‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 39 sur 49 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

de sa puissance, de son indépendance, et de ses autres perfections? comment se fait-il qu'étant venu tant de siècles avant les autres écrivains, il les précède tous par sa haute sagesse et soit le seul dont la doctrine n'ait pas vieilli et n'ait pas eu besoin de réforme , dont les connaissances ou les récits ne se soient pas trouvés en défaut sur quelque point; le seul enfin dont les écrits serviront à jamais de base à l'histoire et à la philosophie comme à la Religion?

Il y a sans doute des choses incompréhensibles et surnaturelles dans ces récits , mais il est aisé de voir qu elles tiennent cela de leur nature et non de l'imagination de leur historien. Il serait choquant qu'il n'y eût rien de surnaturel dans la création de la nature , parce qu'elle ne pouvait se servir de règle à elle-même avant qu elle ne fût. Nous ne pouvons comprendre et juger naturellement les choses que d'après les lois qui ont été mises entre elles et nous, et non d'après celles qui peuvent exister entre elles et Dieu, qui est seul à lui-même sa propre loi, et notre incrédulité vient souvent de

de la fataliré, c'était le fruit de la sagesse et de la libre puissance de celui qui a tout fait avec nombre, poids, et mesure, et qui peut varier à l'infini la perfection, parce que sa perfection est infinie. Dieu pouvait créer d'autres terres et d'autres cieux; il pouvait ne pas créer; après même -avoir créé il était aussi maitre de son ouvrage qu'avant ; ce sont toutes ces choses que Moïse a exprimées par ces simples mots : Et vidit Deus quod esset bonum.

la fausse application que nous faisons au souverain être, des lois qu'il a imposées à ses créatures. Ici l'incrédulité serait d'autant plus déraisonnable que les faits surnaturels de la Genèse se rapportent à une époque où la nature et ses lois n'étaient pas encore arrêtées, et où rien n'était, à proprement dire, naturel que le bon plaisir de Dieu. — « Où étiez-vous , » dit Dieu à Job , quand je jetais les fondements de » la terre? dites-le-moi si vous avez de l'intelli- » gence ; ne voyez-vous pas que je suis infiniment » élevé dans ma puissance et que nul de ceux qui » ont imposé des lois ne m'est semblable? qui pourra » approfondir mes voies , ou qui peut me dire : Vous » avez fait une injustice *. » Toute la nature est restée semée de mystères , malgré la constance de ses lois depuis six mille ans , et nous ne voudrions pas en trouver alors que Dieu la tenait encore dans ses mains créatrices ! Loin donc de nous scandaliser de ce que ce livre auguste est le mystère des mystères, admirons comment, en nous révélant plus qu'aucun autre , la majesté divine , il est en même temps icelui qui ménage et qui satisfait le plus la faiblesse de notre raison , et , pour achever de le comprendre , demandons à Dieu , avec lord Byron , qu'il nous fasse la grâce d'entendre, de lire, de prononcer en prières, et de respecter cette parole. Alors notre docilité forcera la porte, notre humilité entrera violemment dans les sentiers, et nous verrons s'illuminer d'une sagesse toute divine ces mê-

' Job, chap. xxxTiii.

mes pages qui ne présentaient à Torgueil de notre esprit que ténèbres et contradictions.

Car enGn il faut bien nous mettre au point de vue de la vérité sur les récits de Moïse , ne serait-ce que pour les juger équitablement. Ces récits doivent se composer autant de faits révélés par Dieu que de faits dont les hommes ont pu être les témoins. Nous avons déjà établi dans le chapitre sur la Nécessité d*um révélation primitive, que Dieu avait dû nécessairement instruire directement le premier homme ou les premiers hommes de ce qu'il leur importait de savoir, et que c'était sur cette persuasion universelle que toute l'antiquité avait vécu. — C'est donc Dieu même qui , en se faisant connaître à l'homme sorti de ses mains (eh 1 quoi de plus naturel I ) , a dû lui dévoiler et faire passer devant lui le tableau de la création à laquelle il n'avait pas assisté, être pour ainsi dire son premier historien, et entrer avec lui dans ces communications d'un père à son fils que Platon considérait comme le fondement de la vérité et le premier anneau de sa tradition sur la terre. D'où suit que le livre de Moïse ne peut être qu'un livre inspiré, s'il est le livre des véritables traditions sur Dieu, car les véritables traditions sur Dieu ont dû couler d'une source inspirée. Tout notre travail donc, pour établir cette vérité que Moïse est le seul historien exact des traditions primitives , aboutit également à établir qu'il est l'historien de la révélation , historien inspiré sinon immédiatement, ce que je crois, tout au moins médiatement et par le canal de la tradition. Sous ce point

