‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 156 sur 168 · IA · texte numérisé non relu

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qui les feil s*élancer vers des horizons nouveaux. Elles peuvent subir des révolutions, des transformations progressives; mais elles ne conaissent pas ces décadences fatales, ces irrémédiables décompositions que les sociétés antiques portaient dans leur sein, et dont Bossuet et Montesquieu ont si bien analysé la marche. Elles ne connaissent pas non plus cette immobilité stupidedes peuples de rinde, qui né végètent toujours qu'à la condition de ne grandir jamais. Elles vivent réellement et de plus en plus. C'est que la vérité divine est la vie véritable des intelligences et de leurs sociétés ; que, chez les Anciens, ce qui leur avait été départi de cette vérité mère allait s'appauvrissant de plus en plus par sa conflision avec le cours temporel des choses, contre Tentrainement duquel rien ne la défendait; et que chez les peuples de Flnde elle ne se conserve que comme une momie défigurée sous les bandelettes du pouvoir, et à Tabri de tout contact avec le grand air de la raison. Tandis que dans les sociétés chrétiennes, totalement distincte de l'élément temporel, et le plus souvent en luttQ avec lui, elle se maintient accessible k tous les esprits sur le fondement libre d6 Jlésiis- Christ et de son église, à travers toutes les persécutions, toi^tes les séductions, toutes les vioi^itude$, comme un centre tout à la fois fixe et actif, qui contient et développe l'humanité dans une sphère îoiioie^

1 . « C*e9t dans Tunitê des pouvoirs spirituels et temporels, dans c la conruâibn de Tautorité morale et de U force matérielle, que la c tyrannie, qui paratt Inhérente à la civilisation musulmane, a pris « naissance. Telle esl la principale cause de l'état stationnaire o^ elle a est partout tombée. » (iGiiizot, //nf'. de la civilisât, en France^ t. I, p^ 76.) « l| en a été de môme dans Tlnde ': la société a continué a de subsister, mais immobile et comme glacée. » {Hht. de h civile en Europe, p. 3i.) — « Quand on regarde l'ensemble, la civilisatioii « européenne se montre incomparable. nent plus riclie qu'aucune autre.

II. Le manque d'espace ne noas permet pas de descendre aux résultats, et nous force de nous tenir sur les hauteurs de la synthèse : mais le fait général du progrès indéfini de la civilisation, à partir de la promulgation du Christianisme, est assez sensible pour frapper un esprit attentif, d'autant plus qu'il contraste manifestement arec le progrès de décrépitude qui avait mené le monde aux portes du chaos, quand il vint Ten retirer.

11 n'y a rien d'abord de plus nettement accusé dans l'histoire générale que cette reconstitution puissante du monde vermoulu, sous le souffle du Christianisme. M. Yillemain a jeté des aperçus généraux pleins d'intérêt sur cette vérité, dans deux remarquables écrits, ou, au nom de l'histoire et avec la critique la plus éclairée, il revendique pour le Christianisme la priorité exclusive et surhumaine de cette grande régénération : Les hommes ny suffisaient pas, dit-il; le Christianisme seul eut cette puissanceK

« Aussi voyez : voilà quinze siècles qu'elle dure , et elle est dans un « état de progression continue; elle n'a pas marché, à beaucoup près, « aussi vite que la civilisation grecque, mais son progrès n'a pas « cessé de croître. Elle entrevoit devant elle une immense carrière, « et, de Jour en jour, elle s'y élance plus rapidement, parce que la « liberté accompagne de plus en plus tous ses mouvements. C'est qu'à « la différence des autres civilisations, où la domination exclusive d'un « seul principe a été une cause de tyrannie, en Europe la liberté est « résultée de la variété des éléments de l'ordre social, et de l'état de a lutte dans lequel ils ont constamment vécu. » (Hist. de la civil, en Europe^ p. 37.) — Les belles pages dont nous avons extrait ces fragments ne nous étaient pas encore connues quand nous avons écrit les nôtres ; ce que nous ne disons que pour faire hommage à la vérité de cet accord de vues entre M. Guizot et nous.

