‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 16 sur 49 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

se distingue d'avec tout le rest^. Il faudrait que la matière eût non-seulement de Fintelligence , mais qu elle en eût plus que Fintelligence humaine la plus relevée pour avoir fait sortir celle-ci de son sein, et elle n'en a pas pour elle-même. au plus simple degré. La source originaire de mon esprit ne peut donc être cette matière universelle.'

Cette source doit donc être inmoiatérielle ou spirituelle comme moi. Il faut nécessairement que ce quelque chose qui m'a fait âme, esprit, soit luimême ce qu'il m'a fait: âme, esprit. Si, conmie nous l'avons vu, il a fallu de l'intelligence pour donner à la matière le mouvement et l'harmonie , s'il a fallu de l'intelligence pour créer l'instinct, il faut à plus forte raison de l'intelligence pour donner l'intelligence. Ici le raisonnement passe à l'état d'évidence. « L'esprit humain, tel qu'il est, dit Cicé- » ron , doit nous faire remonter à quelque autre in- » (diligence supérieure et qui soit divine : Eh! d*où >) viendrait à t homme • dit Socrate dans Xénophon , » V entendement dont il est doué? On voit que c'est à » un peu de terre , d'eau , de feu , et d'air, que nous » devons les parties solides de notre corps , la cha- » leur et l'humidité qui y sont répandues , le souffle » même qui nous anime ; mais ce qui est bien aii- » dessus de tout cela, j'entends la raison, et, pour » le dire en plusieurs termes, l'esprit, le jugement, » la pensée, la prudence, oii l'avons-nous trouvé, » où l'avons-nous pris *? » Il faut donc qu'un être

' Cicéron, De la Nature des Dieux , IW. ii, n'* 6.

quelconque ait lui-même toutes les qualités qui m'ont été commimiquées , et qu'il soit comme le type de ma race spirituelle. Or, comme cet esprit doit ou être étemel par lui-même ou avoir reçu immédiatement et en dernier ressort l'existence de quelque autre plus grand esprit, qui contient toutes ces perfections au degré le plus infini, il s'ensuit qu'il y a un créateur immatériel , de qui relève toute intelligence , et que j'appelle Dieu. — En un mot» si on peut dire : Je pense , donc je suis , on peut ajouter Je suis, donc Dieu est '.

VI. Preuve tirée de la notion de Vinfini. — Jusqu'ici nous ne sommes arrivés à l'idée de Dieu que par raisonnement,, maintenant cette idée va se présenter à nous d'elle-même , et nous allons la saisir par simple vue.

L'idée de Dieu est inséparable de Tesprit humain,

* a Quand je lève les yeux vers le ciel, dit l'impie, j*y croîs » voir des traces de la Divinité; mai? quand je regarde autour

» de moi Regardez au dedans de vous , peut-on lui répon*

9 dre, et malheur à vous si cette preuve ne vous suifit pasi II ne » faut, en effet, que descendre au fond de nous-mômes pour » reconnaître en nous l'ouvrage d'une intelligence souveraine » qui nous a donné l'existence et qui nous la conserve. Cette • » existence est un prodige qui ne nous frappe pas assez, parce » qu'il est continuel : il nous retrace néanmoins à chaque ins- » tant une puissance suprême , de laquelle nous dépendons. » Mais plus l'empreinte de son action est sensible en nous et » dans ce qui nous environna, plus nous sommes inexcusables » de la chercher dans des objets minutieux et frivoles. »

( D'Alemberi, De l'Abus de la critique en matière de Religion^ chap. vu. )

c'est rélément même dans lequel se meuvent nos intelligences, et Tarchétype sur lequel se forment nos idées; si bien que ceux qui le nient ne peuvent trouver des arguments à objecter à son existence que dans des prénotions qui la supposent nécessairement.

Cette preuve demande beaucoup d'attention, parce qu'elle est purement métaphysique ; je vais tâcher cependant de la présenter d'une manière bien saisissable.

