‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 23 sur 49 · UNE RELIGION NATURELLE · texte numérisé non relu

UNE RELIGION NATURELLE

Nous avons une âme, — il y a un Dieu, — notre âme est immortelle. — Ces trois vérités sont établies.

De leur rapprochement va jaillir maintenant cette quatrième vérité, qu'il y a une Religion naturelle, c'est-à-dire des rapports naturels et obligatoires de l'homme à Dieu.

I. La première sensation de notre être est le plaisir d'en jouir, de voir et de contempler ce bel univers, l'harmonie imposante de son ensemble, et la profondeur inépuisable de perfection qui règne dans ses plus petits détails. Nous sentons que notre âme est faite pour ce plaisir, pour ce sentiment de Tordre ; que plus elle s'y livre , plus elle se sent, plus elle se dilate , plus elle vit.

Mais il est dans notre nature de nous rendre raison des choses , de donner un but à nos pensées et à nos sentiments. Or, cette extase vague, et flottante

à la vue de Tunivers, se fixe bientôt par cette simple réflexion que tant d'ordre suppose nécessairement un premier être essentiellement dominateur et indépendant, de qui tout relève et par qui tout vit.

Je sens , dès lors , que je ne suis pas étranger à ce grand maître de toutes choses; car, moi aussi, je suis compris dans ses ouvrages : je lui appartiens comme tout le reste. Je n'ai besoin que de me regarder pour voir sa créature. Cest lui qui a arrangé toutes les parties de mon corps; qui, d'abord, m* a disposé comme un lait qui se caille et s' épaissit, puis m'a revêtu de peau et de chair, m'a affermi d*os et de nerfs, m'a donné enfin le souffle et la vie, et c'est la continuation de ce secours qui conserve mon âme ^

Dans cette simple réflexion je trouve déjà un premier rapport de dépendance , que je me plais à reconnaître et à entretenir par la pensée, comme le fondement même de mon être, et qui me porte à adhérer à cet auteur de mon existence comme à mon principe et à mon soutien.

n. Je ne tarde pas à remarquer ensuite que nonseulement la puissance et la sagesse ont présidé à la formation de l'univers , mais encore qu'une bonté inépuisable s'est complu à fournir chaque chose de la provision de son existence ; que parmi tous les objets de cette providence je suis la créature de prédilection, élevée au-dessus de toutes les autres par la faculté qui m'a été donnée de me les assujettir et de me constituer leur roi , par le don de

Job..

rinteliigence qui me permet de commander à la nature , par le don de la liberté qui me permet de me commander à moi-môme et de me choisir un maître, qui ne peut être que celui de qui je tiens tous ses grands bienfaits et vers lequel je me sens porté comme par une réaction du don vers le donateur. — De là un second rapport de reconnais-sance envers Dieu qui domine tous mes sentiments , parce qu'il n'en est aucun que je ne lui doive , puisque le cœur qui les ressent et les objets qui les excitent viennent également de lui.

in. Plus je fixe ma pensée, du reste, et plus je suis porté vers Dieu par la considération de tout ce qui m'environne. Tous les objets qui excitent mes sentiments n'ont d'attrait que parce qu'ils me paraissent doués de quelques perfections, que parce qu'ils sont beaux, ordonnés, bons, sages, nobles, gracieux, sublimes; mais ces. perfections, qui ne sont qu'accidentelles et fligitives dans les créatures , n'ont été répandues sur elles que par celui qui les a faites , et qui doit être par conséquent comme le substantif de toutes ces perfections , c'est-à-dire la beauté , la bonté , l'ordre , la sagesse , la puissance , le§ plus infinies. — « Les perfections de Dieu sont r> celles de nos âmes et de toute la nature , dit Lei- » bnitz , mais il les possède sans bornes ; il est un » océan dont nous n'avons reçu que quelques goul>- » tes : il y a en nous quelque puissance , quelque » connaissance , quelque bonté ; mais elles sont tout » entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'har- » monie, qui nous enchantent, la peinture et la mu-

