‹ Études philosophiques sur le christianisme (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · NÉCESSITÉ DUNE SECONDE BÉVÉLATION · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DUNE SECONDE BÉVÉLATION

ta vénérable assemblée du sénat et au peuple romain tout a entier, au nom de ceux qui , parmi tous les hommes , « sont injustement haïs et persécutés, moi, l'un d'eux, a Justin , fils de Priscus , je présente ce discours et cette cr prière. » Le discours est digne de ce noble début : « Vous « pouvez nous faire mourir, dit le saint martyr, mais vous « ne pouvez pas nous faire du mal. » Il y a du stoïcisme dans ce Christianisme : faut-il s'étonner ensuite qu'il soit entré du Christianisme dans le stoïcisme de ceux à qui ce langage était adressé? Le contraire serait impossible 5 et c'est de là, bien certainement, que viennent ces lueurs de Christianisme qui percent dan^ les écrits de Marc-Aurèle et des stoïciens de son temps. C'est du Christianisme commencé et du stoïcisme mourant. Mais la transformation, dans ce qu'elle a de vital , part du Christianisme , comme le jour qui dore au matin la campagne part du soleil levant, et non plus des astres de la nuit , qui pâlissent et s'effacent.

M. Villemain vient encore me prêter ici l'autorité de son talent. « On aperçoit, dit-il, dans le caractère de ces prince ces (Antonin et Marc-Aurèle) un progrès étranger à la « vertu stoïcienne, et qui doit peut-être s'expliquer par une a influence qu'ils méconnurent eux-mêmes... Au milieu c de la promulgation imparfaite de la loi chrétienne , les « vertus primitives de cette Religion agissaient dans le « monde : renouvelées chaque jour par les sacrifices et les « souffrances , elles se mêlaient comme un levain salutaire « à la masse des préjugés humains et des habitudes cruelles « qui formaient le fond de la société commune , et qui ne « disparaissaient pas toujours dans le caractère des plus « grands hommes... Ainsi la morale de l'Évangile était « réfléchie dans le monde païen par les vertus et les souf-

« frances de ses premiers Apôtres. Ce qui, dans la loi chréc( tienne , répond aux sentiments intimes de l'homme , « prenait une secrète influence avant que ses dogmes eusc( sent triomphé des opinions idolâtres , et le monde était c( insensiblement converti à l'humanité avant de l'être à la « Religion. — Il est impossible de ne pas être frappé de « cette conjecture , si l'on considère la transformation re- « marquable que le stoïcisme éprouve dans les écrits d'É- « pictète et de Marc-Aurèle ; et je ne m'étonne pas qu'elle « ait fait imaginer que ce philosophe avait puisé , dans la « croyance et la pratique même du Christianisme, des « vertus qui ressemblent si fort aux maximes de l'Évangile. « Je ne partage pas cette opinion : Épictète n'était pas « chrétien , mais l'empreinte du Christianisme était déjà sur « le monde. — De là ce principe si nouveau, si étranger « à l'ancien stoïcisme , cette humilité de cœur dont Épictète « parle à chaque page , et à laquelle il demande tous les c( sacrifices que le Portique avait cherchés dans l'estime « démesurée des forces de l'âme et dans l'enthousiasme de c( l'orgueil. On ne peut assez remarquer ce prodigieux « intervalle entre Épictète et Zenon. Une différence de a même nature caractérise la nouvelle philosophie de Marcce Aurèle. En parcourant ses pensées, on croirait souvent « reUre des chapitres détachés de la défense des premiers ce chrétiens : au bord du Tibre , dans ce palais de mar- « bre et d'or bâti par Néron, et purifié par Marc-Aurèle; c( dans ce cabinet solitaire où , loin des courtisans et des G soldats du prétoire , le souverain de cinquante millions « d'hommes méditait sur ses devoirs , sa main écrivit soua vent sur ses tablettes les mêmes maximes , les mêmes « vérités morales qu'un obscur chrétien redisait à ses « frères au fond des mines et des cachots... C'est l'idée

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« que fait naître le titre seul de l'apologie de saint Jus- « tin, otc. ^ »

