‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 15 sur 49 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

la plénilude, T immutabilité, rindépendance , et Féteraité de l'être, Dieu.

UL Preuve tirée de l'existence du mouvement. — Nous arrivons plus rapidement au même résultat en considérant un phénomène particulier qui se passe dans cet univers matériel, et qui, à lui seul, nous conduit à un premier principe intelligent, je veux parler du phénomène du mouvement.

Rien n'est mouvement dans la matière , et tout est mouvement dans l'univers. Qui a mis ce mouvement? puisqu'il ne vient pas de la matière elle-même qui compose l'univers, il faut nécessairement qu'il provienne d'un principe de mouvement immatériel en dehors de l'univers. Tout mouvement accuse en dernière analyse un moteur qui ne peut être qu'une volonté.

Ce raisonnement ne peut que gagner en force et en clarté à être approfondi.

La matière est inerte ; c'est un axiome des sciences physiques.. Elle ne se meut pas, elle est mue. Le repos lui est essentiel , le mouvement ne lui vient que par communication. La preuve, entre mille, c'est qu'une fois qu'elle est mise en mouvement, elle est mue perpétuellement dans le même sens et au même degré, tant qu'elle n'est arrêtée ou détournée par un obstacle quelconque. Si elle se donnait le mouvement, il est clair qu'elle pourrait se l'ôter, le diriger, le modérer, ou l'activer ; mais non : elle va mathématiquement et servilement de même, selon ce qui la pousse ou ce qui l'arrête, et son inertie éclate davantage , en quelque feçon , lorsqu'elle

est en mouvement, que lorsqu'elle est en repos. A quel point faut -il que la matière soit aveugle et inerte , soit dépourvue de mouvement propre , pour exécuter des mouvements si vastes et si compliqués dans l'univers avec tant de ponctualité I

Il y a donc inévitablement un principe en dehors de la matière , une volonté en dehors de l'univers, qui imprime ces mouvements , comme dans ma petite sphère je donne le mouvement à mon corps et à ce qui l'environne, et cette idée de ma volonté propre me donne l'idée de la volonté motrice de l'univers.

Sans doute , les différentes parties de l'univers se meuvent par l'action respective des unes sur les autres; mais le principe de ce mouvement n'est pas plus en elles qu'il n'est dans les divers rouages d'une machine montée par la mam de l'homme , et si les planètes vont selon les tangentes de leur orbite , il a fallu une main pour les y lancer une première fois. On aura beau simplifier la science des lois du mouvement et aller à la découverte des généralités , on n'aura pas atteint la cause première tant qu*on n'aura pas traversé entièrement le do-^ maine de la matière , et qu'on ne sera pas arrivé à cette main, à cette volonté souveraine, qui est der* rière l'univers et qui exécute elle-même ses propres lois. L'auteur de la belle découverte des lois de l'attraction , le grand Newton , le sentait bien , il se gardait bien de prétendre expliquer l'attraction par des propriétés matérielles; il se bornait à poser le fait de la puissance attractive , et encore je me

trompe, il n'allait pas même jusque-là, il disait seulement que les choses se passaient comme s'il existait une attraction, parce que la nature, à ses yeux , ne fonctionnait que par similitude et par dépendance , comme un automate qui joue Faction et la vie , et qu'il ne reconnaissait de puissance véritable que celle devant laquelte il s'mclinait en la nonmiant. Aussi toutes les causes na^ureî/e^ de mouvement, l'attraction, l'affinité, l'électricité, sont-elles restées pour la science des mystères qui ne pourraient être éclaircis que pour faire place à des mystères plus profonds, parce qu'en dernière analyse les faits de mouvement sont matériellement inexplicables , et qu'il faut toujours en revenir à ce mot de Rivarol : Dieu explique le monde et le monde le prouve. Mais l'athée nie Dieu en sa présence.

IV. Preuve tirée de V harmonie de l'univers; réfutation du panthéisme. — Mais voici qui est plus frappant encore : l'univers n'est pas seulement en mouvement, mais il est en mouvement régulier, ordonné, harmonieux; et quel ordre! quelle harmonie 1... donc il n'est pas seulement le résultat d'une volonté , mais aussi d'une volonté intelligente , sage, et providentielle ; et, comme la matière est encore moins douée d'intelligence et de sagesse que de simple mouvement, nous devons en conclure, d'autant plus fortement, qu'elle doit tenir les perfections qu'elle exprime de quelque être immatériel comme ces perfections, et qui les possède dans leur essence.

