‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 137 sur 168 · IV · texte numérisé non relu

IV

eût rien d'écrit et de concerté entre eux? Et comméfit ce que Philippe prêchait dans la haute Asie était-il semblable à ce qu'André prêchait chez les Scythes, à ce que Simon prêchait chez les Perses, à ce que Thomas et Barthélémy enseignaient aux Indes, Mathias en Ethiopie, Jean dans l'Asie Mineure, Pierre et Marc dans l'Italie, et Paul en tant de lieux? Comment la même Doctrine parutelle à la fois sur tant de points, sans qu'il se soit rencontré dans tous ses prédicateurs un seul sectaire? Comment, partis des bords du lac de Génésareth, et ne connaissant que l'idiome de leur localité et de leur état, ont-ils pu se faire entendre sur des choses spirituelles, et en des lieux si divers? Comment enfin tous ces pêcheurs de poissons sont-ils devenus si universellement, si prodigieusement, pêcheurs d'hommes ?

Il n'y a qu'une seule réponse possible à toutes ces questions : c'est que les Apôtres étaient inspirés.

On fait diflacuîté de croire à la descente du Saint-Esprit, au don des langues, à l'assistance surnaturelle de Jésus- Christ, ,et à la vérité de cette promesse : Fcce ego vobiscm sum omnibus diebus^ parce que tout cela n'est rapporté que dans YEvangile et dans les Actes; mais est-ce que tout cela ne ^é retrouve pas en résultat et en action dans l'événement universel de la prédication apostolique, avec les divers caractères que nous venons de signaler? Si ce\ événement ne nous était pas connu, et qu'on nous le rapportât, n'y verrions-nous pas un miracle aussi grand, plus grand que ceux qui l'expliquent, et ne faisant avec eux qu'un seul et même miracle? nous viendrait-il à la pensée de les diviser, et de trouver celui-là moins étonnant que ceux-ci? Étrange illusion de l'incrédulité! elle demande des prodiges; on lui en présente; et il sniBi

qu'ils soient incontestables, pour qu'à ses yeux ils cessent d'être frappants! Tant qu'elle peut contredire le fait d'un miracle, elle en reconnaît, elle en exagère môme le caractère; et elle cesse de voir ce caractère dès qu'elle ne peut plus contredire le fait. Dans le premier cas, tout la révolte; dans le second, rien ne Télonne : incrédule ou crédule selon Tintérêt, jamais selon la vérité.

Ici elle a beau faire : le prodige est trop manifeste. L'émission d'une Doctrine aussi sublime et aussi cachée que celle de Jésus-Christ, par des esprits naturellement aussi épais et aussi nuls que les Apôtres, et une émission qui a atteint sa plénitude du premier jet, et qui a rempli le monde avec la rapidité de la lumière, ne peut être que l'effet de la plus haute et de la plus positive inspiration. Cette inspiration dans les Apôtres est flagrante comme leur ignorance : celle-ci fait rayonner celle-là ^

1. Aussi a-t-eUe été choisie dans ce but. a Dieu a choisi, dit saint « Paul, les choses folles de ce monde pour confondre les sages, et les c faibles pour confondre les fortes. Il a élu les choses faibles et mé-

« prisées, et celles qui ne sont point pour abolir celles qui sont ,

c afln que notre foi ne soit point fondée sur la sagesse des hommes, « mais sur la force de Dieu. » (I Cor., chap. ir.)

Et qui ne retrouve d'ailleurs encore cette inspiration dans les écrits des Apôtres? qui peut lire saint Jean, saint Paul, sans sentir à chaque page le soufDe et comme les effluves de la vérité dans toute sa native énergie? Saint Paul surtout est admirable par deux choses qui s'excluent ordinairement : la saillie et la justesse. Sa parole rapide et sûre court sur les abtmes ; elle vole de la terre au ciel, elle lie tous les mystères, tous les devoirs, d'un fll magique qui ne permet plus de les séparer : en un instant elle est partout : en un mot elle a tout dit. Saint Paul, dira-t-pn, était déjà instruit : oui, mais il était par cela mâme prévenu ; car il n'était instruit que de cette science pharisaïque qui avait fait de lui un aveugle persécuteur. Son instruction était un obstacle plutôt qu'un moyen. Aussi se fit-il ignorant pour devenir apôtre, pvtr évaugéliser d^une parole dépourvue de toute sagesse humaine^ afin que la vertu de la croix n'y perdit rien^ ne s*estimant rien savoir f sinon Jésus-Christ , et encore crucifié, (Éptt. aux Corinthiens, I, chap II.) Et saint Jean, où avait-il pris ces ailes de feu qui le por-

C'est ce qu*iin esprit éclairé de notre temps, M. Troplong, a noblement exprimé dans son beau mémoire, lu à rinstitut : De l'influence du Christianisme sur le droit romaïn. Tout en ménageant les prétentions et les susceptibilités philosophiques qui l'écoutaient, Téloquent juriste vient à s'expliquer comme suit :

