont des serviteurs et des compagnes qui se mêlent avec familiarité aux soins et même aux jeux de leurs maîtres , attachés à leur personne , dit Eomère, par l'affection bien plus que par la nécessité \ Le conducteur de porcs, le bon Eumée, y est appelé le noble pasteur \ Enfin, chez les Juifs, où le dogme de l'unité de Dieu s'est maintenu pendant toute l'antiquité , l'esclavage n'a jamais pu prendre racine ; il dégénérait forcément en une domesticité temporaire , qui se dénouait tous les sept ans. — « Si la pauvreté « réduit votre frère à se vendre à vous , vous ne l'oppria merez point en le traitant comme un esclave , mais vous « le traiterez comme ùii ouvrier à gages. Il travaillera chez c( vous jusqu'à l'année du jubUé , et alors il sortira avec sa « femme et ses enfants , et il retournera à la famille et à « l'héritage de ses pères ; car ils sont mes esclaves , dit lé « Seigneur ^ » Paroles touchantes , qui font bien voir le rapport qu'il y a entre le dogme de l'unité de Dieu et celui de la fraternité humaiiiè! Mais la fraternité humaine c'est la sociabilité , c'est le lien même de l'existence des nations

^ Homère, Ody.ss.^ chant xxiv.

* Id., ihid.j chant XIV.

^ Lévitique , xxy.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 259

et du genre humain; d'où il suit qu'en grandissant, le gouffre du polythéisme allait engloutissant le monde '.

Reportons encore nos regards sur ce monde païen , et ne craignons pas de sonder toute la profondeur de la plaie qui rongeait l'humanité, si nous voulons bien apprécier le prodige du remède divin qui l'a guérie.

Un usage épouvantable , provenant de la même cause que nous venons de signaler, et qui est la plus grande preuve de l'esprit de cruauté réfléchie parmi les peuples les plus civilisés du polythéisme , c'est celui des spectacles de gladiateurs , classe d'hommes composée de captifs, d'esclaves , de malfaiteurs condamnés aux derniers supplices , que l'on nourrissait pour cette destination , et qu'on faisait paraître par milliers dans d'immenses amphithéâtres , où ils étaient condamnés à se couper la gorge , pour le passetemps des citoyens de tout rang et de tout sexe *. Ces spectacles sanguhiaires dévoraient quelquefois, d'après le calcul de Lipse, vingt ou trente mille hommes dans l'espace d'un

' Il est vrai de dire cependant que cette douceur de la législation juîtS n'existait que pour les esclaves juifs , et non pour les étrangers. Il était réservé au Christianisme , par la grâce de Celui qui s'est fait esclave pour le genre humain , formam servi accipiens , de généraliser l'affranchissement de l'houune avec la vraie notion de Dieu , et d'inspirer à son grand Apôtre cette épître sublime , toute palpitante de chaiité fraternelle , dans laquelle , demandant grâce à un maître pour un esclave échappé , il lui dit ces paroles si étranges alors pour la terre , et qui sont devenues si naturelles à nos mœurs sous l'action mcessante de la charité : «< Je vous le renvoie , et vous R prie de le recevoir comme mes entrailles...; non plus comme un simple « esclave , mais comme celui qui , d'esclave , est devenu l'un de nos frères « bien-aimés. S'il vous a fait tort, mettez cela sur mon compte... C'est moi, « Paul , qui vous écris de ma main ; c'est moi qui vous le rendrai. Je pour- « rais prendre en Jésus-Christ une entière liberté de vous ordonner une « chose qui est de votre devoir : néanmoins l'amour que j'ai pour vous fait « que j'aime mieux vous supplier, quoique je sois Paul , vieux , et, de plus, « maintenant prisonnier pour Jésus-Christ. » ( Épît. à Philémori. )

' Jugulantur homines, ne nihil agatur. (Senec. Ep. vu.)

mois. Tout Rome, tout l'irnivers païen, se ruait à ces boucheries. Là , nulle pitié, même instinctive. Des fers ardents et des coups de fouet étaient employés pour forcer à se battre à outrance les malheureux qui reculaient devant l'épée; le peuple sans entrailles mettait sa joie dans le bruissement du sang, dans la vue d'affreuses blessures, dans le râle de la mort; puis, lorsqu'un blessé tombait incapable de continuer la lutte, des milliers de mains s'étendaient pour faire signe qu'on l'achevât; et s'il demandait grâce, c'était aux plus jeunes femmes romaines que le plaisir de la lui refuser était réservé , en donnant d'un geste le signal de sa mort *. Au rapport de Sénèque, le peuple romain était si insatiable de ces combats meurtriers , que les gladiateurs qui avaient échappé le matin à la gueule et aux griffes des bêtes, devaient, dans l'après-midi, combattre de nouveau sans aucmie arme défensive , pour rassasier les spectateurs par la grande quantité de blessures mortelles et par la foule des mourants. Et à toutes ces atrocités du meurtre se mêlaient les raffinements de la délicatesse , les excès de la magnificence , l'infamie de la volupté. Un orchestre de mille instruments mêlait sa voix aux clameurs de l'amphithéâtre. Des voiles de pourpre brodés d'or ondoyaient au-dessus de la tête des spectateurs, pour les protéger contre les ardeurs du jour. De jeunes et beaux esclaves venaient , après chaque homme tué , retourner avec des râteaux la poussière ensanglantée. Des tuyaux ménagés avec art , versant sur le spectateur une rosée odorante , rafraîchissaient l'air, et corrigeaient l'acre parfum du sang. Des mosaïques , des statues , des bas-reliefs , des incrustations de marbres précieux, charmaient l'œil du spectateur; des machines de théâtre l'émerveillaient pendant les inter-

» Verso pollice. (Juvénal, sat. m. )

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 261

mèdes , par la beauté de leurs effets ; et enfin, sous une des arcades de ramphithéâtre , que désignait im emblème impur, des prostituées avaient leur boudoir à côté de l'arène ensanglantée et du spoliaire encombré de morts \

Et qu'on ne mette pas ces horribles passe-temps sur le compte de deux ou trois monstres , tels que Néron et Callgula ; les plus doux princes , ceux qui étaient appelés du nom de Délices du genre humain , s'y abandonnaient avec une égale fureur; la société tout entière hurlait , pour qu'on lui ouvrît ces abattoirs , avec la même avidité qui lui faisait rechercher chaque jour le pain nécessaire à son existence *. Je n'exagère rien. L'historien Dion nous apprend que Trajan , lors de son triomphe sur les Daces , donna des spectacles de gladiateurs qui se prolongèrent pendant cent vingt-trois jours , et où s'entre-déchirèrent dix mille gladiateurs et onze mille animaux féroces... ; et (chose qm glace l'âme et qui paralyse le jugement) Pline le Jeune , dans le panégyrique qu'il adresse à cette occasion à Trajan, ne laisse pas tomber un mot de censure ou de pitié sur ces abominables jeux ; il n'a même recours à aucune de ces précautions oratoires que la flatterie la plus basse sait encore trouver, pour éviter tout ce sang : que dis-je^. il en tire sujet de glorifier son maître, et de le louer de justice et d'humanité; et pourquoi, grand Dieu? pour ne pas avoir pris parmi les spectateurs de nouvelles proies à jeter dans l'arène, et ajouté par là au nombre des victimes. On ne me croirait pas ; il faut citer : — « Après avoir ainsi

' Daellinger, Origines du Christianisme; Franz de Champagny, les Césars.

