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à connaître et à mériter davantage. C'est un édifice dont le faîte n'est jamais atteint. Une seule intelligence dévore en peu de temps tous les trésors des sciences acquises par Fhumanité tout entière jusqu'à elle; et, rendue plus avide, plus légère en quelque sorte par cet immense butin , elle se précipite avec d'autant plus d'ardeur dans le champ des découvertes , elle recule et porte au delà les bornes des connaissances humaines , et alors que la mort vient la surprendre dans le corps où elle réside , et qui a fini sa lâche, elle a à peine commencé la sienne; elle en est encore à son début ; et , comme le dit Newton , tout ce qu'elle a recueilli , tout ce qu'elle a fait, n'est comparable qu'à un jeu d'enfant sur le rivage , eu égard à l'océan de vérité qui lui reste encore à parcourir. Ce que nous disons de la vérité dans les sciences nous pouvons le dire de la vertu dans les actions , de la beauté et de la perfection dans les arts, de la félicité dans les affections ; de tous côtés notre âme conçoit, aspire, convoite, un océan de perfections sans limites. Elle ne se juge si misérable que parce qu'elle se sent toujours appelée à de plus grandes choses, et la plainte étemelle de son indigence n'est que le cri de son orgueilleux destin.
Il suit de là que la Religion , en établissant une communication avec l'infinie perfection de Dieu , répond essentiellement à la première loi de notre nature indéfiniment perfectible et immortelle. Notre âme est à l'état de création commencée ; la main du créateur est encore posée sur elle, l'ouvrage de sa perfection n'est pas encore achevé et ne s'achèvera
jamais, puisque sa destinée est d'être semblable à Dieu lui-même. De telle sorte que nous ^dérober à cette action perfectionnante de Dieu , pour nous borner à nous-mêmes et aux créatures, c'est faire le larcin le plus coupable à la Divinité, c'est trahir tous ses desseins, c'est nous suicider moralement ; et qu'au contraire , chercher Dieu , ramener et contenir incessamment notre âme sous sa main créatrice et paternelle , adhérer à lui de toutes les forces de notre esprit et de notre cœur, c'est nous retrouver et nous posséder nous-mêmes, c'est marcher à notre fin et tendre à notre vraie félicité.
VII. Enfin, il est un dernier rapport de l'homme à Dieu , qui met le sceau à tous les autres, c'est celui qui nous constitue justiciables de Dieu même et comptables de nos vies envers lui. Celui-là est inévitable et nous reliera infailliblement tous à sa justice. Il se resserrera même d'autant plus que les autres rapports volontaires auront été plus relâchés. — Nous chercherions en vain à le méconnaître : si nous sommes libres, ce n'est qu'à condition d'être responsables ; et si par la liberté nos pensées et nos actions peuvent se jouer de Dieu dans le temps, par la responsabilité elles contractent envers lui des engagements étemels. Plus nous sommes libres, dès lors , de nous refuser à le reconnaître et à l'honorer ici-bas, moins nous le devons, parce que la liberté est la juste mesure de la responsabilité , avec cette différence que la liberté de l'homme n'a qu'un temps et que sa responsabilité est étemelle. Nous l'avons démontré : l'absolue justice ne s'exerce pas
dans cette vie ; elle laisse pour ainsi dire flotter les rêûes du monde moral au gré de nos volcmtés , jusqu'à tolérer que nous fassions tourner contre elle les forces que nous avons reçues de sa puissance. Il le faut , sans quoi nous ne serions pas libres et nous ne pourrions pas devenir semblables à Dieu. Mais vient un moment où son bras se raccourcit tout à coup , et oil il se fait rendre , par l'expiation et par la crainte , l'hommage que nous lui avons refusé par la volonté et par l'amour. Il le faut encore , sans quoi Dieu ne serait pas Dieu , et serait même mohis que l'homme. Il résulte de là que la première loi de notre être étant d'en rendre hommage à son auteur, le premier compte que nous aurons à rendre sera celui de notre conduite à l'égard de cette première loi; qu'ahisi les intérêts les plus graves , les plus infinis , sont attachés à notre fidélité ou à notre révolte , à notre négligence ou à notre ardeur. — « Ahl Théo- » dore 1 ah 1 Théotime 1 Dieu seul est le lien de notre » société. Qu'il en soit la fin puisqu'il en est le prin- » cipe. N'abusons pas de sa puissance. Malheur à » ceux qui la font servir à des passions criminelles 1 » rien n'est plus sacré que la puissance , rien n'est » plus divin. C'est un sacrilège que de la faire ser- » vir à des usages profanes; c'est faire servir à l'ini- » quité le juste vengeur des crimes '. »
Ainsi tout en moi comme autour de moi procla-
» Mallebranche, 7n>e Entrelien sur la métaphysique y n° XIV.
me la vérité d'une Religion naturelle , d'un culte nécessaire de tout mon être envers Dieu : — rapport d'existence et de dépendance,— de reconnaissance,— d'amour, — de sacerdoce naturel et d'adoration , — de ressemblance et de filiation originelle ^ — de société de raison et de destinée, — de responsabilité et d'intérêt étemel.
D'oîi résulte que , pour Tbomme , comme dit Gicéron, reconnaître et honorer Dieu c'est se rappeler et reconnaître d'où il est venu , de qui il tient tout, à qui il doit tout, pour quel but il est placé dans l'univers , où il tend et où il va au delà de cette vie ; c'est s'attacher à son principe , à son centre , à sa fin. Cest tout ITiomme.