Effaçons d'abord le mot Dieu qui, né disant rien par lui-même, et étant tout à fait de convention, est devenu par habitude comme un voile qui cache l'être même qu'il exprime, A la place du mot, rappelons ridée.

N'est-il pas vrai que nous avons tous- l'idée de quelque chose d infini? cela est indubitable; car nous avons le mot, et le mot sitippose nécessairement l'idée. Je ne dis pas encore que l'idée suppose la réalité , je me borne à constater le fait de l'existence de cette idée. Nous avons l'idée de quelque chose d'infini dans toutes les conditions de l'être : l'infini en durée , l'infini en espace , l'infini en puissance, l'infini en toutes sortes de perfections. Tous les jours nous nous servons des mots im^parfait, dés-ordonné, in-juste, dé-fectueuco , im-fuissant , etc. , ce qui suppose nécessairement que les idées que nous ayons des choses partent de l'idée première de quelque chose d' absolu en perfection , en ordre, en justice, en sainteté, en puissance, d'un être qui ne se mesure pas , et d'après lequel on

mesure tout , qui est par lui-même , au-dessus de tout, nécessaire, sans restriction, infini en un mot. Les mots relatif et fini, dont nous nous servons à chaque instant, supposent nécessairement Y absolu et Y infini. Si tout était relatif et fini, rien ne le serait, ou du moins nous ne le remarquericms pas. On ne connaît le fini qu'en lui attribuant une borne , qui est une pure négation d'une plus grande étendue , dit Fénelon. Ce n'est donc que la privation de l'infini. Or, on ne pourrait jamais se représenter la privation de l'infini, si l'on ne concevait l'infini même ; comme on ne pourrait concevoir la maladie , si l'on ne concevait la santé dont elle n'est que la privation. — Ne dites pas que l'idée que nous avons de Y infini n'est que celle de Y indéfini, et que nous entendons par là une existence dont nous ne connaissons pas les bornes, mais qui en aurait, et qui ne serait qiïe le fini plus ou moins étendu, mai» toujours fini. Ce n'est pas cela. Les seuls mots fini et indéfini nous eussent sufiî s'il en eût été ainsi ; et nous n'aurions pas eu recours à un troisième mot si nous n'avions pas eu une troisième idée. Le mot indéfini vient au contraire faire ressortir la rigueur du mot infini, en le réservant pour exprimer l'idée de quelque chose qui n'a pas de fin , connue ou inconnue , fixée ou non fixée , et qui est sans fin. Indéfini recule et suspend la borne , infini la supprime absolument. Tel est le sens rigoureux et usuel de ce mot. Dans les sciences , par exemple , la perpétuité du mouvement, la divisibilité de la matière à Yinfini, se conçoivent, se démontrent d'un infini

Digiti

véritable en durée ou en étendue. On ne veut pas dire qu'on n'a pas trouvé, qu'on ne connaît pas la borae de la divisibilité de la matière , on affirme qu'elle est sans bornes possibles. Telle est l'idée du mot infini dans toutes les applications que nous en faisons. L'esprit se perd sans doute dans cette idée , il ne la comprend pas , mais il la conçoit; et il la conçoit si bien , qu'il ne conçoit pour ainsi dire rien que par cette idée-là. — L'idée de l'infini existe donc inséparablement dans T esprit humain. •

Maintenant cette idée a-t-elle une réalité objective ou n'estr^lle qu'une chimère? existe-4-il réellement un être qui soit infini en toutes choses?

W me suffirait de répondre qu'il est absurde de supposer que ce soit par une chimère que nous mesurions toutes les réalités, j'entends toutes les* qualités relatives que nous donnons aux choses. Si la souveraine perfection est une chimère , tous les jugements que nous portons sur les divers degrés de perfection des choses sont chimériques , et tout disparaît dans une indiJÛTérence absolue et une négation profonde.

Mais je vais donner à ma démonstration un enchaînement plus mathématique ; suivez-moi :

Le pur néant n'est pas visible. Là où il n'y a absolument rien , on ne voit rien.

