TOME I
mento cœli, CREAViTgw.e Deus cete grandia et omnem animam viventem atque motabilem, quam produœerant aquœ in species suas, et omne volatile secundùm genus suum. — « Dieu dit encore : Que » les^eaux produisent des animaux reptiles qui na- » gent dans l'eau, et que des volatiles volent sur » la terre , sous le firmament du ciel. Dieu créa donc » les grands cétacés et tous les animaux rampants » que les eaux produisirent, chacun selon son es- » pèce ; il créa aussi tous les volatiles selon leur » espèce. »
Ainsi , d'après Moïse , après les végétaux vinrent les animaux , et pour ceux-ci comme pour ceuxlà la succession a eu lieu du simple au composé ; d'abord les habitants des eaux et notamment les reptiles, les grands cétacés, et tous les animaux nageants et rampants; puis les habitants des airs, les oiseaux , — aucun animal terrestre encore ; — avant l'apparition de ceux-ci il y a un temps d'arrêt, un jour, comme dit Moïse*.
Interrogeons maintenant la nature et la science.
« Ce quil y a de plus important, dit M. Cuvier, » ce qui fait même Vobjet le plus essentiel de tout » mon travail et étabUt sa véritable relation avec la » théorie de la terre,. c'est de savoir dans quelle » couche on trouve chaque espèce , et s'il y a quel- » ques lois générales relatives à ces divisions. —
' Nous verrons plus t(yin ce qu'il est permis d'entendre par le mot jour employé dans la cosmogonie de Moïse.
» Les lois reconnues à cet égard sont très-belles et » très-claires \ »
M. Cuvier signale d'abord, comme nous l'avons vu , l'existence exclusive des végétaux fossiles dans la couche de grès rouge au-dessus de la nature morte ; maintenant il reprend , et remontant les terrains il dit :
« Remontant au travers des grès qui n offrent » que des empreintes végétales de grandes arundi- » nacées, de bambous, de palmiers, on arrive aux » différentes couches de ce calcaire qui a été nommé » calcaire du Jura... C'est là que la classe des rep- » TiLES prend tout son développement *. »
« Un peu au-dessus des schistes, dit -il encore » ( si riches en poissons , parmi lesquels il y a aussi » des REPTILES d'eau douce) , est le calcaire du Jura ; » il contient aussi des os , mais toujours de reptiles. » C'est parmi ces innombrables quadrupèdes ovi- » pares , de toutes les tailles et de toutes les formes , » au milieu de ces crocodiles , de ces tortues , de ces » reptiles volants, de ces immenses mégalosaurus , » de ces monstrueux plascosaurus , que se seraient » montrés pour la première fois quelques petits » mammifères ( marms ). — Quoi qu'il en soit, pen- » dant longtemps encore on trouve que la classe des » REPTILES dominait eooclusivement *. »
* Discours sur les révolutions du globe, 8« édition > p. Il 5.
* Idem idem, p. 297.
^ Idem idem, p. 3o5-3o6.
Est-ce Moïse, est-ce Cuvier? la confusion est complète.
M. Cuvier toutefois ne parle pas des oiseaux que Moïse fait apparaître en même temps que les animaux marins. Il ne paratt pas, en effet, que le savant géologue ait trouvé des traces d'oiseaux dans les couches qu'il a explorées à cette profon-r deur. — Conclure de là à Terreur de Moïse serait téméraire après tant de mécomptes , et il vaudrait mieux croire à l'imperfection des observations humaines. Voilà ce que disait déjà la raison , du temps de Cuvier, et voilà ce qu'est venu depuis lors confirmer la science, fidèle qu'elle est, sans le savoir, à la mission, qu'elle semble avoir reçue du ciel, de refaire pierre par pierre l'édifice de la vérité que son nom a servi à démolir.
« Jusqu'à ces derniers temps, dit un savant pro- » fesseur *, on ne connaissait aucun fait irrécusable » qui pût constater l'existence d'oiseaux propre- » ment dits pendant la seconde époque géologique. » Mais, tout récemment, dans les premiers mois de » 1 836 , de nombreuses espèces d'oiseaux viennent » d'être reconnues et caractérisées dans le grès rouge » des États-Unis. »
— « Tous les jours , dit un autre savant , de nou- » velles découvertes viennent apprendre que les » oiseaux sont les plus anciens habitants du globe. —
' M. Nérée Bonbée, professeur à Paris, directeur de VÉcho du monde savant, — Manuel e'ie'mentaire de ge'ologie, 3« édition, p. 6i.
