Pascal, Pensées, édit. Paugère, t. II, p
comme l'a dit son nouvel éditeur, toute Thistoire de Pascal, et résument Tétat de son esprit, doivent être proportionnellement la règle de tout esprit raisonnable. Sans doute le point milieu n'est pas toujours aisé à trouver dans ces opérations diverses ; mais le travail de sa recherche et de son maintien est précisément ce qui fait la vie, Texercice et la noblesse de Tintelligence.
Ces réflexions, qui doivent dominer toute Fétude de la Religion, trouvent plus particulièrement application dans Téiude des miracles.
De ce qu'il y a eu de faux miracles, beaucoup de faux miracles, il est peu philosophique, il est même irrationnel de tirer une conclusion d'incrédulité absolue aux miracles.
De quelle vérité dans le monde n'y a-t-il pas eu en effet des contrefaçons? et quelle est celle qui subsisterait, si on les rejetait toutes pour ce motif?
Je dis plus : l'erreur n'étant, comme l'a dit Bossuet, que quelque vérité dont on a abusée nous devons voir dans les faux miracles de vrais miracles contrefaits^ comme dans la fausse monnaie on voit la véritable frauduleusement imitée. D'où vient qu'on fait de la fausse monnaie? c'est qu'on espère la faire passer pour la véritable. Et d'où vient qu'on espère et qu'on réussit à la faire passer pour véritable, si ce n'est parce qu'il y en a en effet de véritable qui prédispose à recevoir celle qui lui ressemble? Le faux n'existe ainsi que parce que le vrai lui donne intérêt et crédit. Parcourez toutes les faussetés qui ont eu cours dans le monde, et vous verrez qu'elles doivent leur succès à quelque vérité j^remière dont elle^ ont imité la figure. L'esprit de l'homme, se trouvant une fois plié de ce côté par la vérité, devient susceptible par là de toutes les faus-
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setés de cette sorte. Il ne faut donc pas nous étonner qtf il y ait eu de faux miracles, et en tirer argument contre la vérité des miracles, car ces deux choses ne sont pas contraires, tant s'en faut ! elles se supposent réciproquement et nécessairement. Admettez qu'il y ait eu de vrais miracles, et vous jugerez aisément, par une raison d'intérêt, qu'il a dû y en avoir de faux : parlez de l'existence des faux miracles, et, recherchant les sources de leur crédit, vous arriverez à reconnaître qu'il a dû y en avoir de vrais. — Ainsi les faux miracles non-seulement ne prouvent pas contre^ mais prouvent pour les vrais miracles, par présupposition.
Ils prouvent encore pour eux d'une autre manière : pai' dissemblance.
Si c'est un privilège de la vérité, funeste pour elle, de donner intérêt et crédit à Terreur, c'est un autre privilège réparateur, que l'imitation ne puisse être parfaite, et que la vérité retienne toujours certains traits propres et incommunicables qui servent à la distinguer ; et alors le faux éprouve le vrai. Par exemple, si, considérant attentivement les miracles évangéliques, nous reconnaissons, outre les caractères qui leur sont communs avec d'autres, certains caractères particuliers qui leur sont restés propres, bien qu'on eût le plus grand intérêt à les imiter, nous ne pourrons nous expliquer ce défaut d'imitation que par l'impossibilité, et cette impossibilité que par la vérité certaine de ceux qui présenteront ces caractères inimitables. Le faux s'imite lui-même parfaitement, parce qu'il n'a besoin pour cela que de se répéter; mais il ne peut imiter aussi bien le vrai, précisément parce qu'il n'est pas le vrai lui-même, et que le vrai en toutes choses a des caractères qui lui sont essentiels. Les faux miracles,
ne présentant jamais en eux-mêmes ces caractères, les mettent en relief en ceux où ils se trouvent, et servent ainsi à démontrer leur parfaite vérité.
