EXPOSITION
Au fur et à mesure que nous gravissons le sen-^ tier de la vérité nous voyons l'horizon s'étendre, et nous embrassons des résultats plus complets et plus définitifs. Ce qui ne nous apparaissait que par échappée de vue et par fragment se découvre et se rejoint de manière à composer un tout de plus en plus lié et conséquent avec lui-même.
11 y a, très-certainement, dans Tordre religieux, comme dans Tordre moral, comme dans Tordre physique , un système d'organisation et d'harmonie qui tend puissanmient à l'unité relative à chacun de ces ordres , comme ces unités relatives tendent à Tunité absolue, à Tunité suprême, qui est Dieu. L'instinct que nous portons en nous de cette unité , pour laquelle nous sommes faits, est la cause de la manie des systèmes chez tous les honmies : manie dangereuse , en ce que , ne connaissant pas toutes les causes et n'apportant pas à leur recherche un
esprit assez patient et assez désintéresse , on se fiiit des doctrines factices et fragiles, qui singent la vérité et en retardent la découverte; manie plus dangereuse encore lorsqu'elle s'attache à la Religion, sans autre guide que la seule raison, parce que celle-ci est plus aveugle sur cette matière que sur toutes les autres. Mais, quand cm soumet son esprit aux vues de la foi , alors le système est non-seulement possible , mais encore certain et nécessaire , parce que l'unité de nos rapports avec Dieu étant le but de la vérité révélée, celle-ci, si elle existe, doit fournir à notre esprit les éléments qui la constituent et les arguments tous faits des choses mêmes que nous ne voyons point : Substantia rerum sperandarum, argumentum non apparentium.
Ne soyons donc pas en défiance à la vue de cet arrangement que prennent les choses au point de vue de la foi. Cela doit être. Ce qui pourrait être artijSce et illusion en toute autre matière , ici n'est qujB le résultat de la nature même de la vérité que nous examinons. Elle porte son système avec elle, ou bien elle n'est pas. Aussi, pour ceux qui sont convaincus de son existence , la confiance est sans bornes ; aucune objection, aucune difficulté , aucune lumière, ne les inquiète. Ils n'ont peur que de l'ignorance et de la mauvaise foi. Ils vont au-devant de tous les obstacles, certains que ce ne sont que des fantômes , et appellent le jour et l'examen avec le même empressement que les systèmes humains mettent à les éviter.
Cette confiance vous paraîtra justifiée , et avec
elle la vérité qui lui sert de base , si nous considérons le spectacle que présentent aujourd'hui toutes les sciences humaines au plus haut point de leur développement.
Depuis cinquante ans, toutes les sciences , en progressant, en s' élevant, se rejoignent et se rencontrent , au grand étonnement les unes des autres. Parties de points totalement séparés , elles ne s'attendaient pas à un tel accord . Et c'est précisément parce qu'elles ne s'y attendaient pas qu'elles l'ont atteint : car, si elles l'avaient eu en vue dès leur point de départ, la confiance, la prévention, le caprice, ou le préjugé , auraient troublé leur marche et les auraient fait dévier dans des systèmes divers qui auraient fini par se combattre; tandis que chacune d'elles se renfermant dans l'observation immédiate des vérités qui se trouvaient sous ses yeux , sans se préoccuper de leurs conséquences, a laissé précisément à ces conséquences toute leur direction naturelle, et a fini pair arriver, en les suivant, à la garantie la plus éminente de la vérité , qui est l'unité.
n appartient à la vérité chrétienne de proclamer cette unité; car* c'est elle qui, sans qu'on y ait songé , malgré même les volontés d'abord les plus hostiles et ensuite les plus indiflTérentes , a vu venir à elle, comme vers un centre commun, toutes les sciences modernes dont les résultats inattendus ont composé d'eux-mêmes , et comme s'ils avaient été prédisposés dans ce but, la démonstration de la vérité religieuse , si bien que celle-ci semble être
devenue à son tour la garantie et la contre - épreuve de la vérité des sciences elles-mêmes.
« Lorsque je considère combien d'hommes diflfé- » rents ont travaillé, presque sans le savoir, à pro- » duire ce résultat, dit un savant critique, quand » je les vois tous agir ainsi conmie des fourmis, ap- » portant chacun son petit tribut particulier ou ren- » versant quelque petit obstacle, se croisant et se » recroisant l'un l'autre , comme s'ils étaient dans » une confusion complète et au grand détriment » des projets de chacun; cependant, quand je dé- » couvre que de tout ceci résulte un plan d'une » excessive régularité, rempli d'ordre et de beauté, » il me semble voir là des marques d'un instinct » plus élevé et d'une influence dirigeante , placée » au-dessus des conseils irréfléchis des hommes, » pour les amener à des fins grandes et utiles, et » je ne puis me persuader qu'il n'y ait pas un oeil » vigilant qui préside à cette direction des choses » dissemblables vers une grande fin, lorsque je » vois que cette fin est la confirmation de la parole » de Dieu \ »
C'est là le grand tableau dont nous aurons occasion d'esquisser les principaux traits. Cette matière , qui ne pourra être qu'accessoire dans notre plan , a été l'objet spécial de plusieurs ouvrages distmgués, composés en France et en Angleterre, que vous pourrez consulter à loisir quand le goût de la
» Nicolas Wiseman , Rapp, entre la science et la Religion, tome I , p. 5o.
vérité religieuse se sera développé en vous. Je ne vise qu'à vous en faire ici la première ouverture et à vous en exposer seulement ce qu'il faudra pour l'enchaînement de nos études.
