‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 139 sur 168 · Àcu det Apôtres, chap · texte numérisé non relu

Àcu det Apôtres, chap

Si cet homme judicieux et sage reparaissiit aujourd'hui; s'il achevait de lire l'histoire incroyable de l'Établissement du Christianisme, dont il vit le début; s'il voyait la Croix dominer encore nos cités du haut des grandes basiliques, et sur le siège de Rome encore assis, après dix-neuf cents ans, le successeur de ce môme Pierre qui comparut devant lui..., que pensez-vous qu'il dirait?

Il dirait ce que le même bon sens, qui le lui avait fait pressentir, a fait dire à Bayle» en dépit de tous les so-; phismes :

« L'Ëvangile, proche par des gens sans nom, sans « étude, sans éloquence, cruellement persécutés, et des- « titués de tous les appuis humains, ne laissa pas de s'é- « tablir en peu de temps par toute la terre. C'est un fait « que personne ne peut nier, et qui prouve que c'est « l'ouvrage de Dieu ^ »

2» Bayle, Dietionn, crtr., arU Mahomet^ remarque 0

Si nous ne connaissions rien du Christianisme, ni sa doctrine ni son histoire ; si Tarbre et les racines nous étaient entièrement cachés, mais que les fruits seulement nous fussent oiîerts, nous seHons encore obligés de reconnaître que ces fruits ne sont pas de ceux que la terre porte, et que leur sève provient d'un principe surnaturel.

Nous ne pouvons qu'effleurer 6e vaste sujet, déjà si éloquemment traité dans des ouvrages spéciaux que tout le monde a dans les mains ^ : nous allons seulement en prendre la substance philosophique.

Le Christianisme a enrichi tout l'homme de ses fruits divins :

Dans l'ordre moral.

Dans l'ordre intellectuel, Dans l'ordre social;

Trois aspects sous lesquels nous allons successivement l'étudier.

1. Nous n'avons pas besoin de rappeler le Génie du Christianisme; mais nous recommandons Touvrage intitulé Du protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation européenne, trois volumes in- 8", par Pabbé Balmès, traduit de l'espagnol ; ouvrage qui doune encore plus qu'il ne promet, et qui, par le fond comme par U forme, répond tout à fait à l'état actuel des esprits. Au reste, le plus grand succès, en France comme en Espagne, est venu couronner I« mérite de ce beau travail, qui fait honneur au clergé, qui hradi honneur à nos premiers publicistoa*

FRUITS DU CHBISTIAHISUB. 427

fruits du Oliristlaiiiszne dans Tordre xnorai.

Pour simplifler dès l'abord la preuve tirée des fruits moraux que le Christianisme a apportés à la terre, et couper court à plusieurs difficultés secondaires, il faut nous attacher à un principe certain et trop négligé.

La Religion vraie doit offrir à Thomme, outre les efforts de sa nature, des moyens efficaces de perfectionnement moral ; de telle sorte que tout homme qui voudra user de ces moyens en ressente des effets surnaturels, et parvienne à un degré où il n'aurait jamais été, avec les seules ressources qui sont en lui.

Mais cette Religion , qui doit ainsi aider la nature de l'homme, ne peut la forcer. Ce serait la détruire et manquer son but, puisque le propre de cette nature est la liberté, et que ce n'est que par l'exercice de la liberté que la Religion peut amener l'homme à sa fin. Cette liberté est essentielle à la nature de l'homme et au but de la Religion. Aussi, loin de la détruire, la vraie Religion doit en étendre l'exercice.

Il suit de là que l'homme restant toujours libre doii pouvoir faire toujours le mal, doit pouvoir méconnaître et rejeter le secours du Ciel, doit pouvoir en abuser. Il faut môme dire qu'en donnant plus de jeu à cette liberté, et en augmentant son essor de toute la conscience des vertus et des vérités qu'elle lui prescrit et lui révèle , la Religion véritable donnera lieu à des chutes individuelles plus malignes, et que la tùôme épreuve qui fera monter les uns précipitera les autres ; Pgsùus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum; résultat d'autant plus inévi-

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table que l'homme étant pris plus bas, Tépreuve destinée k le faire remonter devra être plus forte et plus nécessaire ^

Ce serait donc aller contre la nature des choses que de faire un grief à la Religion de le qu'elle aurait laissé subsister des crimes sur la terre, ou même de ce qu'elle en aurait occasionné : c'est là l'effet de la perversité humaine, d'une liberté plus active, et de l'abus plus funeste d'un bien plus parfait, selon la maxime si vraie : Corruptio optimi pessima.

