‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 40 sur 49 · S II · texte numérisé non relu

S II

Moïse en regard des sciences.

L'historien sacré se trouve, en présence de la critique humaine , dans une position toute particulière. Si par son antiquité il semble pouvoir lui échapper, par son sujet il lui reste éternellement accessible. L'histoire de Moïse n'a pas pour sujet, comme chez tous les autres historiens , des événements écoulés, disparus, et sur l'exactitude desquels il est plus ou moins difficile de faire une enquête : c'est Dieu , c'est la nature , c'est l'espèce humaine, dans leurs plans éternels et dans leurs constitutions immuables. Le sujet de Moïse est toujours et partout ; il a laissé des traces ineffaçables et comme des légendes imprimées dans les entrailles du globe et au sein de tous les peuples, qui peuvent faire remonter aisément à son existence. En décrivant la création de la nature et les premières révolutions du globe , Moïse s'est exposé à recevoir un démenti constant des éléments constitutifs de la nature et du globe, s'il a dit faux; en racontant les grands événements arrivés au premier honmie et à sa race immédiate avant sa dispersion , il s'est donné autant de surveillants et de témoins qu'il devait y avoir d'hommes sur la terre , soit par l'empreinte que ces premiers événements ont dû laisser dans la constitution de l'homme, soit par les

traditions que chaque peuple a charriées avec lu dans ses migrations, de même que l'eau troublée d'une source ou d'un bassin se trahit dans toutes ses dérivations , partout où elle va se distribuer et se répandre. — Sous ce rapport , il est vrai de dire que Moïse serait plus caché par son ancienneté s'il ne remontait pas si haut, et qu'il est toujours présent et exposé à nos regards, comme la nature des choses, précisément parce qu'il en' a raconté l'origine.

Cette position, en admettant l'exactitude des récits de Moïse , n'a pas dû lui être toujours favorable. Avant d'en venir, en eflTet, à cette " connaissance exacte des choses naturelles , qui distingue si éminenmient notre âge , et qui tient à mille causes accidentelles ou progressives, l'esprit humain a tâtonné à la porte de chaque science , il a embrassé bien des chimères avant de saisir la vérité , d'où suit que cette vérité , qui devait être plus tard le résultat du développement et du redressement des sciences , présentée par anticipation et sans explication, et comme jetée rudementdans la cosmogonie deMoïse, a dû paraître d'abord une chimère et une énigme , comme le récit des prodiges de notre industrie moderne aurait paru fabuleux et absurde aux esprits du moyen âge. — Sans doute la foi, qui tenait lieu des sciences à cette époque, tout en en favorisant l'essor, protégeait la vérité du récit de Moïse et le faisait accepter sur parole ; mais lorsque plus tard cette foi eut péri , sans que les sciences eussent encore assez marché pour en occuper la place , il

dut se faire, contre l'autorité du livre sacré, une réaction terrible, parce que l'intérêt du cœur en révolte contre la Religion se trouvait ligué à l'intérêt apparent de l'esprit contre le fondement de ses dogmes. C'est ce qui eut lieu dans le dix-huitième siècle , — époque fatale , époque funeste pour la vérité, siècle de barbarie jeté entre deux civilisations.— La science alors perdit non moins que la foi, parce que l'ignorance et l'erreur scientifiques se nourrissaient de toutes les préventions de l'incrédulité. De là tant de systèmes absurdes, tant de puérilités honteuses , échafaudées contre la Religion au nom des sciences qui les renversent aujourd'hui ; de là cet acharnement monotone de Voltaire contre le mosaïsme , comme étant la racine de l'arbre chrétien; de là ce ridicule, incessamment décoché par lui contre la majesté muette et comme endormie du patriarche. Mais le rire de Voltaire fut un rire parricide,— ce fut le rire de Cham,-— il retombera, il restera comme une étemelle malédiction sur sa mémoire.

Enfin, les sciences ont repris leur marche ascendante , et chaque pas nouveau les a reconduites au point anciennement occupé par la foi. Tout paraissait ridicule dans la cosmogonie de Moïse, tout paraissait confondu ; tout maintenant est redevenu grave , radieux , et serein , et de même que l'historien de la création avait été solidaire avec la science des folles attaques de l'esprit humain, de même aujourd'hui il partage avec elle , ou plutôt il reçoit tous les honneurs de son triomphe , comme l'ayant

possédée dès le commencement et n'ayant pu la tenir que de Dieu*.

