AUTEUR DES
MONSIEUB,
Vous avez bien voulu m'adresser un exemplaire de vos Études philosophiques sur le Christianisme. Vous vous êtes souvenu du temps déjà loin où vous doutiez encore de la volonté de Dieu à votre égard, et où, étonné des hautes pensées qui venaient sans cesse frapper à votre porte de jurisconsulte, vous me demandiez s'il fallait les traiter comme des hôtes ayant mission de la Providence , ou comme d'illustres étrangères fourvoyées de leur chemin. J'eus le bonheur de lever un coin du voile qui vous cachait à vous-même. Vous ne pouviez croire que Dieu eût appelé un laïque , un homme de loi , au rare et insigne honneur de lire à fond dans le christianisme , et de le défendre , par une confession raisonnée , devant le grand auditoire qui le regarde , l'écoute et le juge depuis dix-huit cents ans passés. Je vous mis presque la plume à la main ; et peutêtre devrais-je m'en taire aujourd'hui que votre livre a paru, et qu'il revient à moi comme un enfant mûri par l'âge, la gloire et la vertu, revient à l'ami de son père. Mais ne pouvons-nous, sans orgueil réciproque, parler ensemble de ce fils bien-aimé? N'appartient-il pas désormais à la publicité des choses faites pour Dieu ? Et si l'on nous écoute dans les confidences que nous nous ferons à son sujet, avons-nous rien , nous autres catholiques , que nous ne puissions dire à tout le monde?
J'admire d'abord avec quel scrupule vous avez respecté la forme donnée depuis deux siècles à notre polémique contre l'incrédulité. Cette forme était celle-ci : on commençait par établir l'existence de Dieu , celle de l'homme en tant qu'esprit, et la nécessité du rapport de l'un avec l'autre par le culte. Ces trois vérités fondamentales servaient de portique à tout le reste , et l'on avait l'avantage qu'elles n'étaient pas seulement des vérités de raison, mais des vérités de tradition , des vérités pratiques , liées à l'histoire du monde , par quelque point qu'on la regardât. Dieu , l'âme , le culte , quelle entrée! Cependant l'on ne pouvait pas se dissimuler non plus les ténèbres qui couvraient ce majestueux portail, et que des mains diverses y avaient gravé des coups durables , en mesurant dans l'obscurité son mdestructible architecture. Il naissait de là dans l'intelligence un étrange conflit. Dieu existe, l'âme existe, le culte existe : mais qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que l'âme ? qu'est-ce que le culte? La nuit et le jour mêlaient ces questions dans un hyménée terrible, où l'esprit semblait errer de l'adoration au blasphème , et du blasphème à l'adoration. Vainement le philosophe chrétien, à l'aide d'une métaphysique abstraite , purifiait et élevait ces éléments primordiaux de la synthèse religieuse : il n'en restait pas moins constant, dès qu'on retournait à la réalité, que les nations, quoique vivant de la triple idée de Dieu , de l'âme et du culte , n'en tiraient pas une lumière uniforme , et que la philosophie , tant qu'elle avait été toute seule, n'avait guère mieux réussi. La conclusion était qu'on ne pouvait connaître Dieu que par Dieu , c'est-à-dire par une révélation.
Mais où était la révélation ? Car si elle est nécessaire , elle a touours existé.
Pascal , s' étant posé la question , avisait dans le monde un peuple marqué de signes extraordinaires , un peuple à part , le plus ancien de tous , le plus opiniâtre à vivre , possesseur d'un livre aussi étonnant que lui par son antiquité , sa sincérité, sa profondeur ; peuple et livre devenus universels tous les deux, et d'où sont sortis, par une incontestable libation, deux merveilles plus grandes encore, Jésus- Christ et l'Église catholique. Pascal , et nous tous avec lui , nous affirmions que c'était là le peuple dépositaire de la révélation, révélation remontant à l'origine du monde , entretenue , renouvelée , confirmée d'âge en âge, et venue jusqu'à nous d'un trait ininterrompu. L'his-
toire succédait ainsi à la métaphysique; une histoire aussi imposante que la métaphysique elle-même, et prise comme elle dans les entrailles de l'humanité. Entre Adam et le peuple juif, nous trouvions pour liaison quelques patriarches célèbres , unis de mémoire à deux ou trois événements gigantesques , tels que le déluge, la confusion des langues, et la dispersion des peuples; entre le peuple juif et Jésus-Christ , une longue suite de prophètes annonçant, dans leurs pages d'une date certaine , la suite future des empires et l'avénement de l'Homme-Dieu, sauveur et réparateur du monde; entre Jésus-Christ et nous , l'Église catholique , accomplissement et explication de toute l'histoire précédente , reposant sur une' opération continue de soixante siècles , et rendant au passé , par un contrecoup de sa réalité présente , un immense effet de lumière et de solidité.
