‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 17 sur 49 · CELUI QUI EST · texte numérisé non relu

CELUI QUI EST

Or, cet être infini et par essence, actuellement existant comme son idée , dans mon esprit , ou plutôt dont cette idée n'est que la présence et la vue immédiate, c'est ce que nous appelons Dieu.

« Il est étemel et infini, dit Newton, il peut tout » et connaît tout; c'est-à-dire qu'il dure depuis l'é- » temité jusqu'à l'éternité , et qu'il est présent de- » puis l'infini jusqu'à l'infini; il régit tout, et il con- » nfidt tout ce qui est et tout ce qui peut être. Il » n'est ni l'éternité ni l'infini, mais il est étemel et » infini; il n'est pas la durée et l'espace, mais il » dure et il est présent. Il dure toujours et il est » présent partout; et en existant toujours et par- » tout il constitue la durée et l'espace. Comme toute » partie mdivisible de l'espace existe toujours et » que toute partie indivisible du temps existe par- » tout, il est l'auteur et le maître de toutes choses » en tout temps et jen tous lieux '. »

» Extrait inédit puhWé dsLUs une Revue dont le nom échappe, mais d'où il a été fidèlement transcrit. — Cetle profonde définition de Dieu ne dépasse pas, après tout, celle du catéchisme, et n'en est qu'un magnifique commentaire.

Cette profonde idée de Dieu est insaisissable à notre esprit, il est vrai, et tout le génie de Newton ne peut que balbutier en cherchant .à le définir, mais il n'en est par cela même que mieux défini , selon cette belle pensée de Tertullien : — « Rien » ne nous donne une idée de Dieu plus magnifique » que l'impossibilité de le comprendre; son infinie » perfection le découvre et le cache tout à la fois » aux hommes '. »

VIL Preuve tirée de V existence des vérités nécessaires. — Cette dernière preuve se rattache à la précédente et n'en est qu'une dérivation. Par elle cependant la vue de Dieu va devenir plus saisissable et pour ainsi dire plus tangible à notre esprit.

Il y a des vérités qui n'ont pas bougé depuis le commencement du monde , et qui très-certainement ne bougeront pas jusqu'à la fin, quelque reculée qu'elle soit. Je veux parler de ces premiers principes, de ces lois étemelles de la raison et de la conscience, qui gouvernent le monde des esprits, soit dans l'ordre intellectuel , soit dans l'ordre moral.

» Terful. Apolog, 17.

CeUe belle preuve de Dieu , Urée de la notion de Tinfini , dont on a fait honneur à Descartes, n'est pas de lui; elle se trouve dans plusieurs Pères de l'Église, et notamment dans saint Anselme.— Au surplus, je crois devoir faire observer que celte preuve n'implique pas que l'idée de Dieu soit innée dans chacun de nous, mais seulement dans le genre humain Je m'expliquerai davantage au chapitre De la nécessité d'une rMlation primitive.

Dans Tordre intellectuel, par exemple, tous les premiers principes géométriques, tels que ceux de la nature et des prc^riétés d'un triangle , d'un carré ou d'un cercle 5 ou les proportions de ces figures^ etc. , sont de cette sorte. Us ont toujours été et ils seront toujours. On ne conçoit pas même qu'ils aient jamais eu un commencement, et qu'il y ait eu un temps quelconque où deux fois deux font quatre , par exemple, ne fût pas une vérité. Dire que les hommes sont convenus de cette règle serait une absurdité. Il est évident (ju'elle ne dépend pas d'eux, et que .ce sont eux qui en dépendent. Ils l'ont trouvée toute faite , et s'ils venaient à disparaître , ils la laisseraient après eux , comme elle était avant : ainsi des autres. Ces vérités préexistantes et nécessaires se trouvent à la tête de toutes les carrières de l'esprit humain. C'est d'après elles que nous éprouvons nos jugements et que nous distinguons le vrai du faux en tout temps et en tous lieux.

Il en est de même dans l'ordre moral. Toutes nos actions , nos pensées mêmes , ne sont pas indifféremment bonnes ou mauvaises ; il y en a que nous appelons justes et d'autres injustes. Cette distinction n'est pas mouvante, elle ne cède point au temps ni ne s'accommode à des intérêts particuliers . Elle n'a jamais été écrite et n'a pas besoin de l'être. Nous la portons chacun dans notre conscience privée , tous dans la conscience publique ; elle domine et règle par elle-même les nations comme les individus , les siècles comme les jours; et les historiens, à quelque pays et à quelque temps qu'ils appartiennent, n'ont

pas même besoin de caractériser les actions qu'ils retracent ; il suflSt qu'ils les exposent et qu'ils en appellent à cette conscience du genre humain, que nulle puissance ne peut abolir, comme dit Tacite, pour que toute la postérité soit unanime à les couronner ou à les, flétrir.

