‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 22 sur 49 · TOME I. o · texte numérisé non relu

TOME I. o

surde de dire , comme nous Tavons fait observer ailleurs , que ce soit par une chimère que nous mesurions toutes nos réalités. — Donc , puisqu'il y a une justice originelle , il est nécessaire qu'elle s'exécute quelque part, qu'elle nous ramène quelque part à son tribunal , et que là elle se donne à elle-même une satisfaction complète et infaillible, conmie sa nature la réclame.

Cette satisfaction lui estrelle donnée dans ce monde? — Non , — cela n'est que trop clair.

Et d'abord ce ne sont pas les lois et les justices humaines qui la lui donnent. Celles-ci n'atteignent, en eflTet , qu'une très-faible partie de nos existences; la presque totalité de nos actions ne sont pas de leur ressort ou leur échappent. De plus, la justice humaine ne fait que punir, et elle ne récompense pas; elle est manchote, comme dit Charron. Enfin, ce n'est qu'une justice artificielle, qu'une règle de plomb , qui subit tous les caprices des hommes qui la font ou qui l'appliquent, et qui devient souvent elle-même une infraction plus criante de la justice véritable que toutes les infractions qu'elle se charge de réprimer. « J'ai vu sous le soleil l'im- » piété dans le heu du jugement et l'iniquité dans » le lieu de la justice *. » — De là le désordre qui défigure les sociétés humaines , où l'on voit le malheur s'attacher si souvent aux pas de la vertu , et la prospérité sourire au crime. — Qui est-ce qui peut rétablir réquilil>re et venger cette justice souve-

* Ecclésiaste , chap. iii^ v. i6.

raine, qui proteste perpétuellement contre ce désordre, etslir la foi de laquelle nous dormons tous? — Dira-t-on que Festime ou le mépris de l'opinion publique viennent consoler Fhomme juste et flétrir le pervers? — Cela est vrai jusqu'à un certain poiht ; mais que de crimes masqués qui lui échappent! que de vertus voilées qui ne peuvent se faire jour, ou qui même perdraient tout leur prix en le réclamant I et puis, que de méprises cruelles commet l'opinion, et combien n'figoute-t-elle pas aux injustices et aux rigueurs de la fortune par la folie de ses arrêts 1 — Dira-t-on, enfin, qu'après tout, l'estime ou la mésestime de soi-même , la paix du cœur ou le remords, viennent tout réparer? — Le remords! mais plus on le mérite, plus on Tétouffe, et le arime finit enfin par tuer la conscience et trouver une affreuse tranquillité. La paix du cœur ! mais d'où vient que personne ne s'en contente? d'où vient que celui qui en jo.uit pleure cependant, soufire, est réputé malheureux? la paix du cœur est une barrière contre le désespoir, mais elle n'en supprir me pas les causes. Elle est conune le lest de la vertu qui l'empêche seulement d'être submergée , mais elle n'en est pas la pleine rétribution. — Quoi donc ! Thounne juste descendra-1r-il dans la mort sans être vengé, le coupable sans être puni, tous deux sans être au moins connus? et l'injustice dérisoire de leur fortune viendra-trelle se perpétuer encore après eux dans leurs descendants et s'asseoir jusque sur la pierre de leurs tombeaux?

Poussé jusqu'à ce dernier retranchement, celui

qui ne veut pas admettre rimmortalité de l'âmê est forcé de nier la justice , la morale , le devoir, la conscience , Dieu , et par cette négation de saper le fondement de toute société, — car la conscience et la justice humaine n'ont de valeur et d'assiette que par la conviction d'une justice infaillible et suprême , qui en est le type ; — cette justice ne se conçoit pas elle-même sans la certitude d'une pleine satisfaction,— et il est démontré que cette satisfaction n'existe pas ici-bas.

Maintenant ouvrez les portes d'une autre vie, et cette justice souveraine vous apparaît aussitôt, atr tendant le juste et le pervers , pour rendre à chacun selon ses œuvres , justifiant la patience de ses délais par la puissance inévitable de ses décisions , le désordre moral d'ici-bas par le jeu nécessaire et méritoire de notre liberté , et stabilisant par sa certitude l'ordre du monde ébranlé par son oubli.

Il faut donner à la conscience cette issue ou l'étouffer, et je ne m'étonne pas d'entendre l'auteur diObermann lui-même, après avoir fait la peinture affreuse d'un vénérable vieillard, mourant dans l'abandon et les rebuts de sa fille unique , s'écrier : « Un vieillard voir ainsi expirer sa vie ! un père finir » avec tant d'amertume dans sa propre maison ! et » nos lois ne peuvent rien ! // faut quun tel abîme de » misères touche aux 'perceptions de l'immortalité^, »

La paix du cœur et le remords , qu'on veut en vain faire valoir comme satisfaction suffisante de la

justice absolue ici-bas, sont du reste la preuve la plus irrécusable et pour ainsi dire les grands témoins de notre immortalité.

