TOME I. i
ailleurs. La tradition, du reste, faisait foi jde son principe ; car c'est par elle seule que le peu de vérité qui surnageait était conservé. Le rationalisme, de son côté, feisait foi de son illégitimité; car plus il prenait la place de la tradition et plus il obscurcissait et décomposait la vérité , plus il faisait pulluler Terreur. L'argument qu'il fournissait contre lui-même , en faveur de sa rivale , était sans réplique. Si Ton avait tiré la connaissance théologique des propres recherches des hommes , les philosophes postérieurs auraient perfectionné les découvertes de leurs prédécesseurs , et les hommes qui ont vécu plusieurs siècles après Pythagore et Thaïes auraient été phis instruits des sciences sacrées que' ces philosophes. Mais le contraire est la vérité. Les anciens sages eurent des idées plus pures de Dieu que ceux qui leur succédèrent, et le genre humain devint en avançant plus superstitieux : preuve infaillible que l'enseignement des premières vérités ne pouvait venir de l'homme, mais de Dieu.
Les anciens se moquaient de ceux qui pensaient autrement, en assignant à la sagesse et à la vérité religieuse une date humaine ; et les philosophes rationalistes modernes (j'entends par là les partisans déclarés de la raison contre la révélation) , qui ont tant ri de notre foi , qui se sont posés comme les docteurs du genre humain jusque-là privé de raison , et qui se sont donné à eux-mêmes le baptême de la vanité^ en appelant leur siècle le siècle des lumières, auraient été eux-mêmes l'objet de la risée des vrais philosophes dans l'antiquité, à en juger
par ces traits de bon sens qu'on lançait contre les sophistes leurs prédécesseurs : — « Il est aisé de » comprendre qu'elle n'est point la sagesse , disait » Hortensius en parlant de cette philosophie , parce » que Ton connaît son origine et dans quel temps » elle est née. Quand a-t-il commencé à y avoir » des philosophes? Thaïes, ce me semble, est le » premier; cette époque est récente. Où était donc » avant la vérité? » — « Il n'y a pas mille ans que » l'on connaît les éléments de la sagesse , disait pa- » reillement Sénèque ; le genre humain a donc été » pendant une longue suite de siècles privé de rai- » son? » — Sottise dont Perse se moque encore : — « Depuis, dit-il, qu'avec le poivre et les dattes » on a introduit la sagesse à Rome..., » comme si, ajoute Lactance , à qui nous empruntons ces citations , « la sagesse eût été apportée avec les épices , » elle qui a dû nécessairement commencer avant » l'homme *. »
Ce raisonnement, tout de bon sens, est en effet accablant pour le rationalisme. La vérité religieuse, la sagesse proprement dite, si elle est réellement indispensable à Thomme , et qui pourrait en douter? a dû lui être enseignée dès l'origine, et sa conservation a dû être confiée à un moyen naturel et accessible à tous, tel que la tradition. N'est^<;e pas une véritable déraison que de faire dépendre la découverte et la possession de cette vérité , qu'on
* Laclant. Dis^in. Instit., lib. m, cap. xvi.
22* pourrait appeler le soleil des âmes , non de la sim^ plicité du cœur, mais des élucubrations de Fesprit? de faire attendre au genre hiunain qu'elle sorte de la plume de quelque sophiste , et de l'assujettir à lire leurs écrits pour la trouver? — « C'est contre » cette présomption que je m'élève, dit Laromi- » guière , et jô la dénonce au respect qu'un individu » doit aux nations. Oser se vanter d'avoir enfin dé- » couvert la seule preuve de l'existence de Dieu , la » seule voie qui mène à Dieu, c'est en quelque sorte » accuser d'athéisme le genre humain tout entier. » L'homme simple qui , voyant la terre lui rendre » en épis le grain qu'il a semé, lève les mains au » ciel et bénit la Providence , a sans doute de l'exi»- » tence de Dieu une aussi bonne preuve que c^s » orgueilleux philosophes *. »
Ce mouvement de Laromiguière , d'autant plus remarquable dans ses écrits ♦ que la clarté qui les distingue est ordinairement exempte de chaleur, lui vient à l'occasion de Descartes : « Qu'on me » permette , dit-il , une réflexion que je n'applique D pas à Descartes. Oublions un instant ce grand » homme , dont on ne saurait parler avec trop de » vénération. » — C'est à ses prétendus imitateurs qu'il s'adresse, et on ne saurait en effet assez s'élever contre cette prétention de tout gradué en philosophie, de nos jours, de se poser comme un continuateur de Descàrtes, et de faire partager à
Leçons de philosophie de Laromiguière, tome ii, p. 279.
sa mémoire toutes les folies d'une raison révoltée contre la foi , en l'appelant le père de la philosophie moderne et le chef de la révolution de Fesprit humain contre le joug de Tautorité.
