DIEU
Comment être obligé d'établir cette vérité? ne suffirait-il pas de l'énoncer ou même simplement de la supposer admise comme la lumière du jour? Toutes les vérités sont faites de cette première vérité, et le sentiment de notre être et de tous les êtres, l'idée même de l'être, est inséparable de l'idée d'un premier être qui en est l'essence et par qui tout vit, se meut et respire.
Entrons cependant dans quelques développements.
Les preuves de l'existence d'un être suprême sont infinies dans leur variété , car chaque être particulier le prouve à sa manière ; toutefois , en choisissant les principales, on peut les ramener au nombre de sept :
I. Preuve de sens commun. — « Je sens qu'il y a » un Dieu , dit Labruyère , et je ne sens pas qu'il » n'y en ait point; cela me suffit, tout le raisonne- » ment du monde m'est inutile : je conclus que Dieu » existe. Cette conclusion est dans ma nature; j'en » ai reçu les principes trop aisément dans mon en-
» fance , et je les ai conservés depuis trop naturel- » lement dans un âge plus avancé , pour les soup- » çonner de fausseté ; mais il y a des esprits qui se » défont de ces principes ; c'est une grande ques- » tion s'il s'en trouve de tels; et quand il serait » ainsi , cela prouve seulement qu'il y a des mons- » très *. »
C'est le sens commun qui a dicté ces lignes; et si, au lieu de se laisser dériver à des argumentations sans fin , on savait ramener et retenir à ce sens commun les prétendus esprits forts, on les accablerait de tout le poids de la vérité dont ils se jouent.
Ce qui fait la force de cette réflexion de Labruyère, c'est que, ce qu'il dit de lui, on peut le dire de l'humanité tout entière. La vérité d'un Dieu est d'instinct et de pratique universels; et, comme le dit très-bien un autre auteur de beaucoup de sens et d'esprit : « Dès qu'un raisonnement attaque l'ins- » tinct et la pratique universels , il peut être difficile » à réfuter, mais à coup sûr il est trompeur. L'hom- » me sage s'en affranchit en gardant l'opinion com- » mune *. »
Les athées , s'il s'en est jamais rencontré de sérieux , sont d'autant plus audacieux que noti-seule-
» Labruyère, chap. xvi.
' Pensées de Jouhert, tome ler, p. 3i8. — Celait aussi la pensée de Cicéron, qui disait : « Tout jugement c!e la nature, » quand il est univers: 1, est nécessairement vrai. Il faut donc » reconnaitre qu'il y a des Dieux. » ( De la Nature des Dieux ^ liv. i^^, chap xvii. )
ment ils attaquent Finstinct universel , mais qu'ils le font sans afmes , sans raisonnement même spécieux , et que toute leur force consiste dans Tart qu'ils ont (le donner le change sur le tour de la preuve , et de persuader au genre humain que c'est à lui à prouver contre eux que Dieu existe.
Pour les confondre il ne faut que leur dire : L'impossibilité où vous êtes de prouver vous-mêmes que Dieu n'est pas, prouve son existence.
L'humanité est en possession de Tidée de Dieu, — prouvez que Dieu n'est pas. Cette vérité est assise sur le sens intime et le sens commun , — renversezla si vous le pouvez. Nous sommes prêts à vous entendre et à nous rendre à la force de vos raisonnements. Faites-nous: connaître la raison invincible qui a su vous convaincre au rebours de la raison commune. Vous venez tard, il est vrai; toute l'espèce humaine se presse contre vous, la nature même se soulève et vous surmonte , l'univers tout entier réclame , n'importe : pour l'honneur de la philosophie nous vous écouterons , parlez !
A cette interpellation , qui est parfaitement dans les règles de la controverse , les prétendus athées n'auront rien à répondre, soyez-en sûr, et leur silence élèvera la meilleure démonstration de l'existence de Dieu , en laissant retomber de tout son poids le sentiment universel.
Tenez-vous bien à cette première preuve, elle est invincible. Elle suffit à tout et coupe court à toute vaine argumentation. C'est la preuve du sens commun. Toutes les autres sont gratuites et subsi-
diaires. Parcouron&-les cependant pour notre édification et notre agrément.
II. Preuve tirée de la néœssité (Tune cause première. — L'univers existe , donc il existe un auteur de l'univers. — Je ne prends ici que le fait de l'existence de l'univers sans m' occuper encore de sa manière d'être, et je dis, avec le sens commun et l'expérience universelle , qu'il n'y a pa^ d'effet sans cause.