Reprenons-en le cours :
Cet état de ruine morale dans lequel était tombée l'humanité , et que nous avons dépeint à la fin du livre précédent, n'était pas le résultat nnmédiat de la constitution primitive du genre humain.
Si l'honmie se fût maintenu dans la condition où Dieu l'avait mis en le créant , il eût présenté dans tout son être l'ordre et la perfection qui régnent dans les autres œuvres sorties de la main du créateur.
Sa nature l'appelait même à un développement de grandeur et de supériorité dont la tendance se retrouve encore , quoique brisée , dans les décombres de son édifice.
Mais cette grandeur et cette supériorité tenaient à un attribut distinctîf de son espèce , qui comportait nécessairement la chance d'une chute et d'une dégradation.
Cet attribut est la liberté.
La liberté ! le don le plus sublime que dans son amour et sa munificence Dieu pût faire à une créature , puisque , par là , il la faisait à son image , sauf sa perfection souveraine et infinie qu'il ne pouvait lui transporter, mais dont cependant il la mettait à même d'approcher de plus en plus , la faisant entrer ainsi dans une communion indéfiniment progressive avec sa vérité, sa sainteté, et sa félicité.
Le lien de celle union ineffable dépendait, pour l'homme , de sa fidélité à contenir sa liberté dans la limite que Dieu lui avait imposée , précisément pour qu'il eût sujet de l'exercer par son choix et de devenir l'artisan de son mérite et de son destin.
Cette limite consistait dans la défense qui lui fut faite , au sein de l'abondance de tous les biens , de goûter d'un fruit mystérieux dont les propriétés physiques et morales correspondaient aux attributs de la nature humaine que cette défense devait éprouver.
Une intelligence supérieure , déchue précédemment elle-même dans le mal , et dont toute la puissance s'était tournée à vouloir le propager, s'insinua, à la manière ou sous la forme d'un serpent, dans l'esprit de la compagne, et pour ainsi dire de la moitié la plus faible de l'homme, et l'amena par ses séductions à faire la triste expérience du mal , en violant la défense qui était comme le rempart de sa félicité.
L'homme , déjà à demi tombé dans sa compagne , ne sut pas résister à la séduction que celle-ci lui communiqua ; il viola , à son tour, le commandement divin , et tira le mal du bien en mésusant de sa liberté.
Par là il porta à lui-même et à son espèce , qui était encore toute en lui, un coup terrible dont les contre-coups ont porté dans toute sa descendance , et l'ont précipitée de plus en plus dans le désordre intellectuel et sensible , c'est-à-dire dans le crime et dans le malheur.
Le résultat immédiat de cet abus de sa liberté fut la perte de cette liberté même. — Avant sa révolte , il était libre ; car il pouvait, à son choix , passer -au mal ou rester volontairement au bien, tandis qu'après sa chute il ne put plus repasser de lui-même au bien, et resta involontairement au mal. Il fut serf du péché.
De là une seconde nature, nature viciée et marâtre , nature sauvage , dans laquelle nous naissons tous, et que nous considérons comme notre nature primitive et immédiate, parce que l'accident qui nous y a plongés se perd et se confond dans Féloignement avec l'origine même des choses, et qu'une de ses principales conséquences a été précisément de nous faire perdre la notion de nous-mêmes et de nous obscurcir à nos propres yeux.
Cet obscurcissement de l'hiunanité déchue n'a pas été si profond qu'elle n'ait conservé quelques souvenirs de sa déchéance , et qu'elle ne retrouve encore en elle les débris reconnaissables de sa primitive grandeur. — A ces souvenirs et à ces débris s'est trouvée mêlée l'impression d'une main secourable qui nous les a conservés en amortissant la chute de l'homme et en s' offrant à lui , de loin , au fond même du précipice , pour l'en retirer et l'aider à remonter au sommet.
Cette main est celle de Dieu même, mais une main cachée pour ainsi dire dans le châtiment, comme la main d'un père qui satisfait à la fois à la justice et à la bonté.
