‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 34 sur 49 · NÉCESSITÉ D UNE SECONDE RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ D UNE SECONDE RÉVÉLATION

Si le rationalisme avait commencé avec le genre humain il est probable que la vérité n'aurait pas fleuri un seul jour sur la terre. Cette plante divine aurait été étbuflee dans son germe , et on aurait vu Fidolâtrie et tous ses dérèglements souiller l'aurore même de la création \ Mais longtemps le genre humain ne connut d'autre doctrine que celle de la tradition et, par ce moyen, vécut dans la simplicité de la foi et de l'obéissance à un seul Dieu , créateur de l'univers et rémunérateur dans une autre vie du bien et du mal qui se fait dans celle-ci. — Posté-

' Il D*est que trop vrai cependant que la philosophie rationaliste et par elle la tendance dn genre humain à Fidolâtrie et à l'impiété remontent à Torigine même du monde. « Ce n*est pas » la philosophie que l'on a reçue d'Adam qui apprend ces cho- » ses, c'est celle que l'on a reçue du serpent; car, depuis le » péché, l'esprit de l'homme est tout païen. » ( Mallebr. Rech, de la vérité , 2® partie, liv. Yi.)Mai8 Je venin injecté dans l'esprit humain par celui qui fit entendre le [ir em'iev pourquoi comme un sifflement, n'a atteint et corrompu la masse que peu à peu. — Nous faisons nos réserves à ce sujet.

rieurement, quand les hommes, comme dit Diodore de Sicile, ne suivirent plus la doctrine de leurs pères et plongèrent au dedans d'eux-mêmes dans les recherches qu'ils entreprirent, alors les dogmes primitifs venus de Dieu s'ébranlèrent, les vapeurs épaisses du doute et du sëhsualisme montèrent dans les esprits et y formèrent toutes les superstitions , les utopies, et les extravagances de l'idolâtrie et de la philosophie sophistique. La vérité s'altéra peu à peu , se mélangea, s'abâtardit. L'erreur s'insinua, s'ac<;rédita , s'assit partout. Il y eut longtemps une lutte entre elles. Les sages, armés de la tradition, repoussaient l'erreur de la même manière que l'Église catholique confond l'hérésie , en l'accusant de NOUVEAUTÉ. Mais ils ne pouvaient pas le faire avec une égale assurance et surtout une égale durée; car la vérité et la tradition n'étaient pas garanties, comme elles le sont dans l'Église catholique , par une autorité dépositaire et dispensatrice , unique au monde, universelle et perpétuelle comme la vérité même , et par une succession non interrompue de ministres exclusivement dévoués à sa garde et àson culte ; mais la vérité était éparse , sans défense , sans unité , sans autorité visible , dans les souvenirs des peuples et dans les témoignages dé plus en plus vagues et corrompus du genre humain. — Son antiquité fut. d'abord aisée à constater, mais peu à peu l'erreur commença à devenir antique à son tour et à combattre la vérité sur le terrain flottant et indécis de la tradition ; elle se donnait même , au besoin , ainsi que nous l'avons vu, une antiquité factice,

lorsque Tantiquité réelle venait à lui manquer trop ouvertement; et enfin, ne trouvant devant elle aucun vigilant accusateur qui dévoilât toujours et partout ses frauduleuses tentatives , elle réussit si bien à chasser sa rivale et à prescrire contre elle , que lorsque celle-ci voulut reparaître plus tard , elle fut à son tour accusée de nouveauté , et que Socrate , professant l'unité de l'Être suprême , fut condamné à boire la ciguë pour avoir voulu introduire des Dieux nouveaux.

Alors la vérité se cacha sous le manteau de quelques sages qui ne la soutinrent plus que d'une manière indécise et problématique, et la retinrent . captive dans V injustice, comme le leur reprochait plus tard éloquemment saint Paul. Ils la prenaient et la quittaient, y mêlant leurs propres rêveries, et la démentant surtout par leurs actions, entraînés qu'ils étaient, dans leur isolement, par le dérèglement universel ; et quand , après eux , vinrent ces nuées de sophistes qui-pullulaient dans Athènes et dans Rome et vivaient de l'art de tout soutenir , alors la nuit se fit sur le monde, l'esprit humain se joua de la vérité comme d'une prostituée , et le titre de philosophe devint synonyme de celui de parasite et d'histrion. — La corruption marcha de pair avec les prétentions philosophiques ; là oîi les sophistes abondèrent , abondèrent aussi les superstitions et les dérèglements de mœurs , parce que rien ne dégage le cœur du joug du devoir comme les incertitudes de l'esprit, et que rien n'engendre les incertitudes de fesprit comme l'abus de son indépendance.

D'ailleurs la philosophie antique , outre son indécision, son absence d'unité, et ses tourbillons de systèmes qui s'excluaient mutuellement, avait le grand défaut d'être trop abstraite et totalement inaccessible à la plupart des hommes. La Religion naturelle la plus purement conçue , et telle que nous l'avons exposée déjà, aurait eu, elle-même, l'inconvénient d'être msaisissable aux esprits plongés dans les soins de la vie présente et dévoyés de leur primitive simplicité. Pour que les vérités de l'ordre supra-sensible et surnaturel descendjent dans la société, qu'elles y circulent, qu'elles y durent, et qu'elles s'y mêlent sans altération aux actions qu'elles doivent diriger, il faut qu'elles y arrivent toutes faites, revêtues d'un corps, d'un symbole sensible , frappées au coin d'une autorité reconnue par tous, dogmatisées en un mot. Les esprits les plus exercés à la philosophie , et qui vivent dans les abstractions , ont eux-mêmes besoin de se faire des formules, des plans de croyance et de conduite, pour arrêter les perpétuelles variations de leur esprit, et pour trouver, dans les dangers subits où nous expose la faiblesse de notre nature , des armes toutes prêtes pour y résister. — La philosophie antique , si elle avait pu s'entendre d'abord avec ellemême , aurait pu ensuite , en s' alliant au culte public, lui prêter son souffle et lui emprunter ses formes , et par là régir la société ; mais précisément rien n'était plus antipathique que la philosophie et la Rehgicm chez les anciens, La philosophie faisait une guerre sourde à la Religion, elle s'en moquait;

la Religion envoyait la ciguë à la philosophie et Taccusait de nier les Dieux. La philosophie avait aussi le plus souvent la lâcheté de se discréditer elle-même en sacrifiant publiquement à des superstitions grossières qu'elle aurait dû déraciner, et par là, au lieu de rattacher le culte à la morale en Télevant jusqu'à elle , elle scellait l'alliance du culte avec les vices, les plus énormes en descendant jusqu'à lui. De ces contradictions et de ces duplicités inhérentes à la nature des choses il advint que ni la philosophie ni la Religion ne pouvaient soutenir la société et ne concouraient que pour la démolir ; la philosophie faute de conclusion , la Religion faute de principe; et que, s' appauvrissant l'une l'autre par leur isolement et leur répulsion , l'une aboutit nécessairement à l'athéisme , l'autre à la superstition , toutes deux au sensuaUsme le plus eflfréné ; car l'athéisme lâchait la bride aux passions, la superstition les aiguillonnait, de telle sorte que le genre humain, ainsi précipité sur la descente du mal , voyait s'accroître la rapidité de sa décadence de toute la force des moyens destinés à le soutenir et à le relever '.

1 J'avais fini de tracer ces considérations sur la philosophie et la Religion chez les anciens, lorsque j*ai trouvé, avec cet inexprimable plaisir que donne la rencontre de la vérité, qu'un philosophe chrétien, contemporain de ces institutions, avait porté sur elles le même jugement et dans les mêmes termes. Ce rapprochement est curieux^: — « Philosophia et Religio » Deorum disfuncta sunt , — longèque discreta , — siqui^ » dem alii sunt prof essores sapientiœ , per quos ulique ad

Digiti

Aussi , quel tableau de corruption et de décomposition toujours croissantes nouiS présente le monde païen! et quel spectacle que l'état où il était arrivé au temps de l'empire romain !

Tandis que quelques esprits spéculatifs , coname un Cicéron, un Sénèque, s'élevaient, par une sorte de hardiesse et de révolte philosophique , jusqu'à oser croire quelquefois à un premier être immatériel, — pour le peuple, pour la société, pour le monde , Dieu , source de toute morale , de tout ordre , de toute sociabilité, était réellement tel qu'on l'avait appelé au fronton du temple d'Athènes : ignotus. — Ce qui régnait, ce qui frappait tous les regards, ce qui remplissait toutes les imaginations et faisait le fonds constant de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombe , c'était le culte idolâtrique , la déification des passions humaines , et même quelquefois des instincts brutaux. — Les fables mythologiques , dont la fleur seulement ne sert plus qu'à amuser nos loisirs poétiques, étaient alors des réalités audacieuses qui se faisaient adorer dans mille temples, dont l'influence se respirait partout, et dont s'autorisaient sérieusement toutes les perversités du . cœur humain.

Ce qu'il y a de bien certain , et cela seul eût été un mal énorme , c'est que ce culte tenait la place

» Deos non aditur; alii religionis antistites , per quos sa- ' » père non discitur; — apparet nec illam esse veram sar> pientianiy nec hanc teram Religionem.y» — (Lactant. InstiL Divin,, lib. iv, cap. m, n. 1-2, edil. Cellar. )

du culte de la morale et de la loi naturelle , et par cela même interceptait pour la société les lumières de la conscience et les avertissements du sens moral. On ne faisait point entrer dans ce culte , comme éléments obligés du service divin, ni les notions justes sur la nature de Dieu, ni l'obéissance à la loi morale , ni la pureté du cœur , ni la sainteté de la vie , ni repentance des crimes passés , ni amendement de conduite pour F avenir. — « On n'y parle » de rien qui serve à former les mœurs et à régler » la vie , disait Lactance , on n'y cherche point la » vérité, on ne s'y occupe que des cérémonies du » culte oîi l'âme n a point de part et qui ne regar- » dent que le corps *. » — Ainsi, bien loin que la Religion des païens prêtât assistance à la vertu ^ elle n'avait aucune liaison avec quoi que ce soit de vertueux; et cela seul, disons-nous, eut dû entraîner une grande dépravation , en laissant le cœur tout ouvert aux séductions des passions et la conscience démantelée contre leurs violences.