* Panem et circenses. ( Juvénal, sut. x. ) « Je ne crois pas quil y ait au- « cune réunion du peuple, aucune assemblée, aucun comice, où la foule soit « plus nombreuse qu'aux jeux des gladiateurs. » (Cicero, Pro Sexto ^ 59.)

a pourvu aux besoins des citoyens et des alliés, vous n'avez « pas négligé leurs plaisirs. Vous avez donné un spectacle,' « non pas de ceux qui peuvent nous amollir et nous effé- « miner, mais de ceux qui sont propres à nous enflammer « le courage , à nous familiariser avec de nobles blessu- « res, et à nous inspirer le mépris de la mort même. Vous a nous avez montré l'amour de la gloire et l'ardeur de a vaincre , jusque dans l'âme des scélérats et des esclaves. « Quelle magnificence , quelle justice n'avez- vous pas fait « éclater en cette occasion? Toujours exempt de partialité, « toujours maître de vos passions , vous avez accordé ce « qu'on souhaitait ; vous avez offert ce qu'on ne vous dec( mandait 'pas; vous avez même invité à le désirer. Un « spectacle a été suivi d'im autre , et toujours dans le temps « qu'on s'y attendait le moins. Jamais vit-on plus de liberté a dans les applaudissements , plus de sûreté à se déclarer « selon son inclination? Nous a-t-on fait un crime, comme « sous d'autres empereurs , d'avoir pris im gladiateur en « aversion? Quelqu'un des spectateurs a-t-il été lui-même c( donné en spectacle, et a-t-il été assez malheureux pour a expier des plaisirs funestes par de cruels supplices ^ ? » — Dans quelle abjection devait être tombée l'humanité , pour qu'un empereur comme Trajan fût loué d'une telle façon par im homme tel que Pline !

Au surplus , il y avait une certaine humanité de la part de Trajan à ne faire égorger que dix mille gladiateurs ; et ce n'est pas sans raison que Pline le loue de ne pas avoir

* Pline , Panégijrique 33, traduction de M. de Sacy. — Ces plaisirs funestes , expiés par de cruels supplices , renferment un sens secret que je ne veux pas approfondir ; c'est un mystère de débauclie dans un mystère de cruauté : c'est assez de celui-ci ; notre intelligence ne descend pas plus bas ; et si à force de curiosité elle y parvenait , le cœur ne voudrait pas la suivre.

NÉCESSITE d'une SECONDE RÉVÉLATION. 263

fait jeter les spectateurs dans le spectacle; car c'est ce qu'avait fait un de ses devanciers , Caligula. Un jour que les gladiateurs manquaient aux bêtes, il fait saisir les premiers venus des spectateurs , leur fait couper la langue pour étouffer leurs plaintes, et les jette aux animaux*. Jeu de monstre , direz-vous ; soit : mais le peuple romain l'applaudit, mais le sénat lui-même l'encourage, et ne rougit pas , dans le même temps , de rédiger un code théâtral , de statuer, par un sénatus-consulte , que désormais les gladiateurs se battraient, non plus par couple, mais en masse, comme dans les véritables combats. Le sang, dit l'historien, remplaça la sueur \

Ces mœurs féroces étaient devenues tellement naturelles, que les victimes elles-mêmes s'y prêtaient, en quelque sorte , par une résignation stupide ; elles ne se souvenaient plus qu'elles avaient le droit de vivre; la mort, qui brise tous les liens , ne pouvait rien sur la chaîne de leur servitude ; ses étemelles ombres n'étaient pas même un refuge pour la liberté , et les fronts qu'elle allait consacrer se courbaient lâchement dans la poussière, pour adorer encore une dernière fois le dieu-César ; Ave, Cœsar, s'écriaient ces victimes dévouées en passant devant le trône, morituri te salutant '/

» Tacit. Annal., lib. VII, suppl. 29.

* Id,, ibid.

^ Ce qui fait que toutes ces choses étonnent le lecteur et lui paraissent fabuleuses, c'est qu'il les juge avec les idées que nous avons du droit, de la liberté, de la dignité humaine, et que, ne voyant aucune protestation énergique dans l'antiquité contre ces abominations , il est porté à croire qu'elles n'étaient pas si excessives qu'on le dit. Mais c'est là précisément le comble du mal. On y était tellement acclimaté , bourreaux et victimes , qu'aucun cri , aucune mention même, au nom de la philosophie et de l'histoire , ne viennent trahir un désordre dont la dix-millième partie ferait soulever aujourd'hui toute l'Europe. Tout cela se passait à huis clos, pour ainsi

En ce temps-là les bêtes féroces avaient acquis une sorte de droit d'égalité et de fraternité humaine. La loi étendait ses soins maternels sur elles jusque dans leurs antres sauvages. Il était défendu, sous peine de mort, de les y tuer, afin de les réserver pour dévorer elles-mêmes des hommes, dans les jeux du cirque.

Qu'on juge par là quels instincts tyranniques on devait rapporter dans les mœurs privées, et quelle main de fer on devait faire retomber sur tout ce qui était faible , les enfants , les femmes , les esclaves , les malheureux , soimême dans l'adversité! Les enfants naissants, les sanguinolents, comme on les appelait, étaient journellement exposés à périr de froid ou de faim; on les jetait sur les bords des chemins, et des bandes de loups, descendant toutes les nuits des Abruzzes , venaient les dévorer. Les femmes étaient répudiées pour le plus léger prétexte , avant même qu'elles eussent achevé de porter leur fruit; le mariage n'était qu'une prostitution légale ; encore même à ce prix , comme nous le verrons , personne n'en voulait , et l'adultère était invoqué comme ime allégeance du joug marital. Qu'on juge du sort des pauvres! Parmi les institutions du paganisme, on n'en voit aucune qui ait été fondée ou par les ministres de la religion , ou par les chefs du gouvernement, dans le but de secourir les malades, les infirmes , les infortunés dénués de tout. Il y a un mot d'un

dire , et un tel silence est effrayant. Il fut donné aux chrétiens de le rompre les premiers par tant et de si belles apologétiques , où , s'appuyant enfin sur une puissance autre que celle de César, ils osèrent lui demander, sans révolte, mais sans crainte, pourquoi il les violentait. En cela, ils ne faisaient que suivre les traces de leur divin Maître, qui, lui aussi, dans sa passion , recevant un soufflet sur sa face adorable, répondit, avec le calme du Dieu et la dignité de l'homme : — Si j'ai mal parlé , faites voir le mal

QUE j'ai dit J mais si j'aI bien PARIJÎ , POURQUOI ME FRAPPEZ-VOUS ?