» Ces animaux se montrent fossiles jusque dans les » terrains secondaires inférieurs; ils sont représen- » tés dans le grès bigarré par de simples emprein- » tes de leurs pieds, dans des terrains jurassiques iè par quelques échassiers, dans le gypse de Mont- » martre par neuf espèœs, tant rapaces que galli- » nacées ou palmipèdes, etc. , etc. * »
Ainsi le récit de Moïse se trouve complètement confirmé par la science sur ce point de la création simultanée des animaux marins et des oiseaux. — Combien une telle exactitude est surprenante I et qui n'aurait fait venir plutôt les oiseaux avec les animaux terrestres 1
VI. Dixit quoqtie Deus : Producat terra animam viventem in génère suo, jumenta et reptilia, et beslias terrœ secundinn species suas y factumque est ita. — « Dieu dit aussi : Que la terre produise des ani- » maux vivants chacun selon son espèce , les ani- » maux domestiques, les reptiles, et les bêtes sau- » vages de la terre , selon leurs différentes espèces , » et cela se fit ainsi. »
M. Cuvier, continuant à constater Tapparition Ibssilaire des animaux marins en remontant les couches géologiques, rencontre les animaux terrestres et il indique ainsi cette succession :
' Voyez le Dictionnaire géologique, au mot Oiseaux , et le Mémoire de M. de Blain ville lu à 1* Académie des sciences, le zz décembre 1837.
« n est certain que les quadrupèdes ovipares pa- » raissent beaucoup plus tôt que les vivipares. Plu- » sieurs tortues , plusieurs crocodiles , sont au-des- » sous de la craie. Les immenses sauriens et les » grandes tortues de Maëstricht sont dans la forma- » tion crayeuse même, mais ce sont des animaux » marins. Nous commençons à trouver des os de » mammifères marins, c'esl-è-dire de lamantins et » de phoques, dans le calcaire coquillier grossier; » — mat5 il n'y a encore aucun os de mammifères » terrestres. — Malgré les recherches les plus suivies , » il m'a été impossible de découvrir aucune trace » distincte de cette classe avant le terrain déposé » sur le calcaire grossier. — Au contraire, aussitôt » qu'on est arrivé aux terrains qui surmontent le » calcaire grossier, les os d animaux terrestres
» SE MONTRENT EN GRAND NOMBRE. Aiusi, COntinUC
» M. Cuvier, comme il est raisonnable de croire que » les coquilles et les poissons n'existaient pas à » l'époque des terrains primordiaux , l'on doit croire » aussi que les quadrupèdes ovipares ont commencé » avec les poissons , mais que les quadrupèdes ter- » restres ne sont venus que longtemps après. »
Quelle concordance encore ici 1 on pourrait dire que les entrailles du globe présentent un texte hiéroglyphique de la Genèse.