Le point sur lequel Moïse fut d'abord le plus vivement attaqué est le point chronologique ; on avait faussé tous les monuments historiques pour le confondre , et les supputations les plus ridicules de quelques anciennesannales indiennes et chinoises avaient été acceptées aveuglément et objectées contre la date assignée par lui à l'origine du monde, — On ne

> Je crois qu*on me saura gré de citer ici ceUe belle comparaison de Wisraann : — « Si, en voyage, nous parcourons avec n quelque rapidité une route unie et agréable, les objets qui » nous entourent de plus près sembleront aller dans une direc- » tion contraire à la nôtre, et se mouvoir du côté opposé à celui » où nous allons. Et ces objets sont la plupart des ouvrages de » la main de l'homme, peut-être les haies vives qu*il a plantées, » ou les chaumières et les maisons qu*il a bâties. Mais si nous » portons la vue plus loin, et que nous fixions nos regards sur n les œuvres de la nature, sur les montagnes énormes qui cei- «.gnent l'horizon, ou sur les nuages majestueux qui nagent dans » l'océan du ciel, nous verrons qu'ils voyagent avec nous, dans M notre direction , et que leur course tend en avant, de même » que la nôtre. Et il en est ainsi, il me semble, dans notre pè- » lerinage à la recherche de la vérité. Les hommes nous ont » circonvenus avec les plantations de leurs propres mains , ou » avec les conceptions de leur intelligence; et si nous les exa- » minons à mesure que nous avançons, nous semblerons en » quelque sorte en opposition et en contradiction avec les réa- » lités- des choses. Mais élevons nos regards au-dessus et au n delà de ces créations nouvelles et mortelles , contemplons et i» interrogeons la nature elle-même dans ses ouvrages primitifs » et permanents, nous trouverons, par leur moyen, qu'elle suit » la même route que nous et se dirige vers l'objet de nos désirs. i> ( Exorde du 6« Discours. )

voulait pas voir qu'en ne portant pas si loin cette origine, Moïse faisait au moins preuve de désintéressement, et que l'incalculable antiquité derrière laquelle les auteurs de ces annales retranchaient leurs fabuleux récits, les rendait suspects d'un sentiment contraire. — L'infortuné Bailly fut le premier qui, dans son histoire De V Astronomie ancienne , s'appuya sur les tables astronomiques des Indiens pour faire remonter et presque perdre dans un éloignement incalculable l'origine des sociétés humaines. Il se livra, à cet égard , à des suppositions tellement chimériques que le bon sens de Voltaire lui-même ne put pas y tenir, et qu'il le réfuta à sa façon : — « Rien » ne nous est jamais venu de la Scy thie , écrit-il , » en rejetant une des suppositions les plus hardies » de Bailly, si ce n'est des tigres qui ont dévoré nos » agneaux ; mais devons-nous supposer que ces ti- » grès sont sortis de leurs repaires avec des ca- » drans et des astrolabes? qui a jamais entendu dire » qu'aucun philosophe grec ait été chercher la scieu- » ce dans le pays de Gog et de Magog *? » — Dans sa réponse à Voltaire, Bailly, qui depuis fut si grand devant la mort , descendit à des petitesses qui témoignent à quel point la science était alors esclave craintive de l'impiété . — « Les Brahmes , » dilril , seraient vraiment fiers s'ils savaient qu'ils » possèdent un tel apologiste. Plus éclairé-^ qu'ils » ne peuvent jamais l'avoir été , vous possédez la » réputation dont ils jouissaient dans l'antiquité.

' Lettre sur l'origine des sciences.