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 265

empereur romain sur les pauvres , qui résume tout : Nohis graves sunt. La férocité contre soi-même enfin s'exerçait parle suicide. Dès qu'on voyait venir quelque infortune , quelque disgrâce, on tournait la maia contre soi, et cette lâcheté morale était saluée du nom de vertu, sanctionnée par l'exemple des hommes les plus honorés de l'estime publique : c'était la porte par laquelle on sortait noblement de la vie.

Un autre côté des mœurs païennes qui le disputait à l'inhumanité , et sur lequel il faut nous résigner à porter encore nos regards , c'était la perte de tout instinct de tempérance et de pudeur.

A cet égard, de même que l'inhumanité des mœurs se résumait dans une grande violation du droit naturel , l'esclavage et les jeux sanglants du cirque, leur dissolution se reflétait dans ime grande monstruosité : j'entends parler de cet amour que la nature désavoue.

Ces deux renversements caractérisent toute l'antiquité, et surtout ses derniers siècles. Us constatent le plus haut période de l'agonie du genre humain.

L'amour antiphysique, ce crime innomé , dont, grâce à Dieu, nos mœurs chrétiennes peuvent entendre parler avec la sainte liberté de l'innocence, était plus naturalisé en quelque sorte que le goût des femmes. Gibbon le met à la charge des quinze premiers empereurs romams, à l'exception de Claude , qui vivait dans un commerce incestueux. La délicatesse la plus exquise ne s'en offensait pas , et la plus austère philosophie jouait avec cette monstruosité. La flûte du doux Virgile , la lyre de Tibulle et d'Horace, lui emprimtaient leurs inspirations; c'était le goût dominant de Caton ; et Cicéron lui-même ( le rouge monte au front en le lisant) , dans son beau traité de la Nature des dieux ,

en a déposé l'aveu, et en a tiré même une sorte d'argument pour son sujet. . . Je vais citer : il faut que l'antiquité expie, dans la personne d'un de ses plus grands hommes, la dégradation morale où elle s'était laissée choir, et qu'elle subisse, devant notre sainte pudeur chrétienne , la honte d'une exposition qui importe à la cause de la vérité... Cicéron donc, voulant établir qu'on ne doit pas se représenter la Divinité sous une forme humame, parce que, quelque belle qu'elle soit, cette forme lie répond pas à la beauté absolue des attributs divins , en vient à dire : — a Mais encore , de quel « homme en particulier voudi'ait-on avoir la figure? car les « beaux hommes ne sont pas communs : à peine s'en trou- « vait-il un dans chaque troupeau de jeunes gens, lorsque c( j'étais à Athènes... Je vois ce qui vous fait sourire; mais « je dis la vérité... Ajoutez même que pour nous autres,

« qui, AVEC LA PERMISSION DES ANCIENS PHILOSOPHES , AI-

« MONS LES JEUNES HOMMES , souveut les défauts sont des a attraits. Une marque au doigt d'un enfant charme les « yeux d'Alcée ' . » A quelle extinction de pudeur et de tout

' J'ai suivi la traduction de l'abbé d'OIivet ; au surplus, voici le texte, qui est encore plus clair : — Sed tamen cujus hominis ? quotus enim quisque formosus est? Athenis cum esserriy e gregibus epheborum vix singuli repej'iebantur. Video quid arriseris; sed tamen ita res se habet. Deinde nobis, qui, concedentibus pliilosophis antiquis, adolescentulis delectamur, eiiam vitia saepe jucunda sunt. Naevus in àrticulo pueri détectât Al' cœum. {De Nat. deor., 1. XXVIII.)

En relisant avec attention Cicéron, sur le nom duquel je ne voudrais pas faire peser une si flétrissante imputation, quelque avantage que je pusse en recueillir pour mon sujet, je remarque que lui-même ne prend pas part en son nom personnel à la discussion dialoguée , sous la fomie de laquelle il a fait son traité de la Nature des dieux. Il lait parler seulement trois personnages : l'un est Velléius , philosophe épicurien ; l'autre est Cotta, philosophe académicien; et le troisième, Balbus, philosophe stoïcien. J'aurais vivement désiré, et je Tai un instant espéré pour l'honneur de Cicéron, que le propos en question fût mis par lui dans la bouche de ï épicurien Yeiiéius :

NÉCESSITÉ iJ'UNE SECONDE RÉVÉLATION. 267

sens moral fallait-il en être venu pour qu'un honnête homme comme Cicéron, un pontife, im consul, un père de la patrie, méditant sur la nature de Dieu, ait cru pouvoir mêler à ses élévations philosophiques des révélations aussi abjectes!

Qu'était-ce donc des autres hommes , surtout dans les temps postérieurs , où toutes les dépravations allaient en grandissant?

Sénèque nous apprend que, de son temps , après les repas, de malheureux enfants étaient réservés aux outrages ' ; et la loi Scantinie pensait sans doute être rigoureuse , en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition. Dans le dialogue c/es ^mowrs, attribué à Lucien, l'auteur introduit sur la scène deux personnages qui discu™ tent sur cette aboinination ; et entre autres arguments à l'appui on lit celui-ci : « Les lions n'é j>ousent pas les Uons, « dis-tu?... c'est que les lions iie pèlilosophent pas *. »

c'eût été alors un trait de mœurs qui serait entré dans le rôle du personnage, et qui n'aurait pas rejailli sur Cicéron. Mais il n'en est rien ; et des deux personnages restants , c'est précisément celui qui rentre le plus dans la personnalité de Cicéron qu'il a choisi pour lui faire tenir cet étrange propos : c'est Colta, académicien comme lui, pontife comme lui, et , autant qu'il est possible à un auteur de se laisser Toir sous le voile du pseudonyme, c'est lui-même enfin. Cependant , pour être vrai jusqu'au bout sur un point si délicat, je dois dire que l'ouvrage se termine ainsi : « Telle fut la fin de cet « entretien ; nous nous quittâmes, Velléius jugeant que la vérité était pour « Cotta, et MOI , que la vraisemblance était pour Balbus. » Mais , comme l'observe l'éditeur M. Victor Le Clerc, cette conclusion ne résulte pas de l'ouvrage ; la réfutation de Colta, qui le termine, enlève les avis, et Cicéron semble avoir voulu donner l'avantage à V académicien Cotta dam cette importante discussion. Tout balancé, l'honneur de Cicéron reste souillé ; et il eût été sans doute bien étonné lui-même, avec ses mœurs païennes, du scrupule que nous avons mis dans notre jugement, lui qui avait, pour être en sûreté de conscience, la permission des anciens philosophes.

* Transeo puerorum infelicium grèges, quos, post transacta convivia, alias cubiculi contumelias exspectant. ( Senec, Epist. xcv. )

* ISon amant sese leones, nec enim, philosophantur, (Lucian., Amores.)

Trait de satire bien lancé ! Voilà, en effet, comment le phîlosophisme avait fait le monde.