Vn. Et ait : Faciamus hominem ad inmginem et similitudinem nostram : et prœsit piscibus maris et volatilibus cœli , et bestiis, universœque terrœ. Et CREA VIT Deus hominem ad imaginem suam : ad imor
ginem Dei créa vit illum, masculum et feminam CREA VIT eos.Benediœitque illis Deus et ait : Crescite et multipUcamini , et replète terram, et subjicite eam et dominamini universis animantibus. — « Il » dit ensuite : Faisons l'homme à notre image et à » notre ressemblance , et qu'il commande aux pois- » sons de la mer, aux oiseaux du ciel , aux bêtes , » à toute la terre. — • Dieu créa donc l'homme à son » image ; — il le créa à l'image de Dieu. — Il les créa » mâle et femelle et il les bénit , et il leur dit : Crois- » sez et multipliez ; remplissez la terre , et vous l'as- » sujettissez et dominez sur tous les animaux , etc. »
Qui n'est frappé de la simplicité sublime de ce récit de la création de l'homme? de cette distance qui est mise entre lui et toutes les autres œuvres de la création, et de cet empire souverain qui lui est donné sur elles? — Ne cherchez pas ici la pompe poétique, jamais Moïse n'a été plus simple; mais une force et une vertu secrète , qui ne peuvent venir que de la vérité , semblent sortir du fond du sujet et transpirer à travers l'écorce des mots. — Faciamus hominem ad imaginera nostram. — Nous touchons au couronnement et au but de la création, toutes les créatures attendent un maître qui les représente devant Dieu et qui représente Dieu devant elles , qui soit le microscope et le petit monde correspondant à la fois au monde des esprits et au monde des corps , composé de l'un et de l'autre , abrégé mystérieux du ciel et de la terre, anneau vivant de toute, la création. Quelle merveille! et qu'est tout
le reste auprès de ce prodige qui paraîtrait impossible à Dieu même s'il ne Favait opéré ! comme le langage de Moïse est à la hauteur de cette vérité ! Dieu a laissé pour ainsi dire sa parole faire tout le reste , et il ne s'est adressé par elle qu'au néant et à la matière : Fiat. — Ici il s'adresse à lui-même : Faciamus; c'est un ouvrage pour lequel il s'est réservé tout entier, et c'est à son essence divine qu'il va demander le type de cette nouvelle et dernière création : Adimaginem nostram.... et il crée V homme; admirez la force de toutes ces répétitions : // le GRÉE A SON IMAGE , il le GRÉE A l'image de Dieu , il les CRÉE mdle et femelle. — Comme ce mot créer , dont Moïse a été si avare précédemment, est ici prodigué ! et quelle haute idée un tel langage ne donne-t-il pas de celui qui en est l'objet?
Il serait ridicule de mesurer l'importance de Fhomme au volume de son corps par rapport aux autres corps , et de la terre qu'il habite par rapport à l'univers, puérilité dans laquelle n'a pas manqué de tomber la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle , et qui a tant défrayé l'esprit de Voltaire en particulier. — Tout l'homme est dans la pensée et la volonté , et à moins que vous ne trouviez dans tout l'univers visible un autre être que lui qui soit doué de pensée et de volonté , convenez que seul il est par là plus grand que l'univers. Aussi le soumet-il à son empire et à ses connaissances , et les prodiges toujours croissants de son industrie et de ses découvertes ne connaissent aucune limite ni aucun obstacle , se jouent de la nature et de ses élé-
ments , et en font pour ainsi dire les coursiers de son génie. Chaque jour se justifie de plus en plus le rang que le récit de Moïse donne à l'homme lorsqu'il nous le fait voir créé à l'image de Dieu , et chaque jour s'accomplissent les destinées de ce Roi de la création contenues dans ces paroles : Benediœitque illis Deus et ait : Cresdte et multiplicamini, et replète ierram, et subjicite eam, et dominamini universis animantibus\ — Ce n'est pas à dire que les autres parties de l'univers inaccessibles à l'homme ne soient pas le séjour d'autres créatures intelligentes auxquelles Dieu peut se communiquer par des rapports que nous ignorons , mais qui tous doivent tourner à sa gloire et à la félicité de ses créatures. En fait d'harmonie , de richesse , et de fécondité , dans les œuvres de Dieu , tout est possible , tout est probable même, et l'une des joies du ciel sera sans doute de voir tirer ce rideau qui nous cache l'ensemble de toute la création , et de saisir d'un coup d'œil les rapports infinis de tous ces milliers de mondes avec leur auteur'; mais Moïse n'avait pas
' L*hommey d'ailleurs, a été créé dans un état infiniment supérieur à celui dans lequel il est. Comme nous le verrons, c'est ce que toutes les traditions humaines confirment, et dès lors le portrait de l'homme dans Moïse doit avoir une ressemblance que les ravages de sa chute ne nous permettent plus d'apprécier.