Eh bien , cette raison universelle , cette vérité impérissable, incréée, étemelle, infinie, centre immuable où aboutissent toutes les routes de notre intelligence et de notre cœur, et qui porte le monde moral, suppose nécessairement une intelligence infinie et incréée comme elle, en qui elle réside comme dans son siège, qui la conçoit , et qui l'exprime éternellement, dont elle est la fille et le verl)e, où elle puise sa force et sa divinité. — « Le roi de l'Olympe en est le père , » dit un ancien poëte en parlant de cette loi des es- » prits ; elle ne vient point de l'homme, et jamais l'ou- » bli ne l'effacera ; en elle est un Dieu , le grand Dieu » qui ne vieillit point* . » — « Cette loi véritable et pre- » mière , dit Cicéron , ayant caractère pour ordonner » et pour défendre , est la droite raison du Dieu tout- » puissant*. — Universelle, invariable, étemelle, » elle enseigne le bien etdétoume dumal. On ne peut » ni l'infirmer par une autre loi, ni en rien retrancher. » Ni le peuple ni le sénat ne peuvent dispenser d'y » obéir; elle est à elle-même son interprète ; elle ne » sera pas autre dans Rome, autre dans Athènes , au- » tre aujourd'hui , autre demain. Partout, dans tous

« Sophocle, Œdipe y roi, v. 863.

=* Des Lois, liv. ii.

» les temps , régnera cette loi immuable et sainte , et » avec elle Dieu , qui Fa faite, discutée, sanctionnée , » Dieu le maître et le roi du monde *. »

Le seul argument spécieux, pour le dire en terminant , qu'on ait soulevé contre l'existence de Dieu , celui tiré du désordre moral de ce monde , disparaît devant cette dernière preuve , et non-seulement il disparait, mais il se retourne de toute sa force pour la confirmer.

Comment, en effet, ne voit-on pas qu'il faut au préalable avoir l'idée de l'ordre inmiuable et nécessaire pour argumenter du des-ordre?

S'il n'y a pas d'oRDRE en principe , il n'y a pas DES-ORDRE , et alors l'argument tombe de lui-même ; que si, au contraire , on dit qu'il y a des-ordre , on part donc de la reconnaissance d'un ordre préexistant et immuable qui accuse le des-ordre. Mais cet ORDRE préexistant et immuable c'est Dieu ; d'où suit que l'argument de l'athée s'appuie sur Dieu pour le combattre, et le prouve en l'attaquant. — « Ahl » ces Messieurs savent donc , dit à ce sujet fort spi- » rituellement M. de Maislre, que Dieu qui n'existe )> pas est juste par essence I ils connaissent les at- » tributs d'un être chimérique , et ils sont en état de » nous dire à point nomi^é comment Dieu serait fait » si par hasard il y en avait un : en vérité il n'y a » pas de folie mieux conditionnée*. »

' De la Republique, liv. m, n» xvii. Traduction de Victor Leclerc.

» Soirées de Saint-Pétersbourg , tome ii, p. ia4.

Ce qui est vraiment admirable , au contraire , et ce qui prouve hautement la Divinité , c'est que le désordre moral de ce monde, cet océan toujours mutiné , ne soit jamais parvenu à engloutir la conscience de Tordre ; qu*au travers de toutes ses plus horribles tourmentes les piliers du juste et de Finjuste n'aient jamais fléchi, et que le temps, qui em-porte les erreurs et les passions , ne fasse que consacrer de plus en plus la vertu et que polir la vérité I

Après cela , si le désordre est la suite nécessaire de la liberté morale, la responsabilité Test aussi, et à moins que de nier la liberté , il faut reconnaître qu'elle porte avec elle le correctif, sinon encore la réparation du désordre qu'elle produit, dans cette responsabilité inexorable qui s'attache aux pas du pervers, proteste incessamment contre le méfait, et élève jusqu* au-dessus des têtes couronnées je ne sais quels préparatifs d'un supplice qui commence dès ici-bas par le remords, témoin ces étranges paroles d'un maître du monde , qui font bien voir qu'il y avait un plus grand maître que lui : — « Que » vous écrire. Pères conscrits, ou comment vous » écrire , ou plutôt devrais-je songer à vous écrire » mamtenant? si je le sais , que les Dieux me fassent » périr plus cruellement que je ne me sens périr » tous les jours * 1 » Tant ses forfaits et ses infamies, dit le grave historien, étaient devenus pour lui un cruel supplice 1 et tant Socrate avait raison