La pratique de ce goût philosophique était alors si uniiVerselle, qu'elle passait pour vertu, et qu'elle avait fini par prescrire contre la nature : « Dans les villes grecques , a « dit Montesquieu, l'amour n'avait qu'mie forme, que l'on « n*ose dire\ » Et Plutarque dans son traité de l'Amour, où il développe si longuement ce triste sujet : « Quant « au véritable amour, dit-il , les femmes n'y ont aucune « part \ »

Ce crime avait deux résultats dissolvants pour la société : le mépris de la femme et celui de l'enfant. Tout l'ordre de la nature était interverti : les sexes destinés à s'unir se délaissaient, les âges appelés à se respecter se souillaient. La loi fut obligée d'intervenir, pour remplacer par la force l'attrait que la nature a attaché à notre reproduction ; et la société, menacée de se dissoudre et de s'éteindre, porta des décrets contre le célibat.

Ici nous allons toucher le fond de l'abîme du mal; attendons-nous à en voir sortir des prodiges d'ignominie.

Les lois Julia de maritandis ordinïbus et Papia Poppœa, portées par Auguste contre le célibat, prirent leur point d'appui, contre le vice qu'elles voulaient réduire, sur un autre vice non moins honteux , mais moins préjudiciable à la continuation de la société : c'était tout ce qu'on pouvait faire humainement dans l'état putride où était tombé le monde. On essaya d'allécher les hommes au mariage par l'avarice. Les célibataires furent frappés de l'incapacité absolue de rien recevoir des étrangers. On fît entrer par là beaucoup de citoyens dans les liens du mariage.

' Esprit des lois, liv. Vil, chap. ix. * Œuv. mor., traité de l'Amour,

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 269

Mais le but n'était pas encore atteint; il fallait, dans cet état même, les porter à devenir pères. Il fut décidé , en conséquence, que ceux qui, étant mariés, n'avaient pas d'enfants, ne recevraient que la moitié de la disposition. Toutes les parts caduques, pour raison de l'incapacité des institués , furent attribuées à ceux qui avaient des enfants. De plus, les époux pouvaient se faire des libéralités plus ou moins étendues , selon qu'ils avaient ou n'avaient pas d'enfants. De sorte qu'on se mariait , comme dit Plutarque , et l'on avait des enfants, non pour avoir des héritiers, mais pour avoir des héritages. Les feux de la cupidité avaient remplacé ceux de l'amour :

Inde faces ardent; veniunt a dote sagittas '.

A ces conditions même on ne put guérir le mal ; et tout ce qu'on put gagner, ce fut l'adultère.

Lisez, si vous le pouvez, Juvénal, qu'on n'a accusé d'exagération que faute d'avoir rapproché ses tableaux de leurs modèles, et dont la verte conscience semble avoir été préservée tout exprès par la Providence , pour sauver en elle l'honneur de l'humanité dans ce grand naufrage ^ M Comment apprécies-tu ce dévouement? » fait-il dire par un complaisant adultère au mari. « Certes, tu dois te sou- « venir de tes instances, de tes promesses. Souvent j'ai re-

» Juvénal, sat. \i.

' « O Mars , protecteur de nos murs ! s'écrie-t-il dans un saint transport « d'indignation , quel funeste génie alluma ces feux criminels dans les cœurs « des pasteurs latins? Qui donc souflla ces ardeurs détestables au sein de « tes enfants? Dieu de la guerre, tu restes immobile? tu ne frappes pas de « ta lance celte indigne contrée? tu n'implores pas la foudre de ton père? '<■ Sors donc de ce champ formidable qui te fut consacré , et que tu dédai- '< gnes ! » ( Satire ir. ) Le moment où la justice divine devait frapper était en effet arrivé , mais la terre était indigne de ses coups. Pour une telle expiation , il fallait une autre victime.

c( tenu ta moitié : eUe avait déjà déchiré l'acte de votre «hymen, et com-ait en signer un autre... De quoi te « plains-tu, ingrat? Te voilà père; c'est moi qui te vaux ces « jura parentis; c'est par moi que tu pourras être institué « héritier. Tu recueilleras et les legs qui te seront faits, et c( les doux émoluments des caduques , et dulce caducum. « Et si j'arrive jusqu'à mettre trois enfants dans ta maison, « ne vois-tu pas les autres avantages que tu as à attendre , « même en sus des caduques * ? »

Quelles mœurs! quelle société!

Pendant que l'honneur du mariage était ainsi laissé au dévouement de l'adultère , le mari courait de son côté contracter d'autres noces, à la célébration desquelles rien ne manquait : la robe, le voile, les serments, les flambeaux ; rien ne manquait, dis-je , excepté une femme.

Du temps de Juvénal, toutefois , le pubhc n'assistait pas encore à ces nouveaux et infâmes mariages , des registres n'en retenaient pas les solennités ; mais « Vivons seulement, « s'écriait le grand satirique, et nous verrons former en « public ces exécrables nœuds; nous les verrons légir « timer *. »

Quelques années avaient passé sur la cendre du poète , et sa prophétie se réalisait; sa brûlante hyperbole était atteinte , dépassée même par le flot toujours montant de ces mœurs immondes.

tJn homme grave, un saint prêtre, Salvien, que l'on appelle le Jérémie du cinquième siècle , décrit ainsi l'affreuse turpitude dont il s'agit , et dôiit il avait été spectateur : « Viri in semetipsis fœmineas profitebantur, et hoc c( sine pudoris umbraculo , sine ullo verecundiœ amictu;

* Juvénal, sat. ix.

'Juvénal, sa?, u.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 271

« ac , quasi parum piaculi esset , si malo illo malorum a tantum inquinarentur auctores , per publicam sceleris

« PROFESSIONEM FIEBAT ETIAM SCELUS INTEGREE CIVITA-

« Tis ; videhat quippe hœc universa urbs, et patiehatur ; (( videhant jiidices , et acquiescehant ; populus videbat et « APPLAUDEBAT : ac si diffuso per totam urhem dedecori$ « scelerisque consortio , et si hoc commune omnibus non « faciebat actus , commune omnibus faciebat assensus ' . »

La mesure du mal est-elle comble?

Que dire après cela de tous les autres dérèglements des mœurs païemies, du luxe des édifices, du raffineinent et de la monstruosité des repas? Il faut désespérer de peindre un tel sensualisme , il faut désespérer d'être cru. Quand on entre dans ces temps du paganisme vieilli , qu'on s'y enferme, qu'on en évoque et qu'on en respire les mœurs, l'âme éprouve comme une sorte de suffocation, tant elle s'y trouve ensevelie dans les sens! tant les ténèbres morales sont épaisses ! tant la nature est outragée ! tant l'homme est tombé! tant Dieu est absent !... Les notions traditionnelles sur Dieu et sur l'âme ayant fini par être totalement étouffées sous le philosophisme et le polythéisme, avec l'unité de Dieu avait disparu la fraternité humaine ; avec les dogmes de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme avait disparu la vocation de l'humanité au règne de l'intelligence ; et la dégradation de l'intelligence avait entraîné elle-mêitie le désordre de la chair, et la dissolution de la société matérielle des hommes. Imprégnés que nous sommes à notre insu , et malgré nous , des lumières et des vertus du Christianisme , nous pouvons difficilement nous faire l'idée de ce qu'était le monde quand il en était privé, et lorsque quarante siècles de superstitions et de dérèglements dé

' Salv., lib. \lly De gubernat. Det.

toutes sortes étaient accumulés sur l'espèce humaine : c'était le chaos, privé du souffle de Dieu'.