Mais, avant d'aller plus loin dans cette consi-

dération , j'ai hâte de dire son mot au panthéisme :

Le panthéisme* qui fait de la Divinité une immixtion de l'être et de la vie dans toutes les parties de Tunivers, intus alit vents et magno se corpore miscet, n'est qu'un athéisme déguisé, et n'en est que plus inconséquent. Il y a plus que de la vie dans toutes les parties de l'univers, il y a de la pensée exprimée , des lois observées , et une pensée et des lois non-seulement de détail, mais aussi d'ensemble; il éclate dans la nature une telle unité, une telle ordonnance , que l'infusion de la Divinité dans chaque chose n'expliquerait rien, parce que chaque chose se rapporte au tout , et que le tout nécessite par conséquent une préconception qui le domine et qui préside à son harmonie et à son entrelien.

Mais le vice du panthéisme est plus radical. — Qu'entend-il par vie? le mouvement organisé; et, si nous pressons ces deux mots, nous verrons que mouvement dans son principe impUque une volonté en action, et organisé y &\xi dire disposé avec intelligence, de sorte que la vie, dans son acception la plus haute ici-bas, peut être définie : une volonté intelligente en action dans l'univers, ce qui revient à la définition que le panthéisme antique donne luimême de la Divinité : un esprit qui meut l'univers, MENS AGITAT MOLEM. Maintenant il est aisé de voir que le panthéisme , en ne considérant après cela l'univers lui-même et la Divinité que comme un seul tout et , comme dit Spinosa » un seul tronc ,

tombe dans une double contradiction palpable. Car, d'abord , pour que Fauteur de la vie, le mbns, fût mêlé à la matière universelle , et ne fît qu'un tout solidaire avec elle, il faudrait qu'il fftt composé de parties comme elle , sans quoi la solidarité n'aurait pas de prises ; mais comment peut-on dire qu'une volonté, qu'une intelligence, qu'un esprit en un mot est composé de parties , leur est assimilable ? lui enlever la simplicité qui le distingue, n'est-ce pas lui enlever la spiritualité? n'est-ce pas dire qu'un esprit n'est pas un esprit? — En second lieu , Y action, que le panthéisme ne peut refuser à la Divinité sans la détruire , V agitât molem , suppose nécessairement deux choses comme toute action, le sujet et l'objet, le mens et le molem; en brouillant le tout, que fait donc encore le panthéisme? il anéantit Y action comme Y esprit , pour ne laisser plus que je ne sais quelle nature-monstre , tout à la fois engendrante et engendrée , natura naturans et natura naturata , comme dit Spinosa * , ou l'indivisible dégénère dans le divisible, le nécessaire dans le contingent, la cause dans l'effet , Dieu , en un mot , dans les créatures; mieux vaut dire que celles-ci existent par elles-mêmes et nier Dieu , on s'épargnera du moins une absurdité de plus. C'est à ce chaos de contradictions que sont poussés les panthéistes, et Mallebranche les peignait d'après nature, lorsqu'il disait d'eux : — « Assurément s'il y a des gens ca-

« Spinosa, Oper, posth,, p. 27, édit. in-4" de 1777, sans nom de lieu.

» pables de se forger un Dieu sur une idée si mons- » trueuse, ou c'est qu'ils n'en veulent point voir, » ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans » ridée du cercle toutes les propriétés des trian- » gles *. »

Il faut donc en revenir à nier Dieu ou bien le définir comme le catéchisme : « Dieu est un esprit » infini qui a créé le ciel et la terre , et qui est le » souverain seigneur de toutes choses *. »

Et comment nier cet esprit infini sans se nier soimême? comment, sans nier sa propre intelligence, nier Tintelligence qui éclate dans l'arrangement de l'univers?

Cette preuve ne demande pas un grand effort d'esprit; il suflSt d'être capable de réflexion et d'être raisonnable au plus simple degré pour voir la manifestation d'un esprit infini dans tout ce qui frappe nos regards.