1. Voyez dans les Nouveaux Mélanges historiques et littéra.ires, t. II, du Polythéisme dans le premier siècle de notre ère, et aussi de la Philosophie stoique et du Christianisme dans le siècle des Antonins, Nous en uvons déjà donné quelques extraits dans le t. I de cet Études,

M. Troplong, dans son traité de Y Influence du Christianisme sur le droit romain^ nous fait assister avec plus de détail aux réformes successives opérées par cet Esprit D*EN HAUT, comme il rappelle, dans les législations romaines, et par suite dans tous les rapports sociaux des hommes entre eux. Travail d'autant plus démonstratif et concluant qu'il procède par exposition des faits plus que par préconception et théorie, et que le philosophe y cède constamment le pas au légiste.

M. Guizot, après Montesquieu, est venu aussi nous faire voir la civilisation européenne s'éveillant dans le sein du Christianisme, et lui devant ses plus vitales institutions^

Il n'est pas un publiciste, pas un historien, pas un critique digne de ce nom, qui n'ait reconnu cette vérité, et qui n*en ait fait le point de départ et le fil régulateur de toutes ses études. De nos jours surtout, où les révolutions que nous venons de traverser nous ont mis mieux à même de voir le fond des choses et d'en presser les résultats, cette vérité est devenue un axiome que ses ennemis mêmes auraient mauvaise grâce à dissimuler, et prennent habilement le parti de reconnaître.

Mais le travail le plus riche et le plus complet qui ait

1. « Parmi les causes de notre civilisation, il y en a une qui est

« présente à tous les esprits : je veux dire TÉglise chrétienne. . . Parmi

« les clirétiens de cette époque, messieurs, dans le clergé clirétien, il

« y avait des hommes qui avaient pensé à tout, à toutes les questions

« morales, politiques ; qui avaient sur toutes choses des opinions ar-

« rêtées, dos sentiments énergiques, et un vif désir de les propager,

« de les faire régner. Jamais société n*a fait pour agir autour d'elle

« et s'assimiler le monde extérieur, de tels efforts que TÉglise chré-

« tienne du cinquième au dixième siècle. Quand nous étudierons en

« particulier son histoire, nous verrons tout ce qu'elle a tenté. Elle a

a en quelque sorte attaqué la barbarie par tous les bouts, pour la ci-

« viliaer en la dominant. » (Guizot, Hist. de la civitimt, europ. , p. 80.)

lY. 38

494 CBAmu \a.

été fait svr ce vaste sujet, et où il est mené de fco«t depuis se^ origines jusqu'à nois jours avec oAe érudiiioa to^ pique et une grande Verve de bon sens»» c'est le \^^ livre de Batmès : le Projtfistaniisme comparé q»A Çatfiolicisme dans 9es rapports avec tacivilàoitwn ^uropé^ne^ Après avoir, dans le premier volume, établi par des faits et des doctLments souverains que la main seule iw Christianisme^ a. détruit Tesclavage, po3é en principe (xwme réalisé e^ fait la liberté humaine, redonné à Thonupae sa digxvitJi propre et sa \aleur naturelle, il poursuU eu &âs£^nt voir tout rédifice de la civilisation moderne élevé de la même main qui avait rétabli ce premier fondement, ia s^g^tcité profonde avec laquelle il expo3e d'abord les principaux caractères de cette civilisation, prépare digneu^em aux riches détails par lesquels il déduit eosuitel^iAr formation du Christianisme. En vqici le r^pjide tableau : j[a^ mais ce mot si complexe et si vaguer de cmlisatiQn ^'% reçu une définition plus analytiques et plu3 fo^acte :