La foi chrétienne est du côté de la raison en ceci , et l'aide puissamment à éviter mille crédulités où elle se laisserait aller, si elle n'était garée par les caractères fixes et déterminés que cette foi lui présente. Un esprit qui croit aux miracles évangéliques, et à ceux que l'Église recommande de sa judicieuse autorité', n'y croit que sur des raisons telles que les faux miracles ne peuvent pas lui en offrir de pareilles. En satisfaisant justement la raison, la foi la rend difficile, et ne la préserve pas moins de la crédulité que du scepticisme.
Montaigne, cet esprit si hardi, mais en même temps si judicieux, a parfaitement saisi et qualifié ces deux faiblesses de l'esprit humain à l'endroit des miracles. Nul ne s'est moqué avec plus d'esprit des faux miracles, et n'a disputé avec plus de liberté les coudées de la raison. Lisez notamment son chapitre des Boiteux, où il dépeint si bien la manière dont s'accréditent les contes les plus absurdes : « Je suis lourd , et me tiens un peu au massif et « au vraysemblable, dit-il dans ce chapitre. Je vois bien
1. Un genUlhoDiQie anglais, protestant, étant à Rome, un prélat avec lequel U était lié lui donna à lire un procès-verbal qui contenait la preuve de plusieurs miracles. Après l'avoir lu avec beaucoup d'attention, il dit, en le rendant : a Si tous les miracles qu'on reçoit dans d l'Église romaine étaient établis sur des preuves aussi évidentes que c ceux-ci, nous n'aurions aucune peine à y souscrire. — Eh bien I ré- « pondit le prélat, de tous ces miracles qui vous paraissent si avéa rés, aucun n'a été admis par la congrégation des Rites, parce qu'on a ne les a pas crus suffisamment prouvés. » Le protestant, étonné de celte réponse, avoua qu'il n'y avait qu'une aveugle prévention qui pût combattre la canonisation des Saints, et qu'il ne se serait jamais figuré que l'attention de l'Église romaine allât si loin dans l'examen qu'eUe fait de leurs miracles. — V. le P. Daubenton, Vie de S. François R^gis, liv, iv.
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« qu*oii se courrouce; et me deffend on d^en donbter, « sur peines d'injures exécrables : nouvelle façon de per- « suader! Pour Dieu mercy, ma créance ne se manie pas « à coups de poing. A tuer les gents, il fault une clarté « lumineuse et nelle; et est notre vie trop réelle et esseîitt tielle, pour garantir ces accidents supernaturels et fan- « tastiques. » — Ce spirituel bon sens fait plaisir^ et on aime à le voir sauver ainsi les droits de la raison commune, en revendiquant les siens propres. Mais si làtréance de Montaigne ne se mante pas à coups de poing ^ savez-voos quelle en est une des principales raisons? c'est qu'elle est formée à la haute école de la foi chrétienne, et que, a pour accommoder les exemples que la divine parole a nous offre de telles choses, très certains et irréfragables « exemples^ et les attacher à nos événements modernes, « puisque nous n'en voyons ny les causes ny les inoyens, « il y fault aultre engin que le ttostre. »
Et ne croyez pas que ce soit pour la montre qu'il parle ainsi des vrais miracles; car voici que dans un autre chapitre il prend à corps l'incrédulité, et lui dit son fait avec un bon sens non moins admirable, non moins piquant, sous ce titre : C'est folie de uapporter Le vrat et le
FAULX AU JUGEMENT DE NOSTRE SUFFISANCE. Ce n'OSt paS
qu'il oublie et contredise à plaisir ce qu'il a déjà dit contre la ttiédulité : au contraire. Il le rappelle ; mais cette roi-ci il prend son sujet à deux mains, et^ comme il dirait^ par ses deux aîises. « Ce n'est pas à l'advehture sânà maison, « dit-il, que nous attribuons à simplesse et ignorance la « facilité de croire et de se laisser persuader... D'âtttanl tt que l'ame est plus vuide et sans contre-poids, elle se « baisse plus faôileifteht sottbs là that-ge de la première ce persuasion : voylà pourquoy les enfants, le vulgaire,
