‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 141 sur 168 · Montaigne, Essais^ liv. II, chap. zii · texte numérisé non relu

Montaigne, Essais^ liv. II, chap. zii

Sans doute, an fond, il en restait quelque chose dans la conscience du genre humain; mais ce quelque chose était si brouillé et si confus, qu'il se prêtait à toutes les fausses interprétations, à toutes les méprises, à tous les écarts que nous présente la moralité chez les Anciens.

C'est au comble de cet état que le Christianisme a pris le genre humain. Aussi, quel a été le principal moyen de la régénération qu'il est Tenu lui apporter? C'a été de faire sortir la Perfection divine, la Sainteté par essence, de Vinconnu, où elle était comme abîmée; de la rapprocher, de la faire descendre à la portée de Thomme; de la personnifier, de Tincarner, pour qu'elle devînt plus visible, plus sensible, et, chose profondément admirable! de l'humaniser. La sainteté en Dieu nous eût anéantis, et nous n'aurions su comment l'imiter en notre qualité et dans notre condition d'homme, parce que les sujets de l'exercer ne sont pas les mêmes pour nous que pour Dieu. Pour ôter cette difficulté, Dieu s'est fait homme, afin que nous vissions sa sainteté en exercice humain. Il nous a fait voir comment nous devions nous y prendre pour l'imiter selon notre condition, en prenant lui-môme cette condition, et en y pratiquant nos vertus d'hommes avec sa sainteté de Dieu. Il a réduit, il a coulé (qu'on me passe la hardiesse de l'expression], il a coulé Tessence de sa Sainteté infinie dans un moule humain, pour devenir ensuite lui-même un moule divin où notre humanité pût être reformée : il s'est fait homme-modèle, homme-Dieu, afin que nous n'eussions qu'à imiter un homme pour imiter Dieu.

Voilà comment le type de la Sainteté a étS redonné à la nature humaine en Jésus-Christ, qui est le Saint par excellence , le Saint des saints^ Et pour que nous pussions

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parvenir à Timiter, sa connaissance a été accompagnée d'un secours mystérieux, d'un attrait surnaturel toulpuissant, qui rapproclie, incorpore, transfigure le Chrétien en Jésus-Christ, et en fait un de ses membres, saint comme Lui et par Lui, à proportion de notre fidélité à suivre ce divin attrait, qui est la grâce : la grâce, qui est la sève de Jésus-Christ, cette sève qui fait les Saints.

Aussi, voyez à partir de Lui cette admirable floraison de vertus célestes, cette puissante fructification de Sainteté, apparaître partout dans le monde! Les douze Apôtres, qui étaient les maîtresses branches de ce Cep divin, communiquèrent bientôt sa vertu à tous ceux qui s'y soumirent; celte vertu régénératrice courut rapidement dans les veines du genre humain, et poussa de toute part des jets vigoureux, à travers tous les obstacles de la corruption, et de la démence, v Quel spectacle, s'écrie à ce sujet « Fontenelle, fut pour le monde corrompu la naissance « du Christianisme! On voit paraître et se répandre dans « l'univers des hommes qui disconviennent d'avec tous « les autres sur les principes les plus communs; des « hommes qui rejettent tout ce qui- est recherché avec « le plus d'ardeur, et qui ont un amour sincère pour tout a ce que les autres fuient. Les plaintes sont un langage « qui leur est inconnu, si ce n'est dans la prospérité; ils « ne se bon tentent pas d'avoir, au milieu des malheurs, « une constance inébranlable, ils ont une joie qui va « souvent jusqu'à des transports; s'ils ne s'offrent d'eux- <i mêmes aux tourments, à la mort, ils se contraignent; « en les envoyant au supplice, on ne leur donne que ce « qu'ils souhaitent. Quels sont ces prodiges? devaient « dire les païens; quel est ce renversement? Les biens et t les maux ont-ils changé de nature? les hommes en

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« ont-ils changé jeux-xnémiçs? Cet étonnempiA tut d'ait- « tant plus grand, que Ton voyait les philosophes, qui « jusque-là avaient paru en possession de toutes les ver- « tus et de toutes les vérités, confondus, et dans leurs « spéculations et dans leurs pratiques, par des pbiloso- (( phes incomparablement plus parfaits. Ce sont ces der- <K niers sages, ou plutôt le]ur Maître céleste, qui détruisit <( ces fausses espèces de patience établies par des sages « trompeurs, et plus vicieuses peut-être que l'impatience « naturelle aux hommes qui n'ont que les passions pour « guide..., etc.*. »

Depuis lors, la race des Saints n'a cessé de se reproduire sur la terre sans y dégénérer. Quelle multitude et quelle diversité de Saints le Christianisme n'a-t-il pas enfantés au monde à toutes les époques, dans toutes les situations, à tous les âges, dans tous les rangs, se faisant jour à travers tout par une vertu qui fait ce qu'elle veut, et ne prend conseil que d'elle-même; opposant aux besoins et aux difficultés des temps des caractères de sainteté divers qui les dominent, et en qui s'incarne et se pjerpétue sqn imprescriptible pouvoir? Le temps me manque pour esquisser, pour nommer même ces vivants témoips de la divinité de notre sainte Religion; leur pombre ne me le permet pas, et leur supériorité m'en dispense : n^ pouvant choisir entre tous ces héros, je préfère les laisser se présenter eux-mêmes au souvenir et à l'admiration du lecteur : ils n'ont pas besoin qu'on le§ recomijiande*.

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