Et comme si tout devait concourir pour consommer la mort du genre humain, d'une part il se trouvait, pour la première fois depuis sa dispersion , ramassé en un seul corps sous la domination romaine, dont la corruption, comme un ulcère infect , se répandait dans tous ses membres avec une effrayante contagion; d'autre part, les flots des barbares, qui se pressaient autour comme des bêtes féroces attendant qu'on leur ouvre l'arène, allaient se jeter sur le monde et se déchirer en-se le disputant, sans qu'aucun élément civilisateur, sans qu'aucime main suprême pût venir s'interposer dans la destruction , en arrachant les vaincus à la victoire, et les vainqueurs eux-mêmes à leur propre férocité.

Et maintenant pronancez! — Qui pouvait sauver le monde en cet état?...

Il est un problème que tout esprit méditatif , en s'enfonçant dans l'histoire de ces temps , et en assistant à cette vaste décomposition du monde païen, ne peut s'empêcher de se poser à lui-même : — Si le Christianisme n'avait pa& paru à poiat, dans ce fatal moment, pour faire rentrer le monde dans ses primitives lois, pour saisir et apprivoiser les hordes féroces qui l'inondèrent; si la barbarie de ces peuples envahisseurs était venue simplement se

* Le tableau de la dissolution du monde païen que nous venons de tracer, si fort qu'il paraisse , est encore au-dessous de la réalité. Si l'on en doute , on n'a qu'à lire M. de Chateaubriand , Études historiques ; M. Troplong , dans son beau livre : De l'influence du Christianisme sur le droit privé des Romains; et les Césars, de M. Franz de Champagny , ouvrage dont le succès n'a pas encore atteint tout le mérite , un des mieux faits et des plus intéressants de notre temps , et qui cerlainement lui survivra.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 273

heurter, s'accoupler à la barbarie des sociétés caduques du monde païen, qu'en serait-il résulté?... L'imagination recule épouvantée devant cette perspective. Et quand , l'histoire à la main, on considère tout ce que l'esprit chrétien a opéré de fécondation sur ces débris, et que les sociétés actuelles, dans tout ce qui les constitue, ont été engendrées, façonnées , et portées au point où elles sont et où nous les voyons progresser encore , par le souffle seul de ce divin esprit, on est entraîné à conclure que sans lui nous n'existerions pas, et qu'à la place de ces vingt siècles de civilisation et de progrès, il y aurait eu vingt siècles de dissolution, d'agonie : la dévastation et le néant.

Que fallait-il donc alors pour sauver la société du genre humain?

Ce qui l'a réellement sauvée.

Il fallait que les éléments moraux qui constituent sa nature, et qu'elle avait perdus , lui fussent redonnés ; que ces vérités fondamentales qui rattachent l'homme à Dieu, la raison individuelle à la raison suprême , pour soumettre et coordonner ensuite les instincts et les appétits brutaux à la raison, fussent renouvelées dans le cœur de l'homme; qu'une nouvelle sève de vérité et de vie fût injectée enfin dans le vieux tronc du genre humain. C'était la perte de tous ces principes qui avait décomposé le monde; c'était leur retour qui pouvait le restaurer.

Et comment ces prmcipes pouvaient-ils faire retour dans le cœur de l'homme?

Nous avons déjà vu que la vérité religieuse, d'où découlent tous les prmcipes sociaux, avait régné originairement dans toute sa pureté sur la terre. Nous avons vu également que les hommes n'avaient pu se donner à eux-mêmes cette vie de leur âme , pas plus qu'ils n'avaient pu se donner

rame même qui fait la vie de leur corps; et que l'acquisition primitive de la vérité ne pouvait venir que d'une révélation. Nous avons vu encore que le genre humain tout entier avait longtemps vécu sur la foi dans cette révélation, et qu'il avait eu recours , pour en conserver le précieux dépôt, à une doctrine qui la suppose nécessairement, la doctrine de la tradition. Nous avons vu enfin que, malgré ce moyen de conservation, il avait perdu la vérité, et que plus il s'était avancé , plus il s'était éloigné d'elle , plus il s'était enfoncé dans les ombres de la mort; et qu'enfin il en était venu à un état de dissolution pestilentielle. — Comment, dans cet état, la vérité toute pure, toute sainte, toute rayonnante , a-t-elle pu reparaître tout à coup dans l'âme humaine, renverser toutes les erreurs grossières qui avaient pris sa place, remonter au trône de l'intelligence, et ramener la nature humaine, échappée à toutes ses lois, sous des lois plus austères et plus étroites encore?... Comment a-t-elle pu se maiatenir en cet état contre les assauts de toute la société païenne ^ furieuse de se voir arracher le mal que dans son délire elle chérissait , et, après vingt siècles de tourmente et de rébellion incessante, s'y maintenir encore? Comment, si ce n'est par une force à elle propre, par la même force qui l'avait introduite une première fois dans l'esprit humain et plus manifeste encore , en un mot, par une révélation?

Cette conclusion me paraît inébranlable. Toutefois , je conçois que son importance fasse hésiter quelques esprits à l'embrasser sur la foi d'un premier examen. Quelque décisives et puissantes donc que soient les raisons qui viennent de nous y porter , remettons-les dans le creuset; usons de tous nos droits envers une vérité dont le résultat

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 275

doit être de soumettre notre intelligence à la foi ; et pour que celle-ci soit raisonnable, ne nous rendons que siu' une entière évidence à la divinité de son fondement.

La saine philosophie a déjà proclamé, par la bouche de ses sages , l'impuissance de la raison humaine à se faire , toute seule, des idées fixes et convaincantes sur Dieu, sur l'âme, sur son immortalité, et sur leurs rapports ; rapports qui sont cependant les fondements nécessaires des sociétés humaines, qui par conséquent doivent exister dans le fond des choses , et que l'homme doit connaître et pratiquer. Les Platon , les Socrate , les Cicéron , les Confucius , et , dans nos temps modernes , les Montaigne , les Pascal , les Bayle, etc., ont confessé qu'il n'y avait qu'un enseignement divin , qu'une révélation , qui pût soutenir et diriger l'homme dans ce sentier. Le dernier mot de Cicéron , ce grand rapporteur de la philosophe antique , son dernier mot, dis-je, sur la grande vérité d'un Dieu, et par lequel il termine son traité, est vraisemblance. « La vraisem- « blance, dit à ce sujet M. Victor Le Clerc, voilà tout ce qui « est permis aux lumières purement humaines. Platon lui- « même, dont le génie religieux s'est le plus approché des « vérités chrétiennes, appelait une révélation divine au se- « cours de son ignorance ^ » La vérité si importante de l'immortalité de l'âme n'était pas moins problématique aux yeux des plus grands philosophes de l'antiquité'. Gibbon,

' Œuvres de Cicéron, publiées par J.-Vict. Le Clerc. Notes dn traité de la Nature des dieux, in fine.