« L'individu, enrichi d'un vif sentiment de sa dignité % d'un fonds abondant d'activité, de per^vérance, d'^ « nergie, et d'un développement simuK^pé de toutes $e4 ^ facultés; -^ la {enime, élevée au rang de compaguQ de « l'homme, et pour ainsi dire récompensée du devoir de « la soumission par les égards respectueux i)u*an lui p.vo- « digue; — la douceur et la fermeté des Hens de famille, «c protégés par de puissantes garanties de bon ordre et « de justice; — une conscience publique admrrat)le, riche « de sublimes maximes morales, de règles de justicQ et « d'équité, de sentiments d'honneur et de digr^ité, con- « science qui survit au naufrage de la moralité privée, et « ne permet pas que l'effronterie de la corruption monte « à Texcès où on l'a vue dans TAntiquité; — une cer-'

a taine douceur générale de mœurs qui, dans la guerre, a évite de grandes catastrophes, et dans la paix rend la « vie aimable et plus paisible; — un respect profond « pour riiomme et pour ce qui lui appartient, ce qui rend « très-rares les violences des particuliers, et sert, sous « toute espèce de régimes politiques^ comme d'un frein « salutaire pour contenir les gouvernements ; — un désir « ardent de perfection dans toutes les branches; — une « tendance irrésistible, parfois mal dirigée, mais toujours « vive, à améliorer Tétat des classes nombreuses; —une a impulsion secrète qui commande de protéger la fai- « blesse, de secourir Tinfortune, impulsion qui suit quelce quefois son cours avec une ardeur généreuse, et qui, « toutes les fois qu'elle ne trouve point à se développer, « reste dans le cœur de la société, et y produit le malaise « et l'inquiétude d'un remords; — un esprit cosmopolite « d'universalité, de propagande; — un fonds inépui- « sable de ressources pour se rajeunir sans périr, et pour « se sauver dans les plus grandes crises; — une impa- « tience généreuse qui veut devancer l'avenir, et d'où « résultent une agitation et un mouvement incessants, « quelquefois dangereux, mais qui sont communément « le germe de grands biens et le symptôme d'un puis- « sant principe de vie : tels sont les grands caractères a qui distinguent la civilisation européenne^ tels sont les « (l'aits qui la placent dans un rang immensément supé« « rieur à celui de toutes les autres civilisations anciennes « «t modernes^. »

C'est déjà, selon nous, avoir bien avancé la preuve de la thèse qui fait remonter la civilisation européenne «tu

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Christianisme, que de commencer par donner de cette civilisation une définition si parfaite de vérité ; car, pour en saisir avec tant de justesse les principaux traits, il faut en avoir déjà parfaitement compris les causes : et lorsque Fauteur^ prenant ensuite chacun de ces traits en particulier, en recherche la filiation et la généalogie à la double lumière du sens commun et de Thistoire, il arrive à nous faire palper, en quelque sorte, leur principe générateur dans le Christianisme, et Tagent de leur formation dans le Catholicisme, jusqu'au jour où ils sont passés dans les constitutions et dans les mœurs.

Ne pouvant le suivre dans ce vaste sujet, nous nous bornerons à observer qu'en changeant la situation religieuse de Thumanité par rapport à Dieu, le Christianisme se trouva avoir préparé par voie de conséquence tous les changements survenus dans les autres rapports naturels et sociaux de Tesclave au maître, de la femme au mari, de Tenfant au père, du pauvre au riche, du sujet au souverain, du citoyen à l'étranger, qui devaient se manifester dans la suite des temps. Et lorsque nous voyons tous ces rapports jusque-là faussés, violés, méconnus universellement, se ressentir presque immédiatement en mieux du contact du Christianisme; lorsque nous les voyons, à partir de ce moment, tendre incessamment à un redressement manifeste dans le sens de la vérité absolue des choses, de la dignité des personnes, de la satisfaction des besoins et des droits ; lorsque nou^ voyons les auteurs et les agents de ces réformes remonter tous à ridée chrétienne, et les apôtres de celle-ci les précéder en jetant dans les mœurs, par leurs discours, par lears écrits, par leurs exemples, comme les semences de la civilisation, nous nous sentons obligés d'en attribuer la

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cause au Christianisme, et, jugeant cette cause par ses effets, de proclamer sa haute et souveraine vérité.

