‹ Études philosophiques sur le Christianisme (volume 3)Chapitre 44 sur 49 · TOME I. a · texte numérisé non relu

TOME I. a

ils veulent dire simplement te commencement et la fin d'une période, selon le mode de supputation usité parmi les juifs de compter leurs époques à partir du soir. — L'affectation de Moïse de répéter ces mots du soir et du matin, inutiles s'il eût voulu parler d'un jour véritable qui les comprend nécessairement, indique qu'il y attachait une idée absolue de démarcation, une idée simple de conmiencement et de fin. Si cette explication paraissait trop hardie , je lèverais tous les doutes en faisant voir clairement, dans un autre passage de la Bible, cette même locution employée absolument dans le même sens. C'est dans Daniel. Il y est dit dans la fameuse prédiction des soixante-dix semaines : — « Usquequb sanctuarium concukabitur? et dixit » ei : Usque ad vesperam et mane , dies duo millid » trecenti, et mundabitur sacrificium. » Littéralement : « Jusques au soir et au matin , c est-à-dire » entre soir et matin il se passera deux mille trois » cents jours * » , preuve évidente que dans le style biblique l'emploi de ces mots a lieu figurativement et équivaut à celui de commencement et de fin.

Ainsi je crois avoir démontré que par le mot jour y employé dans la cosmogonie de Moïse, on. PEUT entendre époque, révolution.

Mais j'ai dit plus : on doit entendre ainsi ce mot, et ce serait renverser le texte même et le sens de Moïse que d'y voir un jour ordinaire. — Rien de plus facile à démontrer.

' Daniel, chap. viii, v. i3, 14, i5.

On m'accordera d'abord , sans difficulté , que le mot j(yar a le même sens pour les six jours de la création, et qu'il n'est pas autre pour le premier que pour le second, que pour le troisième, etc.; qu'en un mot ce sont six jours semblables , puisque les termes dont se sert Moïse pour chacun d'eux sont identiques. Cela est clair.

Or, ce n'est qu'au quatrième jour que les astres fiirent formés, afin, dit le texte, quils séparent le jour d'avec la nuit et quils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années.

Les trois jours précédents n'étaient donc pas de ces jours ayant leur matin et leur soir, leur séparation de jour et de nuit, puisque les astres qui font ces divisions, qui marquant les jours et les années, n'existaient pas encore. — Il est donc impossible pour ces trois premiers jours de prendre à la lettre ces mots : et du soir et du matin se fit le premier jour. Et alors comment les entendre sinon et du commencement et de la fin se fit la première époque ou, comme le dit Moïse, la première génération?

Mais si on est forcé d'entendre ainsi les trois premiers jours, on ne peut échapper à la conclusion qu'il doit en être ainsi pour les trois autres , et que les six jours étant, comme on l'a reconnu, semblables, ce ne sont pas six jours, mais six époques d'une durée quelconque.

Tout esprit réfléchi s'attachera à cette explication non-seulement comme permise , mais comme exigée par l'économie du texte saint.

Au surplus, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle est donnée , et ce n'est pas le désir de faire concorder la cosmogonie juive avec la science géologique qui l'a fait naître , car nous la trouvons déjà professée par de grands docteurs de la primitive Église. Telle est, en eflfet, l'opinion de saint Augustin \ de saint Athanase '. d'Origène *, opinion qui a été embrassée également par Bossuet, qui, dans sa 5* Élévation sur les mystères, s'exprime ainsi : — « Dieu, après » avoir fait d'abord comme le fond du monde , en » a voulu faire l'ornement avec six différents pro- » grès qu'il lui a plu d'appeler six jours *. »

Ainsi la seule diflSculté , qui paraissait suspendre l'accord des sciences avec la cosmogonie de Moïse, se résout naturellement , et le prodige de cet accord si parfait, si étonnant, si imprévu, grandit de tous les obstacles dont s'alimentait jusqu'à nos jours l'incrédulité.

Ici vient se rattacher l'explication sur le septième jour, que nous avons promise , et qui est bien pro-

• De civitate Dei, lib. xi, cap. vi-vii. — De Genesi ad litteraniy lib. iv, n® 44- — De Catechis rudibus , cap. xiii.