Mais cette Religion faisait plus , elle encourageait et redoublait l'emportement des passions en mettant dans leurs intérêts le sentiment de la Divinité même qui aurait dû en être le frein. L'orgueil et la volupté y étaient partout encensés et préconisés sous toutes leurs formes cruelles ou dégradantes. Une foule de divinités furent créées avec les caractères les plus odieux. On leur attribua l'infamie des crimes les plus énormes : c'était la personnification

• Laclanl. Inst. Dis'in., iib. iv, cap. m, n. 1-2. TOME I. i(>

vivante de T ivrognerie, de Fincesle, du rapt, de Tadultère , de la fourberie , de la cruauté , et de la fureur, d'où les mêmes vices tiraient des ai^;uments pratiques dans les cœurs des hommes. — « Jupiter 0 a séduit une femme en se changeant en pluie d'or, » (ait dire Térence à Tun de ses personnages, et 0 moi , chétif mortel , je n en ferais pas aufant M » — Ovide ( et Tautorité est singulière , comme l'observe M. de CbâteaulMÎand à qui /emprunte quelquesunes de ces citations ) ne veut pas que les jeunes filles aillent dans les temples, parce qu'elles y verraient combien Jupiter a fait de mères *. — Les voleurs et les homicides et le reste avaient aussi leurs patrons dans le ciel. — « Belle Laveme , donne-moi » l'art de tromper et qu'on me croie juste et saint*. » Le culte correspondait nécessairement au caractère des Dieux. U consistait dans les rites les plus vils et les plus détestables : la fornication et l'ivrognerie faisaient partie du culte de Vénus et de Bacchus. Les mystères d'Adonis, de Cybèle , de Priape, de Flore , étaient représentés dans les temples et dans les jeux consacrés à ces divinités. On voyait, à la lumière du soleil, ce que l'on cache dans les plus profondes ténèbres et ce que l'honneur de no-

Ego honmncio hoc nonfaxim! ( Ter. Eun , act. m.) Quàm multas maires fecerit ille Dcus!

{Trist.yWh.u.)

Pulchra Laverna,

Da mihi f aller e , dajustum sanctumque videri. (Horat. Ep.wiy lib. i.)

tre langue me défend de nommer '. — Les femmeâ se prostituaient publiquement dans le temple de Vénus , à Babylone \ — Dans F Arménie , les familles les plus illustres consacraient leurs filles , vierges encore , à cette déesse *. Les femmes de Biblis , qui ne consentaient point à couper leurs cheveux au deuil d'Adonis, étaient contraintes, pour se laver de cette impiété , de se livrer un jour entier aux étrangers. Strabon rapporte que le temple de Vénus , à Corinthe , était extrêmement riche ; qu il avait en propriété plus de mille filles publiques , esclaves ou prêtresses, dons faits à la déesse par des per-* sonnes des deux sexes. — « C'était, dit-il, ce qui » attirait tant de monde à Corinthe et qui la rendit » opulente \ »

Il ne faut pas s'étonner de tout cela. Cela devait être : c'était la conséquence logique de la perte des vérités divines. La première de toutes, la notion et le culte d'un Dieu unique , spirituel et saint , étant effacée de dessus la terre, l'homme s'accoutuma à croire divin tout ce qui était puissant ; et comme il se sentait entraîné au vice par une force invincible , il crut aisément que cette force était hors de lui et

< Exuuntur etiam vestibus populo flas^itanie meretrices ]uœ tune mimorum fungwUur qfficio , et in couspectu popull usque ad satietateni impudicorum luminum cum pudendis mol i bus detineniur. ( Lactant. De fcdsâ Religione, lib. I , p. 6i. Basileœ, )

» Herodot. lib. i.

^ Lucian. De Assyria init,

4 Justin. Alhen. Strab., etc.

s en fit bientôt un Dieu. Cest par là que Tamour impudique eut tant d'autels , et que toutes ces impuretés qui font horreur furent mêlées au culte et finirent par le constituer exclusivement. Chacun se fit un Dieu de la violence de sa passion, comme dit le poëte : Sua cuique Deus fit dira Cupido.

Quelles devaient être les mœurs sous Finfluence d'un tel culte qui , à la différence d'un culte spirituel et moral conmie le nôtre, s'imprégnait partout, dans la vie publique , dans la vie domestique , dans la vie individuelle , parce que partout il était d'intelligence avec les passions qui lui ouvraient tous les accès, et que le ciel et la terre, les hommes et les Dieux, se donnaient la main pour l'accréditer et le répandre I

Les jouissances de la sensualité et tous les genres de barbaries qui lui servent de cortège étaient portés au plus haut comble. Il y avait quelque chose de vaste et de monstrueux , dont rien ne peut nous donner l'idée, dans l'obscurcissement des esprits et la dépravation des cœurs. Toute cette force de rintelligence et de la volonté qui, sous l'influence du spiritualisme chrétien, s'est révélée dans les temps modernes par tant d'institutions morales et religieuses , tant de découvertes scientifiques , tant de chefs-d'œuvre artistiques, tant de travaux industriels , abîmée alors dans les sens , y était toute exploitée à les assouvir. L'organisation sensuelle de l'homme avait acquis une capacité aussi vaste, ce semble, que celle de l'intelligence, parce que l' intelligence était toute passée dans les sens : de là

viennent ces proportions colossales dans les goûts , les fêtes , les plaisirs des anciens , comparés aux nôtres , et qui nous les font apparaître comme une race de géants disparue de dessus la terre , si nous les considérons par ce côté sensuel , et comme une race de pygmées, si nous les mesurons à cette puissance des idées , à cette hauteur métaphysique et morale où nous sommes parvenus , et qui ferait d'un enfant de nos jours le catéchiste de tous les philosophes de l'antiquité.

Plus des deux tiers des habitants des pays les plus civilisés étaient plongés dans l'esclavage, et uniquement employés à repaître les sensualités de l'autre tiers. Cela seul donne une idée effrayante du mépris de l'homme , de la puissance de l'égoïsme , et de l'étendue de la corruption qui devait en résulter. Aussi, que de cruautés inouïes se commettaient à la face du soleil et avaient cours d'usage , de mœurs, de loi, dans la société! Les maîtres avaient un pouvoir absolu sur les esclaves et pouvaient ou les rouer de coups ou les mettre à mort à leur gré. — Un édit de l'empereur Claude défend d'assommer un esclave uniquement parce qu'il est vieux et infirme. -r- C'était aussi la coutume, pour s'en débarrasser dans ce cas , d'exposer ces malheureux dans une ile du Tibre, et le même édit accorde la liberté à ceux qui avaient été ainsi exposés , s'ils recouvraient la santé. Ces horribles transactions des lois avec l'inhumanité des mœurs en font mesurer toute la dépravation. — Une loi de Constantin (sa constitution de 312), que tous les

historiens s'accordeDt à regarder comme caractérisant l'introduction de Tesprit chrétien dans la législation*, réprime les excès des maîtres envers les esclaves , et nous fait connaître par cela même quels ils avaient été jusqu'alors :

« Que chaque maître, dit Fempereur, use de » son droit avec modération , et qu'il soit condamné » comme homicide s'il tue volontairement son es- » clave à coups de bâton ou de pierre ; s'il lui fait » avec un dard une blessure mortelle ; s'il le sus- » pend à un lacet; s'il l'empoisonne, s'il fait déchi- » rer son corps par les ongles des bêtes féroces; » s'il sillonne ses membres avec des charbons ar- » dents, etc. , etc. » La plume se lasse à énumérer toutes ces horreurs.

Ceux qui auraient dû éclairer leur siècle sur ces aberrations les voyaient et les commettaient euxmêmes avec une ingénuité de sang-froid qui fait frémir. — Nos esclaves sont nos ennemis, disait Caton : mot cruel, dit M. Troplbng, qui servait d'excuse à tout ce que la tyrannie domestique peut inventer de plus odieux! C'était aussi la maxime constante de ce parangon de vertu , de vendre ses esclaves déjà sur l'âge à un prix quelconque; plutôt que de supporter ce qu'il considérait comme un fardeau inutile , et de permettre à ses esclaves mâles d'avoir commerce avec ses femmes esclaves ,

' Voyez l'analyse du beau travail de M. Troplong : De t Influence du christianisme sur le droit privé des Romains, {Moniteur du ii mai r842.)

moyennaDt quelque argent que te mâle lui payait pour ce privilège *. — PoUion, ami d'Auguste, entretenait des murènes d'une énorme grosseur, auxquelles il faisait jeter ses esclaves pour pâture. — Q. Flaminius , sénateur, fît mettre à mort un de ses esclaves , sans autre motif que de proairer un speo tacle nouveau à un de ses complaisants, qui n'avait jamais vu tuer un honmie. — Si un père de famille était tué dans sa maison et qu on ne parvînt point à découvrir le meurtrier, tous ses esclaves étaient sujets à la peine capitale. Un des grands de Rome, qui en avait quatre cents, ayant été assassiné par Fun d'eux, tous furent mis à mort. Aux ftmérailles des gens riches on égorgeait souvent un certain nombre d'esclaves comme des victimes agréables à leurs mânes. — Enfin , quand nous n'aurions d'autre preuve de la manière dont les esclaves étaient traités , que ce fait que , dans les salubres climats de l'Italie et de la Grèce , ces troupeaux d'hommes , bien loin de se multiplier, ne pouvaient se maintenir qu'à l'aide de nombreuses recrues qu'on tirait des provinces éloignées, c'en serait assez.

Et ce qu'il y a de remarquable c'est que toutes ces choses que nous avons peine à croire n'étaient pas considérées comme des excès, pas même comme des abus, mais comme l'exercice du droit naturel lui-même. Tout cela se passait journellement sous les yeux sans exciter la plus légère censure , la plus faible protestation, de la part de ce tas d'é-

i Plutarque, Vie de Galon.

2i8 crivaios et de sophistes qui passaient toute leur vie à déclamer sur les mœurs. Quant à la législation , elle avait été la première à jeter sur les esclaves un mot affreux : — Non tàm viles quàm nulli sunt. Si Yon réfléchit sur la source de cette monstrueuse perversion dans les rapports des hommes entre eux, on la découvrira aisément dans la perversion de leurs rapports avec la Divinité. Il y a une relation étroite entre le dogme de l'unité de Dieu et celui de la fraternité humaine. L'unité de Dieu fait notre lien ; et lorsque cette unité de Dieu s'anime et se vivifie par le sentiment de sa paternité et de sa bonté , et que ce n'est pas la crainte seulement , mais l'amour surtout qu'elle nous inspire, alors le genre humain devient bientôt, sous l'influence de ces idées, une famille de frères où les plus délaissés ont le plus de prix. De là vient que dans le christianisme, réalisation sublime de cette doctrine , le sentiment de l'amour, soit qu'il s'adresse à Dieu , soit qu'il s^adresse aux hommes , s'appelle également charité , comme un fleuve qui retient toujours le nom de sa source partout où il promène ses eaux. — Il suit de là que la ruine du dogme de l'unité de Dieu dut entraîner nécessairement la chute du dogme de la fraternité humaine , et ridée seule de force s'attachant au sentiment de la Divinité, le type souverain de la bonté fut perdu et l'égoïsnie ouvrit sa gueule immense. Aussi voyons-nous la hideuse plaie de l'esclavage grandir et s'étendre à mesure que le polythéisme s'invétérait lui-même dans le cœur des nations. En remon-

tant dans les temps antiques et plus rapprochés du règne de la Religion naturelle nous voyons au contraire l'esclavage s'adoucir, se restreindre , et disparaître presque entièrement. Dans Homère déjà il occupe peu de place. C'est la captivité, suite immédiate des batailles, qui fait l'esclavage dans ses récits. Aussi les noms de captifs et de captives y sont presque wuls employés , et ces noms mêmes , comme la destination qu'ils supposent, disparaissent bientôt dans la domesticité. Dans la demeure d'Alcinotls, d'Ulysse, de Laërte, ce sont des serviteurs et des compagnes qui se mêlent avec familiarité aux soing et même aux jeux de leurs maîtres, attachés à leur personne , dit Homère, par V affection bien plus que par la nécessitée Le conducteur de porcs , le bon Eumée , y est appelé le divin porcher '. — Enfin, chez les juifs, où le dogme de Funité de Dieu s'est maintenu pendant toute l'antiquité, l'esclavage n'a jamais pu prendre racine, il dégénérait forcément en domesticité temporaire qui se dénouait tous les sept ans. — « Si la pauvreté » réduit votre frère à se vendre à vous , vous ne » l'opprimerez point en le traitant comme un es- » clave , Daais vous le traiterez comme un ouvrier » à gages. Il travaillera chez vous jusqu'à l'année » du jubilé , et alors il sortira avec sa femme et ses » enfants , et il retournera à la famille et à l'héri- » tage de ses pères ; car ils sont mes esclaves , dit

Homère, Odyss,, chant xxiv.