» Après l'exposition de l'immortalité de l'âme, Socrate, dans le Gorgias, dit à son interlocuteur : « Sans doute tu regardes ces récits comme les rêves « d'une vieille en délire , et tu les méprises. Je les mépriserais moi-même , « si , dans nos recherches , nous avions trouvé quelque chose de plus salu- « taire et de plus certain. » En terminant son traité de la Vieillesse par un

dont l'esprit n'est pas sympathique, on le sait, à là révélation chrétienne , après avoir établi ce fait , en tire cette conséquence : « Puisque la philosophie, malgré les efforts « les plus sublimes, ne peut parvenir qu'à indiquer faible- (( ment le désir, l'espérance , et tout au plus la probabilité (( d'xme vie à venir, il n'appartient donc qu'à la révélation « divine d'affirmer l'existence et de représenter l'état de ce c( pays invisible , destiné à recevoir les âmes des hommes « après leur séparation d'avec le corps*. » Enfin, une grande expérience de l'impuissance naturelle de la raison en ces matières a été faite sur le genre humain tout entier, parle chaos d'extravagances et d'erreurs que le rationalisme a répandu sur le monde , dès qu'il a voulu se substituer à la tradition. Déjà Socrate et Platon, voyant se briser le fil de cette tradition, s'efforçaient constamment de le renouer ; et la difficulté de le ressaisir devenant de plus en plus grande, ils imploraient une nouvelle révélation comme le seul moyen de rendre la vérité au monde , et faisaient entendre ces remarquables paroles, auxquelles fait allusion

morceau entraînant sur l'immortalité de l'âme , Cicéron ajoute aussitôt : « Si je me trompe en croyant à l'immortalité de l'âme , je me trompe avec « plaisir, et je ne veux pas qu'on m'arrache une erreur qui fait le charme « de ma vie. » Partout , chez les philosophes de l'antiquité qui se sont le plus approchés de la vérité, on trouve un fond de scepticisme désespérant, et comme un poids qui , du haut de leurs plus sublimes élans , les fait chanceler et lâcher prise. — Voici, du reste, un tableau achevé de leur ignorance et du sentiment qu'Us en avaient , tracé par la main de Cicéron , comme il aurait pu l'être par celle de Pascal : Obscuritas rerum, dit-il, qu^ ad con-

FESSIONEM IGNORATIONIS ADDUXERANT SOCRATEM, ET VELUTI AMANTES SOCRATEM, DeMOCRITUM, ANAXACORAM, EMPEDOCLEM, OMNES PENE VETERES : QUI NmiL CO- GNOSCI , NmiL PERCIPI , NmiL SCIRI P0S8E DIXERUNT ; ANGUSTOS SENSUS , IMBE- CILLOSANIMOS , BREVIA CURRICULA VIT^ , ET IN PROFUNDO VERITATEM ESSE DE- MERSAM : OPINIONIBUS ET INSTITUTIS OMNIA TENERI ; NIHIL VERITATI RELINQUl ; DEINCEPS OMNIA TENEBRIS ORCUMPUSA ESSE DIXERUNT. (Acad. II, lib. I, XII. )

' Gibbon, Ilisf. de ladécad. de Vemp. r(m.,t. XIIX, p. 42, édit. Guizot.

NÉCESSITÉ d'une seconde RÉVÉLATION. 277

M. Victor Le Clerc : — « Il faut cependant sur ces débris a de vérité qui nous restent, comme sur ime nacelle , pas- « ser la mer orageuse de cette vie, à moins qu'on ne nous « donne une voie plus sûre , comme quelque promesse di- « vine , quelque révélation qui sera pour nous un vais^ « seau qui ne craint point les tempêtes^. » — Et ailleurs : — « 11 faut attendre que quelqu'im vienne nous instruire c( de la manière dont nous devons agir relativement aux « dieux et aux hommes. Il n'y a qu'un Dieu qui puisse « NOUS éclairer \ » — Paroles qui, dans de telles bouches, sont la plus haute expression du désespoir de l'intelligence humaine, en présence de sa faiblesse et de son impuissance à reconstituer la Religion.

Et maintenant ce qui, du temps de Socrate et de Platon, n'était pas possible à l'homme sans une nouvelle émission de l'esprit de vérité, l'est-il devenu depuis? En devenant plus dépravé, en s'enfonçant plus avant dans le labyrinthe de ses erreurs , l'homme est-il devenu plus apte à ressaisir la vérité primitive? s'est-il donné une nature plus intuitive que celle dont il était doué dans l'état d'innocence? et le genre humain a-t-il pu remonter tout à coup la pente des dérèglements où il était lancé? Il faut renoncer au bon sens pour l'imaginer ; et , par le fait , nous entendons plus tard Cicéron déplorer l'accablement de plus en plus insurmontable du genre humain sous le poids de la superstition qui nous poursuit et nous presse j dit- il, de quelque côté que nous nous tournions , et qui, répandue chez tous les peuples, tyrannise la faiblesse humaine; et nous voyons le dernier des philosophes païens, Sénèque, faire ainsi l'orai-

' FM., in Phsed.

' El [xr; Ttvà àXXov 0[jlTv ô 0eàç ircnzé[L^iit , xr)ô6|jievoç ûjjlûv. (Plat., Apolog, Socrat ) — Voir aussi Alcibiade, Dial. 2 , — l'Épinomis, et les lettres.

son funèbre de la philosophie et proclamer sa déshérance : a Qui se livre à la sagesse ? qui la croit digne de mieux a qu'une visite en passant? qui jette l'œil sur la philosophie, et à moins qu'il n'y ait relâche en fait de jeux, ou que le « temps ne soit à la pluie ? car alors on peut perdre sa jour- « née. Aussi, que de sectes philosophiques s'éteignent sans « laisser de successeurs! Les deux académies , l'ancienne et « la moderne, n'ont point laissé de prêtres. Loin de découc( vrir des vérités inconnues aux anciens , tous les jours les c( anciennes vérités périssent. Ah! lors même que nous y (( consacrerions tous nos efforts , que la jeunesse austère y « contribuerait de son ardeur, et la vieillesse de ses con- « seils avidement recueillis par les générations nouvelles , a nous n'arriverions qu'à peine au fond de l'abîme où se « cache la vérité. Aujourd'hui nous ne la recherchons qu'en a remuant à peine , du bout du doigt, la surface du soP.

Le seul moyen de dégager et de reconstituer la vérité re-^ ligieuse, d'après Cicéron, ainsi que nous l'avons vu déjà, était de revenir par la tradition au culte des ancêtres , à l'enseignement divin; c'est-à-dire, à la révélation primitive. Mais la difficulté de ce retour était plus grande encore du temps de Cicéron que du temps de Socrate et de Platon ; le poids de la superstition s'était accru, les voies de l'antique tradition s'étaient fermées et rompues ; et , par la suite , la chute précipitée de l'esprit humain dans toutes sortes de dérèglements ne fit qu'ajouter l'athéisme spéculatif des classes élevées à la superstition plus invétérée des masses , et les emportements du sensualisme le plus effréné à la faiblesse déjà si grande de la raison.

