‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 157 sur 168 · IV · texte numérisé non relu

IV

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notre delt tant le ChrisUamsiue est pnissant pour les captenir; — que des irégioiis au)tre((Hi$ dâtivrëes de ces ténèbres, comme nous, par le Christianisme, et qui brillèrent sous son influence de tout Téclat de rintelUgence et de la vertu, ayant cessé de lui obéir, en Afrique et en Asie, sont retombées aussitôt dans Tabrutissement et Vabjection des races dégénérées, et sont restées, depuis des siècles, stationnaires dans la nuit où le Gbristiauisme, en se retirant, les a laissées; — enfin, que cette activité des lacultés mpr^Ies, intellectuelles et sociales, ce déploiement progressif de lamièrea et de sociabilité humaine que nous appelons civilisation, ce perfectionnement continu qui convoite toujours le mieux en tontes choses, et qui, malgré ses méprises et ses abus, est évidemment la loi et la fin de l'humanité ; que la civilisation, dis-je, dans tout ce qui mérite ce beau nom, est Teffet d'une verta attractive de TËvangile, suit partout les pas de ses Apétçes, s'éclipse ou reparaît avec son culte, s'altère ou s'aiQi^Uore selon qu'on s'en écarte ou s'en rapj^roche, et en 9jtf comme le rayonnement.

YoUà m fait certain et des mieux caractérisés.

ga conséquence nécessaire, la voici :

G^est qu'il y a dans le Christianisme quelque chose qui élève et soutient la raison, le cœur, la sociabilité, tout r4di&ce de la nature humaine, à une hauteur qu'elle ne peut atteindre sans lui, et qui, par lui, s'accroît sans cessç; c'est qu'un Principe qui, partout où il est mis en contïfct avec l'humanité, quelle qu'elle soit, païenne ou barbare, sauvage ou policée, vieillie ou naissante, réalise dans ses membres indistinctement une perfection d'intd^ ligence, de monilité, de civilisation, qu'elle n'a jan^ais pu se donner h elle*méme, malgré tous les efforts de

quarante siècles antérieurs à la révélation de ce Principe ; dont elle est restée éternellement privée partout où il n'a pas encore pénétré; qu'elle n*a pu retenir dans les régions d'où il est sorti; que ce Principe, dis-je, vient d'ailleurs que de cette humanité, et implique nécessairement l'intervention régénératrice de son premier Auteur ; prouverait l'existence de ce suprême Auteur, si elle ne Tétait déjà par l'existence de l'humanité même; la prouve davantage encore, parce que l'existence de Dieu ne résulte du grand ouvrage de la création et de l'humanité qui en est la reine, que par voie d'inductioi^, et s'y trouve obscurcie par ce grand mystère de désordre dont l'ouvrage semble accuser Fouvrier : tandis que le Principe chrétien nous fait assister à l'opération même de Dieu eiji nous et autour de nous, nous en donne la conviction d'expérience, le justiQe de l'imputation de nos désordres en les réparant, et le révèle par des caractères de vérité, de sainteté et d'amour qui le rendent visible à notre esprit, sensible à notre cœur, palpable en quelque sorte à nos SCAS, et réalisent ce beau nom dont il a voulu se fairei appeler lui-même : Djeu-avec-hous;

STABILITÉ DU CHRISTIANISME DANS LA PERPÉTUITÉ DE SA CONSTITUTION CATHOLIQUE.

Pour faire entrer tant et de si vastes aperçus dans l'étroit espace où nous avons dû les réduire au précédent chapitre, il nous a fallu les donner en synthèse, et les abstraire de toule application. Autrement, un ouvrage aussi étendu que celui que nous allons bientôt terminer nous eût suffi à peine pour ce seul objet. Il résultera sans doute de ce laconisme que ceux qui sont portés par la prévention à contredire ces aperçus les trouveront contestables. Ils le peuvent sans que cela nous inquiète, parce que ce n'est pas pour eux que nous les avons présentés ainsi. Nous savons de reste qu'il leur faut des démonstrations achevées, et que même ils ne s'en contentent pas toujours. Mais nous espérons bien aussi que les esprits recueillis et sincères (et le nombre s'en accroît tous les jours), qui aiment la vérité jusque sous ses voiles, et qui se feraient scrupule de la rendre solidaire delà faiblesse de ses apologistes , sauront la reconnaître et la saisir, malgré l'insuffisance de notre exposition, et peutêtre même se l'approprier d'autant mieux que nous leur aurons laissé plus de travail pour achever de s'en rendre compte.

Pour nous, nous avons conscience de cette vérité dans t^iit ce que nous avons dit; et nous aurons atteint notre

but si nous avons pu la communiquer à ce simple état de conscience qui, du reste, est le dernier effet de toute démonstration, comme il en est le principe, et peut le plus souvent s'en passer.

Toutefois, nous croyons devoir poser le pied, en terminant ces Etudes^ sur un terrain plus ferme contre les exigences de Terreur, et venir nous asseoir sur ce roc de rÉglise de Jésus-Christ, fondement de tout vrai Christianisme, et preuve manifeste toujours croissante de sa divinité.