Id, id. chant xiv.

» le Seigneur *. » Paroles touchantes qui font bien voir le rapport qu'il y a entre le dogme de Funité de Dieu et celui de la fraternité humaine ! Mais la fraternité humaine c'est la sociabiUté, c'est le li^d même de l'existence des nations et du genre humain , d'où suit qu'en grandissant, le gouffre du polythéisme allait engloutissant le monde '.

Reportons encore nos regards sur ce monde païen , et ne craignons pas de sonder toute^ la profondeur de la plaie qui rongeait l'humanité , si nous voulons bien juger le prodige du remède divin qui Fa guérie.

1 Lévitique, xxv.

"^ Il est vrai de dire cependant que cette douceur de la législation juive n*existait que pour les esclaves juifs et non pour les étrangers. Il était réservé au christianisme, par la grâce de celui qui s'est fait esclave pour le genre humain, formam servi accipiens, de généraliser raffranchissement de Thomme avec la paternité de Dieu , et d*inspirer à son grand ap6tre cette épître sublime, toute palpitante de la charité fraternelle, dans la> quelle, demandant giâce à un maitre pour un esclave échappé, il lui dit ces paroles si étranges alors pour la terre, et qui sont devenues si naturelles à nos mœurs sous l'action incessante de la charité : « Je vous le renvoie et vous prie de le recevoir comme » mes entrailles...., non plus comme un simple esclave, mais » comme celui qui d'esclave est devenu l'un de nos frères bien- » aimés. S'il vous a fait tort, mettez cela sur mon compte... C'est » moi, Paul, qui vous écris de ma main; c'est moi qui vous le » rendrai. Je pourrais prendre en Jésus-Christ une entière 1i- » berté de vous ordonner une chose qui est de votre devoir; » néanmoins l'amour que j*ai pour vous fait que j'aime mieux » vous supplier, quoique je sois Paul, vieux, et de plus main- » tenant prisonnier pour Jésus-Christ. » ( EpÙ, à Philémon. )

Un usage épouvantable , provenant de la même cause que nous venons de signaler, et qui est la plus grande preuve de l'esprit de cruauté réfléchie parmi les peuples les plus civilisés du polythéisme , ce sont les spectacles des gladiateurs , classe d'hommes composée de captifs, d'esclaves, de malfaiteurs, condanmés aux derniers supplices, que l'on nourrissait pour cette destination , et qu'on faisait paraître par milliers dans d'immenses amphithéâtres , où ils étaient condamnés à se mettre en morceaux les uns les autres , pour le plaisir des citoyens de tout rang et de tout sexe. Ces spectacles sanguinaires dévoraient quelquefois vingt ou trente mille hommes dans l'espace d'un mois. Tout Rome, tout l'univers païen , se ruait à ces boucheries. Là , nulle pitié, même instinctive. Lorsque les mourants demandaient grâce , c'était aux plus jeunes femmes romaines que le plaisir de la leur refuser était réservé, en donnant d'un geste le signal de leur mort *. Et il ne faut pas mettre ces horribles passetemps sur le compte de deux ou trois monstres, tels que Néron et Caligula ; les plus doux princes , ceux qui étaient appelés du nom de déliœs du genre humain, s'y abandonnaient avec une égale fureur; et la société tout entière hurlait, pour qu'on lui ouvrit ces abattoirs , avec la même avidité qui lui faisait rechercher chaque jour le pain nécessaire à son existence *. Je n'exagère rien. L'historien Dion nous

' PoUiccm vertebanL ( Juvénal , sat. m. ) ^ Panent et circenses, ( Juvénal , sat, x. )

apprend que Trajan , lors de son triomphe sur les Daees , donna des spectacles de gladiateurs qui se prolongèrent pendant œnt vingt-trois jours, et où s'entre -déchirèrent dix mille gladiateurs et onze mille animaux féroces...; et, chose qui glace Tâme et paralyse le jugement d'étonnement et d'indignation, Pline le jeune, dans le panégyrique qu'il adresse à cette occasion à Trajan , ne laisse pas tomber un mot de pitié ou de modération sur ces abominables jeux; il n'a même recours à aucune de ces précautions oratoires que la flatterie la plus basse sait encore fournir pour éviter tout ce sang : que dis-je ! il en tii^e des phrases cadencées et des fleurs de langage pour glorifier son maître et le louer de justice et d'humanité, et pourquoi? pour ne pas avoir pris parmi les spectateurs de nouvelles proies à jeter dans l'arène , et ajouté par là au nombre des victimes. On ne me croirait pas, il feut citer : — « Après avoir ainsi pourvu aux be- » soins des citoyens et des alliés , vous n'avez pas » négligé leurs plaisirs. Vous avez donné un spec- » tacle , non pas de ceux qui peuvent nous amollir » et nous efféminer, mais de ceux qui sont pro- » près à nous enflammer le courage , à nous fami- » liaiîser avec de nobles blessures, et à nous ins- » pirer le mépris de la mort même. Vous nous avez » montré l'amour de la gloire et l'ardeur de vain- » cre , jusque dans l'âme des scélérats et des escla^- » ves. Quelle magnificence, quelle justice, n'avez- » vous pas fait éclater en cette occasion I toujours » exempt de partialité , toujours maître de vos pas-

Digiti

» sions, vous avez accordé ce quon souhaitait; vous » avez offert ce quon ne vous demaruiait pas; vous » avez même invité à le désirer. Un spectacle a été » suivi d'un autre , et toujours dans le temps qu'on » s'y attendait le moins. Jamais vit-on plus de li- » berté dans les applaudissements, plus de sûreté » à se déclarer selon son inclination? nous a-t-on » fait un crime , comme sous d'autres empereurs , » d'avoir pris un gladiateur en aversion? Quelqu'un » des spectateurs a-t-il été donné lui-^même en spec- » tacle , et Or-t-il été assez malheureux pour expier » des plaisirs funestes par de cruels supplices *? » — Dans quelle abjection devait être tombée l'hiunanité pour qu'un empereur comme Trajan fût loué d'une telle façon par un homme tel que Pline ' I

Ces mœurs féroces étaient devenues tellement naturelles que les victimes elles-mêmes s'y prêtaient, en quelque sorte, par une résignation stu-

» Pline, Panégyrique 33, iraduclion de M. de Sacy. — Ces plaisirs funestes, expiés par de cruels supplices, reiifcrmenl un sens secret que je ne veux pas approfondir ; c'est un mystère de débauche dans un mystère de cruauté, c'est assez de celui-ci ; notre intelligence ne descend pas plus bas , et si , à force de curiosité, elle y parvenait, le cœur ne voudrait pas la suivre.

* M, Villemain, dans son Cours de littérature , tome ii , p. 4B4 y s'indigne aussi avec raison, en rapportant la fameuse lettre de Pline à Trajan sur les chrétiens, dans laquelle il l'informe quil les trouve innocents de tout ce dont on les accuse, mais que, néanmoins, il a cru devoir continuer à les faire supplicier, — A quoi Trajan répond : — Vous avez

SUIVI LA MARCHE QU'lL FAUT TETîlR.

pide; elles ne se souvenaient plus qu'elles avaient le droit de vivre ; la mort, qui brise tous les liens , ne pouvait rien sur la chaîne de leur servitude ; ses étemelles ombres n'étaient pas même un refuge pour la liberté, et les fronts qu'elle allait consacrer se courbaient lâchement dans la poussière pour adorer encore une dernière fois le Dieu-César : Ave Cœsar, s'écriaient ces victimes dévouées en passant devant le trône , moriiuri te salutant * /

En ce temps-là les bêtes féroces avaient acquis une sorte de droit d'égalité et de fraternité humaine. La loi étendait ses soins maternels sur elles jusques dans leurs antres sauvages au fond des déserts. Il

« Ce qui fait que toutes ces choses étonnent le lecteur et lui paraissent fabuleuses, c*est qu'il les juge avec les idées que nous avons du droit, de la liberté, de la dignité humaine, et que, ne voyant aucune protestation énergique dans l'antiquité contre ces abominations , il est porté à croire qu'elles n'étaient pas si excessives qu'on le dit. Mais c'est là précisément le comble du mal. On y était tellement acclimaté, bourreaux et victimes, qu'aucun cri, aucune mention même, au nom de la philosophie et de l'histoire, ne viennent trahir un désordre dont la dix millième partie ferait soulever aujourd'hui toute l'Europe. Tout cela se passait à huis clos pour ainsi dire, et un tel silence est plus affreux. II fut donné aux chrétiens de le rompre les premiers par tant et de si belles apologétiques, où , s'appuyant enfin sur une puissance autre que celle de César, ils osèrent lui demander, sans révolte mais sans crainte, pourquoi il les violentait. En cela ils ne faisaient que suivre les traces de leur divin maître qui, lui aussi dans sa passion, recevant un soufQel sur sa face adorable, répondit avec le calme du Dieu et la dignité de l'homme : — Si j'ai mal parle, faites voir lb mal que

j'ai DITJ mais si j'ai bien parlé , POURQUOI ME FRAPPEZ- VOUS ?

était défendu, sous peine de mort, de les y tuer, afin de les réserver pour dévorer, elles-mêmes, des hommes dans les jeux du cirque.

Qu'on juge par là quels instincts tyranniques et cruels on devait rapporter dans les mœurs privées, et quelle main de fer on devait faire retomber sur tout ce qui était faible; les enfants, les femmes, les esclaves, les malheureux, soi-même dans l'adversité 1 — Les enfemts naissants , les sanguinolents , comme on les appelait , étaient journellement exposés à périr de froid ou de faim ; on les jetait sur les bords des chemins, et des bandes de loups, descendant toutes les nuits des Abruzzes , venaient les dévorer. Les femmes étaient répudiées pour le plus léger prétexte, avant même qu'elles n'eussent achevé de porter leur fruit; le mariage n'était qu'une prostitution légale, et encore même à ce prix, comme nous le verrons, personne n'en voulait, et l'adultère était invoqué comme une allégeance du joug marital. Qu'on juge du sort des pauvres 1 parmi les institutions du paganisme, on n'en voit aucune qui ait été fondée , ou par les ministres de la Religion, ou par les chefs du gouvernement , dans l'objet de secourir les malades , les infirmes , les infortunés dénués de tout. Il y a un mot d'un empereur romain sur les pauvres, qui résume tout : Nohis graves sunt. — La férocité contre soi-même enfin s'exerçait par le suicide. Dès qu'on voyait venir quelque infortune , quelque disgrâce , on tournait la main contre soi , et cette lâcheté morale était saluée du nom de vertu, sanctionnée par l'exemple

des hommes les plus honorés de F estime publique : c'était la porte par laquelle on sortait noblement de la vie.

