‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 144 sur 168 · Voltaire, édit. Bouchot, t. XXXIX, p · texte numérisé non relu

Voltaire, édit. Bouchot, t. XXXIX, p

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poàent les diverses constellations reconnues, il en est une multitude d'autres que leur élévation même dérobe à nos regards : le ciel spirituel a aussi sa voie lactée.

L'action du Christianisme est incessante et infinie, bien qu'elle soit parfois occulte; et, après deux mille ans de fécondité, il germe, il pousse encore des fleuri aussi parfumées, des fruits aussi savoureux^. C'est un préjugé funeste, et qui décourage un grand nombre d'âmes, de s'imaginer que la sainteté soit si extraordinaire, et de ne la reconnaître qu'aux manifestations extérieures qui caractérisent la vie des principaux Saints : outre ceux par lesquels Dieu a voulu édifier le monde, il en est une multitude d'autres qu'il se réserve pour Lui seul. La sainteté peut exister sans manifestations extérieures, je dis plus, sans manifestation intérieure. Ce sont les actes et non la vue de ces actes qui font les Saints ; et comme le propre de la sainteté est la. simplicité, il doit être qu'une foule d'âmes que le monde ne connaît pas, qui ne se connaissent pas elles-mêmes, qu'on méprise et qui se méprisent, sont en voie de sainteté.

Oh ! si on savait tous les Saints qui existent en ce mo-

1 . Au mois de Juin 1843, est morte à Saint-PaUais, près de Saintes, une jeune flile d'une condition obscure, et qui avait gagné sa vie da travail de ses mains, dont la sainteté a présenté des caractères aumsturels. Un de ces caractères, dont tout le monde peut être juge, se trouve dans les écrits qu'elle nou£ a laissés, publiés sous les auspices de Mgr de Villecour, lors évéque de la Rochelle, qui les a fait précéder d'un mandement qui en garantit l'authenticité. Ces écrits, échappés de la plume d'une jeune ouvrière, entre la fatigue et la souffrance, nous dévoilent une àme vraiment surhumaine par son inlelligence et son amour des choses de Dieu. Nous ne craignons pas de dire que^ par la simplicité, la précision, la eorrecUon, l'élévation i le sublime même des pensées, des sentiments et du style, ces écrits rappellent ceux de Fénelon, et atteignent quelquefois à Bossuet. Cette jeune fille est Marie Eustelle,

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ment sur la terre, non pas au loin, mais at^tour de cjiacun de nous!... On s'est plu à raconter les mystères de la corruption et du crime : que ne peut-on dévoiler l,es mystères de la sainteté et du sacrifice! Oh ! si les chaumières, si les hôpitaux, si les mansardes, si les prisons, si les cloîtres, si les déserts, si Thumble foyer domestique surtout, pouvaient raconter tout ce qu'ils ont vu, pouvaient rendre tout ce qu'ils ont reçu de vertus chrétiennes, quel spectacle! Mais c'est là un secret entre Dieu et ses Anges, un secret pour les auteurs mômes de ces vertus, qi^i, le jour où Dieu les couronnera, diront, avec l'ingénuité ,dp sacrifice : 0uanâ est-ce y Seigneur y que nous avons fait CCS choses^? un secret pour le monde, qui i|i',en es>; pas digne, et qui, le plus souvent, n'est capable que de les épurer en les insultant. '

Le monde cependant est sauvé par eux : }l toipberait bientôt en corruption, et serait replongé Aaj^s les téQ.èbpes d'où il a été tjré, si les vrais Chrétiens n'étaient, sejpn l'expression du Sauveur, le sel de la terre^ Iq lumière dp monde.

Le fruit du Christianisme ne s'est pas borné, m effej, à la sanctification individuelle de ses membres ; mais, par cette sanctification, il a épuré, il a mpralisé la cour science publique dp. genre humain, de laq]a,elle partir cipent ceux pômes qui restent étrangiers à son ac/4.on ipimédiate. Le Christianisme a ^ssaii^J le monde. D^^çyjk cei^tre surnaturel, il a agi sjur Je naturel des socijétés humaines. JLes ijégislations, les institutions, les j)i.qeur3, les rapport^ divers dont elles se cpmposeiit, qnt étjé refaits sur l'Évangile. La corruption païenne et la barbarie gier^