M. ViilomaiQ conclut enfin, comme nous l'avons fait plus haut, que les hommes étaient impuissants à la grande œuvre qui s'opérait en eux. « Le monde romain, dit-il, s'ace gitait de toutes parts, et mûrissait pour un grand chan- « gement. Les hommes n'y suffisaient pas. Us commence taient d'anciennes fables , au lieu d'y croire. Ils vieUlis- « saient le paganisme pour le rajeimir ; mais ils ne faisaient « qu'ajouter au chaos des opinions, sans trouver une « croyance qui pût ranimer l'esprit de l'homme et lier les c( nations entre elles. Le Christianisme seul eut cette

« puissance *. »

Cette opinion, contestée au dix-huitième siècle, a maintenant pour elle les autorités les plus graves. M. Troplong, en particulier, l'a développée avec beaucoup de sens et d'érudition. Nous ne donnerons que quelques extraits des belles pages qu'il a écrites sur ce sujet.

« Pour quiconque a lu Sénèque avec attention, dit-il, il et y a dans sa morale, dans sa philosophie, dans son style, a un reflet des idées chrétiennes qui colore ses composi- « tions d'un jour tout nouveau. Je n'attache pas plus d'imc( portance qu'il ne faut à la correspondance qu'on a « produite entre saint Paul et lui; je crois cette correspon- « dance apocryphe : mais enfin la pensée de lui faire en- « tretenir un commerce épistolaire avec le grand Apôtre « n'est-elle pas fondée sur un commerce d'idées qui se a manifestèrent par les rapprochements les plus positifs ^ ? »

« De la philosophie stoïque et du Christianisme, p. 110-111 , 114-116 * Du polythéisme, p. 106.

^ Les lettres qui composent cette correspondance se trouvent dans le Sénèque de Panckoucke , tome vu , p. 555. Le traducteur , M. Charles du

Après avoir indiqué plusieurs de ces rapprochements i M. Troplong reprend : a Je dis donc que le Christianisme « avait enveloppé Sénèque de son atmosphère , qu'il avait « agrandi en lui la portée des idées stoïciennes , et que , a par ce puissant écrivain , il s'était glissé secrètement a dans la philosophie du Portique, et avait modifié, épuré à « son insu, et peut-être malgré elle, son esprit et son lance gage. Marc-Aurèle, qui persécutait les chrétiens, était plus c( chrétien qu'il ne croyait dans ses belles méditations. Le « jurisconsulte Ulpien, qui les faisait crucifier, parlait leur

Rozoir, les fait précéder des réflexions suivantes : — « Ces quatorze lettres se trouvent dans toutes les anciennes éditions de Sénèque. On les regardait autrefois comme authentiques ; mais il suffit d'y jeter un coup d'œil pour reconnaître qu'elles sont supposées , bien que saint Jérôme et saint Augustin les citent sans exprimer aucun doute sur leur authenticité. En général , il s'est perpétué dans l'ancienne Église une tradition d'après laquelle il a existé ime liaison entre l'apôtre saint Paul et Sénèque. Cette tradition, que Voltaire et son école ont attaquée avec une méprisante ironie , ne semble pas devoir être reléguée parmi les fables : plusieurs circonstances se réunissent pour lui donner quelques probabilités. Ainsi s'explique au moins la singulière ressemblance que les philologues ont remarquée entre certains passages des derniers écrits de Sénèque, et maints versets des Actes des Apôtres et des Épîtres de saint Paul. Déjà nous avons dans nos notes relevé plusieurs de ces passages parallèles; d'autres vont trouver ici leur place. » — Après avoir cité un grand nombre d'exemples vraiment singuliers , M. du Rozoir continue : — « En lisant Sénèque , on est à chaque instant frappé des sentiments « chrétiens et même des expressions bibliques qui y sont répandus. » — « Dira- « t-on , demande M. Schœll ( Histoire abrégée de la littérature romaine, « tome II , p. 448 ) , qu'il est naturel qu'un homme de bien qui médite sur la « nature humaine , et sur les rapports entre Dieu et l'homme , soit conduit « aux mômes vérités morales qui sont énoncées dans les saintes Écritures? « Mais pourquoi ne trouve-t-on rien de semblable dans les traités de morale « d'Aristote , dans les dialogues de Platon , dans les choses mémorables de <c Socratepar Xénophon, dans les ouvrages philosophiques de Cicéron?.... <t Le phénomène s'explique, si l'on admet que Sénèque a connu et fréquenté « les chrétiens. » — M. Schœll explique , du reste , très-bien ensuite comment Sénèque a pu prendre quelques idées chrétiennes sans embrasser la foi en Jésus-Christ.