Ce principe r on n'ose pas l'attaquer directement, on n'ose pas dire que l'univers s'est fait tout seul, car ce serait dire que le néant a produit l'univers , ce qui serait une pure absurdité ; mais quelques philosophes du siècle passé ont dit que l'univers a toujours été, que si, chaque jour, de nouveaux hommes naissent pour remplacer ceux qui chaque jour périssent, et s'il en est de même de toutes les plantes , de tous les animaux , il n'y a pas de raison pour croire qu'il en ait jamais été autrement, ni que cet état de chose puisse jamais changer , qu'en un mot le monde est étemel.
Si on appelle cela résoudre la difficulté, je dis que c'est la rejeter dans une insolubilité absolue , et que c'est désespérer et contredire à plaisir la raison.
Mais avant de recourir à la métaphysique , renversons ce beau système par le fait. Ceux qui l'a^ valent imaginé s'étaient uniquem^ent appliqués à établir que, par le fait, l'origine du monde se perdait dans une antiquité sans fond. Ils avaient été à la recherche de toutes les fables indiennes et chinoi-
ses , avec une crédulité bien étrange pour des es-* prits forts, et avaient bâti comme une tour de chronologie fantastique qui se perdait dans la nuit. La science géologique a tout renversé. De nos jours c'est une vérité qui court partout, et qui est due aux travaux les plus imposants et aux résultats les plus positifs , que le monde n'a pas plus de cinq à six mille ans d'existence.
« Ce qui est certain , dit Cuvier , c'est que la vie » n'a pas toujours existé sur le globe , et il est fa- » cile à l'observation de reconnaître le point où elle » a commencé à déposer ses produits '. »
« Rien n'est éternel sur la terre , dit un autre géo- » logue , et tout , dans les entrailles du globe comme » à sa surface extérieure , atteste un conmiencement » et indique une fin *. »
J'entrerai plus tard dans des détails intéressants sur ce sujet. Contentez-vous, quant à présent, de ces autorités. Il n'y a du reste qu'une voix dans le monde savant sur ce point.
Voici donc le système xie l'éternité du globe radicalement détruit par le fait. L'harmonie et l'équilibre qui régnent dans l'univers ne permettent pas. d'admettre dans le tout une éternité qui ne se trouverait pas dans une partie aussi importante que notre globe , et alors nous voici obligé d'expliquer son commencement. Mais, dire qu'il a com-
I Cuvier, Discours sur les révolutions du globe , p. 24, 8« édit.
» Nérée Boubée, Manuel de géologie, p. 4, 3« édit.
mencé, c'est dire qu'il a été fait, et par conséquent qu'oN Ta fait et qu'il a un auteur.
Comment , du reste , en faisant abstraction de cette nouvelle lumière apportée par les sciences physiques, ne pas voir, selon les lumières les plus simples de la métaphysique , que le système qui exclut Dieu par F éternité du monde est inadmissible I
Qui est-ce qui porte les auteurs de ce système à renier Dieu? c'est sans doute que leur raison ne peut pas le comprendre. Et qu'y a-tril surtout d'incompréhensible en Dieu , si ce n'est cette impénétrable éternité , ce cercle de l'être , cause et fin de lui-même , que notre esprit, habitué qu'il est avoir un commencement à toutes choses, ne peut saisir, quelque effort qu'il fasse pour y atteindre?
Mais, en transportant cette éternité de Dieu au inonde matériel, ils n'en diminuent pas la portée. Ils nous donnent seulement un Dieu-matière au lieu d'un Dieu-esprit.
Et c'est là ce qui les confond par leur propre raisonnement; car, pour échapper à r incompréhensible, ils tombent dans l'inconcevable *.
