Oraison funèbre tVÀnne deGoniaguê
sans le remplacer par une opinion cent fois plus inadmissible, et sans mettre une absurdité à la place d'une difficulté. Les déistes, les athées, les matérialistes, ne croient pas en Jésus-Christ, en Dieu, à la spiritualité; mais, pour fonder leur incrédulité dans ces différents ordres, ils sont obligés de professer des croyances opposées qui révoltent le bon sens du plus humble des chrétiens, et lui font rendre au centuple la dédaigneuse pitié dont il est l'objet. Par exemple, que le monde se sojit créé luimême, ou que ce qui change et meurt tous les jours existe par soi éternellement; que le hasard fasse continuellement acte de suprême intelligence ; que des atomes, en tourbillonnant et s'accrochant, soient arrivés à faire tout le mécanisme de ce bel unlvei's, et que ces mômes tourbillons ne défassent pas leur ouvrage, et le maintiennent au contraire dans Tordre parfait qui nous ravit; que la matière soit par elle-même douée de mouvement, de sentiment, de volonté, d'intelligence, de conscience; que les faits historiques de la vie de Jésus-Christ et des douze Apôtres n'aient jamais existé, et que toute Thistoire de Torigine du Christianisme ne soit qu'une allégorie mythologique, sous laquelle on a voulu seulement personnifier le culte du soleil et de la lune et des douze signes du zodiaque ; ou que, forcé par les témoignages les plus authentiques et les plus véridiques de l'histoire d'admettre la personne, les faits, et le caractère moral de Jésus-Christ, on accouple en Lui la sagessç et la folie, la sainteté et l'imposture, çt pn légitime ou préconise cellesci : que sais-je? on ferait un plaidant symbole de tous les mystères de l'incrédulité! Tout ce qu'il y a de plus extravagant, de plus creux, de plus absurde, de plus révoltant, Y incroyant le croit, est obligé de le croire; et le croyant^
FRUITS DU .ÇJ^RIST^ANISME. 451
an cootrai^re 4 u^ cjroit pas ces ab.surdit^s ; et c'est parce gu'il ne p.ei^i^ pas les croire, parce que sa raison s'en offense, parce qu'il n'est pas crédule, en un mot, qu'il lest eroyant. « Ce serait un bel ouvrage, dit d'Aguesseau, « que celui où on entreprendrait de prouver qu'il est plus » difficile de ne pas croire que de croire^ » C'est pourquoi ua grand esprit, Antoine de Fussal, après avoir bien e^amipi^ toutes les sectes philosophiques, a dit, avec beaucoup de juçtesgte : ^< Je n'ai rien trouvé de mieux j» que de croire en Jésus-Christ. » Il est vrai que les incrédules ont un avantage, c'est celui de pouvoir changer de systèmes; mais comme ils ne peuvent que changer d'absurdités, et qu'à moins de jeter un interdit sur leur raison, il faut qu'ils en croient quelqu'une, ils ne font, par la facilité de leur changement, que les croire toutes, et que mériter par là plus justement ce mot de Pascal : c Incrédules les plus crédules ' ! »
Quant à nous, « nous n'avons pas besoin de curiosité « après Jésus-Christ, pouvons-nous dire avec TertuUien, « ni de recherches après l'Évangile. Quand nous croyons, « nous ne voulons rien croire au delà. Nous croyons (c môme qu'il n'y a plus rien à croire ■. » Ce qui revient à ce mot de Joubert : « La Religion défend de croire au
1. Lettres sur divers sujets , t. XVI, p. 76. — « Le partagé, en c effet, B'est pas égal, dit Voltaire lui-môme, puisque le propre de « riDcréduUté est de croire tout ce qui est incroyable, contradictoire c et impossible ; de croire ce qu'on n'entend pas, sans aucune autorité c qui puisse nous le persuader. Soumettre notre raison, non par une c crédulité aveugle, mais docile^ et que la raison même autorise, 5 telle est la foi chrétienne. » ( Raison du Cfirisiiahisme^ au mot AvEiix.)
2. Ce mot rappelle celijU de Sénèque : Hihsophi^ credula natià, {Quxst. nat,^ VI, 26.) Voyez le piquant commentaire qu'en fait M. dé Maistre, Soirées de Saint-Pétersb., t. I, p. 181.
S. Tertullien, Traité des prescriptions y VIII.
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« delà de ce qu'elle enseigne^ ; 9 et à celui de Portalis, qui rentre dans le point de vue dont nous sommes partis : c La foi ne fait que tenir la place que la raison laisse « vide, et que Timagination remplirait incontestablement « plus mal ". »
Mais ce n'est pas tout. Les incrédules déclarés ne se sont pas bornés à cette crédulité, pour ainsi parler nécessaire à leur. incrédulité même; et on les a presque tonjours vus tomber dans des crédulités gratuites, dans des pratiques de superstition ridicules et grossières par leur objet ou par. leur incohérence. Il est d'expérience que ceux qui croient le plus aux sortilèges, à la magie, au fétichisme, sont ceux qui se sont le plus hautement prononcés contre les vérités de la foi. Combien d'incrédules qui croient au diable sans croire en Dieu, qui se livrent superstitieusement à des observances minutieuses et maniaques, tandis qu'ils dédaigneraient les plus saintes et les plus nobles pratiques de piété*! Autrefois Julien, si philosophe dans son gouvernement, ne se montra-t-il pas le plus superstitieux des hommes dans ses idées^? Les incrédules du moyen âge. Cardan, Pomponace, Bodin, ne se sont-ils pas livrés aux pratiques et aux opinions
1. Joubert, Pensées^ Essais et Maximes , t. I, p. 117. — « Il y a c une grande différence entre la crédulité et la foi, dit-il : Tune est « un déraut, et l'autre une vertu : la première vient de notre extrême <r faiblesse ; la seconde a pour principe une douce et louable docilité, « trèa-compatible avec la force, et qui lui est môme très-favorable. > (P. 115.)