‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 13 sur 49 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

rions pas avoir Fidée fausse de leur composé ; ou , si ces trois animaux n'existaient pas dans la nature , et que cependant nous eussions l'idée de leur composé, il faudrait nécessairement que celui-ci existât par lui-même, car on ne peut faire ou se représenter quelque chose avec rien.

Or, qui est-ce qui aurait pu nous donner l'idée de Vâme? comment cette idée seraitr-elle entrée dans le monde si elle n'avait pas sa réalité? pour qu'elle fût une supposition , il faudrait que nous eussions eu de quoi la former avec les autres idées que nous avions déjà. Mais nous sommes tout plongés dans un élément matériel, nos cinq sens ne nous rapportent de partout autour de nous que des idées de matière , comment donc aurions-nous pu nous donner l'idée d'une substance qui n'a rien de la matière? La matière a-t-elle dans son fonds une idée aussi pure , aussi simple , aussi immatérielle , qu'est celle de l'esprit? comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être? comment est-elle dans l'homme ce qui pBnse, c'est-à-dire ce qui est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière? il y a entre l'idée de matière et l'idée d'esprit un abîme infranchissable à l'imagination la plus créatrice , parce qu'elles s'excluent réciproquement. On peut inventer les modifications, mais on n'invente pas les substances. Pourrait-on se faire, par exemple, l'idée d'une troisième substance qui ne serait ni matérielle ni spirituelle? non assurément, parce qu'on ne saurait oîi en prendre l'idée. Eh bien, il en serait absolu-

ment de même de celui qui n'aurait en principe que l'idée de matière pour se faire l'idée d'e3prit. Si donc nous avons l'idée d'esprit, c'est nécessairement parce que cette idée est une idée-principe.

Ce raisonnement serait sans réplique , alors même que cette idée dame ne se trouverait que dans une seule tête de philosophe, car l'impossibilité pour lui de l'avoir imaginée serait la même ; mais combien prend-il de consistance dès lors qu'on observe que tous les hommes , dans tous les temps , dans tous les lieux, dans tous les degrés de civilisation, portent en eux cette même idée , et tellement distincte et positive, qu'elle se trouve en circulation universelle dans toutes les langues et dans toutes les actions de l'espèce humaine , et que partout et toujours on a dit mon âme , mon esprit , comme on dit mon pied , ma main?

C'est qu'en effet nous avons, de toutes les certitudes , la plus forte à cet égard. L'âme , par laquelle nous sentons les impressions de tout le reste , se sent elle-même et se démêle de ces impressions, raisonne sur ces impressions, les rapproche, les écarte , les pèse , les juge , les domine , et les com* bat, leur préexiste et leur survit. Le même sentiment intérieur qui nous fait affirmer ces propositions : — Je suis, — autour de moi il y a des objets que je vois, que j'entends, que je touche, nous assure en même temps que ce je , que ce moi , est d'une tout autre nature que ces objets ; qu'alors que ceuxci ne se manifestent que par des rapports d'étendue , de forme , de couleur, de pesanteur, de divisibilité ,

aucune de ces propriétés ne convient à l'âme, et qu'au contraire le sentiment, la pensée, le désir, la volonté , la simplicité d'être , qui sont ses attributs essentiels, n'appartiennent en rien au corps, et qu'elle est incorporelle comme ils sont inanimés. — De sorte que le sentiment intérieur que l'âme a d'elle-même et de sa distinction d'avec les corps repose sur la même base que le sentiment de l'être et de tous les êtres , et qu'on ne peut nier cette vérité sans tout nier.

Poserai dire même qu*on pourrait tout nier, tout mettre en question du moins , que cette vérité re&terait encore au-dessus du plus léger doute, ^t planerait seule, comme l'esprit sur le chaos, pour le débrouiller une seconde fois. Car tout ce qui nous paraît être doué d'existence autour de nous, tout ce monde sensible qui s'agite devant nous, pourrait n'être qu'un rêve, qu'une impression fantastique. Cette supposition est imaginaire et hardie tant qu'on voudra, mais du moins elle n'a rien d'absurde *. Puisque nous croyons voir des objets et des événements réels quand nous rêvons , la réalité apparente du réveil lui-même et sa distinction d'avec le rêve pourraient bien n'être qu'un autre rêve plus spécieux. Ainsi toute notre vie ne serait qu'un long songe, dans lequel passeraient d'autres songes qui, par opposition à ceux du réveil , nous paraîtraient plus fantastiques sans l'être en réalité , de sorte qu'il n'y aurait pas de prise pour nous arrêter sur la

' £Ue a été faite par saint Augustin et Descartes.