2 Orat. contra Arian, n» 6o.

3 De Principiis , lib. iv, n° i6; — contra Celsum , lib. vi, » 5o, 5i.

4 Telle est aussi TopinioD des premiers géologues et archéo-loguevS de noire siècle. M. Champollioa, si versé dans la connaissance des laygues et des mœurs de l'Orient, n*a pas hésité à proclamer que c'était la seule admissible, et l'israélite M. Cahen, dans sa savante traduction de la Bible sur le texte hébreu, Ta pratiquée et défendue dans des notes.

pre encore à nous faire revenir de la légèreté de nos jugements envers l'historien sacré.

Le repos du créateur au septième jour a été un texte de raillerie et de sarcasme contre Moïse.

Pour lui rendre sa sublimité et sa profondeur, que faut- il cependant? — lire le passage qui s'y rapporte , mais le lire avec cette attention méditative qui est fiiie du respect.

« Dieu accomplit le septième jour tout Fouvrage » qu'il avait feit; et il se reposa le septième jour, » après avoir achevé tous ses ouvrages. Il bénit » le septième jour, et il le sanctifia, parce qu'il » avait cessé en ce jour de produire tous les ou- » vrages qu'il avait créés. »

Pour ce septième jour, l'historien a changé de langage. Il ne dit plus, comme pour les six autres : et du soir et matin se fit le.... jour; il ne le limite pas. Cette exception remarquable doit avoir une cause dans un livre où, comme nous l'avons déjà vu , chaque mot a tant d'importance et de vérités Quelle est cette cause? — la seule qui se présentis naturellement à l'esprit c'est que ce jour n'a pas eu de fin, c'est qu'il est resté ouvert, c'est qu'il se continue, qu'il se poursuit, et qu'il brille encore sur nos têtes; qu'il n'est autre enfin que la période naturelle et historique à laquelle nous appartenons. — Dieu s'est reposé , c'estrà-dire , comme dit Moïse , qu'il a cessé en ce jour de produire tous les ouvrages qu'il avait créés, et qu'après avoir fait passer la nature par six enfatitemenls successifs, qui l'ont portée au point où elle s'est trouvée quand l'homme

en a pris possession, il en a arrêté tout le système, il Ta bénie et sanctifiée, et lui a imprimé cette régularité solennelle, cette harmonie invariable dans sa variété même , ce calme , cet ordre , ce repos profond enfin dans lequel elle roule depuis six mille ans, et qui est l'image de la paix et du repos inaltérables qui régnent au sein de son auteur.

« Source de tous nos biens, s'écrie ici saint Au- » gustin, à qui j'emprunte cette explication, don- » nez-nous votre paix ! la paix de votre repos ! la » paix sans déclin ! car cet ordre admirable et cette » belle harmonie de tant de créatures excellentes » passeront le jour où leur destination sera remplie. » Ils auront leur soir comme ils ont eu leur ma- » tin *. »

Ainsi se trouve expliquée l'absence de ce vespera et mane , lorsqu'il est question de la septième époque. « En interprétant de cette manière le texte , » dit le savaJQt professeur de géologie de Montpel- » lier, on est frappé de vénération pour un livre » dont les moindres paroles ont une si haute por- » tée*. »

IX. Obtinueruntque aquœ terram centum quinquaginta diebus. — « Et les eaux couvrirent la terre » pendant cent cinquante jours*. »

' Confess, Liv. xiii, chap. xxxv.

^ Marcel de Serres, tome i®', p. i6.

^ Genesis, cap. vu, v. 14.

Le plus grand esprit du siècle dernier écrivait, dans le plus grave de ses ouvrages , que l'histoire du déluge n'était qu'une fable^qui ne figure autre chose que la peine extrême qu'on a éprouvée dans tous les temps à dessécher les terres que la négligence des hommes a laissées longtemps inondées S* et quant aux immenses dépôts ooquilliers qui ont imprimé les traces de cet événement sur les plus hautes montagnes et sur les Alpes en particulier, il les expliquait en disant que ce n'était autre chose que la trace des nombreux pèlerins que la superstition faisait voyager en Italie.