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)• sique en sont des échantillons; Dieu est tout or- » dre, il garde toute la justesse des proportions, il » fait rharmonie universelle ; toute la beauté est un^ » épanchement de ses rayons '. » — Conduit par cette réflexion, je vois Dieu dans toutes les choses belles et aimables, je les lui subordonne, je les lui ramène, et j'en compose un ensemble de beauté, pour lequel je réserve tout l'amour dont je puis être capable ; et comme je sens que toutes mes facultés sont faites pour goûter ces perfections et y trouver leur bien-être, j'en conclus que c'est vers Dieu qu'elles doivent être dirigées, comme vers la plénitude de leur satisfaction; je reporte en lui l'admiration et l'amour que foit naître en moi la vue de ses merveilles ; je suis heureux de trouver à qui payer le tribut de ma pensée et de mon cœur, que ce soit celui-là même de qui je tiens déjà cette pensée et ce cœur, qui les ramène à lui par le reste de ses ouvrages, et qui devienne ainsi tout à la fois le principe et la fin de ma destinée , et dès lors l'aliment infini de ma félicité. — De là, donc, un troisième rapport d'amour, qui se compose de tous les amours, comme Dieu se compose de toutes les perfections , et qui me porte à aimer en lui la suprême beauté, la souveraine bonté. Tordre même, la sagesse et la puissance les plus admirables, le type absolu du bien.

IV. Cette pensée prend un caractère plus sublime et plus touchant lorsque je viens à observer que,

' Théodicée , préface.

par ma qualité d'homme , je suis le seul être dans la nature qui soit capable de cet hommage, réprouve d'autant plus le besoin, dès lors, d'acquitter envers Dieu la dette de la reconnaissance et de l'amour , non plus seulement pour moi , mais pour toutes les créatures qui ont été mises sous mon empire, pour tout ce grand monde qui se résume dans ma pensée comme dans un sanctuaire, et qui ne me raconte la gloire de son auteur que pour que moimême je la lui renvoie. Je vois que si j'ai été ainsi constitué roi de l'univers , c'est pour en être le pontife , et que je suis ici-bas comme le vassal de Dieu. Cette faculté religieuse , qui me distingue entre toutes les créatures, m'établit ainsi comme le lien qui joint le monde à son auteur, et ce serait manquer à mon caractère le plus essentiel que de la laisser oisive. C'est ainsi que mes premiers rapports de dépendance, de reconnaissance, et d'amour pour Dieu , se complètent par un rapport plus solennel d adoration.

V. Mais des rapports plus intimes vont jaillir de la considération intérieure de notre être. Comme nous l'avons vu , nous sommes citoyens , par la pensée , d'un autre monde que le monde sensible ; rfun monde intellectuel et moral. C'est là plus particulièrement qu'est le siège de notre être. Là Dieu ne se communique plus à nous par l'intermédiaire des créatures , mais directement et par des rayons qui émanent immédiatement de sa substance , c'estrà-dire par la vérité à notre esprit , par la justice à notre conscience , par le sentiment de l'ordre, et par

U2 la beauté morale à notre cœur. Cette vérité, cette justice, cette beauté morale, qui ne sont que les diverses applications de la raison suprême , réclament perpétuellement au dedans de nous un culte. Nous ne nous y refusons jamais sans trouble , sans désordre , sans malheur : c'est comme Fair et la lumière de Fâme. Elle tend sans cesse, par tous ses bons instincts, à se l'assimiler. Comme nous Favons dit, c'est le foyer d'où elle ^mane et autour duquel elle gravite pour y rentrer et s'y dilater dans l'absolue possession de son principe. Ce principe que nous appelons la raison , et qui est comme la matrice de toutes les intelligences, c'est Dieu. — C'est une illusion grossière que de nous faire de la raison quelque chose d'abstrait en soi , qui ne repose sur rien , et comme un fantôme , ouvrage de notre esprit; notre esprit, au contraire, en est Fouvrage, notre raison est fille de cette raison, ou plutôt n'est que Faspiration instinctive de notre esprit vers DiED qui , selon la belle expression de Mallebranche, est le lieu des esprits comme Vespace est le lieu des corps.

On a dit de la noblesse qu'elle était un prolongement de la souveraineté; on peut dire de Fâme qu'elle est un prolongement de la Divinité. Nouis tenons de Dieu en effet, et en y remontant, nous ne faisons que rentrer en nous-mêmes et que nous reconstituer. Il y a Finfini entre nous et Dieu, sans doute, mais c'est un infini en perfection que nous tendons à égaler éternellement, et non pas un infini en nature , tandis qu'il y a l'infini en nature en-

U3 tre l'âme et le corps où elle est attachée , et tout l'univers matériel où nous sommes plongés. De sorte que par l'âme nous sonmies plus près de Dieu que de notre propre corps \ plus semblables à lui qu'à toutes les créatures, et que la proximité et la similitude des êtres étant la base de leur société, notre société avec Dieu , la Religion , est plus conforme à notre nature que tous nos rapports avec le monde extérieur et sensible qui nous environne.