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de vue , qui est le seul vrai ou rien n'est vrai , Moïse s'efface , et c'est la majesté divine toute seule qui respire dans ses récits et qui se fait entendre à chacun de nous, comme elle le fit au premier homme et comme le premier homme le fit ensuite à ses descendants. L'histoire sainte revêt alors un caractère d'autorité devant laquelle toute intelligence doit s'incliner et s'absorber dans la foi qui est en définitive la seule condition de l'esprit humain devant Dieu.

Cette considération importante et prise dans les entrailles mêmes du sujet que nous étudions doit le dominer. Sans interdire l'examen, elle doit le guider et le ramener à elle, si la droite raison n'y résiste entièrement; parce que toute chose doit être étudiée selon les conditions de sa nature , et qu'il serait injuste et déraisonnable , pour juger si une œuvre est divine , de l'examiner comme si elle ne l'était pas.

Sainement étudié, donc, le caractère de Moïse et celui de ses divins récits impriment à son témoignage un cachet de vérité et d'autorité qui le distingue de tous les historiens et qui commande notre confiance.

in. Une troisième considération va terminer notre premier aperçu sur Moïse; — elle est tirée du peuple juif.

Les récits de Moïse ont eu, à l'époque oii ils ont été écrits, tout un peuple de narrateurs et de garants. Ce peuple a continué à exister, il existe encore à l'heure qu'il est, au milieu de nous, porteur

et gardien de ces annales; et ce peuple a toujours présenté, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, un tel phénomène religieux et social, que rien ne peut l'expliquer que l'intervention de l'autorité divine.

En considérant d'abord le peuple juif dans l'antiquité , il est impossible de ne pas être frappé de ce fait colossal de tout un peuple , de toute une nation , devançant toutes les autres par son antiquité , et traversant tous les siècles au sein de l'idolâtrie et de la dépravation universelle , en portant intact le dépôt de la loi naturelle, de la Religion primitive, de la croyance et du culte à un Dieu unique, spirituel, saint, miséricordieux, père et juge de tous les hommes , tel enfin qu'est le vrai Dieu que toute la terre adore aujourd'hui et que toute la terre ignorait alors. — Judœi mente solâ, dit Tacite, \mvuque numen intelligunt, summum illud et œtemum, neque mutabile neque interiturum\ — Toutes les nations primitivement éclairées de la lumière de la Religion naturelle n'avaient pas tardé à la voir s'éteindre et à s'égarer dans les voies de la superstition et de l'idolâtrie. Elles s'y enfonçaient de plus en plus, rien ne pouvait les en retirer. Les philosophes pullulaient dans leur sein et passaient toute leur vie à la recherche de la vérité , et cependant la vérité était tellement étouflFée que le premier de ces philosophes, que Platon en était réduit à dire : « Il » est très-difficile de savoir à quoi s'en tenir sur

* Tacite, AnnaL , lib. v.

» Dieu, et, le saurait-on, il serait très-dangereux » de le dire, » et que le même philosophe n'osait, en effet , hasarder le saint nom de Dieu qu'à l'oreille de ses intimes amis : et voici que tout un peuple, toute une nation, unique au monde, composait toute sa Religion , toutes ses mœurs , toutes ses fêtes , du culte public à un seul Dieu spirituel , purificateur et vengeur de toutes les turpitudes humaines dont tous les autres peuples composaient précisément leurs divinités , n'avait quuh seul temple , et dans ce temple , la merveille du monde , rien que la présence invisible de ce Dieu , et les caractères de sa loi sainte effacés de tout le reste du monde. Lorsque Pompée , usant ou abusant du droit de conquête, entra dans le Saint des Saints, on observa avec étonnement, dit Tacite : Nullâ intùs Deum effigie , vacuam sedem et inania arcana^; étonnement qui avait été ressenti plusieurs siècles auparavant par les peuples de l'Orient et les avait fait s'écrier : « On ne voit point d'idole en Jacob ; on » n'y voit point de présages superstitieux; on n'y » voit point de divinations ni de sortilèges : c'est » un peuple qui se fie au Seigneur, son Dieu , dont » la puissance est invincible V » Et de là ce dicton populaire qui avait cours dans le paganisme , que les juifs n'adoraient rien que l'air et le ciel : Nil prœter nubes et cœli numen adorant, tant l'esprit humain avait perdu de vue la vérité que , seuls , les

• Tacite, Hist., lib. v, 9.