' Tacite, Annales, liv. vi, n» yi.

d'affirmer que si on ouvrait Fâme des mécliants , on y verrait mille traits aigus qui la déchirent î

Quelle preuve plus vivante de Fexistence de Dieu que ces déchirements d'une conscience coupable 1 que ces coups sourdement appliqués avec un fouet invisible! comme dit le poète :

Et surdo verbere cœdit Occullum quatiente anima tortore flagellum? Pœna autem vehemens — *.

Qui ne connaît œ témoin formidable que nous portons tous dans notre sein et le jour et la nuit? qui n'a entendu cette voix délicate et incorruptible qui prévient toutes nos actions par le conseil et les suit par le jugement, qui parle, même à ceux qui ne l'interrogent pas , qui s'élève d'autant plus que nous voulons l'étouffer davantage , à moins qu'à force de crimes nous ayons cessé d'être hommes, et qui jette jusqu'au milieu du tumulte de nos passions des paroles fortes , menaçantes , terribles , plus perçantes qu'une épée à deux tranchants, et nous dit : — Où vas- tu? — arrête- toi; — quas-^tu fait? — tuas démérité.

Voix étemelle, indépendante, universelle, qui n'a pas besoin d'être expliquée ni traduite , et que toutes les nations conçoivent. Voix enfin qui console les bons dans leur pauvreté et désole les méchants dans leurs richesses, et qui, à tous ces ca-

* Juvénal , Satire xiii.

racfères, révèle une autorité immuable , nécessaire, et infinie, qui est Dieu.

Ainsi donc, pour nous résumer sur cet important chapitre , tout prouve Dieu :

1** Le sens intime le révèle, et le sens commun le proclame ;

2<* Sa nécessité , comme cause première de tous les êtres contingents qui composent l'univers, ressort de leur existence même ;

3<* Le mouvement universel porte partout avec lui le témoignage de l'impulsion qu'il a reçue de sa volonté puissante;

4** L'harmonie du monde chante un hymne de gloire à son intelligence et à sa sagesse ;

5** Nos esprits retournent à lui comme à leur océan, et se meuvent dans son sein comme les corps dans l'espace;

6** Il nous apparaît incessamment au fond de toutes choses, dans cette vue de l'infini qui nous attire et nous poursuit;

7<» Enfin , il habite et converse avec chacun de nous dans la conscience , et se fait sentir également aux individus , aux familles , aux cités , aux empires , à tout le genre humain , par son imprescriptible et son inviolable loi.

Aussi toute intelligence , même la plus ténébreuse et la plus reculée aux confins de la civilisation , re-

connaît le GRAND ESPRIT ; et si une raison aveugle a pu, chez quelques pauvres philosophes, s'acharaer à se nier elle-même en le niant, ils n'ont pu quitter cette terre sans léguer à l'humanité le grand aveu de leur erreur, et sans laisser échapper le cri sublime de la vérité qu'ils s'étaient efforcés toute leur vie de contenir.

Deux matérisQistes célèbres ont voulu foire école successivement depuis cinquante ans, le docteur Cabanis et le docteur Broussais; tous deux sont morts en laissant une rétractation réfléchie de leur lugubre système.

Je ne peux mieux finir qu'en les citant.

Rétractation de Cabanis \

c( L'âme , loin d'être le résultat de l'action des » parties, est une substance, un être réel, qui, par » sa présence , inspire aux organes tous les mou- » vements dont se composent leurs fonctions; qui » retient liés entre eux les divers éléments employés » par la nature dans leur composition régulière ,* et » les laisse livrés à la décomposition, du moment » qu'il s'en est séparé définitivement et sans retour.

» L'esprit dé l'homme n'est pas feit pour com- » prendre que tout cela ( les opérations de la na- » ture ) s'opère sans prévoyance et sans but, sans

» Lettre à M, F,... Cette letlre a retenti dans tolis les journaux du temps. L'extrait que j'en donne a été pris dans la Revue française (décembre i838).

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