Comment concevoir, en effet, que la matière soit
' n Concevoir une chose c'est avoir l'idée de son existence , » la comprendre c'est connaître la manière dont elle existe. » Nous concevons une chose, nous en avons l'idée j quand notre » esprit peut la supposer existante. Pour la comprendre il faut la » connaître à fond et en saisir les différents rapports, et savoir » pourquoi elle est comme elle est. Pour la concevoir il suffit de » ne pas y apercevoir de répugnance, de contradiction. Je en
douée de la suprême prérogative de Têtre , — d'être par soi, — et que l'esprit en soit dépourvu? je dis Fesprit, car nous avons déjà reconnu l'esprit dans l'homme au moins. Comment admettre que cette pensée de l'homm^ , qui domine et embrasse l'univers, qui se connaît et qui le connaît, qui a l'idée de l'éternité et de l'infini, qui est sans parties, ait eu un commencement, ne porte pas en soi la raison de son existence , et que cet univers matériel , insensible, inerte , décomposable , soit l'Éternel? je conçois très-bien un plus grand esprit doué de cette prérogative , et mon esprit ne répugne pas à l'admettre ; mais mon âme dispute à la matière une éternité dont elle est elle-même privée. Elle voit dans ce système un renversement , une contradiction , une impossibilité.
Serrons de plus près ce système.
L'univers est étemel, il ne tire pas son être d'ailleurs que de lui-même , il porte avec lui la cause même de son existence.
Nous avons un moyen infaillible de vérifier cette supposition.
V conçois pas un triangle de quatre c6tés. Je conçois des hom- » mes dans la lune, etc. »
(Dulauro-Dubez, L'Athée redei'enu chrétien, p. i4, 2« édit.)
Ainsi on peut très-bien concevoir une chose sans la comprendre; mais, quand on ne la comprend ni ne la conçoit, elle est inadmissible. Je ne comprends pas Dieu, maisje le co/iço/V; je ne comprends ni ne conçois le monde sans Dieu : i*un me dépasse, Taulre me choque.
L'être qui porte en soi la raison de son existence doit être immuable. — L'immutabilité est la pierre de touche de Findépendance et de Fétemité de l'être.
Je sens très-bien que je n'ai pas en moi la raison ou la CAUSE de mon existence , car si je l'avais mon existence aurait toujours été causée, c'est-à-dire permanente également. Il n'y aurait en moi ni succession ni changement. La cause de mon existence lui étant incessamment assistante, cette continuité d'assistance produirait une égale continuité de l'être. Tout changement n'étant qu'une augmentation ou qu'une diminution de l'être est inconcevable , un seul instant, dans l'être qui porte toujours avec lui la cause de son existence ; car d'où pourrait lui venir l'augmentation, puisqu'il n'y a pas hors de lui d'autre cause d'existence? comment pourrait-il éprouver de diminution, puisqu'il porte en soi sa cause incessante et le principe toujours présent de son intégralité? donc un tel être ne doit jamais changer. On ne peut pas concevoir comment il pourrait changer. Son changement implique contradiction. Son existence est nécessaire.
Ce que nous venons de dire de l'existence d'un tel être , nous devons le dire de tout ce qui la constitue , et par conséquent du mode aussi bien que de la substance ; car l'existence d'une chose ne se conçoit pas sans un mode ou ime manière d'être déterminée , qui lui est propre , et qui fait qu'elle est ce qu'elle est. L'immutabilité d'existence doit donc emporter l'immutabilité de la manière d'exister. En
raisonnant, du reste ^ toujours dans la supposition que l'être en question porte en lui toute sa cause d'existence , c'est de cette même cause que doivent venir également et le mode et la substance ; le raisonnement que nous avons déjà fait doit par conséquent s'appliquer avec une égale force à l'un comme à l'autre , et toute modification doit impliquer contradiction dans cet être , aussi bien que tout dépérissement dans sa substance même.
Appliquons cette règle à l'univers.
L'univers est la réunion par la pensée de tout ce que nous voyons. Ce qu'il y a donc de réel dans l'univers , ce sont les différentes choses que nous voyons. Leur réunion ou leur personnification , sous le nom d'univers, n'est qu'une abstraction, qu'un être de raison dont il ne faut pas nous préoccuper. Or, quelle est la chose, dans tout ce que nous voyons, dont l'existence soit nécessaire et immuable? dont le dépérissement ou la simple modification soit inconcevable, implique contradiction? qui ne puisse pas être indifféremment de telle ou de telle façon, être ou n'être pas? que dis-je I quelle est la chose qui ne varie pas sans cesse et qui ne soit en voie de diangement? et l'univers tout entier qu'est-il qu'un as* semblage de ces choses éphémères et contingentes, qu'un va-etr-vient perpétuel d'existence incessamment empruntée et incessamment rendue , sans indépendance et sans repos?
L'univers ne porte donc pas sa cause en lui, c'est donc hors de lui qu'il faut chercher cette cause première et CRÉATRICE, cet ÊTRE SUPRÊME eu qui résident