Digiti

» Les hommes vont maintenant à Ferney, comme » autrefois à Bénarès; mais Pythagore aurait été » mieux instruit par vous, car le Tacite, l'Euri- » pide , et l'Homère du siècle , vaut à lui seul toute » cette ancienne académie, etc., etc/» Un adversaire plus redoutable que Voltaire, et qui ne se payait pas comme celui-ci de compliments , le célèbre Delambre *, confondit Bailly par des observations qui portèrent le jour de la vraie science dans la question. Elle n'en fiit plus une, dès lors, et Laplace, malgré son amitié pour Bailly, ne tarda pas à joindre le poids de son nom à celui de Delambre contre la chimérique antiquité des tables astronomiques des Indous : — « Les tables des » Indiens, dit-il, supposent des connaissances très- » avancées en astronomie ; mais il y a tout lieu de » croire que ces tables ne peuvent réclamer une » très-haute antiquité. En ceci je m'éloigne à regret » de l'opinion d'un illustre et malheureux ami \ » — Depuis lors , cette vérité n'a fait que grandir sous les investigations des plus savants astronomes de la France et de l'Angleterre , et notamment de Maskeline \ de Cuvier % et de Klaproth, et il a été reconnu , comme le dit ce dernier, « que les tables » astronomiques des Indous, auxquelles on avait

• Réponse de Bailly, p. 16,

' Histoire de l^ astronomie , p. 89.

3 Exposition du système du monde , 6® édition, p. 427.

4 Préface , p. 2.5,

s Discours préliminaire , in-8% i8a5, p. a38.

» attribué une antiquité prodigieuse , ont été cons- » truites dans le septième siècle de l'ère vulgaire » et ont été postérieurement reportées , par des cal- » culs, à une époque antérieure*. »

Les calculs fondés sur la prétendue antiquité des tables astronomiques des Indiens, ainsi renversés, l'incrédulité (ou plutôt la crédulité) s'attacha à l'antiquité extravagante que ces peuples donnent à leurs gouvernements. Mais bientôt un savant très -versé dans la connaissance de F Inde et en même temps très-désintéressé dans la question religieuse qui faisait le fond de toutes ces luttes , sir W. Jones , entreprit la tâche de débrouiller ce chaos. Il exprime ainsi lui-même les sentiments qui l'animaient en y entrant : — « Ne m'attachant à aucun système , étant » aussi disposé à rejeter l'histoire de Moïse , si l'on » prouve qu'elle est erronée , qu'à la croire si: elle » est confirmée par un raisonnement droit et par » une incontestable évidence , je vais mettre sous » vos yeux un précis de la chronologie indienne*. » — Cependant sir Jones découvrit bientôt qu'il avait affaire aux raœs dirxines par lesquelles les Indiens couronnent leur histoire véritable et qui sont exemptes des lois qui limitent la durée des dynasties mortelles. Dissipant toutes ces absurdités, il traça des tables des rois véritables et arriva à cette conclusion que l'histoire des Indiens, dans toute la longi^

' Mémoires relatifs à VJsie, p. 397.

' De la Chronologie des Indous; — Recherches sur l'Asie, tome 11, p. a.

durée quon peut justement lui assigner, remonte jusqu'à trois mille huit cents ans environ au delà de notre époque *. Ce résultat fut de plus en plus œnfirmé par les travaux de MM. Wilfort, Hamilton, Heeren, et Guigniand.

Mais pendant que ( pour me servir de la comparaison de Wismann) les grandes autorités de la science se mouvaient à Thorizon dans le sens de la vérité religieuse , sur le bord de la route , des savants du second ordre , qui ne prenaient conseil que de leur haine contre le christianisme , et à la tête desquels il faut nommer Dupuy et Volney, s'efforçaient, par des systèmes aussi fragiles qu'audacieux, de la circonvenir et de la contrarier. Le hasard sembla se rendre complice de Terreur qu'on cherchait et que tant de préventions ne pouvaient manquer de faire rencontrer. Lors de l'expédition d'Egypte on découvrit dans les temples de Denderah et d'Esnèh , dans la haute Egypte , des zodiaques peints ou sculptés, offrant les mêmes figures des constellations zodiacales que nous employons aujourd'hui , mais distribuées d'une façon particulière ; ils furent soumis aux calculs des savants, et il parut en résulter, au travers de plusieurs combinaisons en apparence exactes, que ces temples étaient bâtis au moins depuis sept mille ans , ce qui confondait la chronologie de Moïse. On fit grand bruit de cette découverte. Dupuy, aux yeux duquel ces zodiaques avaient plus de vingt-cinq mille ans , se hâta d'en

' Loco citato^ p. 1 45.