» Voyez Discours sur la révélation chrétienne considé^ rée en harmonie avec V astronomie moderne, par Thomas Chalmer. L'auteur cherche à établir l'universalité absolue , pour tous tes mondes, du salut en Jésus-Christ, d'après ces
à s'en occuper, ou plutôt l'esprit révélateur s exprimant par Moïse ne devait pas nous en occuper. La sobriété pratique de la révélation ne devait parler à l'homme que de ce qui regarde l'homme, et c'est ce qui a été fait dans la Genèse avec une sagesse admirable et qu'on ne saurait assez remarquer*. « La création de l'univers est tellement dé- » ente en la Genèse, dit Descartes, qu'il semble » que l'homme , ou ce qui a rapport à l'homme , en » soit le principal et comme l'unique sujet; c'est » que l'histoire de la création ayant été écrite pour » l'homme , ce sont principalement les choses qui » regardent l'homme ou sa demeure que l'inspira- » tion y a voulu spécifier, et qu'il n'y est parlé » d'aucune qu'en tant qu'elle se rapporte à Fhom- » me*. »
•Il faut dire même , qu'en tant quelle se rapporte à r homme religieux, à ses rapports avec Dieu. Tout le reste n'est qu'occasionnel et accessoire aux yeux
paroles de saint Paul : Instaurare omnla in Christo , quœ in cœlis^y et quœ in terrd sunt, — In ipso etper eum reconciliare omnia in ipmm , pacifie ans per sanguinem crucis efus , sive quœ in terris, sive quœ in cœlis sunt,
* Par exemple , dès le début et après celte préface : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre , Moïse rabat sou récit sur la terre seule en disant : Et la terre était informe et toute nue , et il continue ainsi en ne s*occupant que des phénomènes terrestres et dans leurs seuls rapports avec Thomme , dont il reprend l'histoire particulière dans le chapitre ii^.
» Pensées de Descartes , chap. xviii. Dans quel sens est-il vrai que tout l'univers a été fait pour l'homme ?
de Moïse. Il n'a voulu être ni géologue , ni chimiste, ni astronome , ni physicien , dans la Genèse , mais historien de la Religion sur la terre , cela est évident. Il pouvait donc, il devait donc, s'il n'eût été inspiré , se tromper en géologie , en chimie , en astronomie, et en physique? car, indépendamment de ce qu'il ne pouvait humainement posséder, par anticipation , toutes ces sciences dans leurs rapports avec des faits inconnus, ce n'était pas là son but. Et cependant nous voyons que , dans le peu de mots qu'il a dû consacrer à parler de la nature des choses, il a été d'une exactitude qui confond la science humaine et qui l'a devancée de trois mille ans. — Qui peut douter, après cela, qu'il ait écrit sous la dictée de celui qui est le Dieu des sciences *?
Mais achevons de relever toutes les traces de son inspiration.
Il représente la création de l'homme comme le dernier ouvrage du créateur. De plus, il rapporte qu'à la différence des autres animaux sortis de la terre ou des eaux en grande quantité , l'homme fiit créé seul par Dieu lui-même , et réduit à un seul couple, mâle et femelle. — D'où il suit que la terre était toute peuplée d'animaux , que l'homme n'existait pas encore , et que , longtemps après son existence même, sa race n'était pas assez multipliée pour avoir fait impression sur ce globe. Telle est encore la conclusion à laquelle est arrivée la science moderne : — « Il est certain, dit M. Cuvier, qu'on
' Deus sciendarum Dominus est. Reg. i , cap. ii, v. 3,
»> n'a pas encore trouvé d'os humain parmi les fossi- » les. — Tous les os de notre espèce , que l'on a re- » 'Cueillis avec ceux dont nous venons de parler, s'y » trouvaient accidentellement, et leur nombre est » d'ailleurs infiniment petit, ce qui ne serait sû- » rement pas si les hommes eussent fait alors des » établissements sur les pays qu'habitaient ces ani- » maux. Où était donc alors le genre humain? ce » dernier et ce plus parfait ouvrage du créateur exis- » tait-il quelque part? c'est ce que l'étude des fos- » siles ne nous dit pas, et, dans ce discours, nous » ne devons pas remonter à d'autres sources *. »