Et entrevoyez ici cette divine économie :
L'ordre voulait que la justice divine s'appesant!t sur rhomme coupable jusqu'à une entière satisfaction. — L'homme, incapable de son propre fonds de réparer son désordre et de solder la justice d'un Dieu , ne pouvait que rentrer dans son néant. — La miséricorde de Dieu cependant, qui voulait trouver place à côté de sa justice et dans sa justice même , inventa le plus ravissant prodige de l'amour.
Dans la descendance de l'homme , mais ne devant en sortir que lors de la plénitude des temps, fut cachée , abîmée , une personne divine , la vertu même de Dieu , — une avec Dieu par la substance , une avec l'homme par l'adoption; — comme homme , capable de souffrir et d'amasser sur lui la faute de l'homme ; comme Dieu , capable de satisfaire et d'épuiser sur lui toute la justice de Dieu, — arrêtant sur sa tête tout ce que cette justice avait de châtiment pour ne nous en laisser que ce qu'elle avait de guérison , nous donnant à la fois le secours et la connaissance , le remède et l'art de nous en servir, dominant et nous donnant la force de dominer après lui cet esprit mauvais qui avait été l'artisan de notre chute , et qui s'était pour ainsi dire emparé de toute notre race , et ne nous laissant de notre combat avec cet antique ennemi que ce qui serait nécessaire pour partager le mérite et le triomphe de la victoire.
Ce libérateur, promis dès le commencement, a été cru, attendu, et espéré, par le genre humain tout entier, qui a rempli toutes ses Religions et ses
Digiti
croyances de symboles , de figures , et d'images de sa venue.
C'est notre sauveur JÉSUS-CHRIST.
Il a été fidèle au rendez -vous que son amour avait donné à notre misère , et lorsque celle-ci a été arrivée à son comble , il est venu , il a rempli l'attente du genre humain , il a régénéré le monde , et nous a rouvert le ciel.
Telle est l'histoire de notre espèce et pour ainsi dire le drame de nos destinées. Trois grands actes se le partagent : — une chute immense, suivie d'un long égarement ; — une réparation infinie , suivie d'un grand combat; — une réhabilitation complète, suivie d'un immortel triomphe. Qui comprendra ces trois actions? qui en sondera toute la profondeur? qui en démêlera le fil? c'est la récompense de la foi. A elle seule il est donné d'arriver à l'intelligence de ce divin spectacle , et de voir s'éclaircir de plus en plus le voile épais qui le couvre aux yeux d'une raison superbe qui vit de sa propre ignorance.
Quant à nous , qui désirons la lumière , entrevoyons déjà le rapport qui nous apparaît entre la première et la seconde révélation. Car cette impuissance de l'homme pour retenir la vérité religieuse , cet égarement croissant de l'esprit et du cœur humain, dans tous les désordres que nous avons signalés au sein du polythéisme , étaient la suite et la continuation de la chute commencée dans le premier homme , — et cet éclat subit de la vérité et de la sainteté sur la terre, lors de l'apparition de Jésus- Christ, n'a été que le retour de la vie et de la santé
dans rhumanité brisée, et que la réalisation du secours présenté dès l'origine de la chute même, et dont l'attente l'avait accompagnée et adoucie.
Ainsi le christianisme c'est la première nature, ou la grâce qui a fait retour dans les désordres de la seconde; c'est le renouement, la Rb~ligion véritable des anciens rapports de l'honmie avec Dieu. Le mot Re-ligion tout seul , mot universel , exprime la persuasion de l'humanité entière à cet égard. Il signifie en effet un lien primitif qui a été rompu et renoué, Re-ligatio; d'oti suit que le théisme pur et exclusif est une contradiction avec notre nature corrompue et n'a jamais pu exister que dans un état d'innocence. La Re-ligion véritable , comme le mot l'indique , doit nécessairement s'appuyer sur la double vérité d'une béghéange et d'une réhabilitation , doit présenter une rupture , puis une médiation entre l'homme et Dieu , et par conséquent un agent médiateur qui doit faire Rb-ligion en sa personne de l'humanité dans toute sa misère et de la divinité dans toute sa perfection.
Ne vous inquiétez pas de ce qui peut rester de mystérieux dans cette doctrine , car, comme elle comprend Dieu, il n'est pas étonnant que nous ne puissions pas la comprendre ; il est nécessaire qu'elle échappe à notre entendement et surtout à notre entendement vicié. Elle ne serait pas croyable si elle était entièrement compréhensible. Aussi, quoique je pusse l'éclaircir jusqu'à exciter le ravissement de votre intelligence ( ce que je me réserve de faire dans la seconde partie) , cependant,
comme il resterait toujours quelque chose d'obscur qui servirait de retraite à notre incrédulité , je m'en abstiens quant à présent. Ce n'est pas par ce côté d'explication doctrinale que je me propose de le faire recevoir^ c'est par un autre côté saisissable pour l'homme le moins exercé aux vérités divines» — ce côté est celui du fait.
Avant d'être une doctrine, la Religion est un