Le Christianisme a toujours fait faire, dès le premier moment, à ses disciples, à titre de religion, tout ce qui est passé depuis, à titre de civilisation, dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs, et en quelque sorte dans la nature des sociétés modernes. Au sein du paganisme et de la barbarie, il réalisa ainsi, au rebours et en dépit des mœurs du temps, des chefs-d*œuvre de sociabilité qui ont servi de type aux réformes dont nous nous enorgueillissons le plus^. L'égalité dans les lois, la tolérance dans les mœurs, ce besoin de justice dans les institutions, celte prépondérance croissante du droit sur le fait, de la raison sur la force, et ces tendances universelles d'humanité, de fraternité, de fusion universelle et d'unité, qui caractérisent notre époque, étaient choses purement chrétiennes bien longtemps avant d'être choses légales, civiles et sociales. A l'heure môme qu'il est, les institutions et les œuvres du Catholicisme dépassent de beaucoup toute notre civilisation^ et en forment comme Tavant-garde. La civilisation n'a pas encore atteint, et, quoiqu'elle tende sans cesse à en approcher, elle n'atteindra jamais au règne entier de l'Évangile et à la puissance de sa charité. 81 on veut avoir la mesure de cette puissance, et si on veut la voir en action, il faut chercher et calculer la puissance de la misère humaine. Partout où est celle-ci, vous trouverez celle-là. Il n'est pas un seul l)esoin de notre nature à côté duquel le Christianisme n'ait placé un bienfait, pas une misère à laquelle il n'ait

1 . M. Guizot a rendu souvent hommage à cette vérité : voyez no* Umment ce qu'il dit de la législation des Visigoths, œuvre des conciles de Tolède, dans sa onzième leçon d'Hist, de la civil, en France.

4t)9 CHAFITRB Tn.

envoyé un secours, et avec une plénitude, une flôlicattsse et un ûûl de dévouement dont les effets font envie quelquefois aux favoris de la civilisation. Ce que la société elle-môme fait de bien en œuvres philanthropiques, outre qu'il lui est inspiré par des mœurs chrétiennes, a b^oia en définitive de passer par la pointe tdmànlée dé W charité, par la main et le doigt de ses apôtres, pour arriver avec délicatesse et persévérance jusqu'aux maux qui en sont l'objet. Et au delà de ces maux que la sodélé sour lage ainsi, il en est une multitude d'autres qui sont tout à fait hors de la sphère de sîa bienfaisance, et que la Religion seule poursuit avec un infatigable zèle et apaise avec un merveilleux succès. On peut dire du Christianisme ce que la Bible dit de Dieu : « Tous les jdurs il ouvre la main, et nourrit tout ce qui respire. » Il est rtteil de l'aveugle, le pied du boiteux, l'ouïe du sourd, l'instituteur de l'enfant, l'appui du vieillard, le gardien du fou, le visiteur du prisonnier, le père des orphelins, l'infirmier des malades, l'aumônier des pauvres, le patron des opprimés, le miséricordieux régénérateur de tous leà coupables. Outre ces maux, qui forment comme le fond* de la nature humaine, il en est d'autres qui tiennent aux temps, aux lieux, aux accidents, et que le Christianisme s'ingénie aussitôt à soulager ou à guérir avec une merveilleuse charité. C'est ainsi qu'il fut longtemps l'hospitalier des voyageurs, le compagnon du lèpreiixi le rédempteur des captifs, l'émancipateur des esclaves : et lorsque les grands fléaux de la guerre, de la faînine, dé l'inondation ou de la peste, viennent à fondre sur lès peuples, on le voit grandir dans ses dévouements, et se mesurer à cœur-joie avec tous leà aàttgèrè. Le Christianisme fait cela toujours, partout, sans relâche, sans faste

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surtout et même sans efforts : c'est sâ nature^ on attend cela de lui ; on ne le remarque plus, tant il y a habilué le inonde. Et cependant lui seul le fait, aucune religion n'a pu Tinspirer; la société, la nature même» } sont impuissantes. Enfin cela est tellement propre au Chrisliaaisme, que les sectes mêmes qui se sont détachées de son centre d'activité, bien qu'elles continuent à se dire chrétiennes et qu'elles s'inspirent encore de sa morale écrite, ont été aussitôt frappées d'impuissance pour opérer ces merveilles de charité, malgré tout l'intérêt qu'elles ont et toutes les ressources humaines qu'elles dépensent à simuler une fécondité qu'elles n'ont plus.