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a langue, en croyant parler celle du stoïcisme dans plusieurs « de ses maximes philosophiques. Aussi , voyez le chemin « que les idées avaient fait depuis Platon et Aristote sur une (( des plus grandes questions du monde ancien , sur la a question de l'esclavage ! Platon disait : Si un citoijen tue c( son esclave, la loi déclare le meurtrier exempt depeine, a pourvu qu'il se purifie par des expiations; mais si un « esclave tue son maître, on lui fait subir tous les traitées ments qu'on juge à propos, pourvu qu'on ne lui laisse « PAS la vie. {Des Lois, liv. IX. ) Aristote allait plus loin, G s'il est possible , dans sa théorie de l'esclavage : Il y a « peu de différence entre les services que l'homme tire de « l'esclave et de l'animal. La nature même le veut, j}mis- « qu'elle fait les corps des hommes libres différents de ceux « des esclaves, donnant aux uns la force qui convient à c( leur destination, et aux autres une stature droite et e7e- (( vée. Puis l'illustre philosophe conclut ainsi : H est donc « évident que les uns sont naturellement libres et « LES autres naturellement esclaves , et que , pour ces (i derniers, l'esclavage est aussi utile qu'il est juste. « — Telle est la doctrine qu' Aristote expose sans objection. « Cette doctrme n'avait rien perdu de sa rigueur, du temps « même de Cicéron. (Voyez De officiis, lib. II, n. 7; et « lib. lïï, n. 23.) On sait avec quelle froide indifférence « l'orateur romain parle du préteur Domitius , qui fit cru- « cifîer impitoyablement un pauvre esclave, pour avoir tué c( avec un épieu un sanglier d'ime énorme grosseur. ( In « Verrem, V, 3.) Mais quand on arrive aux jurisconsultes c( romains qui fleurissent après l'ère chrétienne et Sénèc( que , le langage de la philosophie du droit est bien dif- « férent. Dès lors la servitude est appelée contre nature. a La nature a établi entre les hommes une certaine parenté.

« Paroles empruntées par le jurisconsulte Florentinus à « Sénèque, que désormais nous pouvons appeler, avec les « Pères de la primitive Église , Seneca noster. Et Ulpien : « En ce qui concerne le droit naturel, tous les hommes sont « égaux. Et ailleurs : Par le droit naturel, tous les hommes « naissent libres, etc.

c( Certes, ime telle rencontre de la philosophie et du « Christianisme ne saurait être fortuite. Il faudrait même a faire violence à toutes les vraisemblances pour attribuer ce à une simple élaboration spontanée de la première , à « un simple progrès de sa maturité , des principes si nou- « veaux pour elle... La philosophie n'a pu avoir le privi- « lége de rester plus en dehors de l'influence du Christia- « nisme que la société elle-même, qui le recevait par tous « les pores. Non, non: ce serait douter des puissantes har- « monies de la vérité! Sans doute, son ascendant n'est en- « core qu'indirect et détourné ; il ne plane pas comme le « soleil du midi , qui réchauffe la terre de ses rayons ; il « est plutôt semblable à une aube matinale qui se lève sur 0 l'horizon à cette heure où, n'étant déjà plus nuit, il n'est cf pas encore tout à fait jour : mais enfin son influence est a réelle et palpable , elle s'insinue par toutes les fissures « d'un édifice chancelant ; elle prend graduellement la « place du vieil esprit quand il s'en va ; elle le modifie a quand il reste ^ »

M. Troplong laisse ailleurs s'échapper toute sa pensée : a Le Christianisme n'a pas été seulement un progrès sur « les vérités reçues avant lui , qu'il a élargies , complétées, « et revêtues d'un caractère plus sublime et d'une force « plus sympathique ; mais il a été encore ( et ceci est au pied

» De V Influence du Christianisme sur le droit romain, p. 76 à 89.

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