‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 32 sur 49 · TOME I. »/i · texte numérisé non relu

TOME I. »/i

Mais ce travail de l'esprit humain sur la vérité révélée est plutôt un travail d'assentiment et de pénétration que d'invention et de découverte. Il a fallu que nous reçussions la clef de l'énigme; après cela nous y sommes entrés aisément, autrement nous serions éternellement restés dehors. Ces -choses s'apprennent aisément et parfaitement, dit Platon avec sa simplicité pénétrante, si quelqu'un nous LES enseigne; mais, ajoute-t-il, personne ne nous l'apprendra, a moins que Dieu ne lui montre la BOUTE*. — Tout est là.

De là vient, par une juste ccmséquence, que la vérité religieuse perd à être soumise à l'action exclusive du raisonnement lorsque celui-ci fait divorce avec la foi , c'est-à-dire avec la lumière , car alors l'intelligence retombe dans le cercle des choses naturelles et sensibles, et descend rapidement, par tous les degrés du doute , au fond de ces ténèbres qui lui sont propres, à proportion qu'elle intercepte ses rapports avec la source de cette vérité , et elle en vient à nier Dieu et à se nier elle-même , par la raison ftwrt juste , pour le point de vue oîi elle s'est placée , que Dieu et l'âme ne sont , connue disait Rousseau , ni visibles a nos yeux ni palpables a nos MAINS *. — Pour moi, je F avoue (dit un homme que je cite souvent, parce qu'en sa double qualité de

* £t ^tdâo'xoi T(ç. AXX oud oiy BiBâ^eiov et iiiii Ssôç xifYiyoïro. ( Epin. Op*y tom. IX, p. aSg. )

> C'est là, en effet, la raison définitive des athées et des matérialistes.

philosophe et de croyant, il peut être opposé avec un égal avantage aux amis et aux ennemis de la Religion ) , je me trouve court à tous moments, lorsque je prétends philosopher sans le secours de la foi. Cest elle qui me conduit et me soutient dans mes recherches sur les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, comme sont celles de la métaphysique \

Ainsi tout converge autour de la nécessité d'une RÉVÉLATION PRIMITIVE : — la génération de la vérité en général sur la terre , — Torigine du langage, — la nature de la vérité religieuse en particulier.

IV. Un dernier aperçu va donner une ccMisislance définitive à cet objet de nos recherches, en le faisant descendre des régions de la métaphysique dans celle de l'histoire et le faisant mouvoir, devant nous, sur le terrain des faits.

Un fait historique et universel que nous avons déjà constaté dans le chapitre précédent, et qui s'appuie sur les monuments les plus authentiques, suffirait à lui seul pour l'attester. Nous avons vu que la Religion naturelle dans toute sa pureté a précédé l'idolâtrie et la superstition sur la terre, et a brillé sur le berceau de tous les anciens peuples , alors que toutes les autres connaissances et tous les arts étaient encore dans la nuit. Preuve manifeste que la vérité religieuse a été originairement révélée à l'homme, car, comme elle est le plus hors de sa portée , elle aurait été découverte la dernière si

• Mallebranche, 9® Entretien sur la métaphysique , n" vi.

elle eût été le fruit de ses inventions et de ses recherches, elle aurait grandi du moins avec le développement de Tesprit humain et aurait marché du même pas que toutes les autres vérités. Mais non : c'est le contraire qui a eu lieu. La vérité religieuse a paru tout d'abord la seule sur l'horizon de l'esprit humain et a jeté de suite son plus vif éclat; et les erreurs les plus grossières et les plus insensées sont venues ensuite la couvrir, au fur et à mesure précisément que le genre humain découvrait les arts et les sciences , et s'enrichissait de ses propres inventions.

Ce fait, déjà si frappant, se lie à un autre non moins significatif, et qui , en exigeant plus de développement, va nous conduire comme par une pente naturelle à la question qui doit faire l'objet du chapitre suivant. Cet autre fait est le mode employé , par toute la terre , pour conserver et retrouver la vérité religieuse dans les temps anciens.

Chose bien remarquable ! ce n'a jamais été par l'étude, mais par la tradition, que la vérité religieuse s'est conservée et entretenue parmi les hommes. Us ne consultaient pas leur propre raison individuelle mais leurs souvenirs collectifs, la voix du passé, toutes les fois qu'ils voulaient savoir à quoi s'en tenir sur cette vérité.