Qu est-ce , en efifet , que la paix de la conscience, . sinon le sentiment de notre mérite et le pressentiment qu'il sera rétribue? qu'est-ce que le remords, si ce n'est l'ajournement de la conscience devant la souveraine justice , et la sourde appréhension de ses châtiments? Mais, qui dit pressentiment et appréhension suppose nécessairement un objet à venir, comme terme, comme expectative de l'un et de l'autre , et comme l'a fort bien dit Sénèque , mériter c'est attendre \ Or, la paix et le remords, la confiance et la crainte, nous suivent, nous escortent jusque dans les bras de la mort; c'est même là, — chose admirable! — c'est sur le seuil du tombeau, dont la pierre devrait être un refuge assuré contre tous les traits de la justice de ce monde , s'il n'y avait rien au delà ; c'est à cet instant suprême , dis -je, que la paix ou le remords se réveillent plus vivement que jamais , et que la conscience flétrie par le crime ou le malheur ressuscite et reverdit sur les ruines de tous nos intérêts temporels. Il faut donc nécessairement que cette justice , objet à venir de nos craintes et de nos espérances, de la confiance ou du remords , soit au delà du tombeau , et que cette âme, qui en est tant préoccupée, survive elle-même pour la rencontrer V

' Quisquis meruit, expectat. Epist. cv.

^ « S'il était possible que, dans uo âge de raison, J'eusse

Résumons-nous et concluons :

^ I^ vérité de Finmiorlalité de Tâme prend ses racines dans tout notre être ; on ne peut l'en arracher qu'en le détruisant.

Sa première notion part du sens intime ; c'est une voix intérieure de la nature , ratifiée par l'instinct universel , contre toute apparence sensible , et par conséquent en dehors de toute illusion. — La mort n'est qu'une décomposition, l'âme étant simple est donc immortelle. — Sa nature et ses opérations sont tellement distinctes de celles du corps , que la séparation de leurs destinées se conçoit encore mieux que leur association. — On ne peut admettre que l'âme, reine du corps, ait une destinée pire, et

» manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux j> toute ma vie, parce qu*il n*est plus et que ma faute serait aussi » irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, » qu'un mal fait à celui qui ne le sent plus, qui n'existe plus, -» est actuellement chimérique, comme le sont les choses tout à n fait passées. Je ne saurais le nier; cependant j'en serais incon- » solable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. » S'il n'était autre que le sentiment d'une chute avilissante, » dont on a perdu l'occasion de se relever avec une noblesse » qui puisse consoler intérieurement, on trouverait ce même » dédommagement dans la vérité de l'intention. On voit pour- 9 tant le sentiment de cette injustice, dont les effets ne subsis- » tent plus, nous accabler encore, nous avilir, nous déchirer, » comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait » que l'offensé n'est qu'absent^ et que nous devons retrouver » les rapports que nous avions avec lui, mais dans un état qui - » ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal » sera perpétuel malgré nos remords. » ( Obermann, p. 1 5^. )

quelle soit annihilée, alors que le corps survit, non-seulementdans sa substance , mais dans sa forme même , qui résiste encore quelque temps à la mort.

Les lois les plus constantes de la nature et de noire organisation morale en particulier seraient bouteversées si Fâme ne survivait pas au corps.— S'il est vrai, en effet, que chaque être participe de la nature de ce dont il s'alimente , Fâme est immortelle, car la vérité Test. — Si le perfectionnement des êtres est en raison des principes de leur nature, l'âme porte dans son fonds un principe d'immortalité; car son perfectionnement ou sa dégradation sont en raison du culte ou de l'abandon de ce principe.— S'il est vrai que l'organisation des êtres est en rapport avec leur destination, l'âme n'est pas faite uniquement pour cette vie , car les choses de cette vie ne peuvent la satisfaire , et tous ses instincts l'emportent au delà du temps. — S'il est vrai, enfin, qu'il y ait une justice, et que la conscience qui nous la révèle ne soit pas une chimère , l'âme est immortelle, car cette justice n'est pas ici-bas, et le bon et le méchant s'en vont sans l'avoir rencontrée.

Il faut donc se jeter dans la conviction de notre immortalité, si l'on ne veut heurter aveuglément la raison et la nature. 11 faut croire que tant et de si forts arguments ne peuvent nous faire illusion , car ils sont tous puisés dans le fond des choses; et l'ordre adorable qui règne dans ce grand univers, à la

tête duquel nous sommes placés par Fiiitçlligence , révèle une sagesse infinie qui ne peut avoir voulu nous tromper en nous induisant dans une erreur qui serait son propre ouvrage , et en se démentant ellemême, dans son chef-d'œuvre, par un chaos de contradictions.

«Il faut, comme dit Platon, croire les législa- » teurs et les traditions antiques, et particulièrement » sur Famé , lorsqu'ils nous disent qu'elle est tota- » lement distincte du corps, et que c'est elle qui » est le moi; que notre corps n'est qu'une espèce » de fantôme qui nous suit ; que le moi de l'homme » est véritablement immortel ; que c'est ce que nous » appelons ame, et qu'elle rendra compte aux Dieux, » comme l'enseigne la loi du pays, ce qui estéga- » lement consolant pour le juste et terrible pour le » méchant. Nous ne croirons donc point que cette » masse de chair que nous enterrons soit I'homme ; » sachant que ce fils, ce ft'ère, etc., que nous » croyons inhumer, est réellement parti pour un » autre pays, après avoir terminé ce qu'il avait à » faire dans celui-ci. — Cela est certain, quoique » la preuve exige de longs discours , et il faut croire » ces choses sur la foi des législateurs et des tra- » ditions antiques , a moins qu'on n'ait perdu l'es- » prit \ »

' Plalo, de leg, xii. opp. tom. ix, edk. Bip., p. 212, 21 3.

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