C'est dans ce commuii mépris que la science et la Religion étaient enveloppées au dix -huitième siècle.

Il n'est plus permis aujourd'hui de se moquer ainsi de l'une et de l'autre , car elles se sont rencontrées dans le champ de l'observation et se sont embrassées dans le sein de la vérité.

Moïse a dit vrai dans le récit du déluge , et nonseulement dans l'ensemble de ce grand fait, mais dans ses détails caractéristiques : i^ sa rapidité; 2^ son universalité ; 3^ sa date récente , eu égard à la fabuleuse antiquité qu'on donnait à l'établissement des sociétés humaines. — Un grand témoin, qu'on n'attendait pas , un contemporain du déluge , est sorti du sein de la terre , a rejoint toutes ses parties , et s'est dressé sous le souffle du génie humain pour venir déposer en faveur du vieil historien et con-

^ Voltaire, Essai sur les mœurs, du Védanu

fondre ses détracteurs ; le monde antédiluvien a reparu à la lumière du jour et est venu attester les deux premiers caractères du déluge , son impétuosité et son universalité. — D'un autre côté , la nature vivante , pressée par les investigations de la science, et l'histoire des différents peuples , discutée par une critique indépendante et droite , ont répondu que la date de l'origine des sociétés humaines» assignée par Moïse , était scrupuleusement exacte , et que de tous les annalistes c'est lui seul qui est vrai , vrai comme la voix du genre humain , vrai comme la voix de la nature, vrai comme la parole de Dieu.

a Le système de Dupuy ne repose sur aucune » base solide, dit M. Letronne en commençant son » cours d'archéologie , et cependant il a eu la plus » grande influence sur l'opinion religieuse. Aujour- » d'hui que nous avons des preuves matérielles qui » montrent incontestablement la fausseté de l'hy- » pothèse de cet homme savant sans doute, mais » égaré par une aveugle prévention et par un sys- » tème auquel il plie tous les faits , nous pouvons » sans peine débrouiller la vérité du mensonge *. »

— « Les atterrissements , les tourbières , les du- » nés, les glaciers , dénotent, par la considération de » leur marche et d'après l'étendue qu'ils occupent, » que le commencement de la forme actuelle des con- » tinents ne peut pas remonter à six mille ans. C'est V à cette conséquence que tendent les observations de Dolomieu et de Girard sur les atterrissements

Cours d^ archéologie^

» de rÉgypte , d' Astruc sur ceux du delta du Rhône, » et enfin de Deluc , Fortis , Prouy , et Wiebeking , » sur les alluvions des côtes de la mer du Nord , » de la Baltique , de l'Adriatique , et de la Hollande. » Enfin les observations dues à ces habiles physi- » ciens méritent d'autant plus de confiance, qu'elles » ont été faites sans aucune idée préconçue; toutes » cependant ont conduit au même résultat*. »

— « On a souvent contesté , dit un savant anglais , » qu'il y ait eu sur le globe un déluge universel, » parce que l'on n'en concevait pas la possibilité » physique ; maintenant la géologie ne peut plus » conserver aucun doute à ce sujet ; toutes les ob- » servations tendent à prouver le passage d'un pa- » reil déluge sur la terre*. »

Le savant Pallas, à la vue des restes d'animaux entassés dans la haute Asie , s'exprime ainsi : « Ces » grands ossements, tantôt épars, tantôt entassés par » squelettes , et tantôt par hécatombes , considérés » dans leur site naturel, m'ont surtout convaincu » de la réalité d'un déluge arrivé sur notre terre , » d'une catastrophe, dont f avoue n'avoir pu conce- » voir la vraisemblance avant d'avoir parcouru ces » plages, et vu par moi-même tout ce qui peut y » servir de preuve à cet événement mémorable. — » La carcasse d'un rhinocéros trouvée avec sa peau

' Marcel de Serres, De la cosmogonie de Moïse comparée aux /ails géologiques, p. 260-261, i'"^ édition.

a Manuel géologique de M. de la Bêche , membre de la Saciété royale de Londres et de Paris.