Tel était , en négligeant les détails, le plan que nous avaient laissé nos devanciers. A la base, trois vérités dont le genre humain, même eu les altérant , n'a jamais pu se débarrasser : sur ce fondement éternel et universel , toute l'antiquité religieuse ramenée au peuple juif; Jésus-Christ, issu de cette double source ; l'Église , fille de Jésus-Christ ; tous ces éléments fondus ensemble par leur pénétration réciproque , et ne faisant qu'un seul édifice , supérieur en logique, en morale , en durée , en étendue , en résistance , à tout ce qui s'est vu depuis le commencement du monde jusques aujourd'hui.
Mais ce plan , tout indiqué qu'il était , n'avait jamais été rempli en entier par une plume française , à la fois érudite et éloquente. Pascal en avait tracé à grands traits, dans ses Pensées, les principales lignes ; Bossuet , dans son Discours sur l'histoire universelle, avait mis en relief la suite lumineuse des faits chrétiens à travers le long cours des âges; Fénelon, dans ses écrits métaphysiques, avait admirablement traité de Dieu, de l'âme, et de leurs rapports ; M. de Bonald était allé plus loin encore sur le même sujet , dans ses Recherches philosophiques; M. de Maistre, dans ses Soirées de Saint- Pétersbourg, avait jeté mille éclairs et mille foudres à travers les nuages amoncelés par le siècle de Voltaire; M. de Lamennais avait élevé dans un premier volume un monument inachevé; M. Frayssinous , dans ses Conférences, avait embrassé un ensemble plus complet, mais où beaucoup de lacunes se remarquaient encore. A qui demandait , dans notre langue , une exposition totale des preuves
de la divinité du christianisme, capable de satisfaire la raison, la science, le goût, le cœur, l'imagination , et tous les besoins si divers d'une âme en peine de la vérité , il était impossible de répondre, sinon par des fragments. Que de fois, dans le cours de mon ministère, on m'a demandé un livre, un seul livre! car l'esprit n'aime pas à changer de maître : quand il fait tant que d'appeler à son foyer un ami capable de l'instruire, il veut fermer sa porte , et ne plus recevoir personne qui trouble leurs communications. La différence des styles , et la difficulté de renouer des idées que la même main n'a pas conduites, sont un obstacle à la persuasion. On aime à faire le tour du monde dans le vaisseau qui nous a pris au port, et qui le premier nous donna le courage de sentir les flots sous nos pieds. Ce n'est pas qu'un livre puisse jamais dire tout, ni même qu'il en soit besoin : il suffit bien souvent d'une seule échappée de lumière pour saisir et reconnaître la vérité , comme , dans une nuit profonde , une simple étoile filante nous révèle tout le ciel. Mais ce sont là des coups de puissance qui ne nous exemptent pas, nous autres serviteurs, du soin d'éclairer la maison le mieux que nous le pouvons , et d'en dévoiler toute la structure aux hôtes et aux spectateurs, par une stable et pleine illumination.
Vous avez donc très-bien jugé, monsieur, que l'ancien plan apologétique n'étant pas rempli en entier, il était encore nouveau, et que ce serait rendre un illustre service à l'Église d'en poser une fois les assises dans toute la plénitude de leur ordonnance. Vous pouviez y périr, soit par la faiblesse des pensées , soit par la pénurie du style , soit par le défaut de science , soit par l'absence du sentiment chrétien; mille abîmes s'ouvraient à vos côtés. Grâce à Dieu, vous avez réussi. Votre livre, malgré ses défauts, est le plus complet, le plus instructif, le plus habile et le plus neuf que j'aie lu en faveur de notre commune foi. Vous serez désormais ma meilleure réponse à qui me demandera un livre où il puisse apprendre à connaître Jésus-Christ. Je dis désormais , car il est des présents dont la main de Dieu s'est toujours montrée trop avare ; et je ne puis espérer que, moi vivant , il m'envoie , dans l'ordre de la polémique , un autre secours d'un aussi magnifique prix. Déjà M»' l'archevêque de Bordeaux vous a rendu publiquement un hommage d'un plus grand poids que le mien. Mais il n'est jamais inutile, fût-ce au dernier rang, de donner gloire à qui la mérite.