lirer parti dans son ouvrage De t Origine des cultes. Cependant le planisphère circulaire ayant été apporté à Paris, M. Biot, dans un ouvrage fondé sur des mesures précises et des calculs pleins de sagacité, dit M. Cuvier, osa prétendre qu'il n'était permis de voir dans ce planisphère que l'état du ciel tel qu'il avait lieu sept cents ans avant Jésus-Christ. Cela donna l'éveil sur l'époque de la construction des temples, et, comme pour la dent d'or, on imagina de finir par où l'on aurait naturellement commencé, si la prévention, dit encore M. Cuvier, n'avait pas aveuglé les premiers observateurs. On copia les inscriptions grecques gravées sur ces monuments et on déchiffra celles qui étaient exprimées en hiéroglyphes *. Alors tout le monde vit clairement que ces temples avaient été construits sous les Romains , que le portique de l'un d'eux était consacré au salut de Tibère, que le planisphère lui-même portait le titre d'Autocrator, qui se rapporte à Néron; que l'autre temple porte, sur une colonne peinte et sculptée dans le même style que le zodiaque , une inscription qui ne remonte qu'à la dixième année d'Antonin, et enfin la déconvenue fut complète lorsque , quelque temps après , dans un cercueil de momie rapporté de Thèbes par M. Caillaud, contenant, d'après l'inscription grecque très-lisible, le

I C'est à M. Champollion que doit remonter principalement le mérite de celte importante rectification, ainsi que le proclama le ministre de l'intérieur, M. le vicomte de Larochefoucauld, dans sa lettre au Roi, du i5 mai 1826.

corps d'un jeune homme mort la dix-neuvième année de Trajan, on trouva un zodiaque diyisé au. même point que ceux de Denderah et d'Esnèh *.

J'ai cite cet exemple et je me suis attaché à esquisser en première ligne la lutte engagée contre Moïse sur le point chronologique , pour faire voir à quel point la prévention de l'incrédulité peut aveugler et égarer les esprits. — Qu'on juge quelles devaient être son audace et la facilité de son triomphe sur tous les autres points de la cosmogonie juive ; sur les six ordres de la création ; sur la création de la lumière avant le soleil; sur l'unité de la race humaine ; sur la longévité des premiers hommes ; sur le déluge et la délivrance de Noé ; sur la tour de Babel, la confiision des langues, et la dispersion des peuples, etc. — Tout cela était balayé par le philosophisme, qui opposait l'évidence de l'état actuel des choses aux absurdités de la Genèse et se vengeait par un rire inextinguible de la naïve foi de tous les siècles écoulés.

Le point le plus important dfe cette foi, comme on le sent bien , n'était aucun de ceux que nous venons d'énumérer, mais il était parmi eux. — C'était celui de la chute héréditaire du premier homme et de la promesse , héréditairement transmise comme elle, d'un réparateur, — de Jésus-Christ. — Voilà quel était le point irritant. En attaquant tous les

» Voir Cuyier, Disc, sur les révoUu. du globe , 8* édit.; — Nicolas Wismann, 8« Discours; — Marcel de Serres, De la Cosmogonie de Moïse, tomeii, p. 74.

autres, on visait à détruire celui-là. On aurait assurément laissé Moïse dans son repos, on aurait même divinisé son génie , comme celui des Socrate et des Marc-Aurèle, s'il n'avait eu le grand tort d'être réellement inspiré de Dieu et de porter, comme dans ses flancs , les germes sacrés du christianisme. Cest ce christianisme qu'on voulait étouffer en lui, qu'on voulait isoler, en brisant la chaîne antique qui le rattache au berceau du genre humain. Mais par là on faisait à la Vérité la concession la plus précieuse et la plus fondamentale. S'il n'y avait pas déjà, en effet, mille preuves de cette importante vérité que le mosaïsme contenait le christianisme , et que celui-ci présente, dès lors, une succession non interrompue depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours , la tactique de l'impiété toute seule suffirait pour la trahir et la confondre ; elle frappait sur Moïse comme sur l'historien de Jésus-Christ *. — Elle faisait aussi une autre concessic» non moins précieuse, c'est que les diverses parties du récit de Moïse sont solidaires , et que la fausseté ou la vérité des unes emporte la fausseté ou la vérité des autres. Voici, en effet, quel était son raisonnement.

