‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 152 sur 168 · Bonnet, Recherches ,ur le Christianisme, p · texte numérisé non relu

Bonnet, Recherches ,ur le Christianisme, p

autour de nous et en nous-mêmes. Quoique nous n'eussions jamais pu découvrir la Doctrine clirétienne, cependant, lorsqu'elle nous est révélée, elle se trouve réactivement conforme aux plus pures lumières de la raison, de laquelle on peut dire que, si elle ne connaît pas cette doctrine, au moins la reconnaît-elle toujours. Sans doute cette doctrine est mystérieuse dans son fond, mais elle est lumineuse dans ses reflets : invisible, elle fait tout voir. Le mystère est le propre de Tinfini par rapport au fini; mais ce rapport peut être plus ou moins étroit, et nous resserrer plus ou moins dans les bornes de l'ignorance. Or, le Christianisme est venu élargir ce rapport, reculer ces bornes, nous donner de l'air, de l'espace, de la lumière, étendre notre vue par delà. Il ne nous a pas apporté le mystère. Le mystère existait déjà, il existera jusqu'à un certain point toujours : seulement, au lieu qu'il nous tenait à la gorge, il est reporté à l'extrémité de Thorizon. Le Christianisme a délivré l'esprit humain des premiers mystères qui obstruaient sa vue naturelle, lui a dévoilé des vérités et des rapporis qu'il ne soupçonnait pas, et enfin ne lui a fait rencontrer de nouveaux mystères que parce qu'il est dans la nature des choses qu'il en soit ainsi. Il suffit qu'il nous ait donné assez de lumière pour nous éclairer sur tous nos devoirs. Il importe même qu'il ne nous en ait pas donné davantage, afin que nous pussions y concentrer notre attention.

11 y a d'ailleurs cette grande différence entre les mystères dont le Christianisme nous a délivrés et les mystères qu'il nous a apportés, que les premiers étaient des mystères naturels, je veux dire portant sur les choses déjà existantes autour de nous et en nous : notre rang dans la création, l'énigme du bien et du mal dans le monde, le

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principe, la règle et l'objet de notre destinée; ou bien sur la Divinité dans son rapport primitif et immédiat avec le monde : son existence, son indépendance créatrice, son unité, sa sainteté; tandis que les nouveaux mystères, la Trinité, Tlncarnation, la Rédemption, la Grâce, etc., sont de l'ordre surnaturel, et résultent de l'opération de Dieu par delà l'état primitif des choses. Là, le mystère se présente bien plus justement; il est bien plus supportable. C'est une nouvelle opération de Dieu : toute opération de Dieu est, de sa nature, mystérieuse : elle peut être rendue intelligible; mais Dieu ne nous devait pas l'intelligence absolue de cette opération, pas plus qu'il ne nous devait cette opération elle-même. La raison ne peut se plaindre de ne pas comprendre ce qui est survenu de la révélation de Dieu au delà de ce que naturellement elle était appelée à en savoir, alors surtout que c'est à cette révélation qu'elle doit la restauration des connaissances naturelles qu'elle avait perdues.

Une autre différence qu'il importe bien de signaler, c'est que les mystères naturels de la destinée humaine étaient des mystères d'ignorance et d'erreur , tandis que les mystères chrétiens sont simplement des mystères de foi. Ainsi il n'y avait pas seulement défaut de compréhension de la nature de Dieu, de l'origine et de la fin de l'homme, du vrai mal, du vrai bien, et de leur contradiction dans le monde, de notre misère, de notre grandeur, et des moyens de nous conduire par rapport à Dieu et aux autres hommes : il y avait, sur tous ces points si importants, ignorance; il y avait encore pis : méprise, erreur, renversement; tandis que^ outre que par l'effet des mystères, chrétiens tous ces points sont devenus redressés, connus, compris, les mystères chrétiens eux-

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mômes n'ont opposé à Tesprit humain d^autre difiaculté qu'une dilHculté de compréhension. Nous les connaissons parfaitement, nous les savons; ils sont précis, arrêtés, formels; la pensée ne s'épuise pas, ne se perd pas à leur recherche; le plus petit enfant les saisit et les retient; ils ne flottent pas confondus et brouillés dans le chaos de la raison : ils se détachent, et roulent harmonieusement sur nos têtes dans le firmament de la foi. Leur incompréhensibilité même n'est pas absolue, elle n'est que relative : ce firmament repose l'œil de l'intelligence, sans l'emprisonner; il recule et se laisse pénétrer, selon le degré de pureté qu'on apporte à sa contemplation.