En étudiant attentivement la société païenne à cette époque , on y saisit une transformation qui est loin de se prê-

* Senec., Quxst. nat., VII, 33.

JNÉGESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 279

ter à l'hypothèse , déjà si chimérique , que le genre humaia ait pu se redonner à lui-même les antiques vérités qu'il avait perdues.

Il est de fait que , du temps de Cicéron , le polythéisme croulait sous son propre poids. Miné déjà sourdement par le rationalisme , il avait perdu tout son prestige et tout son aplomb sur les esprits. On se raillait de ses fables mythologiques , on secouait ouvertement le joug de sa théogonie ; et les plus graves philosophes comme les plus audacieux scélérats, Catilina comme Cicéron, s'accordaient pour mépriser les dieux, dans l'acception mythologique de ce mot. Mais ce serait tomber dans une méprise grossière , que de voir dans ce mouvement une disposition de retour aux antiques et simples vérités de la Rehgion naturelle; tant s'en faut! c'était, au contraire, im pas de plus et une chute nouvelle dans l'erreur. Le rationalisme, dans ses premières tentatives , avait d'abord exercé son action dissolvante sur la ReUgion naturelle , et l'avait livrée aux passions humaines , qui la décomposèrent , et la transformèrent au gré de leurs caprices et de leurs intérêts. Avec un seul Dieu on fit plusieurs dieux. Mais, dans le chaos mythologique qui en résulta, quelque ridicules, quelque absurdes et sacrilèges que fussent les fables du polythéisme, il subsistait toujours dans leur fond quelque chose de religieux. L'idée de la Divinité y était diffuse , travestie, avilie, mais le sentiment n'en était pas éteint; il ressortait toujours un peu , et pénétrait au travers des égarements de l'esprit dans bien des cœurs. Les grands dogmes d'une justice divine, d'ime vie à venir, d'une alternative de châtiment ou de récompense , surnageaient encore , quoique grossièrement défigurés , et servaient de frein et de contre-poids aux derniers excès du cœur humain. Le polythéisme, dans les

premiers temps, avait quelque chose de sérieux, de grave, et en quelque sorte de saint, qui était comme un reste de chaleur de la Religion naturelle. Mais, plus tard, il perdit tout à fait ces caractères ; et , obéissant à la loi de son origine , ce culte corrompu se corrompit lui-même , et devint le complaisant et l'entremetteur de tous les dérèglements. Alors le rationalisme , qui continuait toujours sa marche agressive, attaqua la religion de front, parce que la religion était devenue infâme , et n'existait déjà plus : mais c'était pour ne laisser ensuite que le gouffre de l'athéisme et du néant de toute Religion. Sous ce rapport, ce fut la consommation du mal sur la terre. De la superstition, le monde tomba dans l'impiété radicale , et par là ne fit que porter les derniers coups à la vérité. Aussi avons-nous vu Cicéron se préoccuper également et de la nécessité d'extirper la superstition et du besoin de conserver la Religion , défendre celle-ci en attaquant celle-là; mais ces louables efforts étaient vains : la superstition pouvait cesser ou du moins changer, mais la ReUgion ne pouvait renaître ; et, comme le disait Plutarque, fuyant la superstition, on alloit se ruer et précipiter en la rude et pierreuse impieté de Vatheisme, en sautant par-dessus la vraie Religion, qui est assise au milieu entre les deux. C'est que cette vraie Religion était devenue imperceptible et irretrouvable , et , dans tous les cas, impuissante à retenir et à rallier les esprits emportés hors des voies de la tradition , d'abord dans les sentiers perdus de la superstition, ensuite dans l'abîme de l'impiété '.

* Plutarque lui-même se livrait à la superstition comme un enfant. Ainsi, il nous raconte qu'il allait faire des sacrifices à l'Amour sur le mont Hélicon ; et dans sa vieillesse, étant encore prêtre d'Apollon , il menait les danses autour de l'autel du dieu.

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 281

Tous les écrivains rendent témoignage de cette impiété , et la confondent avec l'horrible dépravation de mœurs où tombèrent les Romains sous le règne des premiers Césars. Déjà Lucrèce avait poétisé l'athéisme et le matérialisme, ce qui suppose que ces doctrines circulaient alors dans la société; déjà César, en plein sénat, les avait ouvertement professées, et le seul Caton s'était levé pour protester au nom des anciennes mœurs'. Bientôt les arguments de Lucrèce et de César devinrent la science du vulgaire ; et Juvénal nous apprend que , de son temps, les enfants même ne croyaient plus aux enfers*. L'historien Philon, qui vivait à l'époque de Caligula , se plaint que le monde était alors peuplé d'athées ^ Séné que lui-même, dans la Consolation à Marcia, dit a que les morts n'éprouvent aucune « douleur, et que ces terreurs des enfers sont une fable, a La mort, dit-il, est le dénoûment et la fin de toutes les dou- « leurs; nos maux ne vont pas au delà. » Et n'est-ce pas le même philosophe qui avait jeté sur la scène, dans ime tragédie , ce mot auquel applaudissait la Rome de Claude et de Néron : — Post mortem nihil, ipsaque mors nihil^? — Que dis-je! Cicéron lui-même (tant est vaine la meilleure philosophie!), dans une occasion solennelle, dans une cause plaidée devant les magistrats du peuple , la défense

^ Sallust. in Catilina.

* Esse aîiquos mânes , et subterranea régna..., Nec pueri credunt...

II était digne de la grande âme de JuTénal d'ajouter aussitôt ;

Sed td ter a puta.

( Satire u. ) ^ Philo, Allegor. legis, lib. III.

< « On demandera peut-être , dit M. Villemain, comment concilier celte « doctrine avec tant de passages de Sénèque , où l'âme vertueuse est repré- * sentée comme une portion de Dieu , comme un dieu ? — Par une cou- « tradiction, comme il arrive si souvent. » ( Du pobjth., note. )

(lu jeune Ciuentius , n'avait-il pas sacrifié à rincrédulité contemporaine, en traitant de fable et d'ineptie la croyance que l'on puisse souffrir dans un autre monde , et en alléguant à cet égard l'opinion générale de son temps'? Enfin, comme nous l'apprend le même Cicéron, philosophie et athéisme étaient devenus synonymes*. Voilà où tombaient les esprits en sortant de la superstition.