On comprend toute la gravité de ce fait et que celui d'une révélation primitive y est visiblement contenu ; il importe donc de le bien établir avant d'en rien déduire.

« Les moralistes des premiers âges, dit. un au-

» leur protestant , déjà cité , ne raisonnaient point » comme les nôtres sur les principes de la inorale : » Vautorité leur servait de philosophie et la iradi- » lion était leur unique argument. Ils débitaient » donc leurs maximes les plus importantes comme » des leçons qu'ils avaient apprises de leurs pères , » et ceux-ci de leurs prédécesseurs, en remontant » jusqu'aux premiers hommes à qui Dieu avait » parlé. Cette croyance était fondée sur une an- » cienne tradition *. »

Cette doctrine traditionnelle subsista longtemps dans rOrient d'où était partie la lumière; c'est ce qu'atteste un ancien , Diodore de Sicile , à propos des Chaldéens qu'il loue : — « de n'avoir point » d'autres maîtres que leurs parents, ce qui fait » qu'ils possèdent une instruction plus solide et » qu'ils ont plus de foi dans ce qui leur est ensei- » gné. Pour les Grecs, ajoute-t-il, qui ne suivent » point la doctrine de leurs pères et n'écoutent » qu'eux-mêmes dans les recherches qu'ils entre- » prennent ( ipsi sud sponte in disciplinarum studio » pro libitu incumbunt ) , courant sans cesse après » des opinions nouvelles, ils disputent entre eux » des choses les plus élevées et forcent ainsi leurs » disciples, continuellement indécis, d'errer toute

» Leland, Nouv, Démonstration évangélique , 2« partie, chap. II, tome m, p. 57-59. — Edouard Ryan avoue aussi (jue « la tradition fut la source d'où les nations et les sages de » Tantiquité tirèrent les idées raisonnables de Texistence et des » attributs de Dieu. » (Tome 1^', chap. i^r^ p. 12. )

» leur vie dans le doute , sans avoir jamais rien de » certain *. »

Le même reproche était adressé aux Grecs par les Égyptiens qui, de même que les Chaldéens, appuyaient la vérité sur la foi à Fantique tradition. Nous Usons en effet, dans Platon, que lorsque les sages de la Grèce allaient chercher la vérité dans les vieux temples de Memphis et de Saïs, les prêtres leur répondaient : — « 0 Grecs , vous êtes des » enfants; il n'y a point de vieillard dans la Grèce. » Votre esprit, toujours jeune , n'a point été nourri » des opinions anciennes , transmises par V antique » tradition; vous n'avez point de science blanchie » par le temps". »

Ce reproche toutefois n'était mérité, même dans la Grèce, que par les philosophes de bas étage, plus proprement appelés sophistes *, car les vrais philosophes étaient ceux qui se distinguaient le plus par leur soumission intellectuelle , et qui , pour retrouver la vérité, s'efltorçaient de faire taire leur propre raison , pour s'appliquer exclusivement à re-

I Diod, SicuL, lib. g. — La philosophie traditionnelle, qui ne s'appuyait pas sur le raisonnement et l'explication des causes, me parait, ditBurnet, avoir subsisté jusqu'apiès la guerre de Troie. [Archeolog. Philot,, lib. i, cap. vi.)

a Pl^la,, in TimœOy Oper,, tom. ix, p. 290-291.

^ a Oo pourrait appeler plébéiens^ dit Cicéroo, tous ces » philosophes qui ne sont pas de la société de Platon, de So- >> craie, et de toute leur famille. » Plebeii videniiir appellandi omnes philosophi qui à Platone et Socrate et ah edfamilid dissident. ( TusSC, qucest. L. 23. )

cueillir la voix lointaine de l'antiquilé. — Ouvrez Platon et Socrate, Pythagore, Aristote, et, après eux, Cicéron, leur plus grand disciple , tous ceux, en un mot, qui appartiennent à la même famille et qui ont mérité le beau nom de sages, et vous les trouverez tous unanimes sur ce point de ralliement que , pour découvrir ce qu'il y a de plus vrai touchant la Religion , il suffit de chercher par la tradition ce qu'il y a de plus ancien , ce qui se rapproche le plus de l'enfance du monde , et que la nouveauté est le cachet infaillible de Terreur, comme le rationalisme exclusif en est la source. C'est toujours à ce bref et invincible argument qu'ils ont recours pour combattre à la fois les superstitions de l'idolâtrie et les impiétés des faux sages , et pour dissiper la tourbe des sophistes qui ne faisaient servir la raison humaine qu'à se couvrir elle-même des plus ridicules comme des plus funestes erreurs.