Lors donc que nous avons l'idée de quelque objet» c'est que, de deux choses l'une : ou bien nous tenons cette idée de l'impression que Vobjet même fait sur notre esprit, et alors elle est vraie , ou bien nous nous faisons cette idée d'après et à l'instar

d'un autre objet qui peut nous la prêter, et alors ce n'est qu'une imitation , qu'une idée empruntée et fausse.

fen conclus que s'il existe une idée qu'aucun autre objet n'ait pu nous prêter et ncKis suggérer, il faut nécessairement qu6 cette idée nous vienne directement et immédiatement de son propre objet, et que, dès lors, cet objet existe et soit véritable.

Or, je dis que telle est l'idée de l'infini.

Il n'y a qua l'infini qui peut se représenter luimême; si donc il n'existait pas, nous n'en aurions pas la représentation dans notre esprit. Si je n'ai rien à ma disposition que le fini , comment en tirerai-je l'idée de l'infini? cela est mathématiquement impossible ; car cm ne peut voir le plus dans le moins, on ne peut voir cent réalités là où il n'y en a que quarante , puisqu'on en verrait soixante qui n'y soat pas, et que le néant n'est ni visible ni intelligible.

Direz-vous qu'en ajoutant le fini au fini on peut arriver à l'idée de l'infini? c'est là que je vous attends . additionnez tant que vous voudrez, vous n'aurez jamais dans le total que ce que vous aurez mis en addition; et comme vous n'aurez mis que du fini, vous ne trouverez que d.u fini. Ajoutez tant que vous voudrez le fini au fini , vous le rencontrerez toujours , puisque votre dernière opération sera précisément d'avoir remué sa borne, La diflférence de l'infini au fini n'est pas une diflférence d'étendue mais de nature. L'extension, quelque considérable qu'elle soit, d'un objet fini, ne faisant que reculer et ne supprimant pas sa borne , il en résulte qu'à

quelque point que vous la portiez, vous êtes tout aussi éloigné de l'infini qu'au point de départ, c'està-dire qu'il n'y a pas de départ du fini à l'infini.

Direz-vous que, pour vous faire l'idée de l'infini par le fini, vous suppi-imerez les bornes du fini? mais alors vous arriverez , non à l'idée de l'infini, mais à rien. Car, qu'est-ce que supprimer les bornes du fini? c'est supprimer l'idée du fini luimême. Mais c'est la seule chose que vous aviez, — vous n'aurez donc plus rien , si d'ailleurs vous n'avez pas, pour combler ce rien, Tidée de l'infini.

Ce qui nous fait illusion à cet égard , c'est que nous ne remarquons pas que , loin que nous puissions nous faire l'idée de l'infini par le fini , c'est l'inverse qui est la réalité, et que, comme nous l'avons déjà dit, ce n'est que par présupposition de l'idée de l'infini que nous nous faisons l'idée du fini. L'idée du fini quelconque en espace , en durée , en beauté , en toute sorte de perfection , présuppose nécessairement l'idée de l'espace , de la durée , de la perfection même , absolus et sans restriction, et sur ' lesquels nous graduons le mouvement du fini , selon cette belle définition du temps prise dans Platon :

Le temps, cette image mobile De Fimmobile éternité.

De sorte que , lorsque nous montons de l'idée du fini à celle de l'infini , nous ne faisons que reprendre ce sur quoi nous nous étions fait déjà l'idée du fini.

Mais sur quoi nous étions-nous fait préalablement l'idée de l'infini?.... Il est impossible de le dire.

Donc r infini en toutes choses ne peut avoir son générateur dans le fini. Rien ne le comprend; rien ne le peut représenter. Il est à lui-même son archétype.

Donc, si on le voit en idée, il faut qu'il soit en réalité ; car, le pur néant n'étant pas visible ni intelligible, ce qu'on voit immédiatement et sans archétype doit exister nécessairement par soi : il est

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