Mais il y a plus : ils donnaient dans l'athéisme sans quitter la superstition. Ils usaient de celle-ci pour s'exciter au crime, et de celui-là pour s'affranchir du remords. On fouettait Jupiter sur la scène, et on divinisait Claude au sénat. De nouvelles superstitions venaient ensuite occuper la place laissée par les anciennes ; car il n'y a pas de vacance dans Pâme humaine pour la croyance au surnaturel, et, à proportion que la foi sort du cœur, la crédulité entre dans l'esprit ^ L'astrologie et la sorcellerie faisaient fureur, et s'enrichissaient des pertes du paganisme. Ici je suis heureux de pouvoir laisser parler à ma place un écrivain dont le nom réveille l'idée du plus heureux accord entre l'éloquence et le savoir : « On ne peut lire les écrivains de ce « temps, observe M. Villemain, et remarquer leur langage, 0 qui est lui-même un trait historique dans leur récit, sans

^ Qux sifalsa sunt, id quod omnes intelligunt, etc. [Pro Cluent., LXI.) La réflexion do M. Villemain peut s'appliquer aussi à Cicéron, à moins qu'on ne dise que, dans cette circonstance, Cicéron était V homme de sa cause; mais il faut convenir alors que sa philosophie était bien spéculative pour qu'il pût la dépouiller aussi complètement au besoin, ou qu'il réalisait bien peu dans sa personne le portrait qu'il a lui-même tracé de l'orateur : Vir 2)roUus, dicendi pcritus.

* Eos qui philosopliiœ dant operam non arbitrari deos esse. {De invent. fWh. I, cap. xxix. )

3 « Le fatalisme , dit très-bien M. Franz de Champagny, était la maladie « de ce siècle , un des principes de sa dissolution , source féconde des « pires superstitions , des superstitions athées, w ( Les Césars, I, 36. )

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 283

a voir avec étoimement cette reprise de la superstition a humaine , après les ouvrages de Cicéron et de Lucrèce. « On ne trouve partout, dans l'histoire des Césars, que « présages, prédictions astrologiques, événements mer- « veilleux , invocations magiques. Ce qui restait du culte a ancien était encore souillé par la corruption des mœurs « publiques, et la dévotion n'était pas moins impie dans ses a vœux qu'absurde dans son objet. Ce n'est pas une ren- « contre frivole que l'accord de plusieurs écrivains de cette a époque , qui tous dénoncent également les prières iih- « pures que l'on faisait dans les temples, les offrandes que 0 l'on adressait aux dieux pour en obtenir des choses a honteuses. — Ainsi, le culte romain, détruit dans ce « qu'il avait eu jadis de patriotique, ne gardait plus que ce a qu'il avait de corrupteur : religion immorale et merce- « naire, impiété malfaisante, crédulité sans culte qui s'at- « tachait à mille impostures bizarres étrangères à la patrie, « confusion de toutes les religions et de tous les vices dans a ce vaste chaos de Rome, dégradation des esprits par « l'esclavage , la bassesse et l'oisiveté : voilà ce qu'était c( devenu le polythéisme romain'. »

Ainsi je crois avoir justement acquis le droit de conclure que jamais le monde ne fut plus incapable de reconstituer eu lui la vérité rehgieuse qu'à cette époque ; que jamais il n'en fut plus complètement privé ; et que jamais , cependant, la nécessité de cette vérité mère ne fut démontrée par plus de dissolution. Le genre humain se mourait. Du polythéisme corrompu , où il allait s'enfonçant depuis trente siècles, il lui était plus que jamais impossible de se relever jusqu'à la Religion primitive : il ne pouvait que tomber plus bas.

■■ * Du polythéwne ; Mélanges , édition in-i8 , tome II , p. 52.

Et cependant c'est dans ce moment que le genre humain se trouve tout à coup reporté au sommet de la plus haute perfection morale, comme par un bras puissant. C'est dans ce moment que les ténèbres de toutes les superstitions se dissipent , et que l'astre de la Religion primitive , disparu depuis trois mille ans , reparaît à l'horizon , verse sur la terre, réveillée en sursaut, les idées les plus pures et les plus éclatantes sur l'imité, la sainteté, la bonté, la justice, la souveraineté infinie de Dieu ; sur la spiritualité , l'immortalité, la perfectibilité indéfinie de l'âme; sur la fraternité, la charité, la liberté, la dignité humaine ; et pénètre ce monde décrépit, de toutes les vertus, de tous les devoirs , de tous les genres d'héroïsme , de dévouement et de sacrifice , jusqu'à le métamorphoser entièrement et en faire un monde nouveau, qui se dégage peu à peu des éléments les plus désorganisateurs qui furent jamais, et s'élance virilement dans le vrai chemin de la civiUsation, où, après dix-huit siècles, il marche encore.

Je le demande à la raison la plus exigeante , et au nom de l'évidence même : qui pouvait opérer ce grand prodige? Comment la vérité a-t-elle pu être redonnée à la terre , si ce n'est par le même moyen qui la lui avait donnée une première fois; moyen d'autant plus nécessaire qu'il n'y avait pas seulement privation complète de la vérité religieuse, mais obstacles infinis à son retour? D'où la lumière de cette vérité , d'où sa force a-t-elle pu sortir avec tant d'éclat et de spontanéité , si ce n'est d'elle-même, de Celui qui en est la source éternelle , et qui seul a pu dire de lui à ce sujet, qu\7 a déployé la force de son hras'? Quoi! l'esprit humain n'avait pu se donner d'abord et conserver ensuite la vérité , et il se la serait redonnée tout à coup

' Fecit potentiamin brachio suo. { Cantique Magnificat. )

NÉCESSITÉ d'une SECONDE RÉVÉLATION. 285

plus complète que jamais, après l'avoir totalement perdue? — Il n'avait pu se préserver pendant trente siècles d'une dissolution toujours croissante , et subitement il se serait ressuscité, redressé lui-même ? — la mort aurait engendré naturellement la vie? la corruption aurait fait germer la sainteté? les ténèbres auraient fait jaillir la lumière? — Quels contre-sens î et que de crédulité on est obligé de mettre à la place d'une foi raisonnable!...

Montaigne, après avoir cité ce mot de Sénèque, 0 la vile chose et abjecte que l'homme, s'il ne s'esleve au-dessus de l'humanité l se récrie , avec son admirable bon sens : « Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement ab- « surde ; car de faire la poignée plus grande que le poing , cr la brassée plus grande que le bras , et d'espérer enjam- « ber plus que de l'estendue de nos jambes, cela est impos- « sible et monstrueux; et l'est encore que l'homme se (( monte au-dessus de soy et de l'humanité ; car il ne peut a voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prinses. Il « s'eslevera si Dieu lui preste extraordinairement la main, et il s'eslevera , abandonnant et renonçant à ses propres « moyens, et se laissant haulser et soublever par les moyens « purement célestes. C'est à nostre foi chrétienne, non à a sa vertu stoïque, de prétendre à cette divine et miracu- « leuse métamorphose*. »

Ces paroles , auxquelles applaudit le sens commun, résument parfaitement tout ce que nous avons voulu établir dans ces deux derniers chapitres ; elles s'appliquent surtout au résultat où nous sommes arrivés. Pour tout homme qui ne voudra prendre conseil que d'une raison éclairée et consciencieuse , la métamorphose du genre humain par le Christianisme apparaîtra comme un fait divin. En cher-

* Essais , liv. II , chap. ii.

cher le principe et l'agent dans les forces naturelles de rhumanité , considérée surtout telle qu'elle était lorsque cette grande rénovation s'est accomplie, c'est véritablement, comme dit Montaigne, vouloir faire la brassée plus grande que le bras , c'est-à-dire que c'est impossible et

Page 1