» entière, des restes de tendons et de cartilages, » dans les terres glacées du Vilotii , forment encore » une preuve convaincante que ce devait être un » mouvement d'inondation des plus violents et des » plus rapides, qui entraîna jadis ces cadavres vers » nos climats glacés , avant que la corruption eût le » temps d'en détruire les parties molles. Ce serait » donc là ce déluge dont presque tous les anciens » peuples de l'Asie ont conservé la mémoire, et » fixent à peu d'années près l'époque au temps du » déluge mosaïque \ »

— « Il est bien certain , dit un géologue fran- » çais , qu'un déluge a existé et qu'il a dévasté toute » la surface du globe. Ce qui le prouve, ce sont ces » immenses dépôts de cailloux roulés que l'on » trouve dans toutes les parties du monde , gisapt » loin des montagnes , loin des eaux actuelles , et » qui n'ont pu être transportés que par des eaux » très-puissantes. En outre, les blocs énormes ap- » pelés erratiques (blocs errants) que l'on voit dis- » perses tantôt dans les plaines , à de très-grandes » distances des monts qui les ont fournis, tantôt sur » les collines et sur les montagnes , à de grandes » hauteurs , seront toujours une preuve irrécusable » d'une action énorme , qu'il serait impossible d'ex- » pliquer par de§ accidents locaux , et que tout au » plus on peut concevoir en invoquant l'effort de » toutes les mers réunies*. »

' Voyage dans la haute Asie.

a Nérée Boubée, Manuel de géologie, p. Sq-Ao. — Celte

Le savant Dolomieu , qui a été un des premiers à se ranger du côté de la vérité combattue par tant de préventions, s'écriait avec Taccent de la conviction qu'elle inspire : — « Je défendrai une vérité » qui me paraît incontestable et dont il me semble » voir la preuve dans toutes les pages de l'histoire » et dans celles oîi sont consignés les faits de la na- » ture , que l'état de nos continents n'est pas ancien , » et qu'il n'y a pas longtemps qu'ils ont été donnés » à l'empire de l'homme *. »

Boulanger lui-même , dans son Antiquité dévoilée, cédant cette fois-ci à la force de la vérité , disait : — « // faut prendre un fait dans la tradition des » hommes, dont la vérité soit universellement recon- » nue; quel est-il? je n'en vois point dont les mo- » numents soient plus généralement attestés que » ceui qui nous ont transmis cette fameuse révolu- » tion physique , qui a , dit-on , changé autrefois la » face de notre globe, et qui a donné lieu à un re- » nouvellement total de la société humaine ; en un » mot, le déluge me paraît la véritable époque » de l'histoire des nations. Ce fait peut se justifier » et se confirmer par V universalité des suffrages, » puisque la tradition de ce fait se trouve dans

observation des blocs erratiques et la conséquence qu*en tire le savant professeur sont le fruit des travaux les plus soutenus et les plus consciencieux de la géologie universelle. (Voyezi Wismann , 6« Discours, )

« Journal de physique y 179^.

» toutes les langues et dans toutes les contrées du » monde^. »

Enfin Cuvier, ce grand évocateur du monde antédiluvien, ce sublime rapporteur dans le procès entre l'incrédulité moderne et Thistorien sacré, — après avoir feuilleté pour ainsi dire tout le livre de la nature, — compulsé toutes les archives humaines , — exhumé , fait revivre , et entendu les êtres contemporains du déluge , contemporains même de la création, et être remonté jusqu'au chaos ,— • se résume et conclut ainsi : — « Je pense , avec MM. Deo lue et Dolomieu , que s'il y a quelque chose de » constaté en géologie c'est que la surface de notre » globe a été victime d'une grande et subite révo- » lution, dont la date ne peut remonter beaucoup au » delà de cinq ou six mille ans; que cette révolu-