Un autre côté des mœurs païennes , qui le disputait à rinhumanité , et sur lequel il faut nous résigner à porter encore nos regards, c'était la perte de tout instinct de tempérance et de pudeur.

A cet égard, de même que l'inhumanité des mœurs se résumait dans une grande violation du droit naturel : l'esclavage et les jeux sanglants du cirque; — leur dissolution se reflétait dans une grande monstruosité : j'entends parler de cet amour que la nature désavoue.

Ces deux renversements caiiactérisent toute l'antiquité et surtout les derniers siècles. Ils constatent le plus haut période de l'agonie du genre humain.

L'amour antiphysique , ce crime innomé , dont , grâce à Dieu, nos mœurs, chrétiennes peuvent entendre parler avec la sainte liberté de l'innocence , était plus naturalisé en quelque sorte que le goût des femmes. Gibbon le met à la charge des quinze premiers empereurs romains, à l'exception de Claude qui vivait dans un commerce incestueux. La délicatesse la plus exquise ne s'en offensait pas , et la plus austère philosophie jouait avec cette monstruosité. La flûte du doux Virgile , la lyre de TibuUe et d'Horace, lui empruntaient leurs inspirations; c'était le goût dominant de Caton ; et Cicéron lui-même ( le rouge monte au front en le lisant ) , dans son beau Traité de la nature des Dieux, en a déposé l'aveu et en a tiré même une sorte d'argument pour son

sujet. ... Je vais citer ; il faut que l'antiquité expie , dans la personne d'un de ses plus grands philosophes, la dégradation morale où elle s était laissée tomber, et qu'elle subisse, devant notre sainte pudeur chrétienne , la honte d'une exposition qui importe à la cause de la vérité.... Cicéron, donc, voulant établir qu'on ne doit pas se représenter la Divinité sous une forme humaine , parce que , quelque belle qu'elle soit, cette forme ne répond pas à la beauté absolue des attributs divins , en vient à dire : — « Mais encore , de quel homme en parti- » culier voudrait-on avoir la figure? car les beaux » hommes ne sont pas communs. A peine s'en trou- » vait-il un dans chaque troupe de jeunes gens » lorsque j'étais à Athènes... Je vois ce qui vous » fait rire; mais je dis la vérité.... Ajoutez mê- » me que , pour nous autres qui , avec la permis-

» SION DES ANCIENS PmLOSOPHES , AIMONS LES JEUNES

» HOMMES , souvent les défauts sont des attraits. » Une marque au doigt d'un enfant charme les yeux » d'Alcée *. » — A quelle extinction de pudeur et de tout sens moral fallait-il en être venu pour qu'un honnête homme comme Cicéron, un pontife, un

1 Pai suivi la traduction de l^abbé d'Olivet; au surplus, voici le texte qui est encore plus clair : — Sed tamen cujus hominis? quotas enim quisque forniosus est? Jthenîs càm essem , è gregibus epheborum vix singuli reperiebaniur. Fideo quid arriseris. Sed tamen ita res se habet, Deindè nobis, qui, concedentibus philosophisantiquis, adolescentulis delectamur, etiamvitia sœpè jucunda sunL Ncevus in ar-^ ticulo pueri delectat Akœum, ( De nat, Deor, L. xxviii.)

consul , un père de la patrie , méditant sur la nature de Dieu, ait cru pouvoir mêler à ses élévations philosophiques des révélations aussi abjectes 1

Les amours du poète Alcée pour cet enfant, qui était Lycus, ont été chantés par son imitateur Horace dans l'ode xxii« du livre i**" :

Liberum et musas , venerenxfue , et iUi Seniper haerentein puerum canebat , Et Ljrcnm m'gris ocidis , nigt'<Hfue Crine lieorum.

En relisant avec attention Cicéroo, sur le nom duquel je ne voudrais pas faire peser une si flétrissante imputation , quelque avantage que je pusse en recueillir pour mon sujet, je remarque que lui-même ne prend pas part en son nom personnel à la discussion dialoguée , sous la forme de laquelle il a fait son Traité de la nature des Dieux» Il fait parler seulement trois personnages : l*un est Vitellius, philosophe épicurien; l'autre est Cotta, philosophe académicien; et le troisième Balbus, philosophe 5/ozcie/t. — J'aurais vivement désiré, et je Tai un instant espéré pour l'honneur de Cicéron , que le propos en question fût mis par lui. dans la bouche de l'e^tciirzen Vitellius , c'eût été alors un trait de mœurs qui eût rentré dans le rôle du personnage et qui n'eût pas rejailli sur Cicéron. Mais il n'en est rien; et des deux personnages restants, c'est précisément celui qui rentre le plus dans la personnalité de Cicéron qu'il a choisi pour lui faire tenir cet étrange propos; c'est Cotta, académie cien comme lui , pontife comme lui , et , autant qu'il est possible à un auteur de se laisser voir sous le voile du pseudonyme, c'est lui-même en6n. Cependant, pour ^tre vrai jusques au bout sur un point si délicat , je dois dire que Touvrage se termine ainsi : — « Telle fut la fin de cet entretien ; nous nous » quittâmes; yelléius jugeant que la vérité était pour Cotta, » et MOI que la vraisemblance était pour Balbus, » Mais comme l'observe l'éditeur, Victor Leclerc, cette conclusion ne résulte

Qu'en était-il donc des autres hommes , surtout dans les temps postérieurs où toutes les dépravations allaient en grandissant?

Sénèque nous apprend. que, de son temps, après les repas , de malheureux enfants étaient réservés aux outrages ' ; et la loi scantinie pensait sans doute être rigoureuse en n'exceptant de la prostitution publique que les garçons de condition. — Dans le dialogue des amours, attribué à Lucien, l'auteur introduit sur la scène deux personnages qui discutent sur cette abomination , et entre autres arguments à l'appui on lit celui-ci : « Les lions » n'épousent pas les lions, dis-tu?... c'est que les » lions ne pmLosopHENT pas*. » — Trait de satire bien lancé! Voilà, en efifet, comment le jdiilosophisme avait fait le monde.

Ce crime avait deux résultats dissolvants pour la société : le mépris de la femme et de l'enfant. Tout l'ordre de la nature était interverti. Les sexes des^

pas de l'ouvrage; la réfutation de Cotta, qui le termine, enlève les avis, et Cicéron semble avoir voulu donner r avantage à l'académicien Cotta dans cette importante discussion. (Avis de Tédileur.') — Tout balancé, l'honneur de Cicéron reste souillé, et il eût été sans doute bien étonné lui-^méme, avec ses mœurs païennes, du scrupule que nous avons mis dans notre jugement.

' Transeo puerorum infelicium grèges , quos post tran-^ sacta convivia aliœ cubiculi contumeliœ expectant, ( Senec. Epist, xcv. )

» Non amant sese leones , nec enim philosophantur, (Lucian. Amores, )

tinés à s unir se délaissaient, les âges appelés à se respecter se souillaient. La loi fut obligée d'intervenir pour remplacer par la force Tattrait que la nature a attaché à notre reproduction , et la société , menacée de se dissoudre et de s'arrêter, porta des décrets contre le célibat.

Ici nous allons toucher le fond de l'abîme du mal; attendon&-noûs à en voir sortir des prodiges d'ignominie.

Les lois Julia de maritandis orddnibus et Papia popœa, portées par Auguste contre le célibat, prirent leur point d'appui contre le vice qu'elles voulaient réduire sur un autre vice non moins prononcé, mais moins préjudiciable à la continuation de la société; c'était tout ce qu'on pouvait faire humainement dans l'état putride où était tombé le monde païen. On essaya d'allécher les hommes au mariage par l'avarice. Les célibataires furent frappés de l'incapacité absolue de rien recevoir des étrangers. On fit entrer par là beaucoup de citoyens dans les liens du mariage. Mais le but n'était pas encore atteint, il fallait, dans cet état même, les porter à devenir pères. Il fut décidé, en conséquence, que ceux qui, étant mariés, n'avaient pas d'enfants, ne recevraient que la moitié de la disposition. Toutes les parts caduques , pour raison de l'incapacité des institués , furent attribuées à ceux qui avaient des enfants. De plus , les époux pouvaient se faire des libéralités plus ou moins étendues , selon qu'ils avaient ou n'avaient pas d'enfants. De sorte qu'on se mariait, comme dit Plutarque, et l'on avait des enfants,

' 261 non pour avoir des héritiers, mais pour avoir des héritages * : les feux de la cupidité avaient remplacé ceux de l'amour :

Inde faces ardent; veniunt à dote sagittœ*.

A ces conditions mêmes on ne put guérir le mal , et tout ce qu'on put gagner ce fut l'adultère.

Lisez, si vous le pouvez, Juvénal, qu'on n'a accusé d'exagération que faute d'avoir rapproché ses tableaux de leurs modèles , et dont la verte cc»iscience semble avoir été préservée tout exprès par la Providence pour sauver en elle l'honneur de l'humanité dans ce grand naufmge ^. « Comment » apprécies -tu ce dévouement? feit-il dire par » un complaisant adultère au mari, certes, tu dois » te souvenir de tes instances, de tes promesses. » Souvent j'ai retenu ta moitié : elle avait déjà dé- » chiré l'acte de votre hymen et courait en signer » un autre. . . . De quoi te plains-tu , ingmt? te veilà

« Voyez M. TroploDg.

a Juv. Satire vi.

3 a O Mars, protecteur de 1109 mura! s*écrie~(<-il dans un » saint transport d*indignatioD, quel funeste génie alluma ces » feux criminels dans les cœurs des pasteurs latins ! qui donc » souffla ces ardeurs détestabïes au sein de tes enfants? Dieu de » la guerre, tu restes immobile? tu ne frappes pas de ta lance y cette indigne contrée? tu n'implores pas la foudre de Ion père? » sors donc de ce champ formidable qui te fut consacré et que j> tu dédaignes. nÇ Satire 11.) I^e moment où la justice divine devait frapper était en effet arrivé, mais la terre était indigne de ses coups. Pour une telle expiation il fallait une autre vjc-r time.

» père ; c est moi qui te vaux ces jura parentis; c est » par moi que tu pourras être institué héritier. Tu re- » cueilleras et les legs qui te seront faits , et les doux » émoluments des caduques , et dulce caducum. Et » si j'arrive jusqu'à mettre trois enfants dans ta mai- » son, ne vois-tu pas les autres avantages que tu as » à attendre , même en sus des caduques *? »

Quelles mœurs I quelle société 1 s'écrie ici M. Troplong.

Pendant que l'honneur du mariage était ainsi laissé au dévoilement de l'adultère , le mari courait de son côté contracter d'autres noces , à la célébration desquelles rien ne manquait : la robe , le voile , les serments, les flambeaux, rien ne manquait, dis-je, excepté une femme.