En résumé, la foi chrétienne a été pleine de ménagements et de bienfaits pour la raison humaine. D'abord, elle ne lui ôte rien de ce qu'elle possède en propre, et ne la prend qu'au point où d'elle-même elle ne peut plus rien. — Là, elle ne se joint pas à elle arbitrairement, elle ne s'impose pas : elle se fait recevoir raisonnablement, elle s'adapte, par les preuves sensibles de sa divinité, aux données de la raison ; de telle sorte que celle-ci fait acte d'elle-même en recevant le fondement de la foi, qui, par cette incorporation, devient une addition, une suite et un prolongement de la raison même. — Par ce uioyen la raison se trouve soulagée immensément, car elle est satisfaite dans cet inapaisable besoin de correspondance avec l'infini, qui fait sa noblesse et son tournent ; et non-seulement satisfaite , mais préservée de uiille erreurs, de mille chutes déplorables, auxquelles remporterait inévitablement cette nécessaire et terrible faculté religieuse qu'elle ne peut étouffer sans se dégrader, et à laquelle elle ne peut s'abandonner sans se perdre. La foi chrétienne a sauvé ainsi l'esprit humain de

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deux abîmes dont Talternalive est inévitable, et sur la pente desquels il a toujours été placé en dehors de ce divin secours : le scepticisme ou la superstition, Vimpiélé ou la démence. — Par Texercice de ce céleste instrument, la raison a repris la connaissance et la possession assurée d'une foule de vérités primordiales qui étaient autrefois sur ses confins, mais qui s'étaient comme éboulées dans Tabîmc de son ignorance, et dont le renversement avait ébranlé et disjoint toutes les autres vérités plus rapprochées qui s'y tenaient. En lui redonnant ces vérités mères dans ce qu'elles ont de plus sublime, la foi les a certifiées, vulgarisées; de telle sorte que tout le monde peut en jouir sans que personne puisse les compromettre, et qu'elles resteront à jamais la fortune publique du genre humain, et le patrimoine substitué de toutes les générations.— Outre ces vérités primitives, redonnées et assurées, le Christianisme a doté encore la raison de vérités entièrement nouvelles qu'elle n'aurait jamais soupçonnées par elle-même, et qui cependant en s'harmonisant avec les premières vérités, comme celles-ci le font avec les plus purs instincts de la raison, deviennent pour celle-ci reconnaissables et fécondes par ces harmonieux rapports, bien qu'en elles-mêmes elles soient mystérieuses. — Enfin, ce caractère mystérieux des vérités sumaturellement révélées par le Christianisme, bien différent deTobscurité d'ignorance et d'erreur qui enveloppait les vérités naturelles, ne porte que sur la compréhension de ces vérités et non sur leur notion, parfaitement dégagée et précisée jusqu'à pouvoir entrer dans la tête d'un enfant. Et encore cette résistance de compréhension n'eslellepas absolue; elle ne heurte pas la raison, mais la repose; elle lui laisse de quoi s'exercer, sans la décourager

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et, après lui avoir fait connaître et comprendre une foule de choses obscures et confuses, elle lui donne toujours, en définitive, la conviction arrêtée des choses mêmes qu'elle ne comprend pas.

L'opération de la foi est absolument semblable à celle d'un instrument d'optique qui s'adapte à la vue naturelle, et n'en est qu'un allongement; qui rapproche, redresse et dessine nettement les objets bizarrement confus ; qui en fait découvrir de nouveaux par delà, et ne laisse expirer la vue qu'à une distance considérablement plus grande que celle que l'œil pouvait naturellement parcourir. La Révélation a été comme le télescope et la longue-vue de l'intelligence : elle a agrandi son horizon, elle lui a fait découvrir, elle lui a révélé de nouveaux astres dans le ciel de la pensée et de la vérité^

in. Le monde spirituel ayant été ainsi ouvert à Tintelligence, elle s'y est dilatée, et y a trouvé une expansion qui lui a fait dominer les sens et la nature, où la tenaient emprisonnée les superstitions sensuelles de l'Antiquité. La foi chrétienne l'a soulagée, en lui enseignant, par autorité, des vérités dont la recherche épuisait autrefois ses forces, et dont la contemplation les renouvelle. Elle l'a délivrée du découragement et du scepticisme, en

1. Pcr Revelationem, novis et puris phantasmatibus utitur ratio^ dit SaiDt Thomas. — a Gomme Ton peut dire, dit Leibnitz, que la raic son est une révélation naturelle dont Dieu est Tauteur, de môme « quMi Test de la nature, l*on peut dire aussi que la Révélation est « une raison surnaturelle, c'est-à-di''e, une raison étendue par un c nouveau fonds de découvertes émanées immédiatement de Dieu ; c mais ces découvertes supposent que nous avons le moyen de les c discerner, qui est la raison môme ; et la vouloir proscrire pour fain c place à la Révélation, ce serait s'arracher les yeux pour mieux voir « les satellites de Jupiter à travers un télesco^^e. » {Nouveaux essaie 9ur l* entendement humain.)

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