=* Num. xxiii, 21 9 22, 23.

juifs avaient conservée 1 — N'est-ce pas là un vrai prodige dans l'ordre moral? — Ck)mment , seuls, les juifs avaient-ils échappé au naufrage universel de la raison? comment, seuls, s'étaient-ils retenus sur le sommet de la vérité primitive et avaient-ils résisté à la pente , à la tendance de la nature humaine vers Terreur, eux qui étaient plus anciens que tous les autres peuples , et qui , par conséquent , auraient dû vieillir et se corrompre beaucoup plus tôt; eux qui, du reste, n'étaient naturellement pas moins grossiers, pas moins charnels, pas moins atteints de cette plaie morale qui ronge intérieurement tous les mortels *? Et remarquez que chez eux ce culte , si élevé et si pur, était pratiqué sans prétention et sans distinction , que c'était le culte vulgaire , le culte journalier; remarquez encore qu'il s'est maintenu en eux au travers de toutes les vicissitudes politiques et sociales , sous la loi de famille , sous la théocratie , sous la république , sous la monarchie , sous la dictature, dans la paix et dans la guerre, dans la liberté conmie dans l'esclavage , dans la patrie comme dans l'exil, et qu'il s'est ainsi conservé jusqu'à la fin , c'estrà-dire jusqu'à ce que le christianisme , sorti de leur sein , soit venu répandre sur le monde une lumière plus vive et qui les a absorbés dans la généralité de sa diffusion.

1 On peut dire même que les juifs étaient plus charnels et plus indociles que les autres peuples, et que Dieu semble les avoir choisis ainsi tout exprès pour faire ressortir le prodige de ta conservation de la vérité divine dans leur sein.

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Comment expliquer un tel phénomène?

Quant à moi, je le proclame , parce que c'est une profonde conviction de raison autant que de foi qui m'y porte , je ne m'explique ce phénomène de la conservation de la vérité religieuse dans ce peuple que par le même moyen qui l'avait donnée une première fois à la terre, la révélation, l'intervention de la Divinité. — La source des communications divines , d'oïl était sortie la vérité qui brilla dans l'intelligence du premier homme , était restée ouverte au milieu de ce peuple , et jaillissait par intermittence du sein des patriarches et des prophètes, se manifestant par des faits et des événements qui rappelaient continuellement les esprits à la vérité , combattaient la tendance des cœurs vers l'idolâtrie, les contenaient dans les voies de l'antique tradition , et rendaient pour eux visible la présence de la Divinité jusqu'à ce qu'elle ait éclaté par toute la terre dans la personne du Christ et de son Église. — Ce ne peut être que par des impressions surnaturelles qu'un résultat aussi surnaturel a dû être produit. — Chez tous les peuples la raison et la tradition avaient été impuissantes pour conserver la vérité , comment chez les juifs seuls auraient-elles eu des résultats si différents? La tradition aurait pu prolonger tout au plus le règne de la vérité , mais la tendance eût été vers l'affaiblissement, et une fois altérée ou perdue , elle l'aurait été sans retour. C'est le contraire qui avait lieu. La tendance était vers l'accroissement de la vérité, vers l'attente d'une lumière plus pure et plus grande , et lorsque accidentelle-

ment elle venait à chanceler et à s'obscurcir, on la voyait peu après reparaître et se reconstituer plus fortement. C'est là toute l'histoire du peuple juif.