Du temps de Juvénal , toutefois , le pubUc ne prenait pas encore part à la cérémonie , et des registres n'en retenaient pas les solennités; mais — « Vivons » seulement, s'écriait le grand satirique, et nous » verrons former en public ces exécrables nœuds , » nous lés verrons légitimer *. »

Quelques années avaient passé sur la cendre du poëte, et sa prophétie se réalisait; sa brûlante hyperbole était atteinte et même dépassée par le flot toujours montant de ces mœurs immondes.

Un homme grave, un saint prêtre, Salvien, que l'on appelle le Jérémie du cinquième siècle, décrit ainsi l'affreuse turpitude dont il s'agit, et dont il avait

Juvénal, sut, ix.

Idem, sat. ii.

été spectateur : <c — Viri in semetipsis fcemineas pro- » fitebantur, et hoc sinepudaris umbraculo, sine ullo » vêrecundiœ amietu ; ac , qucui parum pineuli essei , » si inah illo malorum tantum inquinarentur auc-

» tores, TEti PUBLIGAM 9CELERIS PROFBSSiONEM FIBBAT

» ETiAM sGELus INTEGRA civiTATis : videbat quîppe » hcec universa urbs et patiebatur : videbantjuiices et » acquiescebant : populus videbat et applaudbbat : » dC si diffvbso per totam urbem dedecoris scekrisqtie » consortio, et si hoc commune omnibus nûH fader » bat dctus, commune omnibus faciebat assensus ^ .

La mesure du mal est-elle comble?...

Que dire après cela de tous les autres dérèglements des mœurs païennes , du luxe des édifices , du raffinement et de la monstruosité des repas? il faut désespérer de peindre un tel sensualisme, il faut désespérer d'êlre cru. Quand on entre dans ces temps du paganisme vieilli > qu'on s'y enfenae, qu'cm en évoque et qu'on en respire les mœurs, l'âme éprouve comme une sorte de suffocation, tant elle s'y trouve ensevelie dans les sens! tant les ténèbres morales sont épaisses I iaxki la nature est renversée 1 tant l'hcnnme est tombé I tant Dieu est absent I — Les notions traditionnelles sur Dieu et sur l'âme ayant fini par être totalement étouffées sous le philosophisme et le polythéisme , avec l'unité de Dieu avait disparu la fraternité humaine , avec les dogmes de la spiritualité et de l'inunortalité de l'âme avait disparu la vocation de l'huma-

• Saiv. lib. VII. De gubernat. Dei.

nilé au règne de l'intelligence , et la dégradation de r intelligence avait ^itratné elle-même la désorganisation de la chair et la dissolution de la société matérielle des hommes. — Imprégnés que nous smnmes, à notre insu et malgré nous, des lumières et des vertus du christianisme , nous pouvons difficilement nous faire Fidée de ce qu'était le monde quand il en était privé , et lorsque quarante siècles de superstitions et de dérèglements de toutes sortes étai^it accumulés sur Tespèce humaine, — c'était le chaos privé du souffle de Dieu.

Et comme si tout devait concourir pour consommer la mort du genre humain , d'une part il se trouvait, pour la première fois depuis sa dispersion , ramassé en un seul corps sous la domination romaine , dont la corruption , comme un ulcère infect, se répandait dans toutes les autres régions avec une effrayante -oi^anisation, — d'autre part, les flots des barbares, qui se pressaient autour comme des bêtes féroces qui attendent qu'on leur ouvre l'arène, allaient se jeter sur le monde et se déchirer en se le disputant, sans qu'aucun élément civilisateur, sans qu'aucune main suprême pût venir s'interposer dans la destruction en arrachant les vaincus à la victoire et les vainqueurs euxinêmes à leur propre férocité.

Maintenant prononcez ! — qui pouvait sauver le monde en cet état?...

C'est un problème que tout esprit méditatif, en

s' enfonçant dans Thistoire de ce temps, et assistant à cette grande décomposition du monde païen , ne peut s'empêcher de se poser à lui-même que celui-ci : — Si le christianisme n'était pas venu à point, dans ce fatal moment , pour faire rentrer le monde moral dans ses primitives lois, pour saisir et apprivoiser les hordes féroces qui l'inondèrent; si la barbarie de ces peuples envahisseurs était venue simplement se heurter , s'accoupler à la barbarie des sociétés caduques du monde païen , qu'en serait-il résulté?... L'imagination recule devant cette perspective. Et quand, l'histoire à la main, on considère tout ce que l'esprit chrétien a opéré de fécondation et de création sur tous ces dânis, et que toutes les sociétés actuelles, dans tout ce qui les constitue , ont été engendrées , façonnées , et portées au point où elles sont et où elles progressait encore par le souffle seul de ce divin esprit, cm est entraîné à conclure que sans lui nous n'existerions pas, et qu'à la place de ces vingt siècles de civilisaticm et de progrès , il y aurait eu vingt siècles de dissolution et de barbarie , si ce n'est des déserts et le néant.

Qu'est-ce qui était donc devenu nécessaire pour sauver la société du genre humain en ce temp&-là?

Ce qui l'a réellement sauvée.

Que fallait-il?

H fallait que les éléments moraux, qui constituent sa nature et qu'elle avait perdus , lui fussent redonnés; que ces vérités fondamentales, qui rattachent l'homme à Dieu , la raison individuelle à la raison suprême , pour soumettre et coordonner ensuite les

instinct et les appétits brutaux à la raison , fussent renouvelées dans le cœur de l'homme ; qu'une nouvelle sève de vérité et de vie fût injectée enfin dans le vieux tronc du genre humain. — C'était la perle de tous ces principes qui avait décomposé le monde, c'était leur retour qui pouvait le restaurer.

Et comment ces principes pouvaienUls faire retour dans le cœur de l'homme?

Nous avons déjà vu que la vérité religieuse , d'où découlent tous les principes sociaux, avait régné originairement dans toute sa pureté sur la terre. Nous avons vu également que les hommes n'avaient pas pu se donner à eux-mêmes cette vie de leur âme , pas plus qu'ils n'avaient pu se donner l'âme même qui fait la vie de leur corps, et que l'acquisition primitive de la vérité ne pouvait venir que d'une révélation. Nous avons vu encore que le genre humain tout entier avait longtemps vécu sur la foi dans cette révélation, et qu'il avait eu recours, pour en conserver le précieux dépôt, à une doctrine qui la suppose nécessairement, la doctrine de la tradition. Nous avons vu enfin que, malgré ce moyen de conservation, il avait perdu la vérité, et que plus il s'était avancé , plus il s'était éloigné d'elle , plus il avait marché dans les ténèbres et la démoralisation, et qu'enfin il en était venu à un état de dissolution pestilentielle. — Comment , dans cet état, la vérité toute pure , toute sainte , toute rayonnante , a-t-elle pu reparaître tout à coup dans l'âme humaine , renverser toutes les erreurs grossières qui en avaient pris la place , remonter au trône de l'in-

2G7 telligence, et ramener la nature humaine, échappée à toutes ses lois , sous des lois plus austères et plus étroites encore?... Comment a-t-elle pu se maintenir en cet état contre les assauts de toute la société païenne , furieuse de se voir arracher le mal que dans son délire elle chérissait, et, après vingt siècles de tourmente et de rébellion incessantes , s'y maintenir encore? Comment? si ce n'est par une force interne à elle-même , par la même force qui l'avait introduite une première fois dans l'esprit humain et rendue plus visible encore , en un mot par

une RÉVÉLATION?

Cette conclusion me parait inébranlable. Toutefois je conçois que son importance fasse hésiter plusieurs esprits à l'embrasser sur la foi d'un premier examen. Quelque décisives et puissantes donc que soient les raisons qui viennent de nous y porter, remettons-les dans le creuset; usons de tous nos droits envers une vérité dont le résultat doit être de soumettre notre inteUigence à la foi; et pour que celle-ci soit raisonnable ne nous rendons que sur une entière évidence à la divinité de son fondement.

La saine philosophie a déjà proclamé , par la bouche de ses sages , l'impuissance de la raison humaine à se faire , toute seule , des idées fixes et convaincantes sur Dieu , sur l'âme , sur son immortjalité , et sur leurs rapports; rapports qui sont cependant les fondements nécessaires des sociétés humaines , qui

par conséquent doivent exister dans le fond des choses et que Thomme doit connaître et cultiver. — Les Platon , les Socrate , les Cicéron , les Confucius , et dans nos temps modernes tout ce qu*il y a eu de vraiment philosophes, les Montaigne, les Pascal, les Bayle, etc., ont confessé qu'il n'y avait qu'un enseignement divin , qu'une révélation , qui pût soutenir et diriger l'homme dans ce sentier. Le dernier mot de Cicéron , le plus grand représentant de la philosophie antique, son dernier mot, dis-je, sur la grande vérité d'un Dieu , et par lequel il termine son traité, est vraisemblance. « La vraisemblance , » dit à ce sujet Victor Leclerc, voilà tout ce qui » est permis aux lumières purement humaines. » Platon lui-même , dont le génie religieux s'est le » plus approché des vérités chrétiennes, appelait » une révélation divine au secours de son igno- » rance '. » — La vérité si importante de l'immortalité de l'âme n'était pas moins problématique aux yeux des plus grands philosophes de l'antiquité \

• Œuvres de Cice'rcn publiées par J.-Vicl. Leclerc. Notes du Traite' de la nature des Dieux, in fine.

' Après l'exposition de l'immortalité de l'âme, Socrate, dans le Gorgias, dît à son interlocuteur : i Sans doute, tu re- » gardes ces récits comme les rêves d'une vieille en délire, et » tu les méprises. Je les mépriserais moi-même si , dans nos » recherches , nous avions trouvé quelque chose de plus salu- » taire et de plus certain. » — En terminant son Traite de la vieillesse par un morceau entraînant sur l'immortalité de l'âme, Cicéron ajoute aussitôt : « Si je me trompe en croyant à l'im- » mortalité de l'âme, je me trompe avec plaisir, et je ne veux » pas qu'on m*arrache une erreur qui fait le charme de ma

Gibbon , dont Fesprit n est pas sympathique , on le sait, à la révélation chréti^ine, après avoir établi ce fait, en tire cette conséquence : — « Puisque la » philosophie, malgré les efforts les plus sublimes^ » ne peut parvenir qu'à indiquer faiblement le désir, » Fespérance, et tout au plus la probabilité d'une » vie à venir, il n'appartient donc qu'à la révéla- » tion divine d'affirmer Fexistence et de représenter » Fétat de ce pays invisible, destiné à recevoir les » âmes des hommes après leur séparation d'avec le » corps * . » — Enfin une grande expérience de cette impuissance naturelle de la raison en ces matières a été faite sur le genre humain tout entier par le chaos d'extravagances et d'erreurs que le rationalisme a répandu sur le monde dès qu'il a voulu se substituer à la tradition. Déjà Socrate et Platon, voyant se briser le fil de cette tradition , s'efforçaient constamment de le renouer, et la difficulté de le ressaisir devenant de plus en plus grande, ils imploraient une nouvelle révélation comme le seul moyen de rendre la vérité au monde , et faisaient entendre ces remarquables paroles auxquelles fait allusion Victor Leclerc : — « Il faut cependant sur » ces débris de vérité qui nous restent, comme sur » une nacelle, passer la mer orageuse de cette vie,

» vie. » Partout, chez les philosophes de l'antiquité qui se sont le plus approchés de la vérité, on trouve un fonds de scepticisme désespérant et comme un poids qui, du haut de leurs plus sublimes élans, les fait chanceler et lâcher prise.