Moïse a menti en donnant au monde un commencement et ne le faisant remonter qu'à six mille années ; il a heurté le sens commun en disant que la lumière avait été créée avant le soleil, que nous

' Tout le secret des ouvrages de Voltaire contre les Hébreux, dit le juif Sah*adory est dans ces mots : — Le christianisme est fondé sur le judaïsme, ( Loi de Moïse, i" édit., p. 434* )

descendions tous d'un seul homme , et que le nègre et Falbinos venaient du même sang ; il a voulu amuser les enfants avec la longue vie de ses patriarches , son déluge et son arche de Noé , sa tour de Babel et sa confusion des langues^, — donc il faut rayer également ce qu'il dit de la chute de l'homme et de la promesse d'un rédempteur, — donc le christianisme n'a pas de base. .

La question que suppose ce raisonnement y est très-bien posée. — Nous sommes d'accord sur ce point important avec les ennemis de la Religion, et dès lors nous sommes en droit de leur dire :

S'il est démontré que Moïse , contre toute apparence naturelle des choses, a dit vrai sur tous les points où vous vous flattiez de l'avoir confondu , il a dit VRAI aussi sur le point capital de la chute de l'homme et de la promesse d'un rédempteur, et nous devrons le croire d'autant plus qu'il se présentera comme un homme au-dessus des autres hommes , puisqu'il aura connu des secrets tellement cachés à la science humaine, que celle-ci, dans son ignorance, les aura traités d'absurdités. — Donc alors ïincompréhensibilité du mystère de la chute de l'homme et de sa réparation ne sera plus une raison de ne pas le croire , et la véracité de Moïse , dans des choses qui paraissaient également incompréhensibles, sera au contraire une raison décisive d'y attacher notre foi. — Donc, enfin, le christianisme reposera sur le judaïsme et ce rapport sera divin.

Cela posé , arrivons , avec le flambeau de la scien-

ce, à cette grande confrontation. Ouvrons, d'un côté , le livre de la nature , de l'autre le livre sacré , et comparons ces deux textes pour voir s'ils viennent ou non du même auteur*.

I. In principio creavit Deus cœlum et terram. — a Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. »

Par ce premier verset, Moïse se place à une distance infranchissable de tous les systèmes humains.

Tous les systèmes humains sur l'origine des choses, si multiples et si divers, que Montaigne, en

I iDdépendamment du développement et de la précision où ont été portées, de nos jours, toutes les sciences qui étaient déjà en marche, des sciences toutes nouvelles ont surgi, comme pour venir déposer en faveur de la parole de Dieu , à l'époque précisément où la foi se mourait dans tous les cœurs. Dans ce nombre il faut compter, avant tout, la géologie à laquelle nous allons emprunter des témoignages dignes du plus vif intérêt. — Chose admirable que cette variété et que celte proportion des preuves dont se revêt tour à tour la Religion, selon la diversité des phases de l'esprit humain ! Si le moyen âge et les premiers siècles de TÉglise avaient des preuves que nous n'avons pas, si le temps des miracles et des prodiges, de la sainteté des apôtres, de la conversion de l'univers, et du courage des martyrs, est passé, voici des preuves toutes nouvelles et non moins frappantes qui étonnent nos regards et qui doivent satisfaire notre esprit, précisément par le côté qui lui convient le plus de nos jours, le côté de la science et de l'examen. — Tel du haut d'un phare élevé et fixe au-dessus de la mobilité des mers, la lumière secourable tourne et frappe de ses couleurs changeantes l'œil inquiet du matelot.

les rapportant, finissait par s'écrier : — « Vantez- » vous donc d'avoir trouvé la fève au gâteau , à voir » ce tintamarre de tant de cervelles philosophi- » ques * » , s'accordent cependant tous sur un point, celui de V éternité de la matière. Il semble qu'il n'ait pas été donné à la pensée humaine , même dans ses plus aventureuses conceptions , de rencontrer l'idée de la création , qui est proprement , pour rappeler la familière expression de Montaigne, la fève au gâteau. Platon, dont le génie sublime a touché pour ainsi dire aux limites de l'intelligence humaine, n'a pu embrasser la création ni dans son essence ni dans ses résultats : on peut facilement s'en convaincre en portant son attention sur le Tintée et sur te Traité des lois. Dieu, selon lui, a imprimé à la matière la forme, l'arrangement, la beauté; mais enfin cette matière informe , avant qu'il n'y mît la main , était toujours un je ne sais quoi qui avait un fonds d'existence.