« les femmes et les malades sont plus subjets à estre me- « nés par les aureilles. Mais aussi ^ de Taultre part, c'est « une sotte presumption d'aller desdaignant et condam- « nant pour faulx ce qui ne nous semble pas vraysembla- « ble : qui est un vice ordinaire de ceulx qui pensent avoir « quelque suffisance oultre la commune... Condamner « ainsi résolument une chose pour faulse et impossible, « c'est se donner Tadvantage d'avoir dans la teste les « bornes et limites de la. volonté de Dieu et de la puis- « sance de nostre nature; et il n'y a point de plus notable « ifoiie au monde que de les ramener à la mesure de « nostre capacité et suffisance... Quand nous lisons dans (( Bouchet les miracles des reliques de sainct Hilairc, « passe; son crédit n'est pas assez grand pour nous oster « la licence d'y contredire : mais de condamner d'un « train de pareilles histoires, me semble singulière im- « pudence. Ce grand sainct Augustin tesmoingne avoir ^ vu, sur les reliques saincts Gervais et Protais à Milan, « un enfant aveugle recouvrer la vue ; une femme, à « Carthage, estre guarie d'un cancer, par le isigne de la « croix qu'une femme nouvellement baptisée lui fit; et « plusieurs aultres miracles , où il dit lui-mesme avoir « assisté : de quoy accuserons nous et luy et deux saincts « evesques Aurelius et Maximilius, qu'il appelle pour ses « recors? Sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité? ou de « malice et imposture? Est-il homme en nostre siècle, si « impudent, qui pense leur estre comparable, soit en <^ vertu et en pieté, soit en sçavoir, iugement et suffl- <t sance? qui ut rationem ullam afférent ^ tpsaauctoritatemé « frangèrent? — C'est une hardiesse dangereuse et de « conséquence, oultre l'absurde témérité qu'elle traisïie * quant et so^, de mespriser ce que nous ne concevons
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« pas : car après que, selon vostre bel entendement, « vous avez estably les limites de la vérité et de la men- « songe, et qu'il se trouve que vous avez nécessairement « à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté <( qu'en ce que vous niez, vous estes déjà obligé de les « abandonner^. »
C'est après avoir lu ces deux chapitres que Pascal s'écriait , avec sa haute raison : « Que je hais ceux qui font « les douteux de miracles! Montaig^^e en parle comme il « faut dans les deux endroits : on voit en Tun combien « il est prudent; et néanmoins il croit en l'autre, et se « moque des incrédules*. »
Ainsi feront tous les esprits raisonnables.
V. La dernière préoccupation qu'il nous reste à dissiper est celle-ci : Les faits de possession par le démon et leurs différents genres ont-ils existé? et s'ils ont existé, d'où vient qu'ils n'existent plus; La guérlson d'un aveugle-né, la résurrection d'un mort, sont de grands miracles ; mais au moins n'a-t-on à croire que le miracle en lui-même ; son sujet existe et se voit dans la nature : un aveugle, un mort. Mais dans les miracles qui ont pour objet la guérison des possédés, tout est en dehors de la nature actuelle, et la guérison, et surtout au préalable la possessim.
1. A cette occasion Montaigne, venant à parler, non plus des miracles, mais des observances de V Église, fait cette réflexion, dontl'çipérience nous conflrme si souvent la justesse : «c Et dadvantage, je le « puis dire pour l'avoir essayé, ayant aultrefois usé de cette liberté de e. mon choix et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points « de l'observance de l'Église qui semblent avoir un visage ou plus « vain ou plus estrange ; venant à en communiquer aux. hommes sa- (( vants, j'ay trouvé que ces choses-là ont un fondement massif et très- « solide, et que ce n'est que bestise et ignorance qui nous falot lei « recevoir avecques moindre révérence que le reste. »