Mais si, malgré cette perversité, malgré les caprices de cette liberté, malgré les chances de cet abus, la Religion opère, dans ceux qui l'embrassent réellement^ des effets surnaturels de perfection ; si elle sauve quiconque veut être sauvé, n'y en aurait-il qu'un seul, elle aura fait preuve de vérité, de divinité. Oui : qu'il soit bien avéré quun seul homme, pris comme homme, quel que soit son caractère naturel, sa condition, sa capacité, et uniquement réduit à ce qui constitue l'homme, — la volonté, — ait éprouvé de la pratique de la Religion chrétienne des effets transcendants de sainteté et de vertu, il n'en faut pas davantage pour justifier la divinité de cette Religion par ses fruits. Alors il sera prouvé, par l'exemple de ce seul homme, que tout homme peut être sauvé de sa perversité naturelle par le secours de cette Religion : cela ne dépendra que de lui; ce ne sera plus qu'une question de volonté. Si quelquun veut faire la volonté de mon Pere^

1. a L*hoinme chrélien, dit M. de Bonald, ne vit pas avec moins de passions que rhomme païen ou mahométan. Peut-être môme qu'un plus grand développement de son inleliigence, et un frein plus présent et plus sévère à ses actions, rendent ses passions plus industrieuses et plus irritées, et augmentent ainsi la force de son Ame en n^outantà l'activité de ses désirs. » {fissai analytique^ p. 106.)

dira cette fille du ciel , il verra si ma doctrine vient de Lui^ ou si je parie de mon chef; et, tous les hommes restassentils pervers par le défaut de cette volonié, cela ne prouverait rien contre la divinité de la Religion, dont ils n'auraient pas accepté Fépreuve, et qui, forte de leur lâche refus, n'en aurait pas moins accompli son message en ne rapportant au ciel qu'un seul Élu ^ .

1 . « Une des âmes les plus riches, les plus élevées, les plus saintes « que j'aie connues, dit le comte de Stolberg, avait été, dès sa pre- « mière jeunesse, détournée de lu Religion chrétienne par le grand c monde; mais le monde ne lui avait jamais sufll ; elle avait toujours a rendu hommage à la vertu, et elle cherchait toujouriii la vérité avec ff cette soif que Dieu satisfait. La sagesse de Socrate fut longtemps a pour elle un sujet d'espoir; elle trouvait un attrait svmpath que c dans la simplicité élevée de ce philosophe, qui excitait sa sollici- « tude, son zèle ardent, mais circonspect, vers les choses qui sont « au delà de ce monde. Néanmoins, aWi commençait à porter ses dôc sirs vers des régions plus élevées ; et lorsque des actions et des ma- « nières de quelques chrétiens elle eut vu apparaître ce qu'elle avait c toujours entrevu, elle commença à lire l'Évangile de saint Jean, c Elle fut saisie de son élévation, de sa simplicité, de s;i pureté, de a son amour palpitant. Lorsqu'elle vint à ce passage où le Sauveur a « dit : Si (pietqu'un veui faire la volonié de Dieu , il reconnaîtra si c ma doctrive est de, lui ou si je parle de méli chef, elie bondit de a joie, et s'écria : a Non, aucun sage, qui ne fut qu'un homme, n'a a parlé ainsi ! aucun sage n'a soumis sa doctrine à une semblable c épreuve devant le monde I » Dès lors elle médila avec plus de zèle a et avec un amour toujours plus croissant : elle pria l'Être des êtres, « qui se révélait à son cœur comme un père, et comme un père ea ff Jlésus-Ghrist. Elle éprouva complètement quelle est la doctrine de « Dieu quand eUe ût sa volonté; elle connut la félicité de ceux qui ne c voient point, et qui croient cependant. Elle fut un guide et une con- « solation pour beaucoup de personnes, et un exemple élevé et bienc veillant de ce que peut la Religion de Jésus-Christ, quand une àme « élevée se livre à sa direction par amour et sans condition. Des phia losophes ont admiré ses manières et sa vie ; et l'innocente jeunesse a d'un romantique village dans les environs duquel elle avait souvent c cherché le repos et la solitude, et où elle avait trouvé la solitude et a le repos dans le sein de son Dieu, a répandu par reconnaissance a des fleurs sur sa tombe, sur la tombe d'une noble femme qui l'avait cr souvent réunie autour d'elle pour la diriger vers l'Ami suprême de c l'enfance, qu'elle avait aimé pendant sa vie, et dont la louange 8*éc leva vers le ciel en môme temps que ion &me s'échappait de ses