Toutes les choses que nous voyons sont telle

■ 9« Entretien. — «Bayle, dit Voltaire y trouve la doctrine »dc Spînosa contradictoire et ridicule ; en effet, qu'est-ce qu'un » Dieu dont tous les êtres seraient des modifications, qui se- » rait jardinier et plante , médecin et malade , homicide et » mourant, destructeur et détruit ? » (Notes sur les Systèmes, )

^ Toutes ces réponses du catéchisme, si complètes tout à la fois et si concises et si claires , que nos mères nous ont apprises sur leurs genoux, auraient jeté les Platon et les Anaxagore dans le ravissement. Quelle lumière aurait jailli pour eux de la bouche d'un de nos petits enfants, si , interrogé pourquoi il est dans ce monde , il leur eût répondu : « Pour connaître Dieu , l'aimer, le » servir, et obtenir par ce moyen la vie éternelle ! »

ment le reflet et l'expression de l'intelligence , de l'ordre , de la puissance , de la sagesse , de la beauté, de la bonté les plus infinies, — de Dieu en un mot, — qu'on dirait que leur unique objet est de nous le raconter. La matière ne se repose pas un seul instant sans prendre l'expression de quelque qualité immatérielle ; elle ne varie ses modifications que pour varier son langage ; c'est un sublime hiéroglyphe toujours en mouvement pour nous transmettre la connaissance de son auteur, et le monde , comme l'a dit admirablement saint Paul, nest qu'un système de choses invisibles manifestées visiblement *.

Et cependant il se serait rencontré sous la voûte du ciel des athées 1 quel prodige ! Mais en fkit d'irréflexion l'homme est capable de tout, et il est inouï à quel point l'habitude de voir nous empêche de regarder 1 Où seraient ces prétendus athées si les hommes faisaient quelques réflexions, je ne dis pas sur eux-mêmes , je dis sur les ouvrages de Dieu les moins estimables, sur une feuille , sur une graine , un moucheron? Mais ils ont vu ces merveilles étant enfants ; ils s'y sont accoutumés avant qu'ils pussent penser avec ordre, réfléchir > suspendre leur consentements On leur en a inspiré du mépris. Ainsi, ils sont environnés d'ouvrages admirables sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils sont eux-mêmes le chef-d'œuvre des ouvrages de Dieu , et ils pen-

• Inteliigimus aptata esse sœcula verbo Dei, ut ex in" ^'isibilibus visihiiia fièrent* ( Hebr. xi, 3t. )

sent moins à examiner ce qu'ils sont qn'à toute autre chose.

Supposons (j'emprunte cette belle idée à un ancien) que des hommes eussent toujours habité sous terre dans de belles et brillantes demeures, ornées de statues et de tableaux, et fournies de tout ce qui abonde chez ces riches qu'on appelle heureux ; que, sans être jamais montés parmi nous, ils eussent pourtant appris qu'il y a un Dieu tout-puissant; et que, soudain l'abîme venant à s'ouvrir, ils quit^ tassent leur séjour ténébreux pour s'élever jus^ qu'aux lieux où nous sommes. En contemplant la terre, les mers et le ciel, l'immensité des nues, la violence des vents, ce soleil si grand, si beau, qui par l'effusion de sa lumière fait naître au loin le jour dans l'espace, et, lorsque la nuit aurait obscurci la terre , ces astres innombrables dont tout le ciel est embelli, cette lune et son inégal flambeau, son croissant , son décours ; enfin le lever et le coucher de tous ces astres, et la régularité invariable de leurs^ étemels mouvements : à ce spectacle pourraientils douter qu'il n'y eût en effet un grand Dieu , et que ce ne fût là son ouvrage *?

« Si une horloge, dit Voltaire, avec son rare* » bon sens, prouve un horloger, si un palais an- » nonce un architecte, comment, en effet, l'univers

• Arislote cilé par Cicéron; Nature des Dieux, liv. ii, no XXXVII.

^ Rare en effet par son exceUence et non moïos rare par le peu d'usage qu'il en faisait en religion. J'admets ce double sensv.