Mais n'allons pas, si Ton veut, jusqu'à conclure déjà à l'inspiration dans le peuple hébreux , faisons la part du scepticisme aussi large que possible , tout au moins il est certain que le phénomène dont nous cherchons la cause ne pourrait s'expliquer que parce que le peuple juif aurait été doué d'une constitution traditionnelle des plus fortes, des mieux enchaînées ; constitution qu'il avait conservée naturellement jusqu'à Moïse , et que ce grand homme avait saisie et organisée avec une admirable puissance ; que , pour ce peuple , il y avait comme un canal de tradition hermétiquement clos , qui lui transmettait incorruptiblement la vérité primitive et lui rendait exactement les sons de la voix des ancêtres et de la parole du créateur; que si le vrai Dieu était resté dans leur esprit et'dans leur cœur, c'est qu'il était le Dieu d'^Abraham, d'Isaac, et de Jacob, le Dieu sauveur de la famille patriarcale de Noé , le Dieu créateur d'Adam, créateur du ciel et de la terre. Moïse, en fixant chez ce peuple cette doctrine traditionnelle , l'yavait déjà trouvée et n'avait lui-même pris tant d'ascendant qu'en s' appuyant sur elle. Voilà au moins ce qu'on doit accorder. — Eh bien, cela suffit pour donner aux livres hébreux un incomparable caractère de certitude; car c'est sous l'influence de cette doctrine traditionnelle , si sûre et si préservatrice, qu'ils ont été composés et conservés. Le peuple juif est resté inviolable dépositaire des

vérités les plus spirituelles ; il ne s'est jamais laissé surprendre par les séductions des nouveautés qui le sollicitaient de toute part, donc il a acquis le droit d'être cru préférablement à tous dans les récits qu'il nous fait des grands événements des temps primitifs , beaucoup plus faciles à conserver. — Il a gardé les idées , donc il a gardé les faits ; — et , à ce titre , le livre de Moïse , dans lequel se trouve consignée la mémoire de ces idées et de ces faits, revêt un caractère unique de certitude. Les idées et les faits , l'histoire et la doctrine, s'enchaînentet s'entrelacent, du reste , étroitement dans les livres hébreux ; c'est même par l'impression des faits qu'ont été gravées les doctrines, d'où suit que la conservation des vérités spirituelles suppose nécessairement la conservation des souvenirs sur les faits matériels , et qu'elles en répondent comme l'eflfet répond de sa cause , comme la fin répond des moyens.

Et comment ne pas être frappé de cette considération, lorsque nous avons encore sous les yeux ce même peuple qui , après avoir été pendant dixhuit siècles passé au crible de l'adversité et jeté aux quatre vents du ciel , est encore cependant resté intact dans ses traditions et dans ses croyances ; le même qu'au moyen âge , le même que sous Adrien et sous Titus, le même que sous ses pontifes, ses prophètes , et ses rois , le même que sous Moïse , mais seulement dépopularisé, si je peux ainsi dire, et comme exilé dans les temps modernes 1 Tous les autres peuples anciens , ses vainqueurs , s'en sont allés , lui seul est resté comme un fantôme qui traîne

ses lambeaux parmi les vivants ; et si vous cherchez ce qui peut lui servir de lien dans sa dissolution même , vous ne trouverez qu'une seule chose , en laquelle se concentre tout le prodige , c'est un livre qu'il tient dans ses mains depuis plus de trois mille ans, qui est pour lui comme un talisman auquel sa vie est attachée, et qui lui tient lieu de tout, de foyer, d'autel , de nationalité. — Quel livre ! — Comment douter de sa propre conservation , lui qui fait la conservation unique d'un peuple? comment douter de sa fidélité , lui qui a su se concilier une fidélité si prodigieuse? — Malgré tant de causes qui auraient dû l'altérer et l'assortir aux vicissitudes de ses dépositaires, pas un mot n'y a été changé depuis dix-huit siècles, comme pour nous prouver que pas un mot n'y avait été changé dans les quinze siècles qui avaient précédé , et nous faire juger delà force de la vérité primitive qui avait pu imprimer un tel respect pour sa conservation . — Au reste, l'historien Josèphe s'en explique formellement : — « 11 » ne peut y avoir rien de plus certain que les » écrits autorisés par nous, écrivait-il sous l'em- » pereur Titus, puisqu'ils ne sauraient être sujets » à aucune contrariété , parce que l'on n'approuve » que ce que les prophètes ont écrit il y a plusieurs » siècles. On n'a donc garde de voir parmi nous un » grand nombre de livres qui se contrarient; nous » n'en avons que vingt-deux , qui comprennent tout » ce qui s'est passé qui nous regarde depuis le corn- » mencement du monde jusqu'à cette heure, et aux- » quels on est obligé d'ajouter foi. On conserve

» pour ces livres un tel respect que personne n'a » jamais été assez hardi pour entreprendre d'en » ôter, d'y ajouter, ou d'y changer la moindre chose. » Nous les considérons comme divins ; nous les nom- » mons ainsi ; nous faisons profession de les obser- » ver inviolablement, et de mourir avec joie, s'il » en est besoin , pour les maintenir*. » — Ce que les juifs disaient ainsi, sans crainte d'être démentis, à leurs adversaires, il y a dix-huit cents ans, en remontant jusqu'au commenœment du monde, ils peuvent le dire depuis lors en descendant jusqu'à nos jours*.