' Arttiquitê dévoilée, — Nous avons souligné dans celle citation deux passages dont nous prenons acte contre Boulanger pour les lui rappeler en temps et lieu. — Au surplus, voici une autre citation du même auteur sur le déluge , qui est encore plus explicite: — « Ce fait incompréhensible (le déluge) que le » peuple ne croit que par habitude , et que les gens d*esprit » nient aussi par habitude , est ce que Ton peut imaginer de » plus notoire et de plus incontestable. Oui, le physicien le » croirait, quand les traditions des hommes n'en auraient ja- » mais parlé; et un homme de bon sens, qui n*auraic étudié que » les traditions, le croirait encore. Il faudrait être le plus borné, » le plus opiniâtre des humains, pour en douter, dès que Ton » considère les témoignages rapprochés de la physique et de » Phistoire et le cri universel du genre humain. » — ( Voy, t Antiquité justifiée , ou Réfutation d'un livre intitulé : L'Antiquité dévoilée par ses usages ^ chap. le»", p. 344» )

Digiti

)) lion a enfoncé et fait disparaître les pays qu'Aa- 7) bitaient auparavant les hommes et les espèces » d'animaux aujourd'hui les plus connus ; qu'elle a » au contraire mis à sec le fond de la dernière mer » et en a formé les pays aujourd'hui habités ; que » c'est depuis cette révolution que le petit nombre » des individus épargnés par elle se sont répandus » et propagés sur les terrains nouvellement mis à » sec , et par conséquent que c'est depuis cette épo- » que seulement que nos sociétés ont repris une » marche progressive. — C'est un des résultats à » la fois les mieux prouvés et les moins attendus » de la saine géologie ; résultat d'autant plus pré- » cieux qu'il lie d'une chaîne non interrompue This- » toire naturelle et l'histoire civile '. »

L'illustre savant arrive à la découverte de ce résultat non -seulement par la géologie, mais aussi par la critique historique , et là il fait justice , avec cette lucidité et cette sagacité de raison calme qui le distinguent, de tous les faux calculs astronomiques et historiques dont l'incrédulité moderne avait hérissé le sentier de la vérité ; il nettoie le champ de l'histoire , il y groupe les chronologies et les traditions les plus sûres et les plus universelles , et fait voir qu'elles convergent toutes autour des données de la nature et de Moïse. « Est-il possible, s'écrie- » t-il ensuite , que ce soit un simple hasard qui donne » un résultat aussi frappant, et qui fasse remonter

» Discours sur les résolutions du globe, p. 280 et i/i5.

» à peu près à quarante siècles Forigine tradition- » nelle des monarchies assyrienne, indienne, et » chinoise? les idées des peuples qui ont si peu de » rapports ensemble , dont la langue, la religion, les » lois, nont rien de commun, s accorderaient -elles » surcepoint, si elles n avaient la vérité pour base^? » Réflexion pleine de sens et dont nous aurons lieu de faire une application plus immédiate à notre sujet.

Voici donc Moïse réhabilité par la science et vengé par la nature sur un point où il n'avait pas été moins attaqué que sur ceux qui touchent à la création; sur un point qui paraissait et qui paraît encore invraisemblable , et qui cependant est démontré vrai avec tous les caractères constitutifs de son invraisemblance.

Dirai-je maintenant, sur les dimensions de l'arche , qu'un savant marin , M. le vice-amiral Thévenard, s est occupé d'appliquer ses connaissances spéciales à la vérification de ce point, et qu'il a rendu sa décision avec une réserve qui en fait ressortir la sincérité : — « On n'atteste pas ici la vérité » du déluge universel et que l'arche ait existé, » dit-il ; — mais si le fait a eu lieu avec une arche » dont les dimensions sont exprimées dans la Ge- » nèse, chap. vu, le simple calcul qu'on vient de » voir atteste contre Porphyre, Apelles, disciple » de Marcion , et contre un sceptique moderne , que » ce vaisseau était d'un tiers plus vaste qu'il ne

Discours sur les révolutions du globe , p. 220.