» ne démontre-t-il pas une intelligence suprême? » Quelle plante, quel animal, quel élément, quel » astre , ne porte pas l'empreinte de celui que Pla- 1» ton appelait Tétemel géomètre? Il me semble que 1» le corps du moindre animal démontre une pro- » fondeur et une unité de dessein qui doivent à la » fois nous ravir en admiration et atterrer notre es- » prit. Non-seulement ce chétif insecte est une ma- » chine dont tous les ressorts sont faits exactement » l'un pour l'autre; non-seulement il est né, mais » il vit par un art que nous ne pouvons ni imiter » ni ccanprendre , mais sa vie a un rapport immé- » diat avec la nature entière, avec tous les élé- » ments, avec tous les astres dont la lumière se fait » sentir à lui.... ; s'il n'y a pas là immensité, unité » de dessein, qui démontrent un fabricateur intelli- » gent, immense, unique, qu'on nous démontre » donc le contraire ; mais c'est ce qu'on n'a jamais » fait... Des preuves contre V existence d'une intelli- » gence suprême , on nen a jamais apporté aucune * . » — « Organiser dans une matière informe toutes » les meiTeilles d'un corps vivant, dit un savant » naturaliste, disposer les muscles, les nerfs, les » viscères, les organes des sens, avec une sagesse » profonde, une prévoyance admirable; donner la » vie, le mouvement, l'instinct, à cette chair ina-

» Voltaire, notes sur les cabales et en particulier sur ces vers :

L'univers m'embarrasse , et je ne puis songer Que celte horloge existe et n'ait point d'horloger.

» nimée, voilà le témoignage irrécusable d'un Dieu : » il faut que le dessein précise l'ouvrage , il faut de » V intelligence pour créer V instinct *. »

Pour juger à quel point la vérité d'un Dieu est positive, il suffirait de voir à quels systèmes absurdes on est obligé d'avoir recours pour la remplacer. Que peuiron imaginer, par exemple, de plus insensé que le système d'Épicure et de Lucrèce , que le monde est l'efifet du hasard, et que ce sont des atomes crochus qui, à force de se prendre et de s'agencer dans une infinité de déclinaisons et de mouvements aveugles , ont fini par faire une plante , un animal, un homme, cette terre, ce ciel que nous voyons? Ce système qui a eu l'insigne gloire d'être réfuté par Cicéron et par Fénélon ne saurait faire fortune dans un siècle sérieux et positif conune le nôtre; il ne me parait donc pas mériter plus d'honneur aujourd'hui que celui de cette simple anecdote :

Dans la société du baron d'Holbach, après un dîner fort assaisonné d'athéisme, Diderot proposa de nommer un avocat de Dieu , et l'on choisit l'abbé Galiani. Il s'assit, et débuta ainsi :

« Un jour, à Naples, un homme prit, devant » nous , six dés dans un cornet , et paria d'amener » rafle de six. Il l'amena du premier coup. Je dis : » cette chance est possible. Il l'amena une seconde » fois; je dis la même chose. Il remit les dés dans » le cornet, trois, quatre, cinq fois; et toujours

* Virey, Dict, d'hist, naturelle.

)» rafle de six. Sanguedi Bacco! m'écriai-je , les dés » sont pipés, et ils Tétaient. »

« Philosophes, quand je considère l'ordre tou- » jours renaissant de la nature , ses lois immuables , » ses révolutions toujours constantes dans une in- » finie variété, cette chance unique et conserva- » trice d'un monde tel que nous le voyons, qui re- » vient sans cesse , malgré cent autres millions de » chances , de perturbation , et de destruction pos- » sibles, je m'écrie : Certes, la nature est pipée! »^

Cette saillie originale ne mit pas sans doute les rieurs du côté de l'athéisme *.

Il y a du reste un argument qui met la folie de l'athée, comme on dit, au pied du mur; c'est celui de Platon , qui fait dire à un de ses interlocuteurs : « Vous jugez que j'ai une âme intelligente , parce » que vous apercevez de l'ordre dans mes paroles

« Leçons de philosophie, par FloUes. — Voltaire a développé le même raisonDement avec beaucoup d'éclat dans ce morceau : — « Les chaînes de montagnes qui couvrent les deux hémisphère»,

> et plus de six cents fleuves qui coulent jusqu'aux mers du pied » de ces rochers; toutes les rivières qui descendent de ces mé* » mes réservoirs et qui grossissent les fleuves après avoir ferti-

> lise les campagnes; des milliers de fontaines qui partent de la » même source , et qui abreuvent te genre animal et végétal , tout n cela ne parait pas plus TefTet d'un cas fortuit et d'une décli- » naison d'atomes, que la rétine qui reçoit les rayons de la lu- » mière, le cristallin qui les réfracte, l'enclume, le marteau, l'é-