Et admirez encore certaines garanties particulières par lesquelles la Providence a voulu marquer visiblement aux yeux des hommes l'authen^ ticité de ces divins écrits et les mettre hors de toute atteinte.

Sous le règne de Jéroboam, mille ans avant Jésus- Christ, dix tribus juives se séparèrent de la nation et formèrent le royaume d'Israël, dont la capitale fut Samarie , et qui a toujours depuis lors vécu séparé

* Joshphe c, Appion , liv. i®*", chap. ii.

^ Rien n'est plus extrême que l'application et l'industrie que les juifs ont apportées pour préserver leur livre de toute cor'ruption qui aurait pu s'y glisser. Ils ont inventé pour cela la Massore qu'ils ont appelée la haie de la loi , et qui consiste 10 à marquer par des points-voyelles tous les roots, dont l'usage auparavant fixait la lecture ; 3^ ^ compter toutes les sections , les chapitres , les mots , et les lettres des mots; les a ^ les ^^ etc. , de chaque livre et de tous les livres ensemble de la loi ; c'est d'un scrupule inimaginable.

dans une hostilité mortelle avec celui de Juda , dont le siège fut toujours à Jérusalem ; elles emportèrent avec elles un exemplaire du Pentateuque ; elles l'ont laissé aux Samaritains , qui le retiennent encore , et cet exemplaire est d'une conformité parfaite avec celui jqu' ont gardé les juifs. Ceux-ci, menés en captivité dans r Assyrie , dont ils apprirent la langue , finirent par écrire l'hébreu avec les lettres des Chaldéens , et depuis ce temps on ne trouve l'Écriture sainte, parmi les juifs proprement dits , qu'en lettres chaldaïques, tandis que les Samaritains retinrent l'ancienne manière d'écrire l'hébreu ; de telle sorte que nous avons deux originaux complets du Pentateuque, en deux caractères différents, conservés par des mains ennemies, et cependant tellement semblables au fond qu'on ne se douterait pas, en les comparant, qu'un schisme ardent et invétéré en a constamment divisé les dépositaires *.

Lors de l'apparition du .christianisme , un schisme plus fatal ,et plus immense vint diviser le peuple juif; une partie reconnut , avec toute la terre , dans Jésus -Christ, le continuateur et le consommateur des destinées de la vérité divine ; une autre partie le méconnut et s'obstina à le chercher et à l'attendre encore. Ce schisme n'a pas porté plus d'atteinte

' La Providence semble n'avoir laissé vivre ceUe secte des Samaritains jusqu'à nos jours que pour faire ressortir, par son hostilité constante avec le reste des juifs, Tauthenticité du texte sacré qu'ils conservent de part et d'autre ; réduite aujourd'hui à une trentaine de familles, elle habite iVa6/ou5^ l'ancienne Sichenié

à la concordaDce de tous les livres hébreux, que le schisme de Jéroboam ne l'avait fait pour le Pentateuque ; et , bien que de part ou d'autre le plus grand intérêt eût porté les esprits à modifier le texte d'un livre qui contenait leur justification ou leur condamnation , pas la plus légère altération n'y a été introduite. Une partie du peuple juif, en ne s'arrêtant pas à Jésus-Christ, en dépassant ce but de ses destinées et en le faussant, a par là même atteint le grand but providentiel et invisible à lui seul , auquel Dieu fait servir son erreur, d'assurer à la foi civilisatrice , qui conserve le monde , la base la plus imposante dans le fait d'un peuple, le plus vieux de tous les peuples, qui, par sa dispersion, porte les archives de la vérité chrétienne par toute la terre, et par son hostilité les garantit, devenant ainsi , malgré lui-même et à son insu , le boulevard universel de la foi qu'il maudit*.