Digiti

» fallait pour contenir très-aisément la famille de » Noé, les animaux, et les vivres *. »

Dirai -je encore avec M*. Marcel de Serres, sur l'apparition de l'arc-en-ciel, que ce phénomène, devenu naturel depuis le déluge , ne devait pas Tétre à cette époque , et pouvait être par conséquent donné par Dieu comme l'expression d'un changement dans l'état de la terre et comme un gage qu'z7 ny aurait 'plus à r avenir de déluge [Genèse, ch. ix, V. 15); que le déluge suppose une telle quantité d'eau antérieurement disséminée dans l'atmosphère que ce phénomène n'était pas alors possible; qu'on peut en juger par ce qui se passe encore dans les régions équatoriales où les pluies ne présentent jamais assez de finesse pour donner lieu à la production des arcs-en-ciel supplémentaires, et que c'est de la vérité primitive contenue dans la Genèse qu'est venue, sans doute par tradition, la grande vénération que les Péruviens ont conservée pour Farc-en-ciel, tradition dont la conservation s'explique d'autant mieux chez ces peuples que les traces du grand cataclysme qui a ravagé la terre sont en Amérique moins effacées que partout ailleurs*.

Qiii a paru plus absurde que tous ces passages de la Genèse? et quel retour de respect et de vénération ne devons-nous pas ressentir pour un livre qui seul jusqu'à nos jours a eu la vérité pour lui contre tous les jugements de l'esprit humain !

• Mémoires relatifs à la marine, tome iv, p. 253.

* Marcel de Serres, tomeie"^, p. 191-192.

X. Erant ergà filii Noë, qui egressi sunt de arcâ. Sent, Cham, et Japhet. Et ab his dissémina'tum est omne genus hominum super universam terrant. — « Noé avait donc trois fils qui sortirent de » l'arche, Sem, Cham, et Japhet. Et par eux la » race humaine s'est propagée sur toute la terre. »

L'unité de l'espèce humaine en Adam et en Noé devait être attaquée par le philosophisme avec d'autant plus d'ardeur qu'elle vient se lier au fondement de la Religion , qui est la réhabilitation de l'unité humaine en Jésus-Christ. — Convenons aussi qu'il paraissait diflScile de justifier en ce point Moïse , à des yeux prévenus , en présence de la diversité si grande qui règne entre les hommes, leurs langages , leurs séjours, leurs degrés d'intelligence , leurs mœurs, leurs formes surtout et leurs couleurs, et de prouver que le Cafre et le Hottentot, qui semblent toucher à l'homme des bois, sont les frères consanguins de ces Européens de nos capitales , si riches de tous les dons de la nature , du génie et des arts. — Aussi l'impiété se donnait-elle licence derrière cette difficulté et débitait-elle hautement avec Voltaire « qu'il n'y a qu'un aveugle qui puisse » douter que les blancs, les nègres, les albinos, » les Hottentots, les Lapons, les Chinois, et les » Américains , ne soient des races entièrement dis- » tinctes* » , ou bien , avec Lamarck , de Lamethrie ,

' Histoire de Russie sous Pierre le Grand, chap. i^^.

4^01 et Virey, que nous descendons d'un marsouin se fendant la queue \ ou bien encore d'un singe dont le nez s'allonge par un rhume de cerveau^; — car il n'est rien de si absurde qui ne devienne aisément croyable à un esprit qui cherche à ne pas croire les vérités de là foi.

Mais rien ne lui résiste dès qu'il ne prend pour guide que le seul amour de la vérité. Les sciences sont arrivées de nos jours à ce résultat inattendu de retrouver les traces de l'homme depuis sa dispersion et sa confusion actuelles jusqu'à son berceau , et de pouvoir aflSrmer que l'humanité tout entière descend d'un père unique.

Déjà BufiFon avait écrit cette observation topique en réponse au plus fort argument contre l'unité de l'espèce humaine : — « Si le nègre et le blanc ne » pouvaient produire ensemble , si même leur pro- » duction demeurait inféconde , si le mulâtre était » un vrai mulet, il y aurait alors deux espèces bien » distinctes : le nègre serait à l'honmie ce que l'âne » est au cheval : ou plutôt si le blanc était homme , » le nègre ne serait plus un homme ; ce serait un » animal à part conmie le singe , et nous serions en » droit de penser que le blanc et le nègre n'auraient » point une origine commune. Mais cette supposi- » tion même est démentie par le fait; et puisque » tous les hommes peuvent communiquer et pro-

Philosophie zoolo^ique , tome ii, p. 445. Considérations sur les êtres organisés ^ tome ii.

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