Par ces dernières paroles, M. Cuvier fait allusion à Moïse. Après s'être trouvé d'accord avec lui depuis le chaos jusqu'à l'apparition de l'homme , et avoir mis pour ainsi dire ses pas dans la trace de ses pas , la science qu'il a prise pour guide s'arrête naturellement avec le sujet de son observation, et, par cet acte de réserve et d'indépendance, fait
* Discours sur les révolutions du globe. — « Mais je ne » veux pas conclure , ajoute M. Cuvier, que Thomme n'existait » pas du tout avant cette époque (te déluge). Il pouvait habiter » quelques contrées peu étendues d'où il a repeuplé la terre » après ces événements terribles ; peut-être aussi les lieux où il » se tenait ont- ils été entièrement abîmés, et ses os ensevelis » au fond des mers actuelles, à l'exception du petit nombre » d'individus qui ont continué son espèce. » ( P. i44* )
La découverte récente des singes fossiles, par M. Lartet, dans les terrains tertiaires de Sansan, près d'Auch (Gers), par M. Lund , en Amérique , et par MM. Cautley et Falconner, en Asie , est venue combler la seule lacune qui existait dans le développement progressif des êtres organisés. ,
voir que si tant qu'elle a pu marcher elle a marché d'accord avec Moïse , ce n'est qu'à l'ascendant de la vérité qu'elle a obéi. — Mais dans un instant ils vont se retrouver de nouveau sur un point qui a été bien fécond en incrédulité contre Moïse, et qui va tourner comme tous les autres à sa glorification.
VIII. Istœ sunt generationes cœli et terrœ quando creata sunt , in die quo fecit Dominus Deus cœlum et terram. — «Telles ont été les origines successives » du ciel et de la terre quand ils furent créés, au » JOUR où le Seigneur Dieu fit le ciel et la terre. »
Ainsi donc, après la création du ciel et de la terre, — Dieu les débrouilla et les coordonna ainsi qu'il suit :
Au premier jour, la lumière ;
Au deuxième jour, le firmament;
Au troisième jour, la production des végétaux sur la terre sortie des eaux ;
Au quatrième jour, les astres ;
Au cinquième jour, les animaux marins et les oiseaux ;
Au sixième jour, les animaux terrestres et domestiques, — puis l'homme.
Le ciel et la terre furent ainsi achevés avec tous leurs ornements.
Dieu termina au septième jour tout l'ouvrage qu'il avait fait, etc. — Nous reprendrons plus loin ce qui est relatif a ce septième jour.
Jusqu'ici admirons tout à la fois et la haute inspiration de Moïse qui, dès l'enfance du monde, lui a fait tracer d'une main si sûre et si rapide , toute l'histoire de sa création , — et la force du génie humain qui a pu parvenir après six mille ans à re~ trouver la même histoire dans les entrailles du globe , — et enfin l'opportunité providentielle de cet accord entre les vérités de la Religion et les vérités de la nature, « qui ne devaient paraître » qu'avec le temps, comme disait déjà Buffon, et » que le Souveram Être se réservait comme le plus » sûr moyen de rappeler l'homme à lui , lorsque sa » foi , déclinant dans la suite des siècles , serait de- » venue chancelante *. »
Mais ici se présente une difficulté dont l'impiété a fait une pierre d'achoppement contre Moïse , et derrière laquelle elle essaye encore de se retrancher pour éviter le dernier coup que viennent de lui porter les sciences. — Cette difficulté est celle qui est relative à la durée des six jours de la création.
S'il faut entendre par là des jours ordinaires de vingt-quatre heures, — et l'on soutient qu'il n'en peut être autrement sans forcer le texte , — tout l'avantage que Moïse paraissait avoir recueilli de son accord avec les sciences , sur la succession des êtres organisés, disparaît; car les mêmes sciences proclament en même temps que les intervalles de
' Buffon, Epoques de la nature ^ tome ii , p. 4^9*
Digiti
temps qui séparent ces diverses fonnations ont dû être fort considérables '.
Telle est la difficulté.
Je ne crains pas de dire qu'elle n'en est pas une , et que non-seulement on peut , mais qu'on doit donner au mot jour, employé par Moïse , le sens illimité d'époque.
