‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 38 sur 49 · MOÏSE · texte numérisé non relu

MOÏSE

Cette seule première preuve est trop vaste pour être saisie d'un coup d'œil, il faut nous la partager en trois aspects.

Son antiquité, — son caractère et celui de ses écrits, — le peuple juif.

Il y a eu un temps où ce monde visible n'existait pas et oti tous les êtres que nous connaissons n'étaient que dans le possible. Sur ce théâtre de la création une fois dressé , l'espèce humaine qui le remplit aujourd'hui a été introduite la dernière et à une époque peu reculée. Elle y a été réduite originairement à une peuplade , à une tribu , à une famille , à un seul couple , à un seul homme , d'où nous sommes tous sortis , et en qui , par conséquent , ont dû s'agiter nos destinées. — Tous ces faits, et bien d'autres , sont sortis du domaine de la foi religieuse pour entrer dans celui des sciences mo-

dernes qui les démontrent et qui les font v(»ir écrits partout. On peut se donner encore aujourd'hui pour incrédule sur bien des points , mais non sur ceux-ci , car ceux-ci sont devenus des conquêtes de la raison sur la foi qui a replié ses voiles devant le flambeau des sciences, ou plutôt qui a reçu Thommage de leur assentiment et n'a fait que leur remettre le dépôt de la vérité qu'elle avait gardé depuis l'origine du monde.

Quel trésor précieux ce serait pour l'esprit humain que l'histoire de cette création du monde , de cette origine de l'humanité I quelle étude féconde que celle des premiers éléments de notre nature , des principes constitutifs de notre espèce , des accidents qui ont pu influer sur notre tempérament moral et qui pourraient expliquer la grande énigme de notre nature et le terme de nos destinées 1 Assurément, si la raison de notre existence et le dessein dont nous sommes l'objet doivent se trouver révélés quelque part, c'est dans le fait de notre création et dans ceux qui l'ont immédiatement suivi : tout le reste n'a été que suite et conséquence , et , pour pouvoir sortir du labyrinthe , il faudrait pouvoir repasser par l'issue qui nous y a plongés.

Mais où trouver cette histoire? qui peut l'avoir écrite? qui peut l'avoir gardée? Dans le vaste dépôt des historiens, qui font revivre pour nous tout le passé, nous -remontons aisément le cours des ans et des siècles pendant deux mille cinq cents ans au plus, nous assistons à la formation des états modernes et à toutes les transformations qu'ils ont su-

bies ; nous voyons tomber et se démembrer le vaste empire romain , nous l'avons vu auparavant vieillir, nous l'avons vu combattre et s'emparer du monde , nous l'avons vu naître enfin , et nous avons pu suivre, avec l'œil de Bossuet, les germes de sa grandeur et de sa décadence; dans le même temps, ou peu avant, c'est la Grèce et ses merveilles qui brillent dans l'histoire et qui s'agitent sur la scène du monde ; c'est l'Egypte et sa nuageuse grandeur qui commencent à se perdre dans la nuit; ce sont les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, qui font comme les derniers plans de ce tableau , et de tou§ les historiens qui nous en ont réfléchi les diverses parties, les plus anciens sont Hérodote et le grand Homère. Après cela notre vue expire.

Jusque-là, cependant, nous avons vu l'histoire des individus et des nations, mais non de l'espèce humaine ; nous avons saisi les branches , mais non pas le tronc. D'où vient que nous ne pouvons aller plus loin et atteindre jusqu'à cette société primitive d'oii sont sorties toutes les autres? c'est sans doute que déjà nous approchons d'elle. Les nuages qui la couvrent attestent qu'elle n'est pas indéfiniment reculée. Si le monde, en effet, était indéfiniment plus ancien, la loi du progrès l'aurait conduit à se faire connaître lui-même par les fruits de sa civilisation beaucoup plus tôt, et de même qu'Homère et tous les historiens qui Font suivi ont cédé au besoin naturel à notre espèce de laisser à la postérité des monuments de son passage , de même les générations précédentes nous auraient elles-mêmes

initiés dans leur existence , si le peu de développement de cette existence ne leur en avait pas ôté le besoin et refusé les moyens. — Sans doute les mœurs peintes par Homère , et surtout Homère luimême , supposent déjà un grand progrès ^; mais en accordant tout le temps nécessaire pour ce progrès , toujours est-il qu'ils en sont les premiers fruits historiques , et que , dès lors , la tige qui les a portés n'est pas fort loin. — Jusque-là le monde avait vécu , sans doute, de traditions orales ou symboliques, et la simplicité des sociétés primitives ne leur avait pas fait sentir le besoin de conserver autrement les souvenirs des faits anciens. La mémoire humaine pouvait encore les porter. Leur proximité et peutêtre aussi leur grandeur permettaient de les atteindre. Cette opinion se confirme par un fait universel , je veux dire par les traditions qui se trouvent encore aujourd'hui au fond des histoires de tous les peuples , et qui toutes se rencontrent au travers de leurs métamorphoses, pour composer une tradition uniforme sur certains faits primitifs qui attestent une communauté d'origine.