Le Christianisme porte donc en lui un principe réellement surhumain de charité, une puissance singulière et unique de bienfaisance^ c'est-à-dire un caractère distinclif de divinité,.

C'est cette puissance qui, agissant indirectement autour d'elle, élève les idées et les mœurs, les transforme, les transfigure, et produit la civilisation, c'est-à-dire la bienfaisance sociale.

Pour agir ainsi au sein de la nature humaine, pour s'y conserver dans un caractère de sainteté toujours inviolable, dans un zèle de sacrifice toujours supérieur ; pour élever à soi cette nature égoïste et cruelle, et la porter de plus en plus au bien, pour le lui faire rêver, le lui faire projeter sans cesse^ et lui en donner le noble tourment, il faut être le Bien même, le Bien souverain par essence, et, si je peux ainsi parler, en personne.

Cette réflexion se corrobore encore et se vérifie, en ce que le Christianisme ne s'arrête pas, comme la bienfai- «ânce naturelle, à teï Bien particulier, au sôulâgètû'eni de lèllé misère^ à la satisfaction des besoins sensibles, etc. ;

500 GHAPITRB VII.

il embrasse tout» et tout à la fois. Pas une infinnitë ne lai échappe, comme nous Favons dit; et il ne s'occape jamais de satisfaire les besoins physiques, sans poursuivre en même temps la satisfaction des besoins intellectuels et moraux. En touchant les corps, sa divine main pénètre jusqu'aux âmes. Il guérit tout Thomme en même temps. Il soulage les souffrances : il fait plus, il les fait aimer, et tourne les maux en remèdes. Il porte, en un mot, visiblement dans son action bienfaisante le caractère divin de Vabsolu.

Ce qui prouve encore qu'il est le Bien par essence, c'est la simplicité, et, on peut dire, l'absence des moyens par lesquels il opère les plus grandes choses. Voyez ses œuvres, elle sont immenses; elles se forment et croissent avec une rapidité surprenante : hier elles n'étaient pas, et aujourd'hui elles sont partout. D'où sont-elles sorties? qui les a enfantées? qui a su si bien préparer et concevoir cette organisation puissante qui s'étend quelquefois, comme un réseau magique, sur les villes, sur les provinces, sur les royaumes, sur le monde entier, se jouant autour du globe comme l'écriture dit de la sagesse de Dieu : Lubens in orbe terrarum}? Où sont les plans, où sont les machines de ces œuvres gigantesques, et qui glissent sans bruit comme les astres? Nulle part : seulement une pauvre femme, un humble prêtre, un généreux chrétien se relevant un jour du pied d'un autel, inspiré du zèle de la charité, et voyant les choses au point de vue de Dieu , a saisi le bien à faire : il a été droit à l'exécution; il s'est confié, et tout a suivi. Voilà l'histoire

1 • G*e8t là Traiment ce qu'on peut dire des grandes œuvres eatho- "*>"®" ^\ ^oint^ Vincent de Paul, de Saint-Régie, de la Propagatiam de la trot, de la Sainte^-Enfancê, des Éeolet d'Orient, «1 de tant d'antres.

de tontes les œuvres du Christianisme. Ëtndiez-les, si vons pouvez, dans leur immense variété, dans leurs sources profondes, et vous leur trouverez invariablement ce caractère providentiel de création. La Providence se cache dans les œuvres des hommes, ou ne se découvre que par accident et dans les temps de révolution; mais, dans les œuvres du Christianisme, elle est constamment à nu; elle crée sans cesse, sans cesse elle tire des merveilles de bienfaisance du néant, et les soutient sur le néant. C*est là ce qui fait que le monde ne leur donne pas toute Tattention qu'elles méritent, habitué qu'il est, par sa faiblesse, à ne juger des résultats que par les moyens. Il ne voit pas les merveilles du Christianisme, comme il ne voit pas les merveilles de la création. Et, chose singulière et dont le contraste est bien significatif, le monde accorde une attention marquée, au contraire, à ceux qui se répandent en discours et en projets sur les réformes de bienfaisance à opérer, mais dont la parole n'enfante jamais Taction. Il s'extasie devant la charité loquace d'un romancier sybarite, et il ne voit pas la charité même en action dans la personne d'un pauvre prêtre qui fait plus que l'autre n'écrit. C'est que le monde n'aime le bien qu'en image et qu'en représentation, parce qu'il le flatte sans l'obliger; et que le Christianisme est le bien même en réalité, c'est-à-dire en sacrifices et en résultats.* La conduite et les jugements du monde, à l'égard des œuvres du Christianisme, prouvent que celles-ci tiennent à un principe supérieur; leur diflBculté l'épouvante, leur simplicité le dégoûte; elles sont à la fois trop difficiles et trop faciles : trop difficiles à l'homme, trop faciles au chrétien. C'est la plus manifeste confession de leur divinité.