« Voulez-vous découvrir avec certitude la véri- » té , disait Aristote , séparez avec soin ce qu'il y a » de premier, et tenez-vous à cela : c'est là, en ef- » fet , le dogme paternel qui ne vient certainement » que de la parole de Dieu \ »

«C'est une tradition ancienne, dit-il ailleurs, » transmise partout des pères aux enfants , que c'est » Dieu qui a tout fait et qui conserve tout *. »

• Si quis ipsum solum primum separando accipiat : hoc est enini paternuni dogma : divine profecto dictiim putabit. ( Arîsl. Metaphys. , tom. xii , cap. viii. )

=* Aristot. De mundo, cap. vi, Opei\, tom. i, p. 471.

Socrate enseignait également que — « les an- » ciens, meilleurs que nous et plus proches des » Dieux, nous avaient transmis par la tradition les » connaissances sublimes qu'ils tenaient d'eux.... » Il faut donc, concluait -il, en croire nos pères » lorsqu'ils assurent que le monde est gouverné par » une intelligence suprême : s'éloigner de leur sen- » timent ce serait s'exposer à un grand danger. » Tous les autres arguments sur l'existence de Dieu lui paraissaient secondaires *.

La tradition, la foi dans l'antiquité, même dans ce qui ne paraît pas justifié par le raisonnement, voilà le grand critérium que le prince des philosophes , le divin Platon , invoquait et opposait sans cesse : — « Il faut, disait-il , qu'on ajoute foi, sans » raisonner, à ce que les anciens nous ont transmis » touchant les choses qui concernent la Religion *. » — « Cela est certain, dit -il ailleurs, quoique la » preuve exige de longs discours , et il faut croire » ces choses sur la foi des législateurs et des tradi- » lions antiques, à moins qu'on n'ait perdu l'es- )i prit *. » — Dieu, comme V enseigne r antique ira- » dition, dit-il encore, fait inviolablement ce qui H est bien Qu'est-ce donc qui est agréable à

• Prisci y nobis prœstantiores , Dits propinquiores, hœc nabis oracula tradiderunt , (Plato, Phileb, Oper.y lom. iv, p. 219.)

a Licet nec necessariis nec verisimilibiis eoruni ratio confirmetur , etc, ( Plalo, in Timœo, Oper,, lom. ix, p. Zil\.)

^ Plato, de Leg, xii. Oper,, lom. ix , p. 21a.

Digiti

» Dieu et conforme à sa volonté? une seule chose, » selon la parole ancienne et invariable qui nous » apprend qu'il n'y a d'amitié qu'entre les êtres sem- » blables*. » — « On doit certainement toujours ». croire a l'antique et sacrée tradition qui nous » apprend que l'âme est immortelle, et qu'après sa » séparation d'avec le corps un juge inexorable lui » inflige les supplices qu'elle a mérités *. »

Platon ne se départ jamais de cette règle , et si vous lui en demandez la raison , il vous répondra , comme Socrate et Aristote , que c'est — « Parce » que les premiers hommes , sortis immédiatement » de la main de Dieu, ont dû parfaitement le con- » naître comme leur propre père, et qu'on doit les » en croire comme ses fils '. »

Une chose bien propre à faire ressortir le crédit de cette doctrine traditionnelle c'est le moyen qu'employaient les sophistes pour l'éluder : — « L'expé- » dient auquel on avait recours pour faire passer » un nouveau système, dit un savant, était d'en » rapporter la première idée à quelques anciens » dont la réputation fût bien établie \ »

I Plalo, de Leg. iv. Oper,, lom. viii, p. i85-i86.

a Id,y Epist, VII. Oper, y tom. xi, p. ii5.

^ Priscis itaque viris hdc in re credendum est, qulDiis geniti, ut ipsi dicebant, parentes sues optiniè noverant, impossibile sariè Deorum JilUs fidem non habere. (Plalo, in Timœo, Oper,, tom. ix, p. 3a4.) — Par ce mot Dieux, Platon nous a dit qu'il entendait, à part lui, Dieu,

^ M. de la Barre , Mémoires de VAcad. des inscript,, tome XXIX, p. 71.