Mais enfin ces traditions universelles, ces souvenirs fossiles , n'ont pas encore trouvé leur Cuvier ; par eux-mêmes ils n'ont pas une loi organique assez précise pour pouvoir se prêter à une recomposition exacte de l'histoire des temps primitifs, ils seraient

I II faut faire toutefois dans Homère la part du géoie qui est immense, surtout dans une œuvre de pure imagination.

précieux seulement pour contrôler la vérité de cette histoire si elle se trouvait exister déjà.

Mais il est temps de le dire , cette histoire existe et les titres de la famille humaine sont dans nos mains. — Au delà des histoires les plus anciennes, au delà d'Hérodote et d'Homère , bien au delà des annales égyptiennes, phéniciennes, et babyloniennes, au delà enfin des temps fabuleux, au sein de la nuit et du silence qui enveloppent les premières générations, — comme un grand phare sur Tabîme des temps , — s'élève , solitaire dans sa majestueuse antiquité , MOÏSE , historien , non d'un peuple , mais des pères de tous les peuples , biographe de l'homme^ annaliste de la nature, chroniqueur des gestes de Dieu.

Je suis heureux que mon sujet en appelle à ce grand témoin , et que la vérité que je défends vienne s'adosser au monument le plus antique et le plus vénérable qui soit parmi les honmies.

Quand on réunit, quand on pèse sérieusement tous les motifs de confiance et d'adhésion qui environnent le livre de la Bible et en particulier le Pentateuque, auquel viennent se rattacher toutes les autres parties, on est frappé d'un saint respect en l'ouvrant, on sent que la pensée de l'homme n'a pas inventé ses grands et mystérieux récits et qu'il n'a fait que prêter sa main pour les tracer. Si parfois la. légèreté de notre esprit se choque de quelques invraisemblances, nous nous en repentons bientôt, parce que nous sentons que l'on ne peut que perdre dans cette lutte avec l'esprit de Dieu.

Aussi je comprends que rhomme le plus sceptique de notre âge , lord Byron , ait fini par écrire sur sa Bible ces lignes qui y ont été trouvées après sa mort : — « Dans ce livre auguste est le mystère » des mystères. Ahl heureux entre tous les mor- » tels ceux à qui Dieu a fait la grâce d'entendre , » de lire, de prononcer en prières, et de respecter » les paroles de ce livre ! heureux ceux qui savent » forcer la porte et entrer violemment dans les sen- » tiers! Mais il vaudrait mieux qu'ils ne fussent » jamais nés que de lire pour douter ou pour mé- » pnser....*»

Arrêtons-nous pour analyser les garanties de ce livre incomparable et pour éprouver sa solidité au poids de notre faible raison, car il va devenir le pivot sur lequel roulera une des preuves les plus importantes de la vérité que nou& étudions.

I. L'antiquité de Moïse, avons-nous dit, est une première qualité qui le met hors de pair avec tous les autres historiens. Elle est essentielle dans un historien de la création, car par elle il se trouve plus rapproché des origines que qui que ce soit, et se trouve par là dans une des premières conditions d'exactitude et de fidélité par rapport aux événements qu'il décrit.

Or, cette qualité ne peut lui être sérieusement contestée.

L'illustre Cuvier, l'Aristote des temps modernes,

« OEuvres de lord Byron, Mélanges, tome ii, p. 486, traduction d'Amédée Pichot.

dont le nom sera invoqué plusieurs fois dans ces études sur Moïse , comme celui du plus digue représentant de la science humaine , a eu occasion de constater cette première vérité ; il Ta fait ainsi :