A. M. AUGUSTE NICOLAS. il
Jusqu'ici je vous ai loué de l'obéissance filiale avec laquelle vous avez accepté la tradition de la polémique chrétienne contre l'incrédulité : mais ce n'est pas à dire que vous n'y ayez apporté aucun mérite propre , aucune vue qui vous appartienne. Même en captivant Ba pensée dans un cadre convenu , l'homme supérieur révèle à chaque instant son originalité. Il bondit dans le cercle où sa volonté l'enchaîne , et montre d'autant plus de souplesse et d'élan qu'il respecte davantage l'espace où sa force se contient. Vous vivez d'ailieurs , monsieur, à une époque trop révélatrice , s'il est permis de parler ainsi , pour que le ciel et la t^rre ne vous aient rien dit. Les signes se multiplient devant nous depuis cinquante ans ; les secrets de la Providence , cachés dans les entrailles de la nature et de l'antiquité , apparaissent au jour sous la main étonnée des savants ; les révolutions , en remuant jusqu'au fond les couches vivantes des générations , mettent à nu Timpuissance des hommes et les services de Dieu ; tout se confirme et s'agrandit dans le royaume de la vérité , tandis que tout se détracte et s'abaisse dans le royaume de la négation. Mêlé par votre vie laïque aux mouvements de ce siècle, et par votre vie chrétienne au flux profond de l'éternité , vous avez ressenti le double cours des choses, et, pur de mépris pour l'un comme pur d'aveuglement pour l'autre , votre âme est demeurée antique en devenant contemporaine : elle a tout vu , tout entendu , tout recueilli , et a ouvert sur nous ce trésor du père de famille , que Jésus- Christ lui-même définissait un composé de nouveau et d'ancien. Omnis scriba doctus in regno cœloj^um similis est homini patrifamilias, quiprofertde thesauro suo nova et vetera. Vous m'avez surpris par la facilité de vos citations , en même temps que vous m'avez ravi par leur sobriété. Il n'est pas d'ouvrage moderne où vous n'ayez cherché le dernier mot de la science ; et cependant vous n'avez jamais abusé de l'érudition jusqu'à en faire un poids pour le lecteur. Les trois cents pages que vous consacrez à Moïse , comme auteur du récit de la création , de la chute et des grandes catastrophes primitives, sont semées de témoignages scientifiques de toute nature , mais sans que l'esprit cesse de porter légèrement ce bagage de guerre, parce que rien n'est inutile, et que la lumière, jaillissante chaque pas, ne laisse pas à l'attention le temps de se repentir. Moïse, cité au tribunal de la science pour vingt assertions de premier ordre, accablantes pour ou contre lui, eu sort justifié dans quelques pages,
et grandit à vue d'œil jusqu'à cette proportion ironique que lui a donnée le ciseau de Michel-Ange au tombeau de Jules IL
Tandis que Bossuet, par exemple, pour expliquer la production de la lumière avant celle du soleil , est obligé de recourir à des raisons morales, vous, plus favorisé que lui, la main sur l'épaule d'Young et de Fresnel , vous répondez que la lumière est le résultat d'un fluide subtil répandu dans l'univers , obscur quand il est au repos , lumineux quand il est mis en vibration ; et que le soleil, corps probablement solide et opaque , ne joue dans cette affaire que le rôle d'une immense pile de Volta. Moïse devient de la sorte le contemporain et le collègue de M. Arago à l'Académie des sciences, ce qui ne laisse pas d'être honorable pour le conducteur d'une petite horde asiatique , qui vivait juste trois mille et quelques cents ans avant la dernière réunion de l'Institut.
