‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 31 sur 49 · NITÉ · texte numérisé non relu

NITÉ

' Lettre à M, Abel Reniusat sur la nature des formes ^grammaticales , elc; par N.-G. de Humboldt. Paris 1827, p. i3. Cette dernière solution est, en effet, la seule à laquelle puisse s'arrêter un esprit positif s'il fait tant que de ne pas croire que la formation des langues soit Vœuvre de l'intellect humain dans la simplicité de sa connaissance nati^^e, — Cette cause puissante et première , ce génie créateur, ce procédé mystérieux de la nature , dont parle d'abord l'illustre savant, ne sont que des superfétations gratuites, si elles ne ^ont de vrais synonymes de la divinité. La résistance secrète, qui lui fait retarder de confesser franchement celle-ci , ne viendrait-elle pas de cette faiblesse attachée à la force même de l'esprit humain de préférer ses propres inventions à ce qui est déjà en

Il o*y a pas , en effet , d'autre issue à ce labyrinthe de Torigine de la parole. Il n'y en a pas d'autre non plus, comme nous l'avons vu, à celui de l'origine de la vérité sur la terre. Quelques tours ou détours qu'on fasse , il faut toujours en venir là. Ces deux problèmes rentrent même jusqu'à un certain point l'un dans l'autre, pour désespérer l'esprit humain lorsqu'il ne veut pas accepter la clef que lui présente la foi pour en sortir , qui est aussi celle que lui présente en définitive la pure raison.

Elle nous dit, en effet, que le don de la vérité et de la parole , pour l'âme humaine , était aussi nécessaire que le don de l'âme elle-même au corps. — Le corps, prêt à recevoir et à servir l'intelligence, disposé par tous ses organes à fonctionner pour elle , serait cependant éternellement resté à l'état de cadavre , malgré les marques visibles de sa destination, il n'aurait jamais pu se donner à lui-même la moindre étincelle de vie , si l'âme ne lui eût été inspirée par Dieu. L'âme, à son tour, prête à recevoir la vérité et à servir la raison par toutes ses facultés ,

possession de la croyance publique, et de prendre plaisir à se fabriquer des causes à sa fantaisie pour s'adorer lui-même en les adorant? « Semblable, comme dit Mallebranche , aux en- » fants qui tremblent devant leurs compagnons après les avoir » barbouillés, ou si Ton veut une comparaison plus noble, quoi- » qu'elle ne soit peut-être pas si juste , semblable à ces fameux « Komains qui avaient de la crainte et du respect pour les fie- » tions de leur esprit, et qui adoraient sottement leurs empe- » reurs après avoir lâché l'aigle dans leurs apothéoses. » ( /^echerche de la vérité y a* partie, chap, m. )

serait de même éternellement restée gisante dans la nuit et l'inactivité intellectuelle, si Dieu ne fût venu allumer en elle la pensée et faire vibrer la parole. De sorte que la première révélation nous apparaît comme le complément nécessaire de la création et le dénouement de l'opération divine, avec cette particularité essentielle que- ce dernier acte de l'opération divine n'est pas renouvelé, comme le don du corps et de l'âme , dans chaque individu, mais entretenu dans l'espèce seulement, et qu'alors que nous devons le corps et l'âme immédiatement à la nature , Dieu a voulu ne nous faire parvenir la vérité et la parole que médiatement et par les traditions de la société , en ne se révélant qu'à son chef et non pas à ses menxbres. Économie admirable de la Providence , qui laisse entrevoir le dessein d'unité spirituelle qu elle se propose, en faisant de la vérité un héritage indivisible entre les hommes , et qui justifie et explique à l'avance , par les lois mêmes de la nature et contre les exigences du déiste , le mode et la convenance de la seconde révélation qu'elle nous réservait 1

Dans la première révélation , Dieu dut apprendre à l'homme ce qui lui importait le plus de savoir et ce que réclamait le plus hautement sa nature intellectuelle ; et comme le premier besoin de cette nature c'est la vérité, c'est la raison, c'est l'amour, qui ne peuvent trouver leur plein développement et leur véritable objet qu'en Dieu , qui est la vérité même , la raison par essence , et l'ensemble de toutes les perfections , Dieu dut dès lors se révéler lui-

même le premier à Thomme, et diriger par la Religion l'essor de toutes ses facultés naissantes dans son sein.

La découverte des autres vérités d'un ordre inférieur put être laissée en perspective et en aliment aux investigations de l'esprit humain , une fois lancé dans le champ de la réflexion et de la pensée * ; mais la vérité religieuse, c'est-à-dire la connaissance la plus indispensable , comme la plus inabordable à la raison humaine , dut nécessairement être le premier objet de la révélation. L'homme dut la recevoir et non pas la trouver *.

IIL Tout ce que nous avons dit sur la vérité en général s'applique en effet à la vérité religieuse, avec une force toute particulière qu'il importe de faire remarquer.