« La chronologie d'aucun de nos peuples d'Occi- » dent ne remonte, par un fil continu, à plus de » trois mille ans. Aucun d'eux ne peut ofiFrir, avant » cette époque , ni même deux ou trois siècles de- » puis , une suite de Êtits liés ensemble avec quelque » vraisemblance. Les Grecs avouent ne posséder » l'art d'écrire que depuis que les Phéniciens le » leur ont enseigné , il y a trente ou trente-quatre » siècles; longtemps encore depuis leur histoire est » pleine de fables, et ils ne font pas remonter à » trois cents ans plus haut les premiers vestiges de » leur réunion en corps de peuples. Nous n'avons » de l'histoire d'Asie occidentale que quelques ex- » traits contradictoires qui ne vont, avec un peu de » suite , qu'à vingt siècles. Le premier historien pro- » fane dont il nous reste des ouvrages , Hérodote , » n'a pas deux mille trois cents ans d'ancienneté. » Les historiens antérieurs qu'il a pu consulter ne » datent pas d'un siècle avant lui. On peut même » juger de ce qu'ils étaient par les extravagances » qui nous restent, extraites d'Aristée de Proco- » nèse> et de quelques autres. — Avant eux on » n'avait que des poëtes ; et Homère , le maître et » le modèle étemel de l'Occident, n'a précédé notre » âge que de deux mille sept cents ou deux mille

» huit cents ans Un seul peuple nous a conservé

» des annales écrites en prose avant l'époque de

3U » Cyrus; c'est le peuple juif. — La partie de FAn- » cien Testament que Ton nomme le Pentateuque » existe sous sa forme actuelle au moins depuis le » schisme de Jéroboam, puisque les Samaritains la » reçoivent comme les Juifs, c'est-à-dire qu elle a » maintenant à coup sûr plus de deux mille huit » cents ans,,.. Il n'y a nulle raison pour ne pas at- » tribuer la rédaction de la Genèse àMoïse lui-même, » ce qui la ferait remonter à cinq cents ans plus haut , » à trente-trois siècles; et il suffit de la lire pour » s'apercevoir qu'elle a été composée en partie avec » des morceaux d'ouvrages antérieurs : on ne peut » donc aucunement douter que ce ne soit le plus » ancien dont notre Occident soit en possession \ » Quel historien que celui qui domine tous les autres de dix siècles ! (Hérodote remonte à deux mille trois cents ans et Moïse à trois mille trois cents ans. ) — Combien on peut dire à tous les historiographes, en le lui comparant, ce que les Égyptiens disaient aux philosophes grecs : — « Vous n'êtes » que des enfants : il n'y a point de vieillards parmi » vous, vous n'ayez pas de science blanchie par le » temps !» — Et combien ces philosophes se seraient eux-mêmes inclinés devant la majesté de Moïse comme étant le plus proche de Dieu et de l'origine des choses, et ayant dû savoir mieux que personne ce qui était vrai, ce qu'il y a de premier, le dogme paternel, le dogme divin* I »

' Discours sur les Révolutions du globe , 6* édît., p. 171 . * Aristote, Socrate, Platon, Cicéron, déjà cités.

3f5 Cette conclusion prend une grande force lorsqu'on vient à remarquer que les fables mythologiques et l'origine attribuée à leur conception sont de date postérieure ; que le cours de la tradition n'avait pas encore été troublé, et que c'est à plein canal de cette tradition que Moïse a dû puiser ses récits ; que si l'espace qui sépare encore Moïse du déluge et de la création nous paratt considérable pour la conservation des souvenirs, il se raccourcit visiblement par la longévité des hommes à cette époque, par les vives impressions qu'avaient dû laisser dans les esprits les événements primitifs, et par la simplicité des mœurs et des connaissances plus propres à les conserver. — En prenant les dates de Moïse, et, comme nous le verrons, leur exactitude est certifiée , la vie de trois ou quatre hommes remontait jusqu'à Noé , qui avait vu les enfants d'Adam, et touchait, pour ainsi parler, à l'origine des choses*. De si longues vies et un si

■ Du temps de Moïse un homme pouvait avoir vu Joseph , dont le père avait vu Sem, qui avait vu Mathusalem, qui devait avoir vu Adam. — Abraham, qui avait vu les enfants de Noé, et dont la postérité faisait la nation juive du temps de Moïse I qui , par conséquent, a été comme le réservoir des traditions de l'Orient à ces premières époques , avait laissé dans les nations païennes elles-mêmes un souvenir qui témoigne de son importance et qui confirme ce que la Bible nous en dit. Nicolas de Damas s'exprime, en effet, ainsi sur ce grand personnage : a Abraham sortit avec une grande troupe du pays des Chaldéens » qui est au-dessus de Babylone , régna en Damas , en partit « quelque temps après avec tout son peuple , et s'établit dans

petit nombre de générations rapprochaient presque autant l'origine du monde du temps de Moïse, que si la chose s'était passée depuis deux ou trois siècles entre des personnes d'une vie ordinaire.