La science n'est pas le seul arsenal où vous avez rajeuni les vieilles armes de la vérité. Les progrès de la philosophie chrétienne , puisés eux-mêmes dans le champ de l'observation, vous ont constamment servi. C'est ainsi que , dans le chapitre sur la Nécessité d/une révélation primitive , vous emparant des travaux de M. de Bonald, vous avez cherché la raison delà parole primordiale et révélatrice jusque dans l'organisation même des ressorts de la pensée. Tout prend ainsi sous votre plume , avec un aspect nouveau , un caractère plus décisif. On sent , à vous lire , que le terrain s'est prodigieusement affermi sous les pieds du croyant. Vous n'allez jamais jusqu'à l'insulte contre l'erreur ; mais il court dans tout votre travail , malgré l'accent d'une sincère modestie , un retentissement sourd et continu de supériorité qui sort du fond des choses , et qui est comme l'écho d'une certitude décuplée. On respire à l'aise dans la vérité ; on en jouit comme d'un bien qui n'a plus de ravisseur possible; on va tout droit dans la lumière , sans la craindre et sans s'y heurter. Vous conduisez le lecteur, et c'est là votre plus heureuse innovation , jusqu'au fond des mystères chrétiens , non pas seulement pour les adorer en vertu de la parole suprême qui les a promulgués comme une loi , mais pour y puiser, par une contemplation directe, des raisons de les vénérer et de les aimer. Saint Thomas, dans sa Somme contre les Nations, avait entrepris déjà ce travail de persuasion par la force même du dogme; vous y revenez, mais avec une autre ma-
Bière. Saint Tliomas s'ouvrait passage , à travers l'obscurité des mystères, par le fer et l'acier d'une métaphysique à toute épreuve; vous avez mieux aimé , en y pénétrant à votre tour, nous montrer leurs rapports intimes avec les besoins de notre cœur et les grandes lois de la société. C'était répondre à une sollicitation qui fut toujours plus ou moins vive de la part de l'esprit humain. Les premiers apologistes, tout en s'appuyant sur les miracles et les prophéties, qui sont le signe sensible de la Divinité, ne négligeaient pas non plus cette autre présence de Dieu , qui se manifeste au fond même de la doctrine. Les miracles et les prophéties sont le vase de la vérité révélée; mais la vérité elle-même a son goût et son arôme, et, si précieux que soit le vase , la liqueur se trahit aussi par sa propre vertu. Que d'hommes aujourd'hui pour qui le christianisme n'est qu'une suite d'assertions absurdes reposant sur des faits impossibles , et qui cependant ne sauraient affronter la lecture de l'Évangile sans une sorte de stupeur mêlée d'attendrissement ? En vain leur exposerezvous l'antiquité du christianisme , son cours grossissant avec l'âge , ses prophètes, ses thaumaturges, ses martyrs, son épanouissement sous la croix de Jésus-Christ , ses bienfaits sans nombre et sans pareils, son enchâssement dans les destinées de l'humanité, et enfln toute la structure extérieure de ce haut et profond édifice : leur pensée méprise l'écorce, parce qu'ils n'ont pas goûté le fruit. Ouvrezleur, s'il est possible, ouvrez-leur le dedans , et peut-être une larme ou un éclair vous apprendront qu'une âme de plus appartient à la vérité.
Vous produirez souvent , monsieur, cet effet qui console de tout. Loin de vous et à votre insu, des enfants vous naîtront dans la région illimitée de la lumière et du bien. Les uns vous précéderont , les autres vous retrouveront au ciel ; avant et après, ils ne cesseront de bénir la main étrangère qui en aura fait des fils de Dieu.
Puis-je maintenant vous parler à cœur ouvert des défauts de votre œuvre? J'appelle défauts ce qui me paraît tel : c'est déjà beaucoup diminuer l'importance d'une critique dont vous resterez le juge.