802 CHAriTRB VII.

Le monde cependant est entraîné malgré lui et à son insu vers le Christianisme ; il lui résiste et il lui <^éU : et e'est (à encore un des mille caractères de l'action de Dieu dans sa Religion. Depuis Torigine, le monde a résisié au Christianisme, parce que le Christianisme <est saint : aucune autre Religion n'a été en butle à «ne pareille hostilité. Mais depuis Torigine, aussi, le Christianisme a saisi le monde, et Ta amélioré d'une amélioration toujours croissante et qui ne connaît pas de fin, parce ^u'il <sst la vérité à sa plus haute puissance. Ce caractère indéfiniment perfectibilisateur du Christianisme^ à travers la résistance incessante de son sujet, est frappaot. Les incrédules ne disconviennent pas du fait; ils le trouvent même tellement divin, qu'ils en ont tiré la doclriae panthéistique du progrès^ c'est-à-dire de la perfection divine identifiée à l'humanité, et s'exprimant en elle de pins en plus. Mais ce qui renverse cette doctrine, je ne dis pas par le raisonnement, ce qui serait facile^ mais phr le fait^ c'est <iue l'hutnanité )i'a présenté ce phénomène qiie MtuB l'infitlence du Christianisme. Partout aillears elle est restée siationnaire et inactive, ou active mais éphémère dans sâ moralité. Le progrès social continu n'existe que dans l'humanité chrétienne. Le Christianisme seul a apprivoisé cette bêle féroce ; et, sans l'énerver, en lui laissant toute l'indépendance sauvage de sa nature, qui éclate souvent, jusque dans nos siècles civilisèss par des écarts individuels et quelquefois collectifs qui (semblent ramener i la barbarie, il ne cesse pas de la meiier à la civilisation, et de l'y mener souvent par ces écarts mêknes.

Cette action générale et indirecte du Ghristianistne sur l'humanité, en dépit de toutes les résistantes^ prouve peut-être plus encore sa divinité, comme nous lé disioas

QQ Gommençaot, que Faction particulière et îmmédiata qu'il exerce sur les ftmes qui s'y soumettent.

Une doctrine fausse, ou du moins qui ne porte en elle qu'une vérité relative, peut dissimuler Terreur ou Vimperfection qu'elle contient, par les effets directs qu'on lui fait produire dans tel temps et dans tel lieu choisis, à l'aide de moyens factices et forcés; mais les effets indi* rects qu'on n'a pu prévoir, les conséquences que le temps lui fait porter, les résistances qui surviennent, ne tardeKit pas à venir la trahir et la confondre. Mesurée sur cette règle, qui est sévère, mais juste, il n'y a pas d'institution humaine qui résiste, parce qu'en effet il n'y en a pas qui soit absolument vraie.

Le Christianisme seul soutient Tépreuve; et, chose remarquablie, sa vérité éclate d'autant plus que cette épreuve est plus étendue et plus prolongée. Vu de près, il confond le sens humain par la profondeur de ses enseignements et la sévérité de ses préceptes. Mais à mesure que son application, s'étend et se prolonge dans l'humanité, et qu'il en traverse les résistances, vous en voyez sortir des effets généraux, indirects et successifs, qui excitent de plus en plus l'admiration et la reconnaissance. Il setrouve avoir des convenances et des rapports pour tous les temps, tous les lieux, tous les divers états de l'humanité, dans l'infinie diversité de notre espèce. Il est toujours actuel, il est partout local ou susceptible de l'être. Il s'implante aussi bien dans le cœur amolli du polythéiste ancien que dans la poitrine du barbare, que dans le fron* déprimé du Gafre ou de l'Indien, que dans le cerveau de l'Européen moderne. Uva à tous les âges, à tous les es-^ prits, à tous les caractères, à toutes les humeurs. Mais surtout, et ce qui est plus admirable, il va à tous les âges

