LES AVOCATS DU BARREAU DE BORDEAUX
Messieurs et anciens Confrères,
La composition de cet ouvrage remonte à une époque où je pouvais m' honorer du titre d'avocat au barreau de Bordeaux. Sa conception fut due à l'intérêt d'une amitié particulière; mais son développement imprévu ne tarda pas à réclamer un but plus large, et ce fut le cercle de votre bonne confraternité qui s'offrit d'abord à lui comme le premier horizon de sa destinée. Depuis lors j'ai cessé de compter dans vos rangs , pour aller m' asseoir dans une magistrature paisible.
au sein de laquelle il m'a été donné de mettre la dernière main à mon travail; mais la pensée qui avait pf^sidé à sa laborieuse eœécution m'y a suivi, et , norvigateur arrivé au port, je viens acquitter aujourd'hui, — en vous le dédiant , — le vœu formé dans la tourmente.
Ce que mon sujet peut paraître avoir d'inaccoutumé sous la plume d'un légiste * n'affaiblira pas , et excitera peut-être davantage l'intérêt que vous lui auriez accordé s'il se fût agi de quelque traité relatif à la spécialité qui vous occupe. Il n'est pas un de vous , en effet , auquel il ne s'adresse , et qui ny ait sa place et son argument : — aux uns il va à la partie la plus vive de leur âme , et répond à une confraternité plus indissoluble que celles que les hommes peuvent former, la confraternité de la foi; — aux autres il touche à cette vaste et secrète plaie du doute qui accuse en eux un état de transition pénible, et qui leur fera trouver quelque prix à un travail où je me suis
* P^oir cependant le beau traite d'Ersklne, intitulé : Essai sur la Foi; — Les témoins de la Résurrection de Jésus-Christ, . examinés et jugés selon les règles du barreau, par Sherlock; — Les études de d'Aguesseau sur la Religion; — L'Athée redevenu Chrétien, par M. Delauro Dubez|, conseiller à la Cour royale de Montpellier, un des meilleurs ouvrages qui aient été' faits ; — et parmi les anciens le traité de la Nature des Dieux, de Cicéron.
surtout proposé leur soulagement , et par lequel je me sens uni à eux d'une confraternité plus vive, s'il se peut encore, que celle de la foi, celle de la charité; — si par hasard mon œuvre rencontrait parmi vous un adversaire, eh bien, c'est celui-là même que je prendrais pour juge de la vérité, parce qu'il serait dans la condition la plus propre à en manifester toute la puissance; et je- ne doute pas qu'il ne lui arrivât au moins ce qu'il advint de ce gouverneur de la Judée, devant lequel Paul fut traduit comme ennemi public, et qui, à demi touché et comme effrayé de la doctrine qu'il avait citée devant son tribunal, demanda à son justiciable un délai pour la méditer \
Au surplus, ce qui eût été autrefois excentrique dans la juste distribution et le commun respect des principes et des devoirs, devient aujourd'hui opportun et convenable dans la confusion générale et l'affaissement de toutes les institutions. La Foi était cachée dans les fondements de l'édifice d'où elle distribuait l'équilibre et les forces à toutes les parties; aujourd'hui elle est mise à nu par la ruine de tout le reste, et acquiert par là toute l'importance et toute
* Disputante autem illo de justitiâ et castitate et de judicîo futuro, tremefactus Félix respondit: Quod nunc attinet; vade : tem pore autem opportune accersain te {Act* Apost. cap. xxiv^
Digiti
la généralité d*un dernier bien par rapport au passé, du seul et unique fondement qui nous reste pour le présent et l'avenir. A ce titre on peut dire que la vérité religieuse absorbe aujourd'hui toutes les spéciorlités; que sa question est véritablement à l'ordre du jour; que la traiter et la défendre, c'est traiter et défendre implicitement toutes les autres : lorsque la ville est assiégée, le foyer domestique, pour tout homme valide, est au rempart *.
Si cet ouvrage ne peut vous trouver indifférents sur le fond de son objet, j'ose dire que par sa forme et son genre d'exécution, il peut vous intéresser encore. Je me suis efforcé, en effet, d'y employer et d'y faire valoir tout ce que je peux avoir puisé dans le sein de votre ordre de traditions et d'exemples dans le grand art de discuter et de convaincre ,et j'ai voulu
• « Notre combaty en effets intéresse nos autels, nos foyers, » nos temples, les murs même de Rome, ces murs justement » appelés sacrés par nos Pontifes, qui défendent plus sitre- » ment la ville par la religion quelle ne l'est par ses reni" ï* parts. Pour moi, tant que je respirerai, c'est une cause » que je croirai ne pouvoir abandonner sans crime, » — Est enim mihi tecum pro aris et focis certamen et pro Deorum templis atque deiubris proque urbis mûris, quos vos , pontifices sanctos esse dicitis, diligentiusque urbem religione quam îpsis mœnibus cingîtis. Quœ deseri à me dum qiiidem spirare potero, nefas judico. (Ciccro, de natur, Deor, in fine).
transporter à la preuve et à la défense de la religion , œtte méthode qui vous sert si heureusement tous les jours à la défense des intérêts de la terre.
Que j'aurais atteint grandement mon but. Messieurs, si j'avais pu reproduire et faire passer en moi tous ces grands modèles de raison et d'éloquence que vous ont laissés vos devanciers, et dont plusieurs brillent encore dans votre sein; cette netteté d'exposition qui frappe, dès le seuil du discours, comme un flambeau qui en illumine toute l'étendue; cette distribution et cet enchaînement des preuves, qui ne laissent aucun point par où l'ennemi ne soit enveloppé, aucune issue par oit il puisse fuir; cette science, à la fois abondante et contenue , qui alimente toute l'argumentation, et qui fait sentir ses réserves, après même quelle y a suffisamment pourvu; ce style, enfin, passionné par la raison et le dévouement , ce langage si attique dans les formes et si élevé dans son inspiration, que dans les grandes causes il devient en quelque sorte sacré, et semble imprimer aux intérêts passagers de ce monde quelque chose d'éternel! qualités éminentes qui, transportées si souvent sur un plus grand théâtre, se sont trouvées naturellement au niveau des plus grands intérêts de la patrie et de la société, et qui ont fait le barreau de la Gironde si grand, que, pour retracer aujourd'hui son histoire, il faudrait entrer de toute part dans l'histoire de la
France mène depuis cinquante ans , car depuis cinquante ans inépuisable, il na cessé de fournir à la science des jurisconsultes profonds et éloqt^ents, — à la magistrature des oracles célèbres , — à la couronne des ministres fameux, — à la tribune comme à la barre nationales des athlètes immortels, — et, ce qu'il y a de bien plus rare. Messieurs, à toutes les nobles
convictions de généreux martyrs !
Permettez-moi, Messieurs, de me couvrir de cette grande renommée , et d'y prendre mes lettres de crédit et de noblesse, en ce moment solennel pour moi où je vais entrer dans l'arène de la publicité I soutenez vous-mêmes mon début par vos encouragements I que je puisse m' adresser par vous à la jeunesse de mon pays, et lui porter avec assurance ces grandes vérités qui blessent pour guérir I
Veuillez agréer.
Messieurs et anciens Confrères, l'hommage de mon inviolable attachement.
Auguste NICOLAS.