Vous avez distribué dans trois classes distinctes toute la suite de' votre démonstration. Une première partie contient, sous le titre de Preuves philosophiques, les arguments relatifs aux dogmes fondamentaux de Dieu , de l'âme et du culte , à la nécessité d'une première et d'une seconde révélation , et à la liaison de l'une avec l'au-
ik LETTRE DU R. P. LACOKDAIRE
tre par Moïse, qui tient le milieu entre Adam et Jésus-Christ. La deuxième partie contient, sous le titre de Preuves intrinsèques, l'exposition de la doctrine promulguée par les deux révélations , et en fait ressortir la puissance et la beauté. La troisième partie , sous le titre de Preuves extrinsèques , s'arrête à Jésus-Christ, qui est déjà le fond de tout ce qui précède , et en constate de plus près la divinité par le caractère même de sa personne et de sa vie , par la nature des Évangiles, par les prophéties, les miracles, l'étahlissemeut du christianisme, son action sur le monde, et sa perpétuité. Il résulte de cette division un certain manque d'unité et de progrès continu dans la démonstration , qui ôte à votre œuvre une part de son aspect monumental. Ce sont trois traités plutôt qu'un être unique et vivant, qui marche devant soi , et vous emporte dans le cours à chaque pas plus vaste et plus profond de sa destinée. Après qu'on a vu à souhait la grande figure de Moïse, si bien placé entre le passé et l'avenir de la vérité, et que l'avènement de Jésus-Christ lui-même a été peint largement , on est tout à coup arrêté par une pose dans l'intérieur de la doctrine , qui suspend l'histoire d'une manière abrupte et inespérée. Des répétitions inévitables sont la conséquence de ce procédé. Je ne saurais approuver non plus le partage des chapitres en paragraphes, et des paragraphes en sections marquées par des nombres. Ces moyens trop fréquents d'aider l'intelligence donnent au livre une tournure scolastique , qui blesse l'art sans être profitable à la conception. Il est naturel qu'une suite de chapitres désigne au lecteur les points principaux de l'espace qu'il doit parcourir; mais, cela fait , la clarté doit naître de l'enchaînement des pensées et de la rigueur de leur expression. La division ultérieure n'est plus qu'une dissection mécanique , qui coupe l'haleine du discours , et cause au lecteur la sensation d'une voiture qui s'arrête trop souvent. On voit que vous avez jugé votre livre avec la modestie d'un jurisconsulte qui écrit un mémoire. Ce point de vue est faux, ne vous en déplaise : un livre en faveur de Jésus-Christ est une église , et la vôtre est une cathédrale. Vous lui devez , et à nous avec lui , les grandes formes de l'art.
J'ai été surpris que, dans votre première partie, vous ayez traité de l'âme avant de traiter de Dieu. Ce n'est point là l'ordre traditionnel, si je ne me trompe : Dieu a toujours précédé Tâme. Dieu est la première vérité philosophique et religieuse, uon pas selon
l'ordre abstrait du rationaliste qui cherche après coup ce qu'il y a de premier dans son intelligence, mais selon l'ordre de l'enseignement réel par où nous recevons , depuis Adam , la communication des vérités nécessaires à la vie du genre humain. L'enfant a une idée claire de Dieu avant d'avoir une idée claire de l'âme; et il n'est pas très-rare de trouver des hommes incapables de nier Dieu , mais niant très-résolument l'existence de l'être immatériel uni à leur corps. C'est pourquoi la négation de Dieu est l'erreur la plus difficile, la plus totale, celle qui a toujours inspiré aux hommes un indicible effroi , comme étant le dernier effort d'une intelligence pour se déraciner de l'ordre et de la vérité. Ne touchons pas à cette place que Dieu s'est faite ; et quand même l'idéologie la plus spécieuse réclamerait la priorité en faveur de l'âme, maintenons Dieu à la tête de tout bien et de tout vrai; ne laissons pas prévaloir l'ordre abstrait contre l'ordre concret , l'idéologie contre l'ontologie , l'esprit d'invention contre l'esprit de tradition; ne partons pas de nousmêmes, qui ne sommes rien, à la première place, mais de Dieu, qui est tout , partout.