Du reste , une réflexion importante vient ici déposer en faveur de la sincérité de Moïse. Moïse, te plus ancien des historiens, est celui qui donne à l'origine du monde la date la plus récente , et qui , en diminuant le nombre des générations, s'expose à un démenti inévitable s'il n'est pas dans le vrai. — En supposant qu'il ait été un historien ordinaire et qu'il ait pu avoir d'autre vue que celle de fixer, dans une histoire écrite, ce qui était connu de presque tous les peuples et qui faisait l'une des plus essentielles parties des monuments et de la Religion de la famille d'Abraham, il se serait bien gardé de faire vivre si longtemps des témoins qui auraient déposé contre lui, et qui auraient rendu seûsibles toutes les erreurs de ses dates , et fait douter, par conséquent, de tous les événements qu'il y avait attachés. Il se serait mis en sûreté en éloignant l'origine du monde et en multipliant les générations, s'il n'avait dit ce qu'on savait déjà en

» la terre de Chanaan, qui se nomme maintenant Judée, où » sa postérité se multiplia d'une manière incroyable , ainsi » que je le dirai plus particulièrement dans un autre lieu. Le » nom d'Abraham est encore aujourd'hui fort célèbre et en » grande vénération dans le pays de Damas. » Hist, liv. iv. — Hécatée a écrit un livre entier sur son"sujet; Bérose en parle également , il place son existence en l'âge dixième après le déluge.

remontant d'âge en âge; et il est visible que ses annales étaient les annales publiques avant qu'il les écrivît , puisqu'il ne prend aucune précaution pour être cru et qu'il multiplie tout ce qui peut servir de preuve contre lui s'il n'est pas fidèle.

Ainsi l'antiquité de Moïse d'une part, et d'autre part le peu d'antiquité qu'il assigne à l'origine du monde, deux traits qui lui sont propres, concourent pour élever en faveur de la vérité de son histoire une première et importante garantie.

IL Ce qui distingue , en second lieu, l'auteur du Pentateuque , c'est son caractère personnel et celui de ses écrits.

Aucun historien n'a écrit dans des conditions aussi graves , aussi solennelles , que Moïse. — Ce n'est pas un poëte comme Homère ou Hésiode , écrivant sous l'inspiration de sa fontaisie et se proposant de charmer les imaginations et de s'assurer une immortalité terrestre ; — ce n'est pas un historien comme Hérodote et Thucydide , composant un thème oratoire pour concourir aux prix qui se distribuaient dans des jeux publics; — ce n'est pas enfin un annaliste adulateur ou censeur de ses contemporains , distribuant la gloire ou l'infamie au gré des partis et se renfermant dans le cercle d'une idée ou d'une nationalité comme la foule des historiens : — c'est un pontife , c'est un patriarche , écrivant sous les yeux de tout un peuple et pour ainsi dire du genre humain, relatant des événements publics dont l'univers avait été le théâtre, et fixant par l'écriture ce que toute la terre racontait. Chez lui , pas de préface,

d'exorde , ni de précaution , pas d'arrangement, pas de dessein concertés, pas de souci de plaire ou de ne pas être cru; le récit, rien que le récit, probable ou improbable , naturel ou miraculeux , profond ou naïf, tout sort de sa plume avec une austère simplicité, comme s'il n'eût fait qu'écrire et que ce fût un autre ayant l'intelligence des choses qu'il écrivait, qui les lui eût dictées. Il est bien évident qu'il écrit au sein de la persuasion publique ; que les choses qu'il raconte se soutiennent de leur propre crédit , et que les impressions d'étonnement , de doute , ou d'incrédulité , que nous sommes tentés d'éprouver en le lisant, ne se rencontraient nullement chez ses contemporains, autrement il s'en serait plus préoccupé lui-même. On voit , on sent qu'il est porté sur l'opinion publique de son temps et pour ainsi dire sur la voix d'un peuple, sur la voix de Dieu. Cette impression va jusqu'à déconcerter l'incrédulité la plus hardie et à lui faire tomber les armes. Ce n'est pas à Moïse seul qu'on s'attaquerait en rejetant son récit , ce serait à tout un peuple , à tout un monde , qui le lui a dicté et qui l'a reçu , en présence des monuments et des traditions toutes vives qui le garantissaient, et dans les circonstances les plus propres à le confondre s'il eût été fabuleux.