■ Gibbon , Histoire de la décadence de l'empire romain , t. xiii, p. 4^9 traduct. de M. Guizot. Lisez la page qui précède.

» à moins qu'on ne nous donne une voie plus sûre , » comme quelque promesse divine , quelque révéla- » TioN qui sera pour nous un vaisseau qui ne craint » point les tempêtes^ » — Et ailleurs : — « Il faut at- » tendre que quelqu'un vienne nous instruire de la » manière dont nous devons agir relativement aux » Dieux et aux hommes. Il n'y a qu'un Dieu qui » PUISSE NOUS ÉCLAIRER *. » — Paroles qui, dans de telles bouches, sont la plus haute expression du désespoir de l'intelligence humaine , en présence de sa faiblesse et de son impuissance à reconstituer la chose religieuse.

Et maintenant ce qui , du temps de Socrate et de Platon , n'était pas possible à l'homme, sans une nouvelle émission de l'esprit de vérité, l'eslril devenu depuis? en devenant plus dépravé, plus enfoncé dans lé labyrinthe de ses erreurs, l'homme estil devenu plus apte à ressaisir la vérité primitive? s'est-il donné une nature plus intuitive que celle dont il était doué dans l'état d'innocence? et le genre humain a-t-il pu remonter tout à coup la pente des dérèglements où il était lancé? Il faut renoncer au bon sens pour l'imaginer, et, par le fait, nous entendons plus tard Cicéron proclamer l'accablement de plus en plus insurmontable du genre humain sous la poids de la superstition qui nous poursuit

1 Plat, in Phœd,, traduct. de Louis Racine.

a Et fi-n Tivà aXkoif u/xtv o Qeôç entité fi^lsts , xîôSo/xevog' vjùtwv. ( Plat. Apolog. Socrat. ) — Voir aussi Alcibiade, Dial, i , — rEpinomis et les lettres.

et nous presse, dit-il , de qudque côté que nous nous tournions, et qui, répandue chez tous les peuples, tyrannise la faiblesse humaine; et nous croirions rendre un grand service à nous et aux autres de la déraciner en conservant la Religion. — Le moyen de dégager et de maintenir la Religion , d'après Gicéron, ainsi que nous Tavons vu déjà, était de revenir par la tradition au culte des ancêtres, à renseignement divin ; c'est-à-dire à la révélaticwi primitive. Mais la difficulté de ce retour était plus grande encore du temps de Cicéron que du temps de Socrate et de Platon; le poids de la superstition s'était accru , les voies de l'antique tradition s'étaient fermées et rompues, et, parla suite, la chute précipitée de l'esprit humain dans toutes sortes de dérèglements ne fit qu'ajouter l'athéisme spéculatif des classes élevées à la superstition plus invétérée des masses, et les emportements du sensualisme le plus effi-éné à la faiblesse déjà si grande de la raison.

En étudiant attentivement la société païenne à cette époque, on y saisit une transformation qui est loin de se prêter à l'hypothèse , déjà si chimérique , que le genre humain ait pu se redonner à luimême les antiques vérités qu'il avait perdues.

Il est de fait que , du temps de Cicéron, le polythéisme croulait sous son propre poids. Miné déjà sourdement par le rationaUsme , il avait perdu tout son prestige et tout son aplomb sur les esprits. On se raillait de ses fables mythologiques , on secouait ouvertement le joug de sa théogonie , et les plus gra-

ves philosophes comme les plus audacieux scélérats , Catilina comme Cicéron , s'accordaient pour mépriser les Dieuoû dans Facception mytholo^que de ce mot. — Mais ce serait tomber dans une méprise grossière que de voir dans ce mouvement une disposition de retour aux antiques et simples vérités de la Religion naturelle; tant s'en faut! c'était, au contraire, un pas de plus et une chute nouvelle dans l'erreur. — Le rationalisme , dans ses premières tentatives, avait d'abord exercé son action dissolvante sur la Religion naturelle, et l'avait livrée aux passions humaines qui la décomposèrent et la transformèrent au gré de leurs caprices et de leurs intérêts. Avec un seul Dieu on fit plusieurs Dieux. Mais dans le chaos mythologique qui en résulta , quelque ridicules , quelque absurdes et sacrilèges que fussent les fables du polythéisme, il subsistait toujours dans leur fonds quelque chose de religieux. L'idée de la Divinité y était difiuse, travestie, avilie, mais son sentiment n'était pas éteint; il ressortait toujours un peu, et pénétrait au travers des égarements de l'esprit dans bien des cœurs. Les grands dogmes d'une justice divine, d'une vie à venir, d'une alternative de châtiment ou de récompense, surnageaient encore, quoique grossièrement défigurés , et servaient de frein et de contre-poids aux derniers excès du cœur humain. Le polythéisme, dans les premiers temps, avait quelque chose de sérieux , de grave , et en quelque sorte de saint, qui était comme un reste de chaleur de la Religion naturelle. Mais, plus tard, il

perdit tout à fait ces caractères, et, obéissant à la loi de son origine , ce culte corrompu se corrompit lui-même et devint le complaisant et l'entremetteur de tous les dérèglements. Alors le rationalisme, qui continuait toujours sa marche agressive , attaqua toute Religion de front , parce que toute Religion était devenue infâme , et n'existait déjà plus. — Mais c'était pour ne laisser ensuite que le gouffre de l'athéisme et du néant de toute Religion. — Sous ce rapport , ce fut la consommation du mal sur la terre. De la superstition le monde tomba dans l'impiété radicale , et ne fit par là que porter les derniers coups à la vérité. Aussi avons-hous vu Cicéron se préoccuper également et de la nécessité d'extirper la superstition et du besoin de conserver la Religion, défendre celle-ci en attaquant celle-là; mais ces louables efforts étaient vains : la superstition pouvait cesser ou du moins changer, mais la Religion ne pouvait renaître ; et comme le disait Plutarque : Fuyant la superstition on allait se ruer et précipiter en la rude et pierreuse impiété de Vathéisme, en sautant par -dessus la vraie Religion qui est as^me au milieu entre. les deux. C'est que cette vraie Religion était devenue imperceptible et irretrouvable , et, d^ns tous les cas, impuissante à retenir et à rallier les esprits emportés hors des voies de la tradition, d'abord dans les sentiers perdus de la superstition, ensuite dans l'abîme de l'impiété*.

1 Plutarque lui-même se livrait à la superstition comme un enfant. Ainsi il nous raconte qu'il allait faire des sacrifices TOME I. i8

Tous les écrivains rendent témoignage de cette impiété et la confondent avec l'horrible dépravation de mœurs où tombèrent les Romains sous le règne des premiers Césars. — Déjà Lucrèce avait poétisé Tathéisme et le matérialisme, ce qui suppose que ces doctrines circulaient alors dans la société ; déjà César, en plein sénat, les avait ouvertement adoptées , et le seul Caton s'était levé pour protester au nom des anciennes mœurs*. Bientôt les arguments de Lucrèce et de César devinrent la science du vulgaire, et Juvénal nous apprend que de son temps les enfants mêmes ne croyaient plus aux enfers*. L'historien Philon, qui vivait à l'époque de Caligula , se plaint que le monde était alors peuplé d'athées*. Sénèque lui-même, dans la consolation à Marcia, dit : « que les morts n'éprouvent aucune » douleur, et que ces terreurs des enfers sont une » fable; la mort, dit-il, est le dénoûment et la fin » de toutes les douleurs, nos maux ne vont pas au » delà. » Et n'est-ce pas le même philosophe qui avait jeté sur la scène, dans une tragédie, ce mot auquel applaudissait la Rome de Claude et de Né-

à TAmour sui* le mont Hélicon, el dans sa vieillesse, étant encore prêtre d'Apollon, il menait les danses autour de l'autel du Dieu.

* Sallust. in Catilind,

^ Esse aliquos martes , et subterranea régna

Nec pueri credunt

Il était digne de la grande âme de Juvénal d'ajouter aussitôt :

Sed tu ver a puta. ( Satire ii. )

^ Philo, AUegor, legis, lib. m.

ron : — Post mortem nihil, ipsaque mors nihil '; — que dis-je 1 Cicéron lui-même ( tant est vaine la meilleure philosophie 1 ) , dans une occasion solennelle , dans une cause plaidée devant les magistrats du peuple , la défense du jeune Cluenlius , n'avaitil pas sacrifié à Tesprit public , en traitant de fable et d'ineptie la croyance que Ton puisse souffrir dans un autre monde , et alléguant à cet égard l'opinion générale de son temps *? — Enfin , comme nous l'apprend le même Cicéron, philosophie et athéisme étaient devenus synonymes *. Voilà où tombaient les esprits en sortant de la superstition.

Mais il y a plus : ils donnaient dans l'athéisme sans quitter la superstition. Ils usaient de celle-ci pour s'exciter au crime , et de celle-là pour s'affranchir du remords. On fouettait Jupiter sur la scène, et on divinisait Claude au sénat. De nou-

> a On demandera peut-être, dit M. Villemain, comment » concilier cette doctrine avec tant de passages de Sénèque, où » Pâme vertueuse est représentée comme une portion de Dieu , n comme un Dieu ? — par une contradiction, comme il arrive » si souvent. » ( Du polyth, note. )

» Quœsifalsa sunt, ici quod omnes inteili'gunt^ etc. [Pro Cluent, L. xi. ) La réUexîon de M. Villemain peut s'appliquer aussi à Cicéron, si ce n'est qu'on dise que, dans celte circonstance, Cicéron était l'homme de sa cause; mais il faut convenir alors que sa philosophie était bien spéculative pour qu'il pÀtla dépouiller aussi complètement au besoin, ou qu'il réalisait bien peu dans sa personne le portrait qu'il a lui-même tracé de l'avocat : — Vir probus , dicendi peritus.

3 Eos qui philosophiœ dant operam non arbitrari Deos esse. ( De invent*, lib. i, cap. xxix. )

velles superstitions venaient ensuite occuper la place laissée par les anciennes; car il n'y a pas de vacance dans rame humaine pour la croyance au surnaturel , et l'athéisme n'arrache à la foi que pour pousser à la crédulité. L'astrologie et la sorcellerie faisaient fureur , et s'enrichissaient des pertes du paganisme. Ici je suis heureux de pouvoir laisser parler à ma place un homme , dont le nom réveille l'idée de -la sagacité et de la justesse, et d'un heureux accord entre l'éloquence , la philosophie, et le savoir. — « On ne peut lire les écri- » vains de ce temps, observe M. Villemain, et re- » marquer leur langage , qui est lui-même un trait » historique dans leur récit , sans voir avec étonne- » ment cette reprise de la superstition humaine après » les ouvrages de Cicéron et de Lucrèce. On ne » trouve partout , dans l'histoire des Césars , que » présages, prédictions astrologiques, événements » merveilleux, invocations magiques. Ce qui res- » tait du culte ancien était encore souillé par la » corruption des mœurs publiques , et la dévotion » n'était pas moins impie dans ses vœux qu'absurde » dans son objet. Ce n'est pas une rencontre frivole » que l'accord de plusieurs écrivains de cette épo- » que , qui tous dénoncent également les prières im- » pures que l'on faisait dans les temples , les oflfran- » des que l'on adressait aux Dieux pour en obte- » nir des choses honteuses. — Ainsi, le culte ro- » main, détruit dans ce qu'il avait eu jadis de pa- » triotique, ne gardait plus que ce qu'il avait de » corrupteur : Religicm immorale et mercenaire.

