‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 140 sur 168 · IV · texte numérisé non relu

IV

eux ; et s'ils franchissent cette borne, c'est pour tomber dans le faux. Grands dissertateurs de vertu, ils s'épuisent à en parler, et il ne leur reste plus rien ft^ur la faire. Ils en ont le faste, et non la vérité. Leurs actions ne sont jamais derrière leurs écrits^ ; ils ne savent pas se soutenir sur les ailes seules du devoir et du sacrifice, et il faut toujours qu'ils prennent leur point d'appui sur quelque intérêt humain, dont le plus subtil est l'idolâtrie de soi. L'abnégation ne leur a jamais été connue, l'abnégation de tout, et de soi-même après tout. C'est que cette vertu n'est pas dans la nature de l'homme, pas plus, je le répète, que de se soutenir en l'air sans toucher terre. « Faire « la poignée plus grande que le poing, la brassée plus « grande que le bras, et espérer d'enjamber plus que de « l'estendue de nos jambes, cela est impossible et mons- « trueux, dit Montaigne; et l'est encore que l'homme se « montre au-dessus de soi et de l'humanité, car il ne « peut voir que de ses yeux, ni saisir que de ses prises : « il s'eslevera, si Dieu lui preste extraordinairement la « main; il s'eslevera, abandonnant et renonçant à ses

1 . «Je comparais les écrits des anciens païens , qui traitent des « mqpur^, à des palais fort superbes et fort magnîQques qui n'étaient c ];)ùtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les « vertus, et les font paraître estimables par-dessus toutes les choses

< qui sont au monde ; mais ils n'enseignent pas assez à les connaître, « et souvent ce qu'ils appellent d'un si beau nom n'est qu'une insena gibilité, ou un orgueil, ou un désespoir, ou un parricide, » (Des- « cartes, Discours de la méthode.) — « Les esprits chagrins, observe « très-judicieusement M. de Bonald, ne remarquent que les vices chei

< les peuples chrétiens, parce que les vertus y sont l'état ordinaire et « seul autorisé, comme des enthousiastes ne remarquent chez les « païens que les vertus, parce que le vice y était l'état commun et per- « mis par les lois. » {Du Divorce, p. 169.) Témoin l'incorruptibilité de Fabricius, la continence de Scipion, et aulres faits mémorables de ce genre, que l'Antiquité gravait sur le marbre et sur l'airain, et dont l'éloge ferait rougir aujourcï'hui celui qui l'aurait mérité.

« propres moyens/ et se laissant haulser et soublever par <i les moyens purement célestes. G*est à notre foi chres- (( tienne, non à la vertu stoïque, de prétendre à cette dite vine et miraculeuse métamorphose ^ » — Le bon sens ne pouvait mieux parler.

Au reste, ce n'était pas seulement le secours qui manquait aux païens pour s'élever à la Sainteté, c'était encore la connaissance. Ils n'en avaient pas même l'idée. Il y avait autant de systèmes sur la vertu que sur la vérité. Ce mot de vertu, qui rallie aujourd'hui toutes les idées à un seul type, était spécifié chez eux d'autant de manières quMl y avait de mœurs, de coutumes, d'écoles. C'est qu'ils n'en prenaient l'idée qu'au dedans d'eux-mêmes. Sans doute l'idée de la vertu est bien en nous, nous en avons conscience; mais elle n'y est qu'à l'état de réflexion; comme une image dans un miroir : l'essence en est en Dieu, à la ressemblance duquel nous sommes faits. Le sens moral, c'est l'image de Dieu en nous. Or, cette image ne peut s'entretenir que par sa relation avec l'original; ce qui fait qu'il ne saurait y avoir de véritable vertu que par la Religion, qui constitue cette relation. Mais l'homme avait perdu pieu à peu, et par suite d'un désordre originel, la vue de Dieu, et le polythéisme avait corrompu la Religion véritable jusqu'à cet excès monstrueux, qu'au lieu d'être le miroir de la perfection de Dieu, l'homme avait fait de Dieu le miroir de ses propres imperfections, lesquelles lui revenaient comme modèle. Les rapports éfatre Dieu et l'homme n'étaient pas seulement perdus, mais intervertis. Comment voulez-vous que l'idée de la perfection morale se conservât dans un tel renversement?

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