Dans les pages initiales de votre chapitre sur la Trinité , vous semblez vous excuser d'aborder un sujet aussi rebelle aux considérations morales, et vous posez comme règle qu'on ne doit en traiter en public qu'avec une infinie discrétion. C'est là une idée singulière, à laquelle votre chapitre même donne un éclatant démenti. Bossuet ne craignait pas , au dix-septième siècle , de prêcher un sermon sur la sainte Trinité ; saint Augustin et saint Thomas n'ont jamais été plus admirables que dans leurs travaux sur ce grand mystère. Loin qu'il rebute la raison , il est celui de tous qui est le mieux éclairci , et confirmé par les analogies de l'ordre naturel. Tout ayant été fait sur le type intérieur que Dieu voyait en lui-même , il était impossible que le monde , et l'âme humaine en particulier, ne continssent pas , dans leur manière d'être et leurs opérations , quelques vestiges du mode suprême de l'existence divine. La Trinité , au lieu d'obscurcir l'idée de Dieu, nous rend sensible à un certain degré sa respiration intime , le flux et le reflux coéternel qui constituent son immuable mouvement et l'inégoïsme de son infinie félicité. Elle nous explique pourquoi Dieu n'avait pas besoin de chercher une occupation dans la création et le gouvernement de l'univers ; pourquoi la vie et la société sont une seule et même chose ; pourquoi la famille ,
formée par voie de génération et de paternité , est le principe de tous les rapports sociaux. Elle nous fait creuser jusqu'à la racine de ces mystérieuses combinaisons d'unité et de pluralité, d'égalité et de hiérarchie , qui se retrouvent à tous les plans de la création. La science a découvert et découvrira sans cesse de nouveaux points de vue dans cet abîme obscur d'une immense clarté. Vous-même avez fini par avouer que tout peuple qui n'a pas connu la sainte Trinité a mal connu Dieu , et n'a point abordé aux rivages d'une vraie civilisation. Mais il reste, et votre livre en est la preuve d'un bout à l'autre, que vous avez eu un parti pris contre les éclaircissements qui se puisent dans la haute métaphysique religieuse : non que vous fussiez incapable de ce genre de spéculation , mais parce que vous l'avez jugé peu propre à faire impression sur la généralité des lecteurs. Vous avez choisi dans la lumière les rayons qui vont à tous les yeux : c'est le soin d'une piété humble et amie. J'en ai pourtant du regret : il en résulte des lacunes sensibles pour un assez grand nombre d'esprits souffrants.
Ainsi vous n'avez donné aucune des explications métaphysiques qui ôtent au mystère de l'Eucharistie ses apparentes impossibilités. Ce ne sont , il est vrai , que des hypothèses ; mais la science la plus positive fourmille d'hypothèses , et c'est déjà beaucoup de concevoir un ensemble de rapports qui éclaircit certaines difficultés des choses , sans être contredit par aucune loi de la nature et du raisonnement. Une des dispositions les plus hostiles au christianisme , et qui n'est pas la plus rare, c'est la persuasion que sa doctrine est un tissu physiquement et métaphysiquement absurde, c'est-à-dire, incapable de soutenir une discussion au point de vue de la science comme au point de vue de la logique. Or, les arguments moraux et sociaux , pas plus que les arguments tirés de l'histoire, n'atteignent ce déplorable préjugé. Sans doute on devrait conclure que l'absurde ne saurait être le père du beau , du bon , du touchant , du sublime : saint Vincent de Paul prouve mieux que Bossuet la divinité de la doctrine qui a fait l'un et l'autre ; un acte de vertu est une prémisse métaphysique qui a bien la portée d'une proposition de raison. Mais l'homme est ainsi fait , qu'il ne passe pas volontiers, dans ses conclusions, de l'ordre du bien à l'ordre du vrai , et que certaines apparences de contradiction ou de nullité arrêteront cent ans , aux portes du christianisme , un homme honnête qui voit clairement et qui avoue hau-
tenient la supériorité morale de l'Évangile et de l'Église sur tout autre institut. Pourquoi refuser à ces âmes ce que saint Augustin et saint Thomas leur dispensaient si largement ? Pourquoi ne pas leur révéler que les plus grands métaphysiciens du monde sont sortis de l'école catholique ? Pourquoi , en leur ouvrant sur chaque dogme l'horizon merveilleux de la spéculation chrétienne , ne pas leur apprendre toute la liberté laissée par Dieu à notre esprit , et toutes les ressources dont elle dispose pour se créer jusque dans le mystère un empire qui a satisfait Newton et Leibniz ? Quelle intelligence , en étudiant la Somme de saint Thomas , est jamais restée insensible à ce trésor d'idées qui coule si naturellement et si abondamment, et qui arrose, comme par jeu, d'un bout à l'autre de la théologie positive , des champs qu'on eût crus condamnés, par leur grandeur même, à une majestueuse stérilité? Tous, il est vrai, ne sont pas capables d'apprécier ces gigantesques travaux ; mais l'office de chaque siècle , par la bouche ou la plume des apologistes contemporains , est de les rapprocher de nous , et de les rendre populaires à force d'éloquence et de clarté. Non pas que la conversion soit le résultat promis à ces triomphes de la pensée religieuse : Dieu seul convertit par l'infusion de sa grâce; mais il nous appartient d'écarter les obstacles que l'homme met à l'action de Dieu , et les ténèbres de l'entendement comptent parmi ces obstacles autant peut-être que la corruption du cœur. Il n'en est pas d'un apologiste comme d'un pasteur des âmes : le pasteur des âmes s'adresse aux fidèles , aux femmes, aux pauvres; il part de la foi pour entretenir et accroître la foi : l'apologiste s'adresse à ceux du dehors, comme dit saint Paul; il étend la main hors de l'arche, et tâche à tout prix , sauf le mal, d'y attirer les ^gitifs de Dieu.