Il y a trois grandes ères principales dans la cosmogonie de Moïse :
La première est l'ère de la création proprement dite , à laquelle se rapporte le premier verset : — Au coMMENGEHENT Dieu Créa le ciel et la terre; ce qui rejette la pensée avant tous les temps, comme dit Bossuet ;
La seconde est l'ère géologique ou des six jours;
La troisième est l'ère historique ou des événements humains , et qui , partie d'Adam , va jusqu'à Jésus-Christ, et de Jésus-Christ jusqu'à nous.
Nous disons que le mot jour, employé dans l'ère géologique, c'est-à-dire avant r homme, veut dire seulement époque.
Et d'abord que le mot jour par lui-même , dans le langage biblique , se prête à cette interprétation ,
I a Voilà donc un ensemble de faits, dit en effet M. Cuvier , » une suite d'époques antérieures au temps présent, dont la » succession peut se vérifier sans incertitude , quoique ia durée » de leurs i ni en' ailes ne puisse se définir avec précision ; » ce sont autant de points qui servent de règle et de direction » à cette antique chronologie. » ( Discours sur les révolutiofis du globe , 8® édition, p. 3i-32. )
c'est ce qu'il serait oiseux de démontrer, tant l'emploi de ce mot , en ce sens , est fréquent dans les saintes Écritures : . — « Pour peu qu'on soit versé » dans l'étude de l'Écriture , écrivait saint Augustin , » on sait que c'est sa coutume de se servir du mot » jour pour celui de temps*. » — A chaque instant nous y lisons en effet : Ba Iom, in tempore; Ba Iom A EN, in tempore isto. — Dans le dernier texte que nous venons de citer même : Istœ sunt generationes cœli et terrœ in die quo fecit Dominus cœlum et terrain, nous voyons que le mot jour est employé pour époque, puisqu'il comprend les six jours, et cette signification se réfléchit naturellement sur ceux-ci, dont Moïse vient de parler peu auparavant.
Cette signification donnée au mot jour se comprend d'autant mieux dans le langage biblique, qu'elle était et qu'elle est encore familière à tous les peuples de l'Orient. C'est ce qu'avait remarqué le savant et malheureux Bailly : — « Chez les Orien- » taux , dit-il , le mot que nous rendons par jour a » une signification primitive que donne exactement » le terme chaldéen sare, révolution*. »
Mais si tel est le sens qu'il est permis de donner au mot jour dans le langage biblique ordinaire, combien cela devient -il plus rationnel alors qu'il s'agit d'une époque antérieure à toute chronologie humaine , et qui ne peut s'entendre que d'tine manière surnaturelle et divine ! C'est là surtout que le
• De la cité de Dieu, liv. xx , chap. ii.
* Histoire de i^ astronomie indienne, p. io3.
mot jour doit revêtir un sens indéfini , comme étant non le jour de Fhomme , mais le jour de Dieu , auœ yeux duquel, comme dit saint Pierre, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour\ et doit vouloir dire : tefnps, époque, révolution. N'est-ce pas là même ce qu'a voulu indiquer Moïse lorsqu'il termine son récit par ces mots ; Istœ sunt gênerationes cœli et terrœ quando creata sunt , in die quo (ecit Dominus. — « Telles sont les générations, les » révolutions successives du ciel et de la terre , au » jour où le Seigneur Dieu les a faits. »
Mais ici on resserre la diflGiculté et on dit : La preuve que Moïse entendait des jours ordinaires , c'est qu'il les limite enfre matin et soir. — « Et du » soir et du matin , dit-il , se fit le premier jour. » — Ainsi des autres.
Je vois là, au contraire, la preuve que Moïse n'entendait pas des jours ordinaires, car les jours ordinaires sont de vingt-quatre heures, et entre matin et soir il n'y a que douze heures, et on ne fera pas l'injure à Moïse de croire qu'il ait commis en cela une inadvertance.
Il y a plus même ; Moïse dit : et du soir et du matin se fit le premier jour ; or, du soir au matin ce n'est pas même la portion du jour que par inadvertance on peut appeler le jour, puisque ce serait la nuit. — La difliculté se détruit donc elle-même et se tourne en preuve contre ceux qui la font.
Que veulent dire donc ces mots soir et matin?
• Deuxième Epitre , c. m, v. 87.