De là cette profonde parole de la Genèse : Faisons V homme à notre image et à notre ressemblance, c'est-à-dire intelligent d'après nous , aimant la vérité, fait pour la posséder comme nous. Il y a en effet cette ressemblance entre Dieu et l'homme que tous deux aiment la vérité et sont faits pour la posséder ; la seule différence c'est que Dieu la possède en lui-même , et que notre âme tend à la posséder en Dieu et à l'y puiser comme dans sa source ; et Cicéron , dans la haute simplicité de sa raison philosophique , rentre admiiablement dans cette pensée lorsqu'il dit ces paroles remarquables : — « La loi » morale c'est l'esprit de Dieu , dont la raison sou- » veraine oblige ou interdit. . . ; la loi véritable et » princière est la droite raison de Dieu. . . ; cette rai-. » son , une fois qu'elle sestaffermie et développée dans » l'esprit de r homme, est la loi. .. II y a donc, puis- » que la raison est dans Dieu et dans l'homme, une » première société de raison de l'homme avec Dieu , » une ressemblance de V homme avec Dieu. On peut

* Régnant Dei intrà vos est Evang.

U4 » nous appeler ainsi la famille, la race, ou la li- » gnée des êtres célestes. D'où il résulte que, pour » l'homme , reconnaître Dieu c'est reconnaître et se » rappeler d*où il est venu ^ »

Le culte de la raison , qui est le but unique de notre âme , n'est donc que le culte de Dieu en esprit et en vérité, culte qui cesse , dès lors, d'être le véritable , et qui devient une idolâtrie creuse et stérile , si , à la place de Dieu , qui est la seule raison , nous divinisons notre raison propre, qui n'en est qu'un rayonnement, et si nous absorbons , nous bornons ainsi à nous-mêmes l'activité morale qui ne nous a été donnée que pour marcher en Dieu *.

VI. Cette considération grandit encore et donne lieu à un rapport plus explicite entre l'homme et Dieu , lorsque , me sondant plus profondément moimême, je viens à découvrir qu'une insatiabilité d'esprit et de cœur, qu'une soif ardente de connaître et d'aimer , qu'un dégoût profond de tout ce qui passe, qu'une tendance invincible vers l'infini, at-

* Lex est mens omnia ratlone aut cogentis aut vetantis Dei ; lex vera atque princeps, apta ad jubendum et ad 'vetandum ratio est recta summiJo^is; eadem ratio quum est in hominis mente confirmata et confecta, lex est; est igitur y quoniam nihil est ratione melius , eaque et in homine et in Deo , prima hominicum Deo societas;est igitur hominis ciim Deo similitudo ; ex quo i)ere agnatio nohis cum cœlestihus , vel genus, vel stirps appellari potest ; — ex quo efficitur illud, ut is agnoscat Deuni , qui unde ortus sit , quasi recordetur, ac noscat. ( De legibus , lib. i. )

" Ambulare in Domino, Belle expression !

lestent violemment qu*à la différence de toutes les autres créatures, je n'ai pas reçu le complément de mon être , mais seulement des facultés pour le conquérir; que je ne fais que préluder ici -bas à mes destinées; que le perfectionnement et le progrès le plus indéfini sont la loi impulsive de ma nature; qu'il n'y a que des commencements et des ébauches de connaissance et de félicité pour moi dans cette vie ; que quelque chose d'infini et d'étemel m'attend par delà , et que ce quelque chose , devant remplir cette capacité illimitée de connaître et d'aimer qui me tourmente, doit par conséquent être lui-même infini en vérité et en amour, et comme tel l'ensemble de toutes les perfections : — Dieu. Il y a cette dissemblance frappante entre l'homme et toutes les autres créatures, qui conduit forcément à la conclusion de l'immortalité de ses destinées et de leur finalité en Dieu, c'est que toutes les créatures , y compris l'homme même , mais dans son corps seulement , atteignent rapidement le dernier degré de développement et de perfection qu'elles doivent avoir, et qu'ensuite elles s'y arrêtent et tournent pour ainsi dire dans le cercle de leur organisme ou de leur instinct, jusqu'à ce que l'affaiblissement et la décadence viennent les ramener à leur origine; l'homme, au contraire, je veux dire l'homme-intelligence , grandit et se développé sans cesse par toutes ses facultés; il suit une carrière indéfinie, une ligne perpétuellement ascendante de connaissance et de vertu; il est toujours ignorant et imparfait , parce qu'il est toujours appelé

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