La Cité de Dieu, Vu XXII, c. vill
418 CnAPITRB TI.
glorifions d'un Pierre, d'nn Jacqnes, d'un Jean, plus que d'un Augustin, d*un Bossue t et d'un Pascal^ parce que nous nous glorifions de la vertu même de Dieu, beanconp plus visible dans ceux-là que dans ceux-ci.
Elle y éclate, en effet, à éblouir les yeux dans r£tablissement du Christianisme par de tels hommes; et, poor nous resserrer dans un simple raisonnement, nous dirons seulement ceci :
Une chose n'est crue par la généralité des hommes que parce qu'elle est vraie ou parce qu'elle est vraisemblable. On ne peut contester cette proposition, car elle ne pourrait l'être que par celle-ci : Les hommes peuvent croire vrai ce qu'ils savent en même temps être faux : ce qui est une pure absurdité. Il faut donc, pour être crue, qu'une chose ou soit croyable, ou paraisse T être; ou soit vraie, ou soit vraisemblable.
Or, la vraisemblance d'une chose ne peut venir que de deux sources : de la chose en elle-même, ou des moyens qui sont employés pour la persuader. Cela est évident.
La chose en elle-même, ici, le Christianisme, était pour le monde païen le comble de Tinvraisemblance; nous nous le sommes représenté assez, souvent pour qu'il soit inutile d'y revenir. C'était le plus parfait contre-pied de la raison d'alors, du sens païen, populaire comme philosophique; scandale aux Juifs, folie aux Gentils; une vraie extravagance, stultitia : plus on réfléchira, plus on en restera convaincu.
Les moyens employés pour la persuader, si vous faites abstraction des miracles, sont à l'avenant. D'où vient cette abominable infamie^ cette exécrable superstition ? devait-on se demander. Par quelle autorité se recommandet-elle? Quels en sont les prédicateurs et les garants?
Sont-ce des chefs de partis, ou des philosophes, ou de beaux diseurs? D'où sortent-ils? quelles sont leurs ressources? et qu'y a-t-îl à gagner avec eux? Ils sortent de la Judée et du limon de la Judée; ils ne savent rien, et ils se vantent de ne rien savoir; ce sont des pécheurs qui ont laissé leurs bateaux pour courir le inonde, et qui ne disent autre chose sinon qu'un nommé Christ, supplicié à Jérusalem, est ressuscité; qu'il faut les en croire; et en conséquence, Juifs, qu'il faut abandonner le culte de nos pères; prêtres des dieux, qu'il faut renverser leurs autels; philosophes, qu'il faut nous ranger parmi les ignorants; maîtres, qu'il faut fraterniser avec nos esclaves; esclaves, qu'il faut rester plus que jamais soumis à nos maîtres : tous, qu'il faut souffrir. . . — Je le demande, l'invraisemblance d'une telle prédication eut-elle jamais rien de comparable que l'invraisemblance de la doctrine?
Si cette doctrine avait été prêchée par des hommes éclairés et illustres, on concevrait à peine qu'ils eussent pu naturellement la persuader ; et si des gens grossiers comme les Apôtres avaient prêché une doctrine dans le goût du jour, sensuelle et commode, il est pareillement à croire qu'ils n'auraient pas produit grand effet. Dans le premier cas, la doctrine eût tué la prédication; dans le second cas, la prédication eût tué la doctrine. Que devait donc produire la réunion de la doctrine de la croix avec la prédication apostolique?
Sans doute, pour nous qui avons vu marcher à la suite des Apôtres les Chrysostome, les Augustin, les Leibnitz, les Bossuet, et à qui dix-neuf siècles de réflexion ont appris à saisir le rapport admirable de la Doctrine chrétienne avec le mode de sa prédication, nous n'en sommes pas offu*^"^'*^ ^ais avant qu'elle se fût établie, tout en-
veloppée qu^elIe était de ses propres mystères inexpliqués, et plus encore des calomnies et des faux jugements qu'elle soulevait dans le paganisme, n'ayant, pour sauver le scandate et la folie de sa croix, que des apôtres qui en étaient la vivante image, et qui auraient compromis la plus vraisemblable et la plus séduisante des doctrines, il est impossible d'imaginer rien de plus impropre à se faire jour. L'invraisemblance de la doctrine et Tinvraisemblance de la prédication se confirnoiaient, s'accroissaient réciproquement, pour produire le plus parfait chefd'œuvre d'invraisemblance.