• Digiti

Il n*est pas jusqu'aux oracles qui ne proclamassent ce principe universel. — Les Adiéniens ayant consulté Apollon Pythien pour savoir à quelle Religion ils devaient s'attacher, l'oracle leur répondit : — « A celle de vos ancêtres. » — Mais , dirent-ils , nos pères ont changé de culte bien des fois , lequel suivrons-nous? — « Le meilleur, » répondit Toracle; et certes, ajouta aussitôt Cicéron, qui cite ce fait : — « Le meilleur ne pouvait s'entendre que du » plus ancien et du plus près de Dieu *. »

Cicéron, que nous venons de citer, bien qu'il fût encore plus éloigné que les philosophes grecs du foyer primitif de la tradition, revient, en cent endroits de ses écrits , se rattacher à cet unique fondement, comme au port de la raison humaine épuisée de ses stériles investigations : — « Pour appuyer » l'opinion dont vous demandez à être convaincu » ( sur l'immortalité de l'âme ) , j'ai, dit-il, à vous » alléguer de fortes autorités; je vous citerai toute » l'antiquité qui , plus près de V origine et de Dieu » même, savait mieux ce qui était vrai*. — « La » loi des douze tables, dit-il ailleurs, ordonne de » s'en tenir au culte des ancêtres, et cela, parce » que l'antiquité est plus près des Dieux, et qu'une

I Et prqfectb ila est , lU id habendum sit atUiquissimum et Deo proxiaoum quod sit optimum. ( De legib., iib. ii, cap. zvi. )

> Quœ quo propius aberat ab ortu et diviaA progenie hoc melius ea fortasse, quœ erarU vera cernebant. ( TuscuL, Iib. 1, cap. XII.)

» telle Religiœi nous est garantie par une tradition » divine*. »

Ce n'est pas qu'aux yeux de Cicéron et des anciens philosophes il n'y eût pas d'autres preuves des vérités religieuses, mais c'est que ces autres preuves leur paraissaient devoir être subordonnées au grand argument de l'autorité traditionnelle ou, comme ils le disaient , de l'enseignement divin , et être plutôt des assentiments que des preuves; la raison humaine pouvant bien marcher à la connaissance et à la contemplation de ces vérités , en s' appuyant sur l'autorité divine qui les lui propose, mais totalement incapable de suppléer par ellemême à celle-ci, et se perdant dans mille précipices dès qu'elle veut s'en passer. C'est ainsi que ces hautes intelligences conciliaient la philosophie rationnelle avec la philosophie traditionnelle ; celleci devait marcher la première et frayer la route , l'autre ne pouvait s'enrichir qu'en venant après. Voyez avec quelle énerve Cicéron feit sa profession de foi à ce sujet : — « J'ai toujours défendu, » dit-il, je défendrai toujours les croyances que » notis avons reçues de nos pères , touchant les Dieux

• Jani rilus famiUœ patrumque servare , id est ( quoniam aotiquitas proximè accedit ad Deos) à Diis quasi tradilam religionem tuen\ ( Tuscul., lib. i , cap. xi. ) — La même pensée a élé aussi partagée et exprimée par Sénèqae aÎDsi : - ]Von tamen negaverim fuisse primos Jiomines alti spiritûs viros; et ut ita dicaniy a Diis xecbntes : neque enim duhium est quUi meliora mumius nondièm efjatus editlerit. ( Senec. Epist, xc. )

» immortels et le culte qui leur est dû * ; et les dis- » cours d'aucun homme, savant ou ignorant, n'é- » branleront jamais en moi ces croyances : voilà, » Balbus, les sentiments de Gotta. » — Voilà la philosophie traditionnelle , ferme fondement de la foi du sage. — « Expliquez-moi maintenant les vôtres, » continue Cicéron sous le nom de Gotta, car je dois » apprendre de vous , qui êtes philosophe , la raison » de la Religion. . . ; mais je dois croire mes ancêtres, » lors même qu'ils n'apportent aucune raison de ce » quils nous enseignent *. » — Balbus, l'interlocuteur de Gotta, se met ensuite à faire un long discours sur la nature de Dieu, après quoi Gotta lui dit : — « Ne trouvant pas ce dogme aussi évi- » dent que vous désireriez qu'il le fût, vous avez » voulu prouver par des arguments l'existence des

' Par ces mots Dieux immortels, CicéroD entendait, comme Platon, Dieu , la dis^inilé, — Il s'en est expliqué liii>méme ailleurs : — ^ « Conserver le culte des ancâtres c'est le devoir du » sage, et qu'il existe une nature supérieure et éternelle à la- » quelle tous les hommes doivent élever leur esprit et leur JD cœur. [De Divinat., \vh, ii, cap. lxxii.)