pente du doute à cet égard. Mais ce jusqu'à quoi la supposition ne pourrait jamais aller sans tomber dans Fabsurde , c'est que le moi qui doute fut luimême douteux , et que la vie , comme dit Pindare , ne fut que le rêve d'une ombre : car, si je doute , je SUIS, puisque Ton ne peut douter si l'on n'est. Mais qu'est-ce que douter? c'est penser. Le principe penr sant, l'âme, est donc la seule réalite inattaquable où viennent se rallier toutes nos certitudes ; la seule qui me réponde de moi-même et de tout le reste après moi , et à qui la matière elle-même est obligée de venir demander une attestation d'existence. Par quels vifs caractères de supériorité je vois , du reste, mon âme échapper à toute assimilation avec la matière I La matière est inerte , elle ne fait qu'obéir au mouvement qui lui est donné, et je sens en moi un principe de spontanéité, concentré dans l'unité la plus indivisible , qui commande à tous mes organes et par eux à la nature, et les feit servir à la satisfaction de ma libre volonté. La matière ne se rend pas raison d'elle-même et de tout l'univers qu'elle remplit ; moi seul je pense, je réfléchis , je me replie sur moi-même , je ramène à moi les impressions du dehors, je les centralise et m'en nourris, ou bien je les refoule et les neutralise par une force interne qui les domine et qui se suffit à elle-même. Placez-moi dans une campagne déserte; je suis environné d'objets matériels gracieux , agréables , mouvants, — les arbres, les eaux, les animaux, -^ et cependant je sens que je suis seul.... , qu'il n'y a rien, là, autour de moi, qui soit de même nature

que moi. Moi, si faible par mes organes, si chétif en présence de cette nature colossale , je me sens cependant un principe de supériorité sur elle. Je ne suis qu'un roseau, mais un roseau pensant, comme dit Pascal ; je sais ma faiblesse , et l'univers ne sait pas sa force , et par là je suis supérieur à cette force même.

Ce n'est pas tout : ce monde matériel n'est pas le seul dont j'aie connaissance. Je porte en moi un autre monde, intellectuel, où ma pensée se promène, s'enferme , et s'élève , comme mon corps se promène et est enfermé dans la nature. Dans ce monde habitent le vrai , le beau ; une lumière qui n'est pas celle du soleil , une lumière intellectuelle l'illumine , la Vérité! la vérité, sans formes, idéale, pure, simple, étemelle, immuable, est l'objet de mes poursuites, de mes travaux, de mes plaisirs. Je suis distrait, absorbé, abîmé en elle, loin, bien loin de la partie corporelle de moi-même ; je n'entends pas , je ne vois pas , je ne sens pas , matériellement parlant, et cependant c'est le moment oîi je jouis le plus vivement de mon existence , où je la sens le plus; et lorsque je sors de ce monde intellectuel pour revenir au monde matériel , il me semble que je me quitte moi-même et que je rentre dans ime prison.

Ce n'est pas tout encore : le monde moral est un autre de mes domaines, de mes palais, dont le trône est la conscience. Là j'entre comme dans un sanctuaire , et je me mets en rapport avec une justice étemelle et une perfection infinie que ce monde

ne connaît pas. C'est là plus particulièrement que je sens la dignité de ma nature ; là que je me sens maître , libre , responsable. . . . ; qu'alors que tout ce qui est matière subit des lois, moi seul je m'en donne à moi-même en acceptant ou en brisant celle qui m'a été donnée. Là je jouis, là je souffre, d'une jouissance ou d'une souffrance que mes organes ne peuvent ni me donner ni m' arracher, et qui prend toute sa source dans l'usage que j'ai fait de ma liberté. Là, manquant de tout ce qui peut satisfaire mon corps et jusque dans la destruction de mon corps , je puis être heureux, ou nageant dans l'abondance des biens sensibles et en paix avec la matière je puis être malheureux.

La sensibilité, — l'intelligence, — la conscience, — voilà donc trois attributs principaux de mon être qui n'appartiennent en rien à la matière, et par lesquels je perçois l'existence d'une substance immatérielle en moi, qui est moi.

Il y a beaucoup d'autres preuves plus savantes du spiritualisme , je crois devoir me borner à cellesci parce qu'elles sont suffisantes pour tout esprit sérieux et qui ne vise qu'à la vérité.

Disons donc avec un grand philosophe :

La volonté nous détermine , Non l'objet ni V instinct : je parle, je chemine,

Je sens en moi certain agent;

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même; De tous nos mouyements c'est l'arbitre suprême. Un esprit vit en nous *;

• La Fontaine, fables : Les deux Rats , le Renard, et l'OEuf, — Tous les laborieux systèmes des matérialistes tombent devant cette exposition d'une vérité de sens commun, si bien rendue par le bon homme.. On peut y joindre cefte autre réflexion qui n'en est que plus fiappante pour avoir été mise par Molière dans la bouche d*un valet : « Mon raisonnement u est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi » que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient ex- » pliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que » j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses diffé- » rentes en un moment et fait de mon corps tout ce qu'elle » veut? » {Festin de Pierre, acte m, scène i. )

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