Aucun homme n'hésiterait à reconnaître cette grande vérité si Dieu se dévoilait à nos regards dans tout l'éclat de ses perfections. Nous nous jel^ terions tous alors dans son sein comme dans l'océan de la beauté et de la vie; mais étant caché derrière ses œuvres, ne reluisant que par les beautés qu'il y a répandues, nous sommes portés à prendre le change , à borner aux créatures le mouvement d'amour que Dieu nous a imprimé pour aller à lui , et à éparpiller sur elles tous les immenses trésors de notre intelligence et de notre cœur. Et comme de toutes les créatures nous sommes les plus riches par nos. facultés , les plus semblables à Dieu , c'est vers nous que nous commençons par tourner nos complaisan-r ces et nos idolâtries, d'où nous les prodiguons ensuite sans réserve à tout ce qui peut nous charmer : car le sentiment d'adoration et d'amour que
Dieu a mis dans nous , pour remonter à lui , ne se perd jamais ; seulement il s'égare en se laissant aller exclusivement à Fattrait que Dieu a répandu sur ses ouvrages , et qui est comme un rayon de sa beauté qui les colore et qui se joue à la surface des êtres. Au lieu de nous servir de cet attrait pour remonter à son vrai principe , et d'aller de l'ouvrage à l'artisan, du rayon au foyer, des créatures au créateur, nous les lui substituons, nous les lui objectons, nous en faisons les instruments de notre infidélité , qui ne tardent pas. à devenir . ceux de notre infortune, en ne nous laissant, après quelques éclairs rapides de jouissance , que l'indigence et le néant *. Il coûte à l'orgueil de notre esprit, il coûte à l'emportement de notre cœur, d'attendre le vrai bonheur, dont le seul avant-goût vaut infiniment plus que le goût actuel des biens qui passent, de nous assujettir à l'épreuve de la foi et de la vertu pour l'obtenir; nous voulons l'avoir de suite, nous
' — (c Tous les hommes qui n'ont point la connaissance de » Dieu ne sont que vanité; ils n'ont pu comprendre par les » biens visibles le souverain être, et dans l'attention qu'ils ont » donnée à ses ouvrages, ils ont tout admiré, excepté la main » de l'artisan.
» Que si la beauté qui les a séduits est telle, qu'ils ont pris D ces créatures pour des Dieux, qu'ils se figurent donc combien » plus beau doit être celui qui en est le dominateur; car c'est » lui, l'auteur de la beauté même, qui Ta donnée à toutes ces » choses. » — Quorum si , specie delectatiy Deos putaverunt, sciant quanta his dominator eorum speciosior est; speciei enim gêner ator hœc omnia constitidt,
( La sagesse , chap. xiii , v. i , 3. )
4 54 le composer nous-mêmes; nous voulons avoir la couronne avant le combat , le ciel sur la terre , et pour cela nous intervertissons l'usage de toutes nos facultés, nous les pervertissons, et tous nos efforts ne tendent qu'à manquer notre destinée et qu'à nous précipiter loin de notre but.
Une femme , qui n'a que trop fait l'expérience de cet égarement de notre nature , a laissé tomber une page divine dans un ouvrage infernal; cette page résume bien éloquemment ma pensée. — La voici :
« L'amour, Stenio , n'est pas ce que vous croyez ; » ce n'est pas cette violente aspiration de toutes les » facultés vers un être créé ; c'est l'aspiration sainte » de la partie la plus éthérée de notre âme vers » l'inconnu. Êtres bornés , nous cherchons 'sans ces- » se à donner le change à ces cuisants et insatiables » désirs qui nous consument; nous leur cherchons » un but autour de nous, et, pauvres prodigues » que nous sommes, nous parons nos périssables » idoles de toutes les beautés immatérielles aper- » çues dans nos rêves. Les émotions des sens ne » nous suffisent pas. La nature n'a rien d'assez re- » cherché dans le trésor de ses joies naïves , pour » apaiser la soif du bonheur qui est en nous ; il nous » faut le ciel et nous ne l'avons pas. — C'est pour^ » quoi nous cherchons le ciel dans une créature » semblable à nous, et nous dépensons pour elle » toute cette haute énergie qui nous avait été don- » née pour un plus noble usage. Nous refusons à » Dieu le sentiment de l'adoration, sentiment qui » fut mis en nous pour retourner à Dieu seul ; nous
j> le reportons sur un être incomplet et faible , qui w devient le Dieu de notre culte idolâtre. — Aujour- » d'hui, pour tes âmes poétiques, le sentiment de » l'adoration entre jusque dans F amour physique . — » Étrange erreur d'une génération avide et impuis- » santé I aussi, quand tombe le voile divin et que » la créature se montre , chétive et imparfaite , der- » rière ces nuages d'encens , derrière cette auréole y* d'amour, nous sommes efl&*ayés de notre illusion, » nous en rougissons, nous renversons l'idole et )» nous la foulons aux pieds. Et puis nous en cherï> chons une autre ! car il nous faut aimer, et nous » nous trompons encore souvent, jusqu'au jour où, » désabusés, éclairés, purifiés, nous abandonnons » l'espoir d'une affection durable sur la terre, et » nous élevons vers Dieu l'hommage enthousiaste » et pur que nous n'aurions jamais dû adresser qu'à » lui seul*. »
Cet hommage est dans notre nature, tous nos rapports y aboutissent , tous nos intérêts le réclament, c'est le premier article de la loi naturelle : — Tu AIMERAS TON Dieu, de tout ton esprit et de