' « OpLniones , quas h majoribus accepimus de Diis » immortalibus, sacra, cœremonias , religionesqtte.,, ego » eas defendam semper , semperque defeadi : nec me ex ea » opinione, quam à majoribus accepi de cultu Deorum im» » mortalium , ulUus unquàm oratio aut docti aut indocti » movebit... habes , Balhe, quid Cotla , quid Pontifex sen^ » tiat. — Fac mine ergo inlelligam tu quid senlias ; h te » eniiïi philosopho,KA.TiONEM accipere debes religionis ; ma- » joribus autem nostris etiam nulla &a.tione aeddita. crç- » dere, » ( De naturd Deorum, lib. m, cap. ii, n. 5-6, )

)i Dieux. Pour moi, il me suffisait que ce fût la » TRADITION de nos ancêtres; mais vous, méprisant » L AUTOMTÉ , vous cherchez V appui de la raison , » souffrez donc que ma raison combatte la vôtre. » Vous employez toutes sortes d'arguments pour. » démontrer qu'il existe des Dieux, et, en argu- » mentant , vous rendez douteuse une vérité qui , à » mon avis^ est au-dessus du plus léger doute *. »

Jamais la philosophie rationnelle et la philosophie traditionnelle , le philosophisme et la philosophie , n'ont été plus nettement mis en présence que dans ce remarquable passage de Cicéron, qui résume l'état de la question touchant la vérité dans les temps anciens... et dans les temps modernes, car l'esprit humain n'a pas changé, seulement la lutte a grandi de toute la hauteur et de toute la force que le christianisme est venu donner à l'empire de la vérité sur la terre.

Ce qui mettait cette vérité au-dessus du plus léger doute pour Cicéron , et pour tous les anciens sages, c'était donc l'antique autorité de la tradition fondée sur ce que : — V antiquité était plus près de Dieu, qui avait dû enseigner aux hommes ce quil y a de meilleur, et profegto ita est ut id haben-

» « Mihi unum satis erat , ita nabis majores nostros tra- » DiDissE^ sed tu aucloritates contemnis , kationb pugnas. » Patere igilur, rationem mbam cum tua ratione contenu » dere , ajffershœc omnia argumenta , càni DU sint; rem^ » que meâ sententià minime dubiam , argumentando du^ » biamfacis. » ( De naturd Deorum, cap. iv, o. 9-10. )

00BI SIT ANTIQVISSIMUM ET DiO PEOXIMUM QUOD SIT

OPTIMUM r sentiment universel que Locain a fondu dans ces hémistiches :

.... Dixitque semel nascentibus (mctor Quidyaid idre licei.

Ce sentiment, qui est aujourd'hui , mais appuyé sur un bien plus solide fondement, le grand argument de la foi catholique , a été de tout temps l'argument de la vérité même dans le monde. Tous les peuples de l'Orient lui obéissaient : c'est surtout de ce berceau de la Religion , des arts , et des sciences , qu'il faut tirer œtte tradition primitive sur laquelle nous insistons. C'est de là qu'elle ^t passée à tous les peuples. Il n'y a point de vérité historique mieux démontrée *. — « Les sages de l'Orient, » dit un historien , étaient célèbres par leurs excel- » lentes maximes de morale et leurs sentences qu'ils » tenaient de la 'plus antique tradition. Cette obser- » vation se trouve également vraie de tous les aur » ciens sages, chez les Perses, les Babyloniens, » les Bactriens, les Indiens, et les Égyptiens*. » — « Les Arabes , dit im,' autre historien , se fondent » sur leurs traditions paternelles, qui paraissent leur » avoir conservé la mémoire de la création du mon- » de , celle du déluge , et des autres premiers évé-

' Fabricy , Des Titres primitifs de la révélation, ( Disc, prélim,, p. lxxvi. )

=" NavareUe, Histoire de la Chine, p. 120.