D'ailleurs, comme on l'a très-bien fait observer*, un cachet tout particulier distingue la cosmogonie de Moïse : chez presque tous les peuples, la my-

> Jehan , célèbre professeur aUemand , cité par Maret , HisL du panthéisme.

thologie s'est exercée dans la nuit des temps, lorsque rimagination ne redoutait pas les faits, et elle s'est éteinte dès que l'histoire a commencé. Les anciens monuments des Hébreux, au contraii*e, sont moins remplis de choses prodigieuses dans les temps antiques que dans les temps plus modernes. Rien de plus imposant à signaler dans la Bible que le peu de prodiges très-antiques et l'abondance des prodiges plus modernes. C'est le contraire qui arrive chez les autres peuples. Mais dans la Bible cet ordre est renversé.

Les plus antiques légendes des autres peuples débutent par le polythéisme ; non-seulement elles parlent d'aUiance entre les dieux et les mortels, mais elles nous racontent les dépravations et les adultères célestes , elles décrivent les guerres entre les dieux, elles divinisent le soleil, la lune, et les étoiles, et admettent une foule de demi-dieux, de génies, et de démons. Selon elles, tout inventeur d'un art utile obtient une apothéose. Si elles nous montrent une chronologie, elle est ou presque nulle ou gigantesque ; leur géographie s'étend comme un vaste champ peuplé de chimères; toutes choses , selon elles , ont subi les plus étranges transformations , et elles s'abandonnent sans frein à tous les élans de l'imagination la plus variée et la plus grotesque. Un amour continuel du merveilleux, une répugnance invincible à rapporter la circonstance la plus simple sans y mêler quelque exagération, enfin, cette vanité nationale, toujours jalouse de faire honneur à un pays seul des faits qui

conœrnent le genre humain tout entier, voilà les traits les plus frappants des cosmogonies païennes. U en est bien autrement dans les récits de la Bible : là nous ne voyons que Faction immédiate d'un Dieu créateur, sans déguisement, sans aucune involution chimérique , rien que par sa volonté toute nue , — lumière soit , — lumière fut , — telle enfin que le comporte la nature d'un être tout^-puissant. La lune , le soleil , les étoiles , loin d'être des dieux , servent au contraire à l'usage de l'homme, lui prodiguent la clarté, et lui servent à mesurer le temps. Toutes les grandes inventions sont faites par des hommes qui restent tels. La chronologie procède par séries naturelles , et la géographie ne s'élance pas au delà des bornes de la terre. On ne voit ni transmigrations ni métamorphoses, rien enfin de ce qui nous montre , dans les livres des plus anciens peuples profanes, la trace de l'imagination et du mythe. Si la science toute seule avait à décrire la création et qu'elle le pût, elle ne le ferait pas autrement que Moïse. Une sublime trivialité se fait remarquer dans sa parole , une laconique simplicité renferme sa description dans les termes rigoureusement nécessaires pour dire que la chose a été faite , et rien de plus. Mais avec tout cela, quelle exactitude 1 quel ordre! quelle profondeur 1 quelle majesté 1 quoi de plus naturellement suivi et enchaîné que cette histoire , la seule qui forme un tout complet , qui coordonne et éclaircit les traditions éparses et décousues des peuples , et nous marque distinctement la création de l'univers, celle de l'homme en particulier, le

bonheur de son premier état , les causes de ses misères et de ses faiblesses , la corruption du monde et le déluge , l'origine des arts et celle des nations , la distribution des terres, enfin la propagation du genre humain et d'autres faits de même importance dont les histoires humaines ne parlent qu'avec confusion et nous obligent de chercher ailleurs les sources certaines \ Il y a dans les premières pages seulement de la Genèse plus de vérités fondamentales, plus de saine philosophie, plus de connaissance des choses divines et humaines, que dans tous les ouvrages de l'antiquité. Quelle grandeur! quelle magnifique introduction à l'histoire des premiers temps du monde que ces six actes , que ces six coups de la volonté du Créateur faisant jaillir l'univers du néant sans précipitation et sans effort, exprimant par l'intermittence et l'approbation par lesquelles il clôt chacune de ses merveilles, la sagesse et la force , la liberté et la puissance les plus infinies , tenant chaque partie de l'univers incertaine devant lui, pouvant aussi facilement en anéantir ou changer la destinée qu'il lui a plu de la faire naître et de la conserver • 1 Où Moïse a-t-il pris des notions si pures de la Divinité , des idées si sublimes

' Bossuet.

' Cette approbation de Dieu^ Et vidit Deus quod esset bonum, qui scandalise tant les esprits forts, est l'expression la plus haute qui pût être donnée aux hommes de la liberté, de la sagesse, et de la puissance du Créateur. Dieu ne pouvait manquer son œuvre assurément comme un artiste mortel, mais la perfection qu'il lui imprimait n'était pas non plus un résultat

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