Cette preuve est trop considérable pour ne pas avoir dû nous frapper plusieurs fois dans le cours de ces Etu^ des; nous en avons souvent parlé, et néanmoins nous sentons le besoin de finir par elle, parce qu'elle semble être plus particulièrement la preuve de notre temps, rendue plus éloquente parles ruines sociales que nous venons de traverser, par celles qui nous menacent de toute part à mesure que nous les relevons, et au milieu desquelles cette Pierre, posée des mains de Jésus-Christ, se maintient et s'avance seule après dix-neuf siècles, comme l'unique pierre d'attente de l'avenir.

Je convie tous ceux qui m'ont fait l'honneur de me suivre jusqu'ici dans le parcours des différentes parties de l'édifice chrétien, à jeter, avec moi, un dernier regard sur cette tour gigantesque de l'Église, dont les degrés sont des siècles, et qui monte toujours; sur ce fait incommensurable de la stabilité, de la perpétuité de TÉglise de Jésus-Christ dans sa constitution visible sur la terre, c'est-à-dire, dans la Papauté.

Ce fait a tellement atteint les proportions du prodige, que, désormais, il peut se passer d'apologie. Seul il se suât. Il saisit lui-même ses adversaires, et les force

SIO CHAPITHE Vin.

non-seulement à le reconnaître, mais à le proclamer.

Notre tâche est ainsi randue facile ; nous n'avons qu'à nous taire, et qu'à laisser parler ceux mêmes qui ne partagent pas encore notre foi, mais dont l'incrédulité s'ébranle et se renverse sur elle-même devant celle grande manifestation de la vérité. Nous le devons d'autant plus, qu'outre l'autorité qui s'attache à l'aveu, il y a dans le langage de Tincrédulité, quand elle fait tant que de rendre hommage à la vérité qui lui est contraire, une force, une originalité, et une franchise d'expression, que nous ne pouvons rencontrer, nous autres croyants, par la raison que la foi et l'habitude de la vérité nous la rendent trop familière; elle ne nous surprend pas, parce que nous sommes trop idenliiiés avec elle; et comme nous en avons la possession, nous n'en avons pas l'enthousiasme; tandis que lorsque la bonne foi de l'incrédule, dans les intervalles lucides de sa prévention, lui permet de voir la vérité, il la voit mieux en un sens, parce qu'il la voit du dehors et à distance; il en sent d'autant mieux la force qu'il lutte avec elle; il en est d'autant plus possédé qu'il ne la possède pas.

C'est ce qu'on a pu déjà remarquer dans les citations de l'incrédulité, dont nous avons pour ce motif semé nos Etudes; car c'est là une grande preuve de la vérité d'Une doctrine, que ses adversaires la confessent et la disent mieux souvent que ses partisans.

C'est ce qu'on va voir dans les témoignages que nous allons produire sur le grand sujet de ce chapitre.

Trois historiens, professeurs de la protestante Allemagne, Hurter, Voigt, et Ranke, ont été entraînés, chacun séparément, vers l'étude de la Papauté. Le premier, qui depuis a frayé aux deux autres la route de la soumis-

8TABIUTÉ DU CHRISTIANISME. 81 i

sion à la vérité catholique, avait pris pour sujet la vie d'Innocent III ; le second s'est «ttaché à la vie de Grégoire VU; et le troisième a embrassé les révolutions de la Papauté, principalement en regard de la Réforme protestante. Chose admirable, et dont la raison ne peut se trouver que dans la vérité de notre foi ! ces sujets, rendus si périlleux par les préventions et tes calomnies du dernier siècle, que les catholiques eux-mêmes n'osaient aborder qu'en tremblant, sont redevenus, sous la plume consciencieuse, quoique hostile par position, de ces trois écrivains protestants, l'honneur du Catholicisme, et la preuve de sa vérité en face de la raison. Quelle est donc la destinée de cette Église, qui, lorsqu'elle est, après tant de siècles, outragée par ses enfants, trouve des vengeurs dans ceux qui avaient été jusque-là ses adversaires, et voit sa gloire lui revenir aujourd'hui des héritiers de ceux qui la lui disputèrent il y a trois cents ans?

Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'écho que cet hommage, parti de l'Allemagne prolestante, a trouvé dans la protestante Angleterre, où, comme on sait, un grand mouvement de retour au Catholicisme s'est emparé des sommités même de la science.