» nements qui servent à établir la foi d'un Dieu in- » visible et la crainte de ses jugements *. — Je ne parle pas du peuple juif, qui était le peuple traditionnel par excellence, et qui attachait toujours au saint nom de Dieu le nom v^éré des patriarches qui le lui avaient transmis ; il sera l'objet d'une étude spéciale. — Enfin, dans le fond de la Chine, la doctrine traditionnelle , l'antique croyance , remontant par les souvenirs des hommes jusques à Dieu, était invoquée par les sages et opposée aux nouveautés philosophiques, presque dans les mêmes termes que dans Athènes et dans Rome , par Socrate , Platon, Aristote, et Cicéron. Le Chou-King, ou livre par excellence, coordonné par Khoung-fou-tseu ( Gonfucius ) , daps la moitié du sixième siècle avant notre ère , professe cette doctrine à chaque page : — « A quoi bon tes efforts , dit-il , pour tisser une » nouvelle étoffe de soie? quant à moi, pour n*errer » pas, je méditerai les mœurs et la doctrine de nos » ancêtres. L'antiquité! je Fétudie toujours. Mon » esprit s'attache à V esprit des anciens , et jusques à » l'aurore je ne puis dormir. Grande, éclatante, et » belle est la doctrine que les sages nous ont trans- » BiisE. Cet homme a rejeté nos anciennes doctrines , » et sa démarche est incertaine , et il n'y a plus rien » de fixe en lui *. »

» Boulainvilliers , Vie de Mahomet, liv. ii, p. 190.

* Chap. II, n» 4» Voyez la traduction de ce livre dans les Livres sacrés tie V Orient publiés derDièrement par F. Didot, format du Panthéon.

Quel admirable et frappant acox)rd entre tous les sages de l'univers! et qui n'en serait ébranlé?

Nous pouvons clore nos citations. L'évidence de ce fait est rendue assez éclatante , que tout le genre humain, dans ses plus nobles représentants, s'est assujetti à recevoir la vérité religieuse par le canal de la tradition , à regarder en arrière pour la trouver , à la considérer comme d'autant plus exacte et d'autant plus pure , qu'elle se rapprochait d'autant plus de l'origine et de l'enfance du monde , à la recevoir, en un mot, plutôt qu'à se la donner; ce fait universel, dis-je, est irrésistiblement acquis.

Quelle en est la conséquence?

Nous l'avons déjà recueillie en chemin , car elle découlait de chacune de nos citations ; mais résumons-la.

La doctrine de la tradition implique nécessairement la croyance dans une primitive révélation, et comme cette doctrine a été universelle , cette croyance l'a été aussi , et ainsi rien ne manque à la dé*monstration de cette vérité , ni la nature des choses étudiées en elles-mêmes, ni l'expérience du fait, et, ce qu'il y a de plus décisif, le témoignage du genre humain, qui en a été l'un des acteurs, et qui , par la marche qu'il a suivie , nous fait voir l'impulsion qu'il a reçue, et nous fait entendre pour ainsi dire de bouche en bouche la parole même qui lui fut adressée au commencement.

Si l'homme eût pu tirer de lui-même , et par la réflexion , la connaissance des vérités religieuses , plus il eût voulu trouver cette connaissance , et plus

il se fût enfoncé dans lui-niême et dans ses propres réflexions ; que si , au contraire , comme nous Favons vu , les hommes et les esprits les plus élevés surtout ont jugé ne pouvoir trouver ces vérités qu'en sortant d'eux-mêmes, qu'en abdiquant leur investigation individuelle pour ne s'attacher qu'à recevoir la doctrine religieuse , toute faite , de leurs devanciers, comme ceux-ci l'avaient reçue des leurs, c'est nécessairement parce qu'ils pensaient que la vérité avait été communiquée surnaturelhment à la terre ; autrement tout homme l'aurait trouvée naturellement en soi. — La doctrine de la tradition ne faisait hommage de la découverte et de l'enseignement primitif de la vérité à aucun homme, quelque sage, quelque ancien qu'il fût. Les hommes étaient pris , dans cette doctrine , non comme source, mais comme canal de la vérité , laquelle, dès lors, était réputée prendre son origine hors l'homme et en Dieu. — Les plus anciens n'étaient crus davantage que parce qu'ils étaient plus rapprochés de Védition originale de la vérité et qu'ils en présentaient un texte plus pur et pour ainsi dire le mxinuscrit divin; autrement, par eux-mêmes, ils auraient eu moins de crédit que les modernes , parce que ceux-ci avaient plus d'expérience et une plus grande somme d'idées acquises. La doctrine de la tradition n'était pas appliquée aux sciences physiques et aux arts, c'était la doctrine inverse, celle du perfectionnement et du progrès. Si donc on en faisait application à la science théologique , c'est qu'on était convaincu qu'elle prenait sa source

Page 1