Selon l'écrivain sacré, il n'y avait rien, et au commencement Dieu tira de rien , autrement dit créa le ciel et la terre. — Ce fut là son premier acte. — Après cela, la terre , sortie ainsi du néant à l'état de chaos, étant informe et toute nue, Dieu dit : Qwe la lumière soit, etc. Suit la formation de l'univers.

On ne saurait assez remarquer, dans ce tableau raccourci de l'origine de l'univers, tracé de la main de Moïse, ces deux plans distincts : l'un qui nous représente Dieu créateur, opérant sur le néant, et

' Liv. II, chap. xii.

l'autre Dieu formateur, opérant sur le chaos. « Créé » dès le commencement et avant tous les temps, dit » Bossuet , parlant de l'univers , mais seulement orné » dans le temps *. » — Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. — Et la terre était toute nue, et Dieu dit : Fiat, etc.

Sur quoi Bacon fait cette belle et profonde observation : — « Dans les œuvres de la création nous » voyons une double émanation de la vertu ou force » divine , dont Tune se rapporte à la puissance et » l'autre à la sagesse. La première se fait particu- » lièrement remarquer dans la création de la ma- » tière , et la seconde dans la beauté de la forme, » dont la matière fut ensuite revêtue. — Lorsque » l'Écriture parle de la matière, elle ne nous ap- » prend pas que Dieu ait dit que le ciel et la terre » se fassent, fiât cœlum et terra; manière de parler » qu'il emploie pour les œuvres suivantes. Ainsi, » pendant que la création de la matière se présente » comme l'œuvre pure de la main, l'introduction » de la forme dans la matière porte le caractère » d'une loi ou d'un décret*. »

' 8* Elévation sur les mystères.

a Le Christianisme de Fr. Bacon , tome i®*", p. 1 26 et 127. — Les expressions employées par l'historien sacré sont des plus remarquables dans le sens de cette double opération di- YÎne. — Le verbe hébreu bara , dont il se sert au commencement, a été rendu par tous les traducteurs et commentateurs indistinctement par tirer du néant, créer , à la différence du verbe asah dont Moïse se sert ensuite pour indiquer la formation, la pUistique de l'univers. (Je vous conjure, monjils, de

Et maiûtenâmt, sur ce principe de la création, qui a raison de Moïse ou des philosophes?

La pénétration de Tun de ceux-ci , dans un dernier moment donné enfin à la vérité , a dit le mot décisif à cet égard : — « Je reste , dit Broussais , » avec le sentiment d'une intelligence coordinatrica.

regarder le ciel et la terre et toutes les choses qui y sont renfermées , disait la mère des sept frères Machabées à l'un d'entre eux , et de bien comprendre que Dieu les a gb^^es DE RIEN, et inteiligas quia ex muiLo/ecit illa Deus,) — Moïse lui-même fait nettement ressortir cette différence lorsque, récapitulant au chap. li les opérations divines, il dît : — Benedixit diei septimo, et sanctijicavit illum : quia in ipso cessaverat ah omni opère suoquod ceeavit Deus ut fageeet, GREAYiT UT OADiNARET. (Bara , Eloïm Laassoth,) — Aussi le verbe bara, dont il se sert au commencement, ne reparaît plus ensuite sous sa plume, mais toujours le verbe asah, comme nous avons dit, excepté dans deux circonstances particulières qui font admirablement ressortir cette interprétation, savoir, lorsque Dieu donne la vie à la matière en créant les animaux, et lorsqu'il crée l'homme à sa propre image et à sa ressemblance. C'est ici surtout que la forme du décret y fiât ^ disparait , et que Vœuvre pure de la main , comme dit Bacon , Xefaciamus, la création immédiate, revient. Cette puissance créatrice reparait ici, parce qu'il s'agit d'un principe à part , tout à fait distinct de la physique générale qui régit l'œuvre des premiers jours. Ces trois ordres de création , indiqués par Moïse, de la matière, — de la vie animale, — et de l'âme humaine, révèlent une profonde sagesse que la légèreté de notre esprit s'étonne de trouver sous des termes si simples et si laconiques que ceux dont il s'est servi. Il est court parce qu'il est exact. C'est la vérité parlant sa propre langue et ne s'étonnant pas des merveilles qu'elle raconte, parce que c'est elle-même qui les a faites.

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