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Or, la Religion chrétienne a opéré et opère tous les joars ce perfectionnement surnaturel, non pas seulement dans un homme, mais dans des millions d'hommes pris partout. Au sein de la perversité naturelle et sociale, à travers tous les obstacles qu'elle rencontre et qu'elle soulève, dans ce flux et reflux perpétuel de passions et de crimes qui composent ce misérable monde, elle se maintien! dans une inviolable pureté, dans une fixité invincible, dans une fécondité éternelle. Elle forme incessammeni des âmes d'une beauté prodigieuse, qui font envie au Cid pour lequel elle les prépare, et que lui seul souvent connaît. De notre pauvre et vile nature elle fait des Anges, elle fait des Saints.

Des Saints! Savons-nous bien ce que c'est? avons-nous jamais réfléchi sur le phénomène de la Sainteté?

Qu'est Thomme pris dans son état nalurel? Nous le savons tous par un regard jeté sur nous-mêmes : c'est, dans ce qu'il a de moins mauvais, un être enclin au mal, àTégoïsme, à la paresse, à l'orgueil, à la cupidité, à la sensualité, à la dureté, à la duplicité, à une incroyable futilité. Ou il se laisse aller à ses penchants, et alors jusqu'à quel degré de perversité et d'abjection ne descend-il pas? ou il les contient à demi, et alors, épuisé par les efforts qu'il lui en coûte, il ne lui reste plus rien pour s'élever au bien. Cette grande nature est bornée au cercle d'une moralité négative et inféconde; elle ne fait pas le mal :

« lèvres mourantes. » {Histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ dft Frédéric-Léopold, comte de Stolberg, édit. in-B*', t. II, p. 5t.) L'auteur uous fait coDuaitre la personne dont il vient de tracer la ravisgante figure, dans une noie ainsi congue : c Amélie, princesse de Gac litziu, née comtesse de Schmettau, mourut à Munster le 27 avril « 1806. Su dépouille mortelle repose au cimetière du petit village « d'Angdmodi, contre le mur de l'église, sous Timage du Dieu cru* c cillé, »

voilà son héroïsme. Et encore faut-il que le tempérament, rage, la condition, le bon naturel, le défaut d'intérêt majeur, n'offrent à la volonté que peu de luttes à soutenir, ou même qu'elle trouve à s'appuyer sur quelques grossiers motifs de réputation, d'orgueil et de paresse, qui balancent le mal par le mal môme, et ne laissent à ce sage d'autre mérite que de se conserver en équilibre entre les excès, et de n'élre qu'un épicurien de vertu.

Voilà tout ce dont l'homme est capable. Un peu plus, un peu moins, tel est son plus haut diapason de vertu. De même que sa stature physique, sa stature morale ne dépasse pas un certain niveau.

C'est à ce niveau que le Christianisme prend l'homme pour rélever à la plus haute sainteté, c'est-à-dire, à un état où tous les mauvais instincts de notre nature sont foulés aux pieds, et où le Bien, dans ce qu'il a de plus général et de plus absolu, devient la profession de tous les jours, de tous les instants, de tous les soupirs de la vie; où l'âme, toujours tendue et en haleine vers la perfection, non-seulement s'interdit tout ce qui est défendu, mais se dépouille de ce qui est permis, de ce qu'il y a de plus doux, de plus cher, de plus inhérent à notre nature ; s'immole impitoyablement, se circoncit, ne vit plus de la vie sensible, de la vie concupiscible, que pour y mourir tous les jours; et par ce moyen naît, grandit, s'élève, s'étend dans une nouvelle vie toute de perfection, de devoir, de vertu, où, ne voyant jamais ce qu'elle fait de bien, mais ce qu'elle ne fait pas, elle se méprise en faisant des actes d'héroïsme, elle s'excite et s'aiguillonne par delà toutes les bornes connues du devoir, et va lutter, si j'ose ainsi dire, avec la perfection infinie de Dieu luimême.