t. Matth«, XXV, 33*

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manique ont été successivement éjectées, et le inonde en est venu à respirer le Christianisme comme Fair. Tout ce qui est général aujourd'hui, tout ce qui est universel, est chrétien, ou tend à le devenir. Sans doute il y a et il y aura toujours de la corruption et de la perversité dans le monde, parce que toujours il y aura de la liberté ; il y en a même de nos jours, ce semble, plus que jamais; mais, outre que nous sommes dans un état extraordinaire de transition, je ferai remarquer qu'il n'y a que des crimes privés, bien qu'ils affectent quelquefois et qu'ils usurpent un caractère national. Autrefois il y avait des crimes publics, sociaux, collectifs; la perversité n'était pas seulement dans les âmes particulières, elle était dans l'âme même de la société, dans les lois, dans l'opinion, dans les institutions, dans les coutumes, dans tout ce par quoi nous vivons en commun. Aujourd'hui, je ne crains pas de le dire, elle y est moins que jamais; et, quels que soient les écarts de la moralité privée, le niveau de la moralité sociale a été toujours, sauf les temps de crise, en s'élevant. C'est une chose qu'il importe bien d'observer , nous avons, chacun , deux existences en quelque sorte : l'une privée, libre, et responsable; l'autre publique, sociale, et soumise à l'influence du milieu où nous vivons. Celle-là n'est pas toujours d'accord avec celle-ci, et il arrive souvent que nous censurons de bonne foi avec tout le monde les infractions que nous commettons en particulier. Or, jamais peut-être ces deux existences n'ont été plus dédoublées que dans nos temps modernes ; jamais il n'y a eu plus de crimes, si vous le voulez 'f mais jamais aussi il n'y a eu plus de protestations. Les crimes mêmes qui se commettent ont un caractère de singularité, d'excentricité, comme on dit, qui accu^

la folie autant que la perversité, tant la raison publique les rejette, tant la conscience sociale les désavoue. Quoi qa'on fasse, quoi qu'il arrive, il y aura toujours quelqu'un qui restera chrétien, et qui le deviendra de plus en plus : ce quelqu'un, c'est tout le inonde. Les impies et les méchants honorent le frein qu'ils blanchissent; et le nombre en fût-il encore plus considérable, la fureur plus haute, il ne leur sera jamais donné de prévaloir contre le Christianisme ; et cela par une raison fort simple : c'est qu'ils ne peuvent le guerroyer que de ses dons.

Certes, c'est un phénomène étrange que celui-là, et une belle preuve de la divinité d'un principe qui, après avoir porté le monde à un si haut degré de civilisation à travers les éléments les plus contraires, le soutient dans cet état, à rencontre de Timmoralité privée que cette civilisation même engendre, et continue à le faire avancer, à travers tous les excès particuliers d'une société qu'il vivifie en dépit de ses membres !

Le Christianisme a triomphé de la civilisation corrompue du paganisme ; il en a purgé le monde ; et ce fut un beau début. Il eut ensuite un autre travail à faire, tout différent du premier, et non moins grand, non moins beau : ce fut de triompher de la barbarie qui vint se jeter au travers de son action régénératrice. Après avoir arraché des hommes civilisés à leurs préjugés, il eut à civiliser des hommes grossiers; après avoir corrigé, il eut à instituer. Quelque différent que ce second ouvrage fût du premier, il le fit avec le même succès, sans changer de principes ni de moyens, sans cesser d'être lui. Pendant longtemps môme, chose admirable ! il mena ces deux grands travaux de front, et pendant que d'une main il sanctifiait les mœurs putrides de Rome et de Co--

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rinthe, de Twlre il apprivoisait et poliç^it Ijes moeurs farouches des bprdes vomies par le Nord. Le inonde moderne^ avec tout le déploiement de ses facultés morales, intellectuelles et industrielles, est sorti de ce second enfantement, filais là une troisième épreuve, un troisième succès, étaient réservés au Christianisme : sauver le monde de l'abus des bi.ens dont il l'avait comblé; lui conserver ces biens, et les accroître en dépit de ces abus; le faire passer par-dessus cet écu.ei) fatal où toute socijèt6 humaine vient échouer : la corruption de ses propres richesses, la décadence de ses propres grandeurs, la mort après la vie. Ëcueil plus redoutable que les précédents, puisqu'il est en rais,on de la hauteur de la civilisqition qui l'engendre, et que c'est en ^abse^pe de tout appui étranger à la nature de l'obstacle, et p^r un effort purement interne, que le triomphe doit s'opérer.

Or, c'est là le grand spectacle que nous avons sous les yeux, sans le remarquer assez, et qui caractérise notre époque de fran^ition. |Cette crise héroïque, qui se prépar rait depuis longtemps, a éclair dans le di:i^-huitième siècle. A cet instant, la société m,Q4erpe ^ rasé l'écueil; elle a sonibré ^ous voile^, et disparu quelque temp3 dans les abîmes, filais elle portait un Hdte divin, qui sait commander au^ vents et aux flots. J^a civilisation a reparu, vomie par le gouffre ; et si l'agitation se fait encore sentir, si les passions battent les flancs de l'Église de Jésus- Christ et se soulèvent pour la ressaisir, laissez-les faire, ce n'est qu'un reste ou qu'un retour factice de danger. Si haute et si déchaînée que soit la fureur du mal , elle ne sera que. la. mesure de son impuissance. La r^^son chréT tienne, la foi catholique, identifiées désormais avec tout ce qu'il y a de vraiment conservateur, civilisateur, pro-:

gressif, prennent de jour en jour le dessus; et après tant de preuves de Faction de Dieu, tant de gages de fidélité de ses promesses, éclairés par le passjé, confiants dans le présent, sûrs de Tavenir, disons-nous bien ^vec Pascal : « Il est bon d'être ainsi battu par la tempiôte, dans un « vaisseau qu'on sait ne pas pouvoir périrl »

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