Puis donc que ce n'est pas la vraisemblance qui a ouvert les voies au Christianisme, et qu'au contraire elles les lui fermait, qui a pu le faire percer et pénétrer si largement, si ce n'est la vérité, sa propre vérité, c'est-à dire, sa divinité, plus forte que tout, et se créant elle-même des moyens miraculeux pour arriver à sa fin, ou créant directement celte fin sans miracles, par un seul plus grand miracle?
Où trouver ailleurs que dans l'essence du Christianisme lui-même, et dans une action extra-humaine, le secret d'un triomphe aussi dépourvu de moyens humains, et d'un triomphe aussi complet, aussi rapide, aussi durable ?
Avez-vous remarqué parfois, dans une matinée d'automne, le soleil se levant dans un ciel opaque et sur une terre chargée de brouillards? Il est sur l'horizon, et nul ne l'a vu. Mais bientôt la chaleur interne dont il est le foyer dissipe la couche nuageuse qui l'enveloppe : il paraît, mais privé de rayons, et semblable à un spectre de lumière. Encore cette première apparition va-t-elle lui être disputée, et devenir pour lui la cause de nouveaux
comt)ats, de noureaux triomphes. Voici, en effet, que la môme chaleur qui Ta dégagé des vapeurs qui Tentouraient va frapper au loin la terre humide et soulever des vapeurs nouvelles, qui montent remplacer les premières, et ensevelir de nouveau Tastre qui se les est attirées. Mais sa chaleur, incessamment active, dissipe encore celles-ci, et en les dissipant en fait naître d'autres qui ne laissent pas de trêve à cette lutte, où le vainqueur absorbe les obstacles à mesure qu'il les soulève, et les soulève à mesure qu'il les absorbe, jusqu'à ce qu'ayant achevé de purger la terre et de pomper l'humidité des airs, l'Astre géant déchire une dernière fois le rideau qui voilait les deux, et, dans leur azur profond et épuré, se fait saluer par la nature ranimée, comme son libérateur et son roi.
C'est ainsi que s'est fait l'établissement du Christianisme, à travers trois siècles de persécutions soulevées par son invraisemblance, et vaincues par sa vérité.
C'est une création. Le Christianisme a été fait dans le monde, comme le monde lui-même, de rien : il a été tiré du néant. Voyez la structure, rien de plus grand : c'est le monde moderne. Voyez le fondement, c'est le néant môme : douze hommes de rien. Jésus-Christ voulant montrer qu'il était Dieu, a fait ce qui caractérise Dieu, ce à quoi seul nous connaissons Dieu; de manière que nous fussions obligés de croire au Fils au même titre que nous croyons au Père, et qu'il n'y eût que les athées, comme nous le voyons de nos jours, qui pussent ne pas être chrétiens^ Il a refait l'œuvre de Dieu en nous. Et, pour que
1. Il est très-remarquable en effet qu*on n'attaque plus le Christianisme qu'en se Fondant sur Tathéisme, et qu'on prouve par U sa divinité pour quiconque croit à la Divinité. On le déclare môme et on le proclame hautement : « Si vous reconnaissez un Être suprême, à ge-
422 CHAPITRE YI.
nous fussions forcés de le reconnaître, il a choisi tes choses qui ne sont pas, pour abolir celles qui sont; il a écarté avec soin de son opération tous les éléments naturels qui auraient pu nous la cacher; et non-seulement il les a écartés, mais il a permis qu'ils se tournassent contre. lia agi seul avec rien, contre tout. Et ce n'est que lorsqu'il a eu bien fait voir distinctement son action créatrice, lorsqu'il a eu achevé de convertir le monde par la seule vertu de sa croix méprisée, qu'il a permis aux puissances humaines vaincues d'y mettre la main et de s'en glorifier.
On peut même dire qu'il a fait plus que de créer; car, comme Tobserve très-bieu un vieil auteur, « c'est plus de « reformer que de créer : car, en la création, rien ne « résiste au créateur, et rien n'empesche qu'il ne manie « et façonne sa créature comme il veut; mais en la res- « tauration et reformation on a à combattre et à forcer « la coulpe, la peine, et encore la volonté corrompue *.»