J'ai remarqué dans votre seconde partie l'absence totale de la création et du péché originel. Vous aviez traité auparavant de la chute , mais seulement dans ses rapports avec la tradition générale. On ne concevrait pas cet oubli , si vous aviez voulu présenter un ensemble de la doctrine catholique, où chaque dogme fût enchaîné au dogme qui le précède et au dogme qui le suit logiquement ; mais il est clair que tel n'a point été votre dessein. Je le regrette encore. Que vous en coûtait-il de mettre de l'unité là où elle existe par elle-même?
Grâce à Dieu , j'en ai fini avec la critique , et je reviens plein de
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joie à tout ce qu'il y a dans votre oeuvre de considérable et d'excellent. Vous avez élevé à la religion un monument durable, et marqué votre place parmi ces chrétiens laïques du dix-neuvième siècle qui , à partir de M. de Chateaubriand , leur aïeul à tous , ont glorieusement relevé dans notre patrie les lettres catholiques , trop longtemps abaissées devant le génie de l'ennemi. Avec quelle gratitude n'ai-je pas mêlé votre nom au leur dans les plis de ma mémoire ! Et avec quelle espérance ! car le livre que vous avez consacré à Dieu n'est pas seulement pour moi un service rendu à la cause éternelle de la vérité , il est de plus un signe. Nés que nous sommes à une ère de transformation, où il est incertain de quel côté penchera le monde, inquiets du plan de la Providence, nous épions avec une sainte curiosité les moindres démarches de Dieu; nous écoutons aux portes de la destinée, et saisissons avidement toutes les demiparoles qui tombent de l'avenir dans le présent. Or, n'est-ce pas un augure , un vol d'oiseau significatif, que cette fécondité continue qui donne à l'Église de France , dans les rangs de ses simples fidèles, tant d'imprévus défenseurs sachant tenir une plume qui se fait respecter? Quoi! vous, monsieur^ voué dès votre jeunesse à la vie active du barreau, appelé plus tard aux fonctions de juge de paix d'une grande ville , vous avez su dérober aux affaires assez de temps pour écrire , en quatre volumes remplis , une complète apologie de la religion ! L'assujettissement de votre intelligence à l'étude et à la pratique du droit positif ne vous a rien ôté du coup d'œil d'un homme d'Église; vous avez vu en théologien, pensé eu philosophe, écrit en artiste : et cela parmi nous! Qu'est-ce donc que Dieu prépare? et à quelles marques . sinon à celles-là, reconnaîtrons-nous le règne d'une bonne volonté qui ne s'est point lassée , et qui a fixé l'heure où elle éclatera ? Qu'y avait-il de pareil au dix-huitième siècle? Où étaient alors , sous le froc laïque, les Chateaubriand, les de Bonald , les de Maistre , génération inépuisée qui pousse encore des rejetons , et qui compose à la vérité une armée où tous n'auront pas le nom des pères, mais où nulle part les pères ne désavoueront leur sang ? Cette armée vous reçoit dès aujourd'hui , monsieur, et vous confie une part de ses enseignes ! En vous donnant en son nom le salut fraternel , je n'agis pas comme l'un d'eux. Placé dans d'autres rangs, je ne suis près de vous que la sentinelle avancée de la reconnaissance , qu'un soldat qui vous a vu le premier. Ce rôle
me suffit; il me ramène à ces jours de Bordeaux que je vous rappelais en commençant , jours si vite écoulés , mais que votre livre a rajeunis , en m'apportant un parfum de cette terre toujours féconde en hommes.
Fr. Henri-Dominique LACOEDAifiE , des Frères Prêcheurs,