> trier, le tambour de l'oreille qui reçoit les sons, les routes du » sang dans nos veines, la systole et la diastole du cœur, ce ba- » lancier de la machine qui fait la vie. » (Voltaire, art. Causes

finales, )

» et dans mes actions; jugez donc, en voyant For- » dre de ce monde , qu'il y a une âme souveraine- » ment intelligente. »

Le plus petit arrangement dans la sphère des actions humaines révèle l'intelligence qui y a présidé ; nos arrangements les plus parfaits, tous nos arts, nos industries, ce qui révèle le plus notre intelligence par conséquent, ne se compose que d'imitations, que de larcins faits aux productions et aux lois de la nature , dont tous nos efforts ne peuvent aborder même de loin l'inépuisable perfection; et l'intelligence qu'on accorde , sans contestation , à ces copies grossières, on la refuserait à ces suprêmes et divins modèles? que dis-je 1 la connaissance de ces modèles, leur seule pénétration, est le charme et la gloire des plus hautes intelligences, et nous sert à mesurer le génie d'un Newton ou d'un Cuvier, et l'objet lui-même de cette étude serait fait sans intelligence?

Mais ce n'est précisément que parce qu'il est fait avec intelligence qu'il est pénétrable à notre intelligence , c'est-à-dire intelligible , car X intelligible implique nécessairement en lui V intelligence , comme la parole implique la pensée. On s'extasie avec raison devant le génie de l'homme qui est parvenu à saisir le mécanisme de la nature à ce point de prédire à minute et à seconde fixes le retour sur l'horizon d'une comète disparue depuis des siècles , ou de reconstituer exactement tout un animal inconnu avec la donnée d'un seul petit os d'une seule dent; pour moi, tandis que

d'autres admirent ces prodiges de la science humaine , je ne sais que me prosterner devant ce grand artisan qui a porté Fintelligence et l'harmonie dans son œuvre, à ce point inimaginable de précision, qu'un être aussi borné, aussi chétif, aussi perdu, que l'homme dans la création ait pu en surprendre les lois et en calculer le cours à travers des e^aces si incommensurables.

Que sera-ce donc si nous venons à remarquer que ce génie de l'homme lui-même, par lequel les lois de lanature se laissentsaisirà force de justesse et de précision, n'est d'ailleurs lui aussi qu'un ouvrage de plus parti delà même main qui non-seulementafaitlespectacle de tant de merveilles , mais aussi le spectateur?

S'il n'existait pas une raison souveraine, créatrice et ordonnatrice de l'univers, remarquez-le bien, il faudrait dire que l'homme n'a rien qui lui soit supérieur. Qu'y aurait-il, en eflfet, de meilleur dans l'univers, puisqu'il jouit seul de la raison à laquelle on ne peut rien comparer, et qu'il a cet avantage décisif sur la nature de la connaître , alors qu'elle-même ne se connaît pas? Mais, d'un autre côté, quelle ftJie de dire qu'il n'y a rien de supérieur à l'homme , alors que tout accable sa faiblesse , et que la perfection des ouvrages de la nature est dans une disproportion désespérante avec tout ce qu'il peut oser? Il faut donc reconnaître qu'il y a tout à la fois audessus des merveilles de la nature et de la raison de l'homme qui les contemple , par delà le spectateur et le spectacle , un esprit souverain qui les a créés l'un pour l'autre et tous pour lui , et que l'u-

Divers n'est supérieur à rhomme que précisément parce qu'il présente à sa raison le miroir d'une raison supérieure et infinie qui le confond.

« Convenez, s'écrie Diderot \ qu'il y aurait de » la folie à refuser à vos semblables la faculté de » penser. — Sans doute, mais que s' ensuit-il de là? » — Il s'ensuit que si l'univers, que dis-je l'uni- » versl si l'aile d'un papillon m' oflFre des traces mille » fois plus distinctes d'une intelligence que vous n'a- » vez d'indice que votre semblable a la faculté de » penser , il est mille fois plus fou de nier qu'il existe » un Dieu que de nier que votre semblable pense. » Or, que cela soit ainsi, c'est à vos lumières, c'est » à votre conscience que j'en appelle. Avez-voosja- » mais remarquédans les raisonnements, les actions, » et la conduite de quelque homme que ce soit, plus » d'intelligence, d'ordre, de sagacité, de consé- » quence, que dans le mécanisme des insectes? la » Divinité n'est-elle pas aussi clairement empreinte » dans l'œil du ciron, que la faculté de penser dans » les écrits de Newton? Quoi 1 le monde formé prou- » verait moins une intelligence que le monde ex- » pliqué 1 quelle assertion 1 Songez donc encore que » je ne vous objecte que l'aile d'un papillon, quand » je pourrais vous écraser du poids de l'univers. »