Si nous ne sommes pas frappés de toute la grandeur de ce prodige, cela tient à ce qu'il s'est passé dans l'ordre moral, et qu'en général nous en sommes moins affectés que de l'ordre physique. Mais un peu de réflexion nous
a noux devant le crucifié ! » Proudhon, De la Justice dans la KévolU' tion et dans l'Eglise^ t. II, p. 207. Tel est aussi le système de M.Renan et de toute son école. I^Jais on ne se débarrasse de la difficulté que par de plus grandes ditficultés ; car, pour nier la Divinité , il faut affronter le témoignage de la nature et du genre humain ; pour nier U véracité de Jésus-Christ et de rJÊvangile, il faut affronter rhistoire, la raison, la conscience : lant il est vrai que tout cela se tient, et que la conscience, la raison, riiistoire, le genre humain et la nature sont comme les assises de notre Foi. Jamais cela n^avait été démontré plus clairement, et si on ne connaissait l'hostilité de nos adversaires, oo pourrait croire qu'ils se sont proposé de nous servir.
1 . Livre des créatures, de Raymond Sebond, traduit du latin par iit:«k«i de Montaigne, p. 321, verso.
dira que Tordre moral a ses lois aussi constantes et aussi nécessaires que celles de Tordre physique, et que lorsque le phénomène se produit aussi en grand que la réforme du genre humain par le Christianisme, son auteur a aussi bien fait preuve de divinité que si, comme le suppose Rousseau, il eût tenu ce langage, suivi de Teffet : « Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut; re- « connaissez à ma voix Celui qui m'envoie. J'ordonne au « soleil de changer sa course, aux étoiles de former un n autre arrangement , aux montagnes de s'aplanir, aux « flots de s'élever, à la terre de prendre un autre as- « pect. »
La révolution opérée par la seule croix de Jésus-Christ dans le monde n'est pas moins merveilleuse , n'est pas moins divine. Un homme qui peut croire qu'un événement si contraire à tout ce que nous savons devoir arriver en vertu des dispositions du cœur humain s'est passé sans aucune intervention surnaturelle, un tel homme a beaucoup plus de foi qu'il n'en faut pour croire la Religion chrétienne, et il demeure incrédule par pure crédulité.
Au reste, le problème a été posé admirablement, avec Tindication de sa solution , par un juge bien impartial , et alors que toutes choses étaient entières.
Jésus-Christ venait de mourir, et la folie de la prédication de sa croix en était à son début, lorsque les Apô-; très, repris de justice pour ce fait, comparurent devant les magistrats de Jérusalem. Le grand prêtre leur dit* « Ne vous avions-nous pas expressément défendu d'enseigner en ce nom-là? cependant vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine, et vous voulez nous charger du sang de cet homme. » Lors Pierre et les Apôtres, répon-
dant, dirent : « Il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes. Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, ce Jésus que vous avez rais à mort en le clouant à la croix. C'est lui que Dieu a élevé à sa droite pour être Prince et Sauveur, et donner à Israël la rémission des péchés. Nous sommes ses témoins dans tout ce que nous vous disons, et le Saint-Esprit que Dieu nous a donné Test avec nous. » Les magistrats ayant ouï ceci, frémissaient de rage, et délibéraient de les faire mourir.
(( Lors, continue l'histoire, un pharisien nommé Ga- « maliel, docteur de la loi, homme honoré de tout le « peuple, se levant dans le conseil , commanda qu'on fît « retirer les Apôtres un moment. Puis, s'adressant à ses (( collègues, il leur dit ceci :
« Israélites! prenez garde à ce que vous allez faire à « regard de ces gens-là. Dernièrement, un certain Théo- « das parut, prétendant être quelque chose. Quatre cents « hommes environ se joignirent à lui; mais il fut tué: « tous ceux qu'il avait séduits se débandèrent, et il n'en « resta rien. — Après lui , un second prétendant surgit, « Judas de Galilée : à l'époque du dénombrement du « peuple, il se fit suivre d'un gros rassemblement; mais (( il ne larda pas à périr à son tour, et tous ceux qu'il u avait gagnés furent pareillement dispersés.
a Et maintenant voici ce que j'ai à vous dire : Départez- « vous de ces gens-là, et laissez-les. Car, si ce dessein « vient des hommes, de lui-même il se détruira; mais « s'il vient de Dieu, vous n'y pouvez rien. Prenez garde « qu'à l'événement vous ne vous trouviez avoir lutté u contre Dieu lui-même !
« Ils se rendirent à son avis \n