Un homme d'État de cet illustre pays , qui s*est assis comme ministre de la guerre dans ses conseils, un publiciste des plus distingués, dont la plume a enrichi ses revues, M. Macauley, a profité de l'ouvrage de M. Ranke pour dire la vérité sur l'Église catholique, telle qu'elle s'offre à nous dans la suite des révolutions qu'elle a traversées jusqu'à nos jours. Son témoignage est d'autant plus fort qu'il n'est pas complètement dégagé des préventions de sa secte, et qu'il est sur ce penchant de retour à la vérité sur lequel glissent aujourd'hui tant de bons

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esprits, et où son poids seul les entraîne. Nous allons citer en partie et analyser ce remarquable travail :

ail n'existe point, dit-il \ il n'a jamais existé sur cette « terre une œuvre de la politique humaine aussi digne ce d'examen et d'étude que l'Église catholique romaine. <i L'histoire de cette Église relie ensemble les deux gran- « des époques de la civilisation. Aucune autre institution « encore debout ne reporte la pensée à ces temps où la « fumée des sacrifices s'échappait du Panthéon, pendant « que les léopards et les tigres bondissaient dans l'am- « phithéâtre Flavien. Les plus ûères maisons royales ne (( datent que d'hier, comparées à cette succession des « Souverains Pontifes, qui, par une série non interrom- « pue, remonte du Pape qui a sacré Napoléon dans le « dix-neuvième siècle, au Pape qui sacra Pépin dans le oc huitième. Mais, bien au delà de Pépin, l'auguste « dynastie Apostolique va se perdre dans la nuit des ères « fabuleuses. La république de Venise, qui venait après « la Papauté en fait d'origine antique, était moderne « comparativement. La république de Venise i>'est plus, « et la Papauté subsiste. La Papauté subsiste, non en état a de décadence, non comme une ruine, mais pleine de « vie et d'une jeunesse vigoureuse. L'Église catholique « envoie encore jusqu'aux extrémités du monde des mis-

1. Cet article a paru en octobre 1840 dans la Revue d'Edimbourg, qui jouit en Angleterre du plus grand crédit, et qui est toujours la Kevue des whigs. Il a été traduit en français dans la Revue briian- ZZ'J^ ^''"'^'*''' ^^*^ ' ^^"^ *« rédacteur fait observer qu'i7 a tenu à me^tTZn''' ":?^"^î'«« ^''^^rale, Parce que c'est presque «n événe^ ^faveur duTLT'^^^ ^^'"'"^ ^^«^/^'^^tion sérieuse d'une réaeUon tex4 r]lî.foL^. f "^'^^ '*" ^>»p/.rérre. M. Macauley a pris pour par Ranke -1 iw. • i^!f Pendant les quinzième et seizième siéctes,

est mort, et récrU h Vf -, , ^^'^" ^^ ^«"« »o^«' '« ^\hht% publiciste œuvres. ''^ **^^'* »* »^8il ici a été publié dans le recueil de «ei

« sionnaires aussi zélés que ceux qui débarquèrent dans « le comté de Kent avec Augnstin, des missionnaires « osant encore parler aux rois ennemis avec la môme as- « surance qui inspira le pape Léon en présence d'Attila, a Le nombre de ses enfants est plus considérable que « dans aucun des siècles antérieurs. Ses acquisitions dans « le nouveau monde ont plus que compensé ce qu'elle a n perdu dansTancien. Sa suprématie spirituelle s'étend et sur les vastes contrées situées entre les plaines du Mis- « souri et le cap Horn, contrées qui, avant un siècle, « contiendront probablement une population égale à « celle de TEurope. Les membres de sa communion « peuvent certainement s'évaluer à cent cinquante mil- <c lions, et il est facile de montrer que toutes les autres « sectes réunies ne s'élèvent pas à cent vingt millions. « Aucun signe n'indique que le terme de cette longue « Souveraineté soit proche. Elle a vu le commencement cf de tous les gouvernements et de tous les établissements « ecclésiastiques qui existent aujourd'hui, et nous n'ose- « rions pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. a Elle était grande et respectée avant que les Saxons « eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne, « avant que les Francs eussent passé le Rhin, quand « l'éloquence grecque était florissante à Antioche, quand « les idoles étaient encore adorées dans le temple de la « Mecque. Elle peut donc être grande et respectée ente core, alors que quelque voyageur de la Nouvelle-Zé- « lande s'arrêtera, au milieu d'une vaste solitude, contre « une arche brisée du pont de Londres, pour dessiner « les ruines de Saint-Paul. »

Après cette vue générale de l'institution de l'Église, le célèbre publiciste se demande comment cette institution

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pourrait périr. On répète*, dit-il, que le progrès des lumières doit être favorabli au protestantisme;, et dëfayorable au Catholicisme : nous voudrions pouvoir le croire^ mais nous en doutons beaucoup^ lorsque nous voyons que les pas immenses que Tesprit humain a fait faire jusqu'ici aux sciences naturelles^ que le perfectionnement où sont parvenus Tart du gouvernemeut, la politique et la législation, ne lui ont pas été contraires. Bien plus, nous pensons que s'il y a quelque changement, il a été favorable à rËglise de Rome.

Quand nous réfléchissons d*aiUeurs aux terribles assauts auxquels elle a résisté, il nous est difficile de concevoir de quelle manière elle pourrait périr.

Ici M. Macauley entre dans une rapide et brillante exposition historique des luttes que TËglise a eu à soutenir jusqu'à nos jours. Laissant de côté les persécutions sanglantes, multipliées et prolongées, qui lui disputèrent son établissement, il la prend seulement à une époque où elle était assise et honorée parmi les peuples^ au onzième siècle, c'est-à-dire, à plus de la moitié