« La croix sur laquelle Jésus-Christ avait été im-

« mole était devenue Tétendard d'une Religion qui allait « régénérer le monde, et les Apôtres étaient partis de la « Judée pour apporter aux nations la parole évangélique. « Tout ce qu'il y avait de principes civilisateurs disse- « minés dans les diverses écoles philosophiques qui par- « tageaient les hautes intelligences de la société païenne, « le Christianisme le possédait avec plus de richesse, et « surtout avec l'avantage d'un système homogène, où « toutes les grandes vérités étaient coordonnées avec un « admirable ensemble, et placées sous la sauvegarde « d'une foi ardente. Mais , en outre^ de ce vase de terre « qui, comme le disait saint Paul, renfermait les trésore « de Jésus-Christ, s'échappaient des notions de morale « qui allaient trouver les masses délaissées par la philoflr Sophie, et leur révélaient la vraie destinée de l'huma- « nité sur cette terre et après la vie. — Le Christianisme, « en eiTet, n'a pas été seulement un progrès sur les vé- « rites reçues avant lui, qu'il a élargies, complétées, et « revêtues d'un caractère plus sublime et d'une force plus « sympathique; mais il a été encore (et ceci est au pi^d

tèrent d'un vol si hardi jusque dans les profondeurs divines, d'où il rapporta celle pùnéralion du Verbe qui ravissait plus tard les Platoniciens, el ces visions éblouissantes qui lui valurent le nom é*Aigtf^ de Patmos? Les courtes Epîlres elles-mômes de saint Jacques, de saint Pierre, cl de saint Jude, ne renferment-ellea pas toute la subsUnce du Christianisme? n'en accusent-elles pas toute la profondeur?

« de la lettre, môme pour les incrédules^ une descente de « l* Esprit d'en haut »

IL Après la conception du Christianisme par les Apôtres, une seconde chose nous frappe, et découvre encore à nos yeux sa divinité : c'est leur résolution de le prêcher à l'univers.

Comment ces pauvres gens ont-ils espéré, comment ont-ils osé se lancer dans une si folle entreprise, alors que tous les moyens humains leur manquaient, que toutes les puissances humaines leur barraient le passage?

La plus petite action a son stimulant : ce stimulant est en raison des difficultés et des ressources. Telle est la loi invariable de notre nature; elle est ainsi faite; et cette loi est aussi nécessaire dans Tordre moral que celles de l'équilibre et de la mécanique dans Tordre physique: ajoutons, enfin, qu'elle est d'autant plus exacte que Tabsence de culture et de développement moral et intellectuel laisse à la nature de Tinchvidu en qui elle agitplus de soumission à s'y conformer. Chez d'autres, l'observance de cette loi a pour garantie le poids de la raison; chez celui-ci, elle a tonte la puissance de l'instinct. Cela posé, figurez-vous d'un côté une entreprise aussi colossale que celle de changer le monde, de le convertir, de le retourner, si je peux ainsi dire, de fond en comble; figurezvous de l'autre le plus entier dénûment de ressources qui se puisse concevoir : ni fortune, ni habileté, ni séduction, ni force, ni rien, rien de ce qu'il faut pour entraîner môme un enfant; et entre ce néant de ressources el cet amas infini de difficultés, placez un homme d'une nature simple, mais saine, à qui la proposition soit faite d'aller à Tentreprise; et enfin supposez qu'il y aille, qu'il s'y

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jette, qu'il s'y précipite avec une confiance que rien n'arrête, bien qu'il ait prévu toutes les difficultés, et] que ces difficultés se soulèvent sur son passage : ou la raison n*est plus rien, et la nature humaine n'a plus de règle; ou bien il y aura dans cet homme un stimulant d'une force incalculable, que je peux ignorer, mais que j'affirme. Je suis disposé à tout croire, plutôt que de croire qu'il agisse ainsi sans impulsion, et sans une impulsion que je m'attends à trouver extraordinaire comme sa confiance. Or, tels se présentent à nous les douze Apôtres, c'est-à-dire que nous avons douze sujets d'expérience de notre raisonnement, dont aucun ne fiéchit. Aussi, lorsque je les entends dire et publier hardiment qu'ils ont vu Jésus- Christ ressuscité, qu'ils ont reçu l'Esprit de Dieu, je le crois sans peine, je suis obligé de le croire, parce que cet événement surnaturel n'est pas impossible à la Divinité, qu'il se trouve dans une harmonie parfaite avec tout ce que je sais déjà de Jésus-Christ, et que, si je l'écarté, je suis obligé d'embrasser à la place, dans Paction des Apôtres, une chose contre nature, qui ne se conçoit pas, qui ne peut pas s'expliquer, une impossibilité monstrueuse, comme serait dans l'ordre physique un homme qui mar^ cherait sans jambes^ ce miracle de prédilection de Rousseau.