La vérité religieuse , partout et toujours , a consisté dans trois ou quatre points fondamentaux, savoir : qu'il y a un principe immatériel en nous , — un être souverainement intelligent et parfait au-

* Tradidit mundnni disputationibus.

a <t Dieu a laissé engendrer les sciences physiques au temps; » mais il s*est réservé les autres : lui-même a créé la morale, la » poésie, etc. — Les premiers germes récemment produits par » ses mains furent déposés par lui dans les âmes et dans les écrits » des premiers hommes. De là vient que l'antiquité, plus voi- » sine de toutes les créations , doit nous servir de modèle dans » ces choses, dont elle avait reçu et nous a transmis les prin- » cipes plus purs. Il faut, pour ne pas nous égarer, mettre les » pieds dans les traces des siens , insisterc véstigiis.Tn {Soxihetï , Pensées, tome i^^, p. 409. )

dessus de nous , — des rapports obligatoires entre cet être et nous , — que la mort n'est qu'un passage à une autre vie , où Tâme vivra immortelle et responsable de l'usage qu'elle aura fait de sa liberté dans le temps présent, etc., etc.

Eh bien, toutes ces notions, universellement adoptées, ne tombent pas naturellement sous les sens. Notre raison ne s'agite que dans le cercle des choses naturelles et ne se renseigne que. sur le témoignage des sens , et toutes ces vérités sont d'un ordre supra-sensible et surnaturel. Comment donc pourrait-elle arriver d'elle-même à en soupçonner seulement l'existence? Il n'y a pas d'instrument rationnel qui puisse atteindre jusque-là,, et de même que nous ne concevrions pas qu'un habitant de cette terre pût connaître ce qui se passe dans une autre planète sans une révélation partie de celle-ci , de même nous ne pourrions pas concevoir comment nos âmes , emprisonnées dans la nature et les sens , clausœ tenebris et carcere cœco, auraient pu avoir jamais la moindre notion sur quoi que ce soit hors de la nature et des sens, si une voix d'en haut n'était venue le leur apprendre. S'il existe , comme on nous le dit, un monde supérieur à celui que nous habitons , il a fallu un envoyé de ce monde pour nous en annoncer l'existence et nous faire connaître le rapport où nous sommes avec lui. S'il y a des vérités surnaturelles, il a fallu une parole surnaturelle analogue à ces vérités pour les enseigner. — Les grains renfermés dans la grenade, dit un Père de l'Église , ne peuvent communiquer avec ce qui est au

â08 delà de Vécorce; V homme renfermé dans la main de Dieu , avec toutes les créatures , ne 'peut pas davantage lever ses regards jusqu'à Dieu '.— Aussi je nç m'étonne pas d'entendre le plus fervent des déistes et le partisan le plus déclaré du rationalisme contre la révélation nous dire , dans un moment de lassitude et d'abandon, sur l'éclatante vérité d'un Dieu : — « L'être incompréhensible n'est ni visible à nos » yeux ni palpable à nos mains; l'ouvrage se mon- » tre , mais l'ouvrier se cache ; ce nest pas une petite » affaire de connaître enfin qu'il existe *. » Voilà où on arrive quand on veut se passer du secours révélateur, même après qu'on l'a reçu; que serait^ ce donc si jamais on n'en avait senti l'atteinte?

Mais quoi 1 me direz-vous , n'avez-vous pas déjà prétendu vous-même démontrer avec succès , par la seule raison, ces mêmes vérités de l'âme, de Dieu, de r immortalité de l'âme, d'une Religion naturelle enfin, que maintenant vous rejetez hors de la portée de la raison? qu'avez-vous donc fait dans les chapitres précédents? vous renversez vous-même votre propre ouvrage; mieux valait nous parler de suite de la révélation. Peut-être il y aurait eu plus de danger , mais il y aurait eu du moms plus de franchise.

Je ne nie pas la puissance et l'usage légitime de la raison dans le domaine de la vérité religieuse , et loin de retirer de sa juridiction les vérités que

Théophile, A])olog{e , n^ 5. J-J. Rousseau, Emile, Hv. m.

je lui ai déjà soumises, il n en est aucune de celles qui sont devant nous, à quelque profondeur que vous les portiez dans le sanctuaire de la foi , que je ne me propose de placer sous son regard scrutateur ; mais voici le nœud de concordance de ces deux puissances de la raison et de la foi , si souvent mises en lutte faute de les comprendre et de les définir. La raison est comme Fœil de l'esprit et le regard de Fâme , la révélation est comme la lumière qui tombe sur les objets et les rend visibles. L'œil tout seul ne voit pas , il faut qu'il soit averti de l'existence des objets par la lumière. La lumière toute seule ne fait pas voir, si l'œil ne s'ouvre, ne fixe , et ne pénètre les objets de son regard. Voilà l'image de la raison et de la foi. La vérité religieuse étant faite ainsi pour l'âme humaine, toutes les facultés, tous les instincts d^ celle-ci étant prêts à la rece-^ voir, -^ dès l'instant où elle arrive , où elle touche notre intelligence , celle-ci la reconnaît pour ainsi dire, la saisit, comme l'objet unique pour lequel elle se sent conformée , et après s'en être illuminée comme un cristal, se fait elle-même illuminante, et la réverbère partout autour d'elle , comme si elle partait de son sein. La raison, qui ne se doutait de rien auparavant, dès qu'elle est frappée de la vérité, s'écrie tout à coup au dedans d'elle-même : — Cest cela, — cest bien vrai, — cest évident; — il faut que cela soit ainsi, et les raisonnements arrivent à la suite et en foule comme pour faire fêle à la Vérité et la fiancer à l'esprit humain en la rationalisant.

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