» impiété malfaisante , crédulité sans culte qui s'at- » tachait à mille impostures bizarres, étrangères à ^ la patrie , confusion de toutes les Religions et de » tous les vices dans ce vaste chaos de Rome , dé- » gradation des esprits par Fesclavage , la bassesse , » et l'oisiveté , voilà ce qu'était devenu le poly- » théisme romain '. »

Ainsi je crois avoir justement acquis le droit de conclure que jamais le monde ne fut plus incapable de reconstituer en lui la vérité religieuse qu'à cette époque ; que jamais il n'en fut plus complètement privé; et que jamais, cependant, la nécessité de cette vérité-mère ne fut démontrée par plus de dissolution. — Le genre humain mourait. Du polythéisme corrompu i où il allait s' enfonçant depuis trente siècles , il lui était plus que jamais impossible de se relever jusqu'à la Religion primitive ; il ne pouvait que tomber plus bas.

Et cependant c'est dans ce moment que le genre humain se trouve tout à coup reporté au sommet de la vérité pure et de la plus haute perfection morale, comme par un bras puissant. — C'est dans ce moment que les ténèbres de toutes les superstitions se dissipent, et que l'astre de la Religion primitive, disparu depuis trois mille ans , reparaît à l'horizon , verse sur la terre, réveillée en sursaut, les notions les plus pures et les plus éclatantes sur l'unité , sur la sainteté , sur la bonté , sur la justice , sur la sou-

' Du polythéisme. Mélanges, édition in-i8, tome ii, p. 52.

veraineté infime de Dieu, — sur la spiritualité, sur rimmortalité , sur la perfectibilité indéfinie de l'âme, — sur la fraternité , sur la charité , sur la liberté et la dignité humaines, — et pénètre ce monde décrépit de toutes les vertus , de tous les devoirs , de tous les genres d'héroïsme , de dévouement et de sacrifice , jusqu'à le métamorphoser entièrement et en faire un monde nouveau qui se dégage peu à peu des éléments les plus désorganisateurs qui forent jamais, et s'élance virilement dans le vrai chemin de la civilisation, où après dix -huit siècles il marche encore.

Je le demande à la raison la plus exigeante, et au nom de l'évidence même : qui pouvait opérer ce grand prodige? — comment la vérité a-t-elle pu être redonnée à la terre , si ce n'est par le même moyen qui le lui avait donné une première fois, moyen d'autant plus nécessaire qu'il n'y avait pas seulement privation complète de la vérité religieuse, mais obstacles infinis à son retour? d'où la lumière de cette vérité, d'où sa force a-t-elle pu sortir avec tant d'éclat et de spontanéité , si ce n'est d'ellemême , de celui qui en est la source étemelle , et qui seul a pu dire de lui à cette occasion, quil a fait la puissance dans son bra^s * ? — Quoi 1 l'esprit humain n'avait pu se donner d'abord et conserver ensuite la vérité , et il se la serait redonnée tout à coup plus complète que jamais , après l'avoir totalement per-

• Fecit potentiam in brachio suo, — ( Cantique Magnificat. )

due? — il n'avait pu se préserver pendant trente siècles d'une dissolution toujours croissante , et subitement il se serait ressuscité et redressé luimême? — la mort aurait engendré naturellement la vie? la corruption aurait fait germer la sainteté? les ténèbres auraient fait jaillir la hunière? — Quels contre-sens ! et que de crédulité on est obligé de mettre à la place d'une foi raisonnable l...

Montaigne , après avoir cité ce mot de Sénèque : 0 la vile chose et abjecte que r homme s'il ne s'élèoe au-dessus de t humanité l se récrie avec son admirable bon sens : -^ « Voilà un bon mot et un utile » désir, mais pareillement absurde : car de faire » la poignée plus grande que le poing , la brassée » plus grande que le bras, et d'espérer d'enjamber » plus que de l'estendue de nos jambes , cela est » impossible et monstrueux, et l'est encore que » l'homme se monte au-dessus de soi et de l'hu- » manité , car il ne peut voir que de ses yeux ni » saisir que de ses prises; il s'eslevera si Dieu lui » prête eœtraordinairement la main; il s'eslevera, » abandonnant et renonçant à ses propres moyens, » et se laissant haulser et soublever par les moyens » purement célestes. C'est à notre foi chrétienne, » non à sa vertu stoïque, de prétendre à cette di- » vine et miraculeuse métamorphose '. »

Ces paroles, auxquelles le sens commun applaudit, résument parfaitement tout ce que nous avons voulu établir dans ces deux derniers chapitres ; elles

* Essais y liv. ii, chap, xii.

s'appliquent surtout de toute leur portée au dernier point où nous sonunes arrivés. — Pour tout homme qui ne voudra prendre conseil que d'une raison éclairée et consciencieuse, la métamorphose du genre humain par le christianisme apparaîtra comme un FAIT DIVIN. — En chercher le principe et l'agent dans les forces naturelles de l'humanité, considérée surtout telle qu'elle était lorsque cette grande rénovation s'est emparée d'elle , c'est véritablement, comme dit Montaigne, vouloir faire la brassée plus grande que le bras, c'est-à-dire que

c'est IMPOSSIBLE et MONSTRUEUX.

Nous ne saurions être assez complet sur un sujet si important , et nous sentons le besoin , en finissant, de répondre d'une manière explicite à une objec^ tion que quelques esprits superficiels saisissent avec empressement pour échapper à la vérité d'une révélation qui les presse de toute part, objection que le passage de Montaigne , qui vient d'être cité , a pu réveiller.

On s'est efforcé de trouver le germe du christianisme dans le stoïcisme qui parut sous les empereurs, et de prétendre qu'il n'en a été qu'un développement et qu'une transformation.

J'aurai occasion, dans la seconde partie, de confronter le christianisme avec le stoïcisme et toutes les doctrines philosophiques de l'antiquité, et de faire voir qu'il y a une distance infranchissable entre elles et lui , et que les points par lesquels

ils ont Tair de se ressembler le plus sont précisément ceux par lesquels ils diffèrent davantage.

Je pourrais , d'ailleurs , me borner à dire déjà avec M. Villemain : « qu'on ne peut comparer une » influence passagère à un principe toujours vi- » vaut , et le gouvernement vertueux de quelques » honunes à cette grande émancipation du genre » humain que se proposait le christianisme nais- » sant\ »

Mais je ne me contente pas de cette réponse , et j'ajoute que cette influence passagère elle-même du stoïcisme , et cette prétendue vertu stoïque de quelques hommes , qui a pu se faire sentir depuis Néron jusqu'aux Antonins , appartenaient au christianisme et ne venaient que de lui.

Je m'explique :

Le stoïcisme dont on parle n'est pas celui de Zenon, c'est celui de Sénèque et d'Épictète, c'est surtout celui de Marc-Aurèle et d'Antonin le Pieux. Eh bien , avant Épictète et Sénèque , le christianisme avait déjà fait son apparition dans le monde. Sénèque vécut sous le règne de Néron , Épictète naquit sur la fin de ce règne , et déjà le christianisme répandait ses enseignements dans l'univers, et surtout à Rome. Le fait ne peut être contesté. Les Épîtres des Apôtres , et de saint Paul en particulier , se lisaient dans les assemblées des fidèles sur tous les points du monde civilisé , et l'héroïsme avec lequel

* De la Philosophie stoïque et du Christianisme, Mélanges, édit. in-i8, tomeii, p. iio.

se disculpaient et mouraient les chrétiens dans la capitale de l'empire devait nécessairement faire pénétrer quelques rayons de leur doctrine jusque dans l'âme de leurs antagonistes et de leurs bourreaux. Tacite nous apprend, à l'occasion des cruautés exercées par Néron sur les chrétiens, qu'ils formaient dès lors dans Rome une grande multitude , ingens muUitudo^ ; il dit même que déjà , avant cette époque , on avait tenté de réprimer cette pernicieuse superstition, et que le torrent se débordait de nouveau : Repressa in prœsens eœitiabilis superstitio rursÎLS erumpebat *. On conçoit dès lors par combien de ramifications le christianisme avait déjà pu pénétrer dans les esprits observateurs, et, sans les changer entièrement, réveiller en eux les vérités de la Religion naturelle dont il venait rapporter le flambeau. Avant qu'une doctrine si puissante et si réformatrice que l'a été celle du christianisme ait opéré la métamorphose du monde , il a dû y avoir nécessairement, au delà du cercle des conversions avouées et publiques, des modifications notables et des nuances infinies de lumières , jetées par lui secrètement dans l'âme de ceux qui restaient en apparence païens, et qui même se montraient persécuteurs. Il est impossible qu'il en ait été autrement. Les points de contact étaient, du reste, déjà si notoires, et les communications si rapides, qu'un savant a pu soutenir, non sans raison, qu'Épictète,

* Annales , liv. xv , n» xnv.

» Id. iW. /W.

par son maître Épaphrodite , a ét^ initié à la doctrine chrétienne. Saint Paul parle, en effet, dans son Épître aux Romains, d'un Épaphrodite, et le désigne parmi les premiers adeptes du christianisme dans Rome * . Quant à Sénèque , en sa qualité de ministre de Néron , il devait voir les chrétiens de près '.

I Éptt. aux Romains. — Il parait même que le christianisme avait déjà pénétré jusque dans la maison de Narcisse, favori de l'empereur. Saluez ceux de la maison de Narcisse, dit le grand apôtre.

a — tu Le sénateur ; Croiriez-vous peut-élre au christia- » nisme de Sénèque ou à sa correspondance épistolaire avec » saint Paul ? — Le comte : Je suis fort éloigné de soutenir ni » l'un ni l'autre de ces deux faits, mais je crois qu'ils ont une » racine vraie; et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint » Paul , comme je le suis que vous m'écoutez dans ce moment. » Le christianisme à peine né avait pris une racine dans la ca- » pitale du monde ; les apôtres avaient prêché à Rome vingt-cinq » ans avant le règne de Néron , saint Pierre s'y entretint avec » Philon; saint Paul, après avoir prêché une année et demie à » Corinthe et deux ans à Éphèse , arriva à Rome même oà il » demeura deux ans entiers , recevant tous ceux qui ve- » naient le voir , et prêchant en toute liberté sans que per- » sonne le gênât, » {Actes des Apôtres , 17. 11; le livre le plus authentique que nous ait laissé l'antiquité, comme dit M.Guizot dans ses noies sur Gibbon.) «Pensez-vous qu'une telle » prédication ait pu échapper à Sénèque ? et lorsque , traduit au » moins deux fois devant les tribunaux, pour sa doctrine qu'il » enseignait, Paul se défendit publiquement. et fut absous, pen- » sez-vous que ces événements n'aient pas rendu sa prédication » et plus célèbre et plus puissante? Nés et vivant dans la lu- » miere , nous ignorons ses effets sur l'homme qui ne l'au- » rait jamais vue. » ( De Maistre, Soirées de Saint- Péter s^ bourg, tome 11 , p. 181 et suiv. )

28* Mais ce n'est pas tant encore Épictète et Senèque, qu'on oppose au christianisme, que Marc-Aurèle. Marc-Aurèle a été objecté à satiété par la philosophie malveillante (Ju dix-huitième siècle. Des écrivains , qui étaient loin de pratiquer et de professer les vertus de ce grand homme , et qui auraient été désavoués par lui, s'emparaient de sa renommée comme d'un vêtement de théâtre dont ils affublaient tout ce qui n'était pas chrétien , pour en conclure qu'on n'avait pas besoin de Fêtre. Ces pasquinades philosophiques sont réduites aujourd'hui à leur juste valeur, et on peut examiner l'argument avec décence et sang-froid. — Eh bien, il est vrai qu'il y a dans la morale de Marc-Aurèle quelque chose de la morale de l'Évangile , on remarque même un progrès sensible à cet égard entre Épictète et lui ; mais tout cela s'explique par Faction toujours croissante de la lumière évangélique sur le monde. C'est le crépuscule qui précède le jour. Les faits viennent ici s'offrir d'eux-mêmes à Fappui du raisonnement. Marc-Aurèle voyait tous les jours les chrétiens. Il en avait dans son palais, dans ses armées, et il attribua lui-même sa victoire sur les Marcomans à la légion fulminante qui était toute composée de chrétiens. Tantôt il les persécutait, tantôt il les protégeait. Son âme, naturellement élevée, luttait entre les préjugés du paganisme et les splendeurs de la vérité nouvelle*. Il était touché , sans être converti,

» C'est ainsi que rempereur Alexandre Sévère avait élevé un oratoire à Jésus-Christ, parmi plusieurs personnages célèbres,

et gardait dans son cœur les traits qui y trouvaient le plus de sympathie. Gonunent douter qu'il en ait été ainsi lorsque nous lisons ces belles apologies que saint Justin et Athénagore, philosophes stoïciens convertis au christianisme, lui adressaient, et qui devaient avoir d'autant plus d'accès auprès de lui , qu'on y trouve encore quelque chose de la tournure du stoïcisme qu'ils venaient de quitter? Voici le titre de l'une de ces apologies : — « Am- » bassade d' Athénagore , philosophe chrétien, aux » empereurs Antonin et Commode , vainqueurs des » Arméniens et des Sarmates , et, ce qui vaut mieux, D philosophes. » — Saint Justin, dans son apologie, débute encore ainsi : — « A l'empereur Tite , yElius » Antonin , pieux , Auguste ; à son fils , très-véridi- » que et philosophe ; à Lucius , philosophe , fils de » Lucius par la naissance et d'Antonm par l'adop- » tion, prince ami des lettres; à la vénérable as- » semblée du sénat et au peuple romain tout entier ; » au nom de ceux qui, parmi tous les hommes, sont » injustement haïs et persécutés, moi, l'un d'eux, » Justin, fils de Priscus, je présente ce discours et » cette prière. » — Le discours est digne de ce noble début : — « Vous pouvez nous faire mourir, » dit le saint martyr, mais vous ne pouvez pas nous » faire du mal » . — D y a du stoïcisme dans ce chris-

dans l'intérieur de son palais, et qu'il faisait inscrire partout sur les murailles cette maxime de l'Évangile dont la nouveauté émerveillait : Ne Jais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait. (Lamprid. Alex. 26. a8. )

tianisme. Faut-il s'étonner ensuite qu'il soit entré du christianisme dans le stoïcisme de ceux à qui ce langage était adressé? le contraire serait impossible ; et c'est de là, bien certainement, que viennent ces atteintes de christianisme qui percent dans les écrits de Maro-Aurèle et des stoïciens de son temps. C'est du christianisme commencé et du stoïcisme mourant. Mais la transformation, dans ce qu'elle a de vital, part du christianisme , comme le jour qui dore au matin la campagne part du soleil levant, et non plus des astres de la nuit qui pâlissent et s'effacent.

M. Villemain vient encore me prêter ici l'appui de son beau talent. Il prend en main l'opinion que je viens d'émettre , avec une justesse et une vérité d'aperçus qui seraient remarquables sous toute autre plume que la sienne , en même temps qu'avec une réserve qui donne à ce qu'il dit d'autant plus de poids , qu'on voit que ce n'est que la pure raison qui le lui a dicté.

« On aperçoit, dit-il, dans le caractère de ces » princes (Antonin et Marc-Aurèle) un progrès étran- » ger à la vertu stoïcienne et qui doit peut-être s'ex- » pliquer par une influence qu'ils méconnurent eux- » mêmes. . . Au milieu de la promulgation imparfaite » de la loi chrétienne , les vertus primitives de cette » Religion agissaient dans .le monde : renouvelées » chaque jour par les sacrifices et les souffrances , » elles se mêlaient comme un levain salutaire à la » masse des préjugés humains et des habitudes » cruelles qui formaient le fond de la société com- » mune , et qui ne disparaissaient pas toujours dans

» le caractère des plus grands hommes... Ainsi la » morale de l'Évangile était réfléchie dans le monde » païen par les vertus et les soufirances de ses pre- » miers apôtres. Ce qui, dans la loi chrétienne, ré- » pond aux sentiments intimes de l'homme, prenait » une secrète influence avant que ses dogmes eus- » sent triomphé des opinions idolâtres, et le monde » était insensiblement converti à l'humanité avant » de l'être à la Religion. — // est impossible de ne » pas être frappé de cette conjecture si l'on consi- » dère la transformation remarquable que le stoïa cisme éprouve dans les écrits d'Épictète et de » Marc-Aurèle, et je ne m'étonne pas qu'elle ait » fait imaginer que ce philosophe avait puisé, dans » la croyance et la pratique même du christianisme , » des vertus qui ressemblent si fort aux maximes » de l'Évangile. Je ne partage pas cette opinion; » Épictète n'était pas chrétien , mais l'empreinte du » christianisme était déjà sur le monde. — De là ce » principe si nouveau, si étranger à l'ancien stoï- » cisme , cette humilité de cœur dont Épictète parle » à chaque page et à laquelle il demande tous les » sacrifices que le portique avait cherchés dans l'es- » time démesurée des forces de l'âme et dansi'en- » thousiasme de l'orgueil. On ne peut assez remaria quer ce prodigieuœ intervalle entre Épictète et Zé- » non. Une diflférence de même nature caractérise » la nouvelle philosophie de Marc-Aurèle. En par- » courant ses pensées on croirait souvent relire des » chapitres détachés de la défense des premiers » chrétiens : au bord du Tibre , dans ce palais de

» marbre et d'or , bâti par Néron et purifié par Maro- » Aurèle; dans ce cabinet solitaire où, loin des » courtisans et des soldats du prétoire , le souve- » rain de cinquante millions d'hommes méditait sur » ses devoirs, sa main écrivit souvent sur ses ta- » blettes les mêmes maximes, les mêmes vérités » morales qu'un obscur chrétien redisait à ses frères » au fond des mines et des cachots... C'est l'idée » que fait naître le titre seul de l'apologie de saint » Justin, etc. *. »

M. Villemain conclut enfin, comme nous l'avons fait plus haut, que les hommes étaient impuissants à la grande œuvre qui s'opérait en eux. — « Le » monde romain , dit-il , s'agitait de toutes parts et » mûrissait pour un grand changement. Les hom- » MES n'y suffisaient PAS. Ils Commentaient d'an- » ciennes fables au lieu d'y croire. Ils vieillissaient » le paganisme pour le rajeunir; mais ils ne fai- » saient qu'ajouter au chaos des opinions, sans » trouver une croyance qui pût ranimer l'esprit de » l'homme et lier les nations entre elles. Le chris-

tianisme SEUL EUT CETTE PUISSANCE \

• De la PhilosopJUe stdïque et du Christianisme^ p. 1 1 o, 111 , ii4 9 ii5, ii6.

» Du polythéisme , p. io6. — Un écrivain moderne Israélite, M. Salvador, a fait un livre contre Jésus-Christ et sa doctrine^ qui a eu du retentissement, comme tout livre qui attaquera Jésus^Christ et sa doctrine. Pour se mettre plus à Taise dans ce grand ouvrage, il a commencé par renier la foi de ses pères dans un ouvrage précédent contre Moïse y et de même qu'il avait prétendu que le mosaïsme n'était qu'un fait

J'ai cru devoir m' étendre un peu sur ce point, pour déraciner ce préjugé dont s'est prévalu trop

humaÎD y prenant son principe dans des doctrines de FEurope occidentale ) de même il a essayé d'établir que le christianisme n'était qu'une fusion de tous les dogmes orientaux , et qu'un résultat de tous les travaux accomplis , de toutes les tendances ^ générales de l'époque où il a pris naissance. — Je ne lui répondrai pas, j'en suis dispensé; un trait mortel, car c'est un trait de bon sens, a été décoché contre son système; et, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que c'est de la main d'un de ses coreligionnaires qu'il est parti, et que c'est un autre de ses coreligionnaires qui s'en est fait l'éditeur. M. Cahen, dans le tome ix^, p. 7, de sa traduction de la Bible, a donné place à ce jugement d'un de ses coreligionnaires sur l'ouvrage de M. SaU vador : — ce Un ouvrage récent, sur Jésus-Christ et sa doctrine, » débute ainsi : — L'espèce humaine a été soumise par la it loi de son accroissement h deux nécessités , deux ten-- » danceSy qu'on croirait inconciliables au premier aspect^ » et qui ne manquent pas d'analogies avec la propre loi » de l'organisation la plus avancée du christianisme. — » Gomment deux tendances peuvent-elles avoir des analogies » avec une loi , avec une propre loi d'organisation , et d'une or- » ganisation la plus avancée? Quel langage ! pourtant M. Salvador » est un excellent écrivain, colorant fortement sa pensée et la » rendant habituellement avec clarté, justesse, et concision; » mais quelquefois aussi il est dominé par la prose poétique des » Allemands, le jargon hîstorico-métaphysique de l'école de Vico, » par la phraséologie monstrueusement torturée des roman- » ciers, fléaux littéraires de l'époque. Du reste, dans cette nou- » velle production, notre coreligionnaire suit le même système , » ou, pour parler plus exactement, soutient la même gageure » que dans son ouvrage sur Moïse. Sa première thèse est celle- » ci : Le judaïsme , par son principe , appartient à l'Europe oc- » cidentale, il l'a prouvé en deux gros volumes, i8a8; la seconde » thèse est celle-ci : Le christianisme, par son principe , appar-

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