Le scepticisme se trouve vaincu devant de telles sauvegardes, et il est obligé de convenir que le livre de Moïse , — le plus ancien de tous les livres, sans comparaison, — le seul qui nous fasse connaître notre origine sur la terre, et qui se recommande éminemment par lui-même et par son auteur, — jouit en outre d'un caractère de conservation et de cer-

' Qu'on ne nous accuse pas de longueur , car nous sommes loin d'avoir épuisé Tétude des considérations auxquelles ce peuple -phénomène donne lieu. Nous le retrouverons plusieurs fois dans les diverses parties de notre ouvrage , et surtout dans la troisième partie, quand nous en serons aux prophéties. — C'est là son vrai point de vue.

titude que pas un livre , n'eûl-il été composé que depuis hier, ne peut lui disputer \

* Indépendamment des deux textes, samaritain et juif, qui se contrôlent, il faut encore tenir compte de certaines traductions anciennes qui constatent la similitude des textes à des époques différentes. — Ainsi : i** la version des Septante , traduction grecque du texte hébreu, faite par septante -deux Hébreux , sous le règne de Ptolémée Philadelphe , roi d'Egypte, deux cent soixante-dix-sept ans avant Jésus-Christ , d'après la proposition faite à ce prince par le garde de sa bibliothèque , Demetrius-Phalerus; — 2® la Fulgate , traduction latine faite sur le texte grec dans le premier siècle de TÉglise, du vivant même des apôtres ou de leurs disciples; — 3® la traduction latine de saint Jérôme faite sur le texte hébreu ; — tous ces textes ou traductions concordent tellement entre eux , que juifs, catholiques, ou protestants , les invoquent indifféremment les uns ou les autres. Seulement la F'ulgate a été plus particulièrement désignée à la confiance des fidèles par le concile de Trente, comme étant plus littérale et plus claire. — Enfin un fait récent est venu jeter encore une vive lumière sur cette fidélité de conservation des livres sacrés , et en particulier du Pentateuque. et Dans ces dernières années le docteur Buchanan » se procura et apporta en Europe un manuscrit dont se ser- » valent les juifs de race noire établis de temps immémorial » dans rinde, où ils avaient été depuis des siècles séparés de » toute communication avec leurs frères des autres parties du » monde. C'est un fragment d*un immense rouleau, qui devait » avoir, lorsqu'il était dans son entier, environ quatre^vingt- » dix pieds de long;' même tel qu'il est maintenant , il se com- » pose de pièces écrites par diverses personnes, à des épo- V ques différentes, et il contient une partie considérable du » Pentateuque; les lettres sont tracées sur des peaux teintes en » rouge. M. Yeates, après avoir coUationné ce manuscrit sur » l'édition de Van der Hooght, considérée toujours comme l'é- '» dition-modèle pour de pareilles collations , Va publié, et le

Mais Moïse attend un hommage plus décisif et plus solennel encore. Ce ne sont pas les juifs seulement et les chrétiens qui vont le lui rendre , c'est la race humaine dans sa plus grande généralité, c'est la nature même dans ses abîmes les plus profonds, qui vont se lever pour déposer en sa faveur et prendre fait et cause pour leur historien*.

» résultat de ce travail intéressant est qu'il n'existe pas entre » les deux textes plus de quarante différences, dont aucune » n'a la moindre valeur. » (Nicolas Wismann, io« Discours, ) ' Je n'ignore pas que, sous le titre â'Eloïm, ou les Dieux de Moïse y il a été publié à Bordeaux un ouvrage où Fauteur semble s'être proposé de saper les fondements de la Religion, en enlevant à Moïse tous les caractères qui doivent faire voir en lui le fidèle historien de ses origines. — Pai lu attentivement et sans prévention cet ouvrage. I^ petit nombre de ceux qui l'auront lu comme moi comprendront pourquoi je m'abstiens de le réfuter. Cela serait dommage pour la Religion : tel qu'il est, il ne peut que lui être infiniment utile. Je ne crains pas de dire, en effet, que si un habile disciple de la Religion avait voulu faire voir à quel point cette impiété systématique du dix-huitième siècle (duquel Tauteur â'Eloïm déclare tenir un peu) est impuissante contre le christianisme , et à quel abus de la science et du raisonnement, à quels paradoxes, à quelles contradictions, à quel mépris des faits , à quelles misères d'esprit, en un mot, on est obligé de descendre quand on se porte son ennemi, il n'aurait pas pu le faire plus heureusement; seulement il se serait exposé à être taxé d'exagération.

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