Rien n'est plus faux dans le sens où on l'entend. Il n y a eu rien de nouveau dans Descartes que ses erreurs. Son fameux doute méthodique, et tout le parti qu'il en a tiré contre les incrédules , est une arme qu'il a lui-même empruntée à saint Augustin , et dont il ne s'est servi que dans le même esprit de Religion et de foi que ce grand génie *. Quel sacrilège de la tourner* contre Descartes lui-même ,
* Voici, en effet, le doute méthodique de Drscartes et son Je pense , donc je suis, hardiment posé par sainf Augustin dans, ce dialogue : — « La Raison : Commençons notre ou- » vrage. — Augustin : Croyons que Dieu nous soutiendra. — » La Rais, Prie -le donc aussi brièvement et aussi parfaite- V ment que tu le pourras. — Aug, ODieu, toujours le méme^ » faites que je me connaisse , faites que je vous conqaî^se ; telle » est ma prière. — La Rais, Mais toi , qui veui^ te cqnnaître, » SAIS-TU QUE TU EXISTES ? — Aug, Je le sais. — La Rais. » D'où le sais-tu? — Aug. Je l*igno&k. — La Rais. As-tu » conscience de toi comme d'un être simple ou composé? — » Ang. Je l'ignore, — La Rais. Sais t tu si tu es mis en mou- » vement? — Aug. Je l'ignore. — La Rais. Sais -tu si tu » PENSES? — jéug. Je le sais. » — ( Soliloques , liv. ii, chap. 1^^. ) Ce n'est pas seulement dans ses Soliloques , mais dans plusieurs autres de ses ouvrages, que le saint évéque d'Hippone a indiqué cette méthode qu'on a regardée comme un des premiers titres de gloire de Descartes. — Il en est de même de la preuve de Dieu par Tinfini, dont on n'a pas fait moins d'honneur à Descartes, et qui cependant a été prise par lui dans plusieurs Pères de l'Église et notamment dans saint Aasel^ne.
en l'appelant le père tfune philosophie qui ne se propose que de détruire la Religion et la foi !
Loin d'accréditer une pareille philosophie par un tel patronage, on la confond; et s'il en était autrement, le nom de Descartes y périrait plutôt qu'il ne pourrait la sauver.
Quel spectacle , en effet, a donné au monde cette prétendue révolution cartésienne! et quels^sont les fruits qu elle a portés? je n ai qu'à laisser parler son apologiste lui-même et son historien :
« Nous avons suivi , depuis son origine jusqu'à » son terme , ce mouvement philosophique dont Des- » cartes est le chef. Notre tâche d'historien est ache- » vée , nous n'avons plus rien à raconter ; mais la » tâche plus difficile de juger nous demeure tout » entière. — Il nous a été impossible de revenir, » sur nos pas , armé de la critique , sans éprouver,
Voyez sous le litre de Rationalisme chrétien le monologium et ]e proslogiuni de ce grand évéque, dont la traduction, par M. Boucbitté, vient d*étre couronnée par rAcadémie française :
Sic vos non vobis mellificatis apes.
La raison, qu'on le remarque bien, n'a jamais eu de plus zélés et de plus nobles champions que les disciples de la révélation dans tous les temps. Les pères de la foi pourraient s'appeler aussi les pères de la raison. Ils la nourrissent en la retrempant à sa source^ et lui font oser d'autant plus qu'ils la mettent à couvert de ses chutes et lui font consommer utilement toute son ardeur. — I>e8 ennemis de la raison sont ceux qui la découragent et la forcent à se jeter dans le scepticisme ou dans la superstition , en la dissipant dans de folles et stériles investigations, et ne lui faisant faire que l'expérience de sa faiblesse.
Digiti
» au premier abord , un certain sentiment de décou- » ragement et de scepticisme, car la route que nous » avons parcourue est toute couverte de ruines : — » tous les systèmes que nous avons successivement » étudiés ont passé dans la science ; ils ont été rem- » placés par d'autres systèmes, ils ne jouent plus » aucun rôle sur la scène philosophique du dix- » neuvième siècle. Ont-ils donc péri tout entiers? » de toutes les opinions des plus grands génies dont » la philosophie s'honore ne reste-t-il que néant » et poussière? cette grande révolution philosophi- » que n a-t-elle enrichi le monde d'aucune vérité » nouvelle *? »
« Histoire et critique de la réi'olution cartésienne , par M. Francisque Bouillier, p. 307-368.
— Le grand Bossuet, tout cartésien qu'il était, parce qu'il voyait cojnme Descartes, dans la méthode y un moyen de réduire les philosophes , ne laissa pas d'entrevoir le parti que ceux-ci pourraient en tirer à leur tour contre les intentions de Descartes et les vrais intérêts de la raison et de la vérité; et il épanchait ainsi ses alarmes épiscopales dans une confidence épistolaire : — « Pour ne vous rien dissimuler , je vois un grand com- » bat se préparer contre l'Église , sous le nom de \^ philosophie » cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, à » mon avis mal entendus, plus d'une hérésie; et je prévois que » les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos D pères ont tenus, la vont reudre odieuse et feront perdre à « l'Église tout le fruit qu'elle en pouvait espérer pour étahlîr » dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de >i l'âme.. — Car, sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce » qu'on entend clairement ( ce qui , réduit à certaines bornes, » est très-véritable ), chacun se donne la liberté de dire: J'en- » tends ceci et je n'entends pas cela; et, sur ce seidfonde^
L'auteur répond à cette question en éclectique et surtout en rhéteur : « L'humanité, dit-il, tirée en » des sens différents par des forces et des opinions » diverses, s'javance suivant une majestueuse ré- » sultante. » — Cette phrase rappelle involontairement ce mot plus naïf de Luther : L'humanité ressemble à un paysan ivre à cheval; quand on le relève d'un côté, il retombe de Vautre.
Le découragement, le scepticisme, des ruines, voilà la seule résultante des tiraillements et des variations que le rationalisme imprime à l'esprit humain en le détachant de la tradition. — « Les ex- » trémités de nos perquisitions , dit Montaigne avec » sa justesse ordinaire , tombent toutes en éblouis- » sèment. Les plus grossières et les plus puériles » rêvasseries se trouvent plus en ceux qui traitent » les choses plus hautes ef plus avant, s' abîmant » en leur curiosité et présomption *. »
Les plus fortes intelligences se sont' toujours fait
» ment , on approuve et oo rejeUe tout ce qu'on veut : sans » songer qu outre nos idées claires et distinctes, il y en a V de confuses et de générales qui ne laissent pas d'enfer^ ^ mer des vérités si essentielles quon renverserait tout en » les niant. li s'introduit , sous ce prétexte, une liberté de juger » qui fait que, sans égard à la tradition, on avance téméraire-
» ment tout ce qu'on pense Ges mots vous étonneront; mais
» je ne les dis pas en l'air. Je parle sous les yeux de Dieu et » dans la vue de son jugement redoutable, comme un évéque » qui doit veiller à la conservation de la foi. » ( Lettres diver^ ses, tome ii, p. 109, édition du Panthéon. ) ' Essais de Montaigne , liv. 11, cbap. xii.
• 233 distinguer en proclamant cette faiblesse de la raison humaine quand elle veut marcher seule , et la nécessité d'un secours divin pour lui frayer la route de la vérilé théologique. A chaque instant, dans les écrits des sages de l'antiquité , nous les voyons se rejeter en arrière de leur propre raison, comme d'un abîme , et se réfugier dans la tradition et par la tradition dans la révélation primitive ; alors seulement ils sont en repos, et vous les entendez parler un langage haut et ferme , comme celui que nous citions, il n'y a qu'un instant, de Cicéron; langage qui contraste d'une manière frappante avec le bégaiement de leur raison, lorsqu'elle veut s'aventurer toute seule à la périlleuse recherche de la vérité.
On pourrait mesurer avec exactitude la force de Fintelligence au degré de sa soumission en ce point; aussi voyons-nous, dans nos temps modernes, les deux plus fortes têtes peut-être qui se soient rencontrées, Montaigne et Pascal, ne faire servir la puissance de leur raison qu'à porter le joug de la foi*.
Quelques rationalistes modernes eux-mêmes ont été forcés d'en convenir à la fin et de se rejeter dans la révélation, épuisés et honteux de l'usage qu'ils avaient fait de leur propre raison pour la sup-
I Le scepticisme proverbial de Montaigne est généralement très-mal compris. Son que sais^je? n'a pas le caractère absolu , qu'on lui attribue. Tant s'en faut ! c'est une arme qu'il n'emploie que contre la raison pour la désespérer et la forcer à se jeter dans le sein de la foi dont il proclame même Tempire avec exagération. Lisez son livre : Apologie de Raymond de Sebonde.
23i planter . — « Notre raison , — c est Bayle qui parle ,
— « n'est propre qu'à brouiller tout, qu'à faire dou- » ter de tout; elle n'a pas plutôt bâti un ouvrage » qu'elle nous montre les moyens de le ruiner. C'est » une véritable Pénélope qui, pendant la nuit, dé- » fait la toile qu'elle avait faite pendant le jour. » Ainsi le meilleur usage qu'on puisse faire de la » philosophie est de connaître qu'elle est une voie » d'égarement et que nous devons chercher un au- » tre guide, qui est LA LUMIÈRE RÉVÉLÉE *. »
Il faut donc en revenir là, tout nous y ramène :
— la génération de la vérité dans la société du genre humain, — l'origine du langage, — la nature particulière de la vérité religieuse , — le mode de conservation de cette vérité par la tradition dans les temps anciens, — l'impuissance naturelle de la raison humaine privée de ce secours, — le découragement même et les aveux de ses partisans. — C'est, comme nous l'avons déjà dit, la seule issue du labyrinthe; il a fallu, il y a eu primitivement, au sein de l'humanité, RÉVÉLATION.
Quel a été le sort de cette première révélation? l'intervention du ciel n'est-elle pas venue une seconde fois influer sur les destinées de la vérité parmi les hommes? Tel est le second problème philosophique et historique qui se présente à résoudre et qui est bien fait pour exciter vivement notre attention.
» Dict. crii. Art. Manichéens, note D.