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Voilà rétat parfait de Sainteté : c'est un état surnaturel pour quiconque veut bien réfléchir à la corruption et à la pesanteur de notre nature, autant que le serait au physique Télat d'un homme qui ne toucherait pas la terre, el se soutiendrait habiluellement dans les airs.

Et, chose admirable et bien digne de réflexion ! le Christianisme produit cet état dans toute nature d'homme, à tout âge, dans toutes les conditions, à travers tous les obstacles. Il ne consulte jamais la nature, tant il en eslle maître! Tout lui est bon pour faire un Saint : un enfant, un guerrier, un savant, un pâtre, un roi, une jeune fille, une âme pure, une âme déjà criminelle, tout devient sous ses mains capable de sainteté. C'est même ordinairement dans les diflîcultés et les résistances de la nature et de la société qu'il opère ces métamorphoses Sif pelées conversions, et qui ne sont pas moins prodigieuses dans l'ordre moral que les métamorphoses de la fabuleuse antiquité dans l'ordre physique. S'il veut faire éclater la charité et le zèle de l'apostolat, il choisira un persécuteur; s'il veut faire voir l'intrépidité inflexible et l'héroïsme de la constance, il prendra le cœur d'une vierge; s'il veut nous ravir par un chef-d'œuvre de douceur et d'humilité, il ira chercher Pâme d'un roi; il fera venir la simplicité de hi foi dans l'âme d'un philosophe, et la plus sublime philosophie dans la raison d'un artisan^; il inspirera à l'héritier d'un grand nom et d'une brillante fortune la passion

« 1. a Quelqu'un témoignait à un paysan, dans le joli petit villige « d'Angelmodi, près de Munster, la part qu'il avait prise au malheur. • comme il l'appelait, dont il avait été frappé par une grêle qui avait « ravagé ses récoltes. Oh! dit le vieux cultivateur en secouant avec « un sourire les boucles blanches de sa tête, ce n*est pas im malheur, « r« we.,/ qiCuji dnwtnuge : !e péché seul est un malheur, 9 {Slolhi^rff. Histoire de Noire ^Seigneur Jésus-Christ,)

du renoncement et de la pauvreté: il saisira rélégant« jeune fille au sein des caresses maternelles et sous les préparatifs de Thymen, pour la transformer en Sœur de Charité; et, de la pécheresse que le monde conspue et rejette, il fera Tamante du Dieu trois fois Saint.

L'action du Christianisme dans les âmes ressemble à celle de ces substances ferrugineuses qui, injectées dans les bois les plus poreux et les plus mous, leur communiquent la fermeté, Tincorruptibilité des bois les plus forts et les plus résistants. C'est une sève surnaturelle. Un saint est un homme refait, un homme nouveau.

Or, il n'y a que Celui qui a fait l'homme qui peut le refaire ainsi.

C'est surtout par comparaison avec l'état de la nature humaine en dehors du Christianisme, que cet état devient frappant.

Les païens ont eu des hommes vertueux, je n'en disconviens pas; ils ont eu des sages : mais ils n'ont jamais eu ce que nous appelons un Saint, Ils ont pratiqué les vertus qui se trouvaient naturellement à leur portée, des vertus humaines, relatives, intéressées; mais ils n'ont pas poursuivi la vertu pour elle-même, simple, vraie, absolue, détachée de tout motif humain, et à tout prix. Nous trouvons, dans la vie de leurs sages, des difformités morales monstrueuses, se relâchant d'un peu d'efforts sur un point ' par d'ignominieuses faiblesses sur d'autres. Souvent ils dépensent une énergie prodigieuse à quelque chose que nous croyons d'abord être de la vertu, mais qui, vu de près, n'est qu'un véritable vice, dont le prestige consiste à n'être que l'opposé d'un autre vice, lequel, dans une autre circonstance, paraît à son tour vertu par la môme opposition. Le sens moral est extrêmement borné chez

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