« Diderot , cité par Téditeur de la Raison du Christianisme et par celui de l'ouvrage de Dulauro-Dubez. — L'idée de Diderot de nommer un avocat de Dieu, qui nous a valu le plaidoyer si original de Galiani, permet de supposer qu'il était prêt luimême à remplir le même ministère, et c'est là sans doute le plaidoyer qu'il tenait en réserve et qu'il a donné plus tard.

Et qui donc, en effet, laissé en présence de la nature , seul avec elle , avec la voûte du ciel et le roulement majestueux des mondes sur sa tête...., avec une simple fleur , — ne surprendra pas pour ainsi dire la main de Dieu sur son ouvrage , ne saisira pas la filiation de Tintelligence de l'homme admirant cette merveille avec l'intelligence qui l'a formée, et ne se rencontrera pas avec Dieu dans la nature , comme avec la source même de l'intelligence et de la pensée , de la sagesse et de la beauté?

« fai vu Dieu , en passant et par derrière , com- » me Moïse, s'écrie l'illustre Linné, je l'ai vu et je » suis demeuré muet, frappé d'admiration et d'é- » tonnement. fai su découvrir quelques traces de » ses pas dans les œuvres de la création, et dans » ces œuvres , même dans les plus petites , même » dans celles qui paraissent nulles, quelle force 1 » quelle sagesse 1 quelle inexplicable perfection * 1 »

V. Preuve tirée de V existence des esprits. — Si Dieu fait sentir sa présence dans l'ordre physique , il ne la révèle pas moins dans l'ordre métaphysique et moral.

En fermant les yeux sur tout l'univers et en con-

'^ Linné , cité par Téditeur de la Raison du Christianisme. — Du reste, voici, dans un autre ordre d'intelligence, un mot qui n*est pas moins remarquable que celui de Linné : — On demandait, un jour, à un pauvre Arabe du désert, ignorant comme le sont la plupart des Arabes, comment il s'était assuré qu'il y a un Dieu. — « De la même façon , répondit-il , que je connais , par » les traces marquées sur le sable, s'il y a passé un homme' ou » une bêle. » ( Voyage en Arabie ^ par M. Darrieux.)

8< centrant mon attention au dedans et sur la partie la plus intime de mon être , je me trouve esprit , c'està-dire , comme nous l'avons vu , substance immatérielle douée de spontanéité , de sensibilité , d'intelligence, de conscience, et d'une simplicité d'existence qui se résume dans cet indivisible que j'appelle moi. — Il m'est facile de reconnaître également que ce moi n'a pas toujours existé , que je ne me suis pas plus donné l'être à moi-même , qu'il ne dépend de moi de me le conserver; qu'en un mot, je ne porte pas en moi la cause de mon existence , et que cette cause quelconque , de laquelle je proviens et je dépends, existe quelque part hors de moi. — Il est impossible jusqu'ici de contredire ce raisonnement. — Il faut donc qu'il existe un être quelconque qui ait créé mon âme et qui la conserve. Maintenant, (îet être quel esiril? je n'en sais rien encore. Mais si je ne sais pas ce qu'il est, je sais positivement ce qu'il n'est pas; je sais très-certainement qu'il n'est pas cette matière universelle où mon corps est plongé. Cette matière peut bien avoir servi à la formation de mon corps, parce qu'ils sont tous deux de même nature , mais elle ne peut être entrée pour rien dans la création de mon âme dont la substance exclut la sienne. Il ne se peut pas que ce qui est composé ait fait ce qui est simple , que ce qui est inerte ait fait ce qui est spontané, que ce qui ne pense nullement ait produit ce qui pense essentiellement, que ce qui ne se sent et ne se connaît pas lui-même ait engendré un être qui ne vit que parce qu'il se sent, se connaît, et

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