504 CHAPITRE Vil.

de rhumanité dans sa durée, et imprime Ini-méme à cette darée an caractère régulier de progrès dans la vérité et dans le bien, dont il est Téternel aliment. Sa fécondité s'accroît de ses enfantements, et, à mesure qu'il avance, il se creuse un lit plus profond et plus large, et le remplit en le creusant. Loin de redouter Texigence, il la provoque, ou plutôt c'est lui qui la fait et qui l'augmente sans cesse, pour la satisfaire indéfiniment. De sorte que, tout à fait à l'inverse des choses humaines, dont toute la vie est dans le présent ou dans un étroit passé, mais à qui l'avenir est funeste, c'est surtout, c'est toujours l'avenir qui est le champ de vie du Christianisme, comme une terre rendue de plus en plus féconde par la semence qu'elle reçoit. On peut dire qu'il est plus dans Tavenir que dans le passé. Quel passé cependant que le sien! Dixneuf siècles de triomphe depuis son avènement, et quarante siècles antérieurs d'attente et de prophéties, c'est-àdire, tout le temps passé depuis l'origine du temps! Mais il est encore plus dans l'avenir; parce que l'humanité, rendue par lui-même de plus en plus capable de recevoir ses applications, et parvenue à la pleine virilité de l'Age chrétien, comme dit saint PauF, en recueillera des biens de plus en plus parfaits, sans jamais pouvoir atteindre cependant à la perfection de ce divin modèle.

Tel est le Christianisme considéré dans ses effets temporels et sociaux. Il s'ensuit qu'il est par excellence la Religion de l'humanité, et par conséquent de son Auteur.

Posons, au-dessus de tout ce que nous venons de présenter dans ce chapitre, un aperçu général qui le résume.

t. Virum perfeeium in menstiram Ktnth ptavitndinU Ckristû

FRUITS Du CHRISTIANISME. 505

Entre tant de preuves de la divinité du Christianisme, je ne voudrais, pour fixer un incrédule de bonne foi, que celle-ci :

Un fait certain et sa conséquence nécessaire.

Ce fait certain, c'est que les ténèbres de la superstition enveloppaient le globe; que l'idolâtrie, le polythéisme, foutes leurs pratiques insensées et dégradantes, c'est-àdire l'erreur la plus grossière et le vice le plus éhonté, étaient l'état constant et universel de Tespèce humaine, et se réfléchissaient dans les sociétés par la violation de tous les rapports naturels des hommes entre eux, les faisant passer du joug de la violence à celui d'une irrémédiable corruption; — que le Christianisme seul a arraché le monde à cette funeste influence, complètement et sans retour, à partir du moment où il a paru et partout où il a brillé, et que le culte, en esprit et en vérité, d'un seul Dieu trois fois saint, créateur, sauveur et rémunérateur, avec toutes ses conséquences rationnelles, avec toutes ses émanations bienfaisantes, avec toutes ses applications sociales, c'est-à-dire cette philosophie sublime de la loi naturelle, dégagée de tout alliage, que les plus hautes intelligences de l'Antiquité ne firent qu'entrevoir, est devenue, par lui, la science pratique et vulgaire de tous les esprits sans distinction, le charme des cœurs, le sens commun des peuples, et comme l'air ambiant de la nature humaine; — que partout où le Christianisme n'a pas pénétré, le même état ancien de superstition et de grossière idolâtrie a subsisté sans modification aucune; qu'on en voit encore les ténèbres amoncelées et immobiles à l'extrémité de l'horizon chrétien, sans qu'elles puissent disparaître par elles-mêmes, tant elles sont inhérentes à la faiblesse humaine» ni monter troubler la sérénité de

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