Pour sortir du cercle de ce raisonnement, il faudrait pouvoir trouver une cause humaine quelconque qui expliquât la détermination des Apôtres à l'entreprise de la conversion de l'univers. Or, c'est ce qu'on ne pourra jamais. Ici se présente la discussion, si souvent faite par les apologistes, des divers motifs humains qui auraient pu pousser les Apôtres à celte gigantesque entreprise. Nous allons laisser Bossuet traiter cette partie avec cette

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pleine vigueur de bon sens qui fait le tempérament de son génie. C*esl une page peu connue, et qui est extraite de son panégyrique de saint André ^ :

« Dans une si étrange entreprise, je ne dis pas avoir « réussi comme ils ont fait ; mais avoir osé espérer, c*est 0 une marque invincible de la vérité. II n'y a que la vé- « rite ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les a hommes. Qu'un homme soit avisé, qu'il soit téméraire, (i s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le a presse, ou la vraisemblance le flatte; ou la force de « celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le (c trompe. Ici, tout ce qui se voit étonne; tout ce qui se a prévoit est contraire ; tout ce qui est humain est ima possible. Donc, où il n'y a nulle vraisemblance, il faut a conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui « soutient l'ouvrage. Que le monde se moque tant qu'il « voudra : encore faut-il que la plus forte persuasion qui a ait jamais paru sur la terre, et dans la chose la plus in- « croyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et « dans les hommes les plus incrédules et les plus ti- « mides, dont le plus hardi a renié l&chement son « maitre, ait une cause apparente. La feinte ne va pas « si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la fo- « lie n'est pas si réglée.

(* Car enfin, poussons à bout le raisonnement des in* « crédules et des libertins. Qu'est-ce qu'ils veulent pena ser de nos saints pêcheurs? quoi? qu'ils avaient inventé « une belle fable qu'ils se plaisent d'annoncer au monde? « mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. Que c'é-

1 . Nous engageons à lire avec attention et à relire cette page, vrai chef-d'œuvre de raisonnement échappé d'une main qui semait des cUc fi- d' œuvre.

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t taienl des insensés et des imbéciles, qui ne s'enten- « daient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, « mais leurs lois, et la sainte discipline qu'ils ont établie, « et enfin l'événement môme, prouvent le contraire. « C'est une chose inouïe, ou que la finesse invente si « mal, ou que la folie exécute si heureusement : ni le ^ projet n'annonce des hommes rusés, ni le succès, des « hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des « hommes prévenus, qui meurent pour des sentiments « qu'ils ont sucés avec le lait; ce ne sont pas ici des spec- « tateurs et des curieux qui, ayant rêvé dans leur cabi- « net sur des choses imperceptibles, sur des mystères « éloignés des sens, font leurs idoles de leurs opinions, « et les défendent jusqu'à mourir. Ceux-ci ne nous di- « sent pas : Nous avons pensé, nous avons médité, nous « avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses, « leurs méditations mal fondées, leurs conséquences mal « prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu, K nous avons ouï, nous avons touché de nos mains, et <♦ souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésusce Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que « reste-l-il à répondre? s'ils inventent, que prétendent- « ils? quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous « leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'était « ou dans cette vie ou après la mort. D'espérer pendant « cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni leur propre « faiblesse, ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aui « siècles futurs ; et alors, ou ils attendent de Dieu la féli- « cité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la « gloire et l'immortalité de leurs noms. S'ils allendent « la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair « quus ne pensent pas à tromper le monde; et si le

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a monde veut s'imaginer que le désir de se signaler dans « Thistoire ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans « leurs bateaux de pécheurs, je dirai seulement ce mot : a Si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'op- « probres et tant de persécutions, ont pu prévoir de si « loin la gloire du Christianisme et celle que nous leur « donnons, Je ne veux rien de plus fort pour convaincre « tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes « divins, auxquels et Tesprit de Dieu et la force invin- « cible de la vérité faisaient voir, dans l'extrémité de « Toppression, la victoire très- assurée de la bonne « cause. »

Il est impossible de rien répondre à cela : c'est le pur bon sens, c'est la raison parlante; et je n'en veux d'autre témoignage que l'assentiment intérieur qu'elle obtient dans l'âme du lecteur. Il faut donc renoncer à trouver une cause humaine quelconque à la plus colossale résolution qui fut jamais, dans le plus absolu dénûment de ressources qui se puisse concevoir. Et comme cependant il faut une cause et une immense cause à une telle résolution, force est d'embrasser la seule qui apparaît, et que nous déclarent ses agents : la divinité de Jésus- Christ, sa résurrection véritable, son assistance surnaturelle.

Saint Jean Chrysostome fait une belle réflexion, qui vient découvrir encore plus, s'il est possible, la divinité de Jésus-Christ dans la conduite de ses Apôtres. La voici dans toute sa simplicité : — « Il n'est que trop commun (( d'oublier après leur mort ceux qu'on a aimés le plus « tendrement. Les Apôtres ont abandonné et renoncé « Jésus-Christ pendant qu'il vivait; ils meurent pour lui « quand il a été crucifié. Ils Font donc vu ressuscité, w

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Je ne sais, mais cette simple réflexion me paraît frappante, et de nature à faire percer le jour de la vérité dans une âme qui ne se défend pas contre sa lumière.

Déployons-la un peu, et faisons-la ressortir par quelques détails.

Il est certain (car les Évangélistes doivent être crus au moins dans ce qu'ils nous disent contre eux-mêmes) que pendant la vie de Jésus-Christ les Apôtres n'avaient pour lui qu'un attachement inintelligent et grossier, qui les faisait se méprendre à chaque instant sur le sens spirituel de la félicité et de la puissance qui étaient le fond de toutes ses promesses. Souvent on les vit hésiter entre lui et ses ennemis, quelquefois môme partager de ceux-ci l'incrédulité et les murmures. L'un d'eux le trahit ouvertement. Toutefois, il^ restèrent autour de sa personne tant qu'elle fut l'objet de l'admiration publique, et qu'ils purent s'enorgueillir de ses faveurs et vivre de ses bienfaits. C'est à ce prix qu'ils avaient quitté leurs filets, qu'un secret penchant d'habitude et de détlance leur fit cependant reprendre plusieurs fois, pécheurs et apôtres en même temps. Mais le moment de la grande épreuve arriva. Pour les fortifier, ce bon Maître leur donna, dans un dernier banquet, les témoignages les plus touchants de son amour, et les assurances les plus réitérées du prochain accomplissement de ses promesses. Il ne leur dissimula pas les ignominies, les souffrances et la mort qu'il avait à traverser; mais il fît briller au travers l'espérance de sa résurrection, et l'effusion de cet Esprit qui devait leur apprendre toutes choses, et réaliser par eux cette domination universelle, ce règne éternel du Christ qui était la grande attente héréditaire de leur nation. Eblouis de cette espérance, et sans doute aussi touchés de tant

ÉTABLISSEMENT DU GHRISTIANISliE. AOl

d'amour, ils promirent d'être fidèles. Pierre surtout, leur chef, jura de rester inébranlable, quand môme tous les autres fléchiraient. Mais vaines promesses! chimérique ardeur que la confidence sympathique de Jésus-Christ allumait dans ces âmes simples, mais que l'affreuse réalité de sa passion et de sa mort ignominieuses allait abattre, en s'interposant entre eux et lui! Bientôt, en effet, il ne nous apparaît plus que seul dans les mains de ses bourreaux. Dans le commencement Pierre le suit encore, mais de loin, et pour voir ce que tout cela deviendra. Un instant après il le renie à la voix d'une simple servante, et, par trois fois, il proteste qu'il ne l'a jamais connu. Enfin, cette troupe timide, digne d'un tel chef, se dissipe si bien, qu'on n'en rencontre plus un seul dans la suite, si ce n'est l'Àpàlre Jean, dont la compatissante amitié reparaît parmi des femmes aux pieds de la croix, alors que la mort de la victime désarme ses bourreaux, et qu'il n'y a plus à lui donner que la sépulture.

Toutefois, dans ce profond naufrage de la fidélité apostolique, où nos pécheurs se montrèrent si parfaitement hommes, tout espoir n'aurait pas dû, ce semble, les abandonner, puisqu'il n'était rien arrivé que leur Maître ne leur eût annoncé, et que c'était après sa mort qu'il avait ajourné la manifestation de sa puissance. Il pouvait ressusciter le troisième jour, comme il l'avait promis. N'importe, cet espoir avait été impuissant pour les tenir ralliés. Qu'eût-ce donc été si le Christ n'eût pas en effet ressuscité? Non-seulement ce faible sentiment d'espoir eût achevé de les abandonner, mais encore il se fût nécessaîi^emcnt tourné eh un juste d'épît d'atoir été ses dupes.

Quelques circonstances vleànéfnt justifier cette ixitei"

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prélation naturelle des dispositions des Apôtres. Nous ne les voyons pas d'abord bien empressés du soin de surveiller l'événement de la résurrection de Jésus-Christ, et ce ne sont pas eux, mais des femmes, qui font le pèlerinage du saint tombeau. La curiosité môme ne leur fait pas faire un pas. Scandalisés par la mort ignominieuse de Jésus-Christ, ils sont trop bien persuadés que celui qui vient de se laisser traiter de cette sorte ne saurait être un Dieu; aussi laissent-ils passer le troisième jour sans faire aucune démarche. Nous en trouvons seulement deux voyageant sur le chemin d'Emmaûs, et qui, dans le tableau si vrai que l'Évangile nous fait de leur personne, reflètent très-bien les dispositions que nous venons de concevoir : « Et voici, dit l'Évangile, que deux d'entre t eux allaient ce jour-là môme (le troisième jour et le « soir) en une bourgade distante de soixante stades de a Jérusalem, nommée Emmaûs. Et ils causaient entre a eux des choses qui venaient de se passer. Et il arriva « que, pendant qu'ils devisaient et conféraient ensemble « sur cela, un voyageur^ s'étant approché cheminait avec « eux, et leur dit : — De quoi vous entretenez-vous ainsi « tous deux en marchant, et qu'avez-vous, que vous êtes a si tristes? — Étes-vous seul si étranger dans Jérusalem, « lui répondit l'un d'eux, que vous ne sachiez les choses « qui viennent de s'y passer ces jours-ci ? — Lesquelles? « repartit-il. — T^yichant Jésus de Nazareth, dirent-ils, « qui fut un prophète puissant en œuvres et en paroles tt devant Dieu et devant tout le peuple, et comment les

1. Ce voyageur était Jésus-Christ; TEvangile le dit : mais comme nous nous piiçouj pour le mouienl au point de vue de l'incrédulité, nous devons supposer, à causS d'elle, ce que TÉvungile dit de no« deux disciples , et ce qui n'est que trop vrai pour plusieurs : Leun yeux iiaient retenus^ en sorte quUls ne le connaissaient point.

ÉTAli^iî'îJEMENT DU CRRISTIANISME. 409

« princes des prêtres et nos magistrats Tont condamné « à mort, et l'ont crucifié. Or, nous espérions quMl était « celui qui doit racheter Israël; néanmoins, avec tout « cela, voici le troisième jour aujourd'liui que ces choses « se sont passées. Il est vrai que quelques-unes de nos tf femmes nous ont épouvantés, lesquelles ayant été de « grand matin à son tombeau et n'ayant pas trouvé son « corps, nous sont venues dire que des Anges leur sont t< apparus, qui disent qu'il vit. Quelques-uns des nôtres « sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé toutes choses « comme l'avaient dit les femmes; mais lui, ils ne l'ont « point trouvée »

Telles étaient les dispositions des Apôtres, dispositions qui méritaient bien que Jésus-Christ leur dit soudain : « 0 stupides, et de cœur lent à croire ! »

Enfin, un dernier trait vient achever ce tableau de Tincrédulité et du découragement apostoliques; il est simple, mais significatif; et c'est Pierre, le chef de la troupe, qui va nous le fournir : Je m en retourne pêcher^ dit-il dans le même temps à Thomas et à quelques autres disciples. £t nous aussi f nous y allons avec toi^ lui répondirent ceux-ci*.

Voilà les Apôtres redevenus pêcheurs. Jusque-là ils avaient espéré, quoique faiblement, sperabamus; mais maintenant voici le chef lui-même qui donne le signal et l'exemple de l'abandon, vadopiscari, et qui va reprendre son premier métier.

Tels étaient les Apôtres, alors même que la présence de Jésus-Christ, ou son souvenir récent, ou enfin l'espoir

1. Luc, XXIV, Y. 13 à 24. — Quel ton de vérité! ifoii ami^cen'eit pas ain^ti qu'on invente!

2* Vado piécari. Vcnimus et nos tecum. (jean, xxi, 8.)

410 GHAPITBE YI.

de ses promesses, pouvaient encore les émouvoir : gens simples, mais grossiers, incapables de dévouement, de courage, de foi, de rien de généreux et d'extraordinaire, et retombant pesamment dans leur naturelle condition. Et cependant voici qu'à quelques jours de là nous retrouvons ces mômes hommes réunis tous en un seul projet, qui est de mourir pour Jésus-Christ, de prendre sa croix, et de la faire adorer dans cette même ville où elle fume encore de son sang, au milieu de ce même peuple qui a crié naguère : Quon le crucifie, et que son sang retombe sur nous etsurnos enfants/ et en face de ces* mômes docteurs, de ces mômes magistrats qui ont soulevé ce peuple et légalisé sa rage sanguinaire. C'est dans cette même ville, dis-je, au milieu de ce même peuple, en face de ces mêmes magistrats, que les Apôtres, si lâches à défendre Jésus- Christ quand il vivait, sont résolus à le faire adorer quand il est mort. Leur zèle pour la gloire de ce supplicié, de ce maudit, ne se borne là : c'est toute la Judée, toute la Samarie, toute l'Asie, la Grèce, Rome même, qu'ils veulent faire tomber à genoux au pied de Tinslrument de son supplice. Ce n'est pas assez pour leurs âmes dévouées, elles convoitent encore davantage, et l'Univers tout entier est saisi dans les étreintes de leur prosélytisme. Eux, si circonspects et si tardifs à croire, si fugitifs et si dispersés; eux, redevenus pêcheurs, les voilà tout à coup redevenus apôtres ; ils se raffermissent pour ne plus broncher; ils avancent pour ne plus reculer : pas un traître! Et les moqueries, et les menaces, et les tourments, et la mort, pleuvent de tous côtés; et Jésus-Christ n'est plus là, et il est mort, et il n'a pas tenu sa parole de ressusciter, et il les a trortipés, et tout est perdu jusqu'à cette frêle espérance!...

ÉTABLISSEMENT DU GURISTIANISME. 411

Qui que vous soyez, consultez votre nature humaine, et demandez-lui si tout ceci n'en est pas le renversement? D'où a pu venir tout à coup, dans de tels hommes et dans de telles circonstances, cette confiance? d'où cette opiniâtre énergie? d'où ce zèle et cette assurance qui se rient de tout, et ne craignent pas la mort non-seulement pour elle-même, mais pour le renversement de leur entreprise?... S'ils ont revu le Christ ressuscité, s'ils l'ont bien vu, s'ils l'ont tous vu, s'ils ont reçu la force invincible de l'Esprit de Dieu, s ils font eux-mêmes, à chaque instant, l'expérience de celte assistance surnaturelle en opérant des miracles, s'ils guérissent des boiteux de leur ombre seule, s'ils font trembler les démons, je conçois qu'ils ne tremblent pas, je conçois que le zèle et Tamour de la vérité, dont ils portent en eux tant de gages, les emportent, et qu'ils défient l'univers, sûrs de le régénérer avec le secours de Celui qui l'a créé; je conçois toute leur vie sainte et apostolique, je conçois leur mort héroïque et généreuse, je conçois tout, et j'admire!... Mais si tout cela n'est pas, si le Christ est resté dans le tombeau, s'il ne leur est pas apparu comme ils le disent, si la; pusillanimité et la défiance, dont ils n'avaient pu se défendre lui vivant, sont justifiées par une mort sans retour; si rien de nouveau ne s'est passé en eux et autour d'eux depuis que nous les avons laissés tremblants et fugitifs, n'espérant plus, et rentrant dans leurs bateaux de pêcheurs..., oh ! alors je n'y conçois plus rien, toute ma raison se perd dans un chaos d'impossibilités sans issues; et au lieu d'un événement que je comprends très-bîen pouvoir être dans l'ordre surnaturel, qui dépasse là coutume sans choquer la raison, qui même l'élève et la ravit en se nouant à un ordre de faits et de vérités qui précèdent et

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qui suivent, et dont renchaînement compose le tout le plus harmonieux, je me trouve avoir un événement qui devrait être parfaitement clair et intelligible, puisqu'on le dit naturel, et qui cependant est le renversement de la nature et le désespoir de la raison... Je ne saurais hésiter : incrédulité et absurdité, c'est trop! Je me jette du côté où m'apparaissent la raison et la foi *.

III. Et cependant nous n'avons pas encore vu le prodige du prodige : le succès. Ici, nous l'avouons, les expressions manquent pour rendre la force d'une telle preuve. Aussi bien nous pensons qu'il n'est pas très-nécessaire d'y in-

1. ff Gomment ces hommes si lâches sont -ils devenus si courageux? » se demande, comme nous, Fauteur de VAn de penser et de raisonner^ GoNDiLLAC. a G'esl qu'ils ont été convaincus ; et ils l'ont été parée « qu'ils ont vu. Toutes les circonst.incds des apparitions de Notre-Seia gneur prouvent qu'ils n'ont pas cru légèrement.

« Si je ne parlais que des motifs que nous avons de croire, ajoute- « t-il très-judicieusement, l'incrédule pourrait dire que les Évangé- « listes ont inventé ces faits. Mais les Apôtres n'auraient pas pu « croire sur des faits que les Évungélistes auraient inventés depuis. « S'ils ont cru, ils ont donc vu ; et les faits n'ont pas été inventés, a Or, il n'est pas douteux qu'ils n'aient cru... » {Considérations sur les pro(jrt)s de la Relinion dmis le^ trois preiniin siècles.)

«r L'immense révolution qui se passa dans l'esprit des Apôtres, dit « Strauss lui-même, depuis le profond découragement et la perte de «t tout espoir lors de la mort de Jésus, jusqu'à la foi et à l'enthousiasme ff avec lesquels ils l'annoncèrent comme Messie h, la Pentecôte suia vante, ne s'expliquerait pas, si dans l'intervalle il n'était pas sur- « venu quelque événemiint plein d'une consolation extraordinaire, et a en particulier un événement qui les convainquit de la résurreca tion de Jésus crucifié. » (Strauss, Vie de Jésus, 3** sect., 4« chap., g cxxxvii).

Une chose qui, je crois, n*a pas été encore remarquée et qui élail digne de l'ôlre, c'est que l'ApHre qui avait été d'abord le plus incrédule, saint Thomas, est celui qui porta ensuite la foi le plus loin, et qui, isolé de tous les autres, dans les Indes, vécut le plus de sa foi propre et individaelle : tant l'événement de la Résurreelion, dont il avait fait une expérience personnelle en mettant le doigt dans les plaies du Sauveur, l'avait convaincu !

sister, parce que la chose parle assez d'elle-même à ceux qui ont l'esprit ouvert à la vérité; et quant aux autres, la cause de leur aveuglement n'est pas de celles que les raisonnements dissipent. On ne fait pas voir le soleil : il se fait voir.

Essayons cependant :

L'argument qui résulte de l'Établissement du Christianisme est le plus fort, parce qu'il est le plus immédiat de tous les arguments : c'est celui que l'on appelle ad hominem. Sa force est en raison de la résistance de celui auquel on l'oppose. Il s'appuie sur l'incrédulité elle-même, pour la convaincre.

Vous ne croyez pas, dites-vous, à la divinité de Jésus- Christ, et vous ne pouvez prendre la doctrine de la croix au sens absolu. Il y a des choses dans cette doctrine qui, malgré tous les raisonnements, tous les faits, tous les principes et tous les résultats qu'on peut rassembler pour essayer de vous la persuader, vous choquent, et l'empêchent d'entrer dans voire esprit; on a beau faire, vous avez beau faire vous-même, dites-vous, vous ne pouvez avoir la foi..., la foi réelle, la foi entière, la foi qui adore, qui quitte tout s'il le faut, et qui meurt pour son objet. Je n'ai pas à rechercher la cause de celle incrédulité opiniâtre et invincible. Bien certainement elle n'est pas dans la pure raison et la droite volonté, et vous en êtes bien moins innocent que vous ne vous le persuadez. Mais enfin, quelle qu'en soit la cause, le fait existe; et cette cause vous paraît naturelle et légitime : vous m piiuvez pas croire, et il vous faudrait des miracles pour vous convertir.

Soit; mais convenez cependant que ce Christianisme auquel vous ne pouvez pas croire est bien plus croyable aujourd'hui que lorsqu'il parut pour la première fois dans

le monde. Vous êtes né dans son sein, vous ra?ez trouve tout établi; pénétré de ses influences, vous avez été chrétien avant d'être homme, et il vous a fallu secouer tous vos préjugés d'enfance pour cesser de l'être. Assurément votre disposition à l'incrédulité eût été bien plus franche et bien plus entière, si vous n'aviez pas été élevé dans des idées chrétiennes : qu'eût-ce donc été, si vous aviez été nourri dans un milieu tout à fait opposé? Ce n'est pas tout : votre incrédulité d'homme a encore à surmonter d'autres obstacles, à balancer d'autres considérations; car, enfin, si le Christianisme ne vous parait pas littéraralement divin, au moins est-il imposant par sa dorée, par ses bienfaits, par ses rapports, par ses gloires. II existe, et il existe seul, aucune Religion ne lui est opposée. C'est le culte de la patrie, c'est le culte des ancêtres, c'est le culte du monde civilisé. Il a pour lui tout ce qu'il y eut jamais de grand, de beau, d'illustre dans le monde; et nous ne pouvons nommer rien de ce qui a le plus honoré l'humanité sans en réveiller l'idée. Vous êtes incrédule malgré tout cela : quelle serait donc votre incrédulité sans cela? Que serait-elle dans un état de choses diamétralement contraire, si jamais le mot de Christianisme n'avait sonné à vos oreilles, et si, nourri, élevé, formé dans des idées, des coutumes et des mœurs toutes païennes, vous entendiez dire pour la première fois qu'un supplicié veut être adoré, non pas à côté, mais à la place de tous les dieux, dont le culte brillant s'identifie avec tous les préjugés, tous les souvenirs, tous les intérêts, toutes les passions de la patrie, de la société, et de la nature? que l'instrument des exécutions, qui se dresse sur les places publiques, doit désormais être préféré à tout, et devenir, dans les idées abjectes, horribles et repous-

santés qa*il réveille, Tunique sujet d'étude, de gloire et d'affection qui doive vous occuper, vous absorber, jusq[u'à renier tout ce qui n'y serait pas conforme, et à mourir au besoin pour le confesser? Pourrait-il se présenter à votre esprit et à votre bouche d'autres qualifications à appliquer à cette doctrine que celles que lui prodiguait le plus grave, le plus élevé de tous les esprits, Tacite : d abominable infamie^ d'exécrable superstitiony d'odieuse et opiniâtre conjuration contre le genre humain, digne dêtre étouffée par tous les supplices, et qui méritait ce qu^elle adorait ?

Vous êtes incrédule, dites-vous aujourd'hui; et il vous faudrait des miracles pour vous convertir, et votre conversion elle-même serait un miracle : Quels miracles n'a-l-il donc pas pas fallu pour convertir le monde païen? et quel prodige n'a pas été cette conversion?

Car votre nature n'est pas différente de celle des autres hommes; et c'est dans le môme fonds d'idées, de jugements, et d'instincts, que vous puisez votre incrédulité. Celle-ci ne peut môme faire quelque illusion qu'en paraissant s'inspirer de ce sens humain^ de ce sens commun. Ce que vous éprouvez, ce que vous auriez éprouvé, si la Providence vous avait fait naître dans le paganisme, tous les autres hommes de ce temps ont dû naturellement l'éprouver. Vous êtes un petit monde qui pouvez vous donner à vous-même l'idée de ce qu'était et devait être le monde entier à l'égard du Christianisme; et si ce Christianisme est pour vous aujourd'hui incroyable, il devait l'être, et l'être cent fois plus, à la société païenne.

Pour bien en juger, il faut voir ce qu'en pensaient les païens. Or, nous avons là-dessus un sentiment bien explicite, c'est celui de Celse, qui disait des Chrétiens : a A

« leurs autres folies, ils joignent la prétention absurde « de voir leur superstition devenir un jour la foi gêné- « raie du monde. Mais quel homme de bon sens regar- « dera comme possible que tous les peuples de la terre, « Grecs et barbares, se soumettent jamais à une seule « croyance, à un seul et même culte? » — Celse avait parfaitement raison : aussi qiitl homme de bon sens regardera comme possible que tous les peuples de la terre se soient SOUMIS NATURELLEMENT à uuo seule croyance^ à un seul et même culte, et à une telle croyance, et à un tel culte?.. Comment expliquer, autrement que par une aclion surnaturelle, que cette exécrable superstition soit réellement devenue la foi générale du monde civilisé, et en quelque sorte de la nature humaine régénérée? Qu'aurait à répondre à cela Celse, et qu'ont à y répondre les Celses modernes?...

Remarquez que lorsque Celse jugeait ainsi la difficulté de convertir Tunivers, la chose était à moitié faite; c'était vers la fin du deuxième siècle : qu'est-ce donc si on se reporte au début de l'entreprise, si on se place au pied môme de la croix avec les Apôtres, et que de là on mesure la difficulté de convertir tout l'univers païen à la fclie et à l'horreur de cette croix?

Il faut avoir enfin la bonne foi d'en convenir : la conception, la résolution et le succès d'une telle entreprise, ne peuvent s'expliquer que par des miracles, qu'on ne peut écarter sans faire de la conversion de l'univers un bien plus grand miracle; et c'est le cas de rappeler celte argumenlalion pressante de saint Augusiin : « Si le Cliris- « tianijme est incroyable, il est incroyable que le monde « entier l'ait cru naturellement. Il l'a cru, donc il est « croyable; ou bien il a été rendu croyable par des ca-

ÊTABLlSSliMKNT DU CHRISTIANISME. 4l7

« raclères visiblement surnaturels, par des miracles. « Vous n'admettez pas les miracles : d'où vient donc « qu'en des siècles si polis le monde a cru sans miracles « des choses tout à fait incroyables? Direz-vous qu'elles c< ont été crues parce qu'elles étaient croyables? Que ne « les croyez-vous donc vous-même?... Voici à quoi se ré- « dult notre raisonnement : Ou des ciioses incroyables «c qui se voyaient ont persuadé une chose incroyable qui €f ne se voyait pas, ou cette chose était tellement croyac< ble qu'elle n'avait pas besoin de miracles pour être « crue; et en ce cas, comme dans l'autre, vit-on jamais « une plus grande opiniâtreté que celle de nos adver- « saires^? »

Cet arîçument est sans réplique.

Mais ce qui achève de fermer le cercle de la démonstration qui en résulte, ce qui ne laisse aucune issue, je ne dis pas à la subtilité, mais au bon sens, c'est la manière dout le monde a cru celte chose incroyable.

Nous Tavons vu : rien n*a porté le monde à croire cette chose, qu'un petit nombre d'hommes grossiers et ignorants, qui n'avaient aucune teinture des belles-lettres, point de grammaire, point de dialectique, point de rhétorique; en un mot, de pauvres bateliers. Le fait est là; et s'il pouvait être le moins du monde ébranlé, il y a longtemps que Tincrédulilé s'y serait attaquée, tant il est accablant pour elle. Mais, aussi certain que pertinent, jamais il n'a été contredit; et, dans ses extrémités, l'incrédulité a été as^ez malavisée pour s'en faire une arme de ridicule et de discrédit contre les Chrétiens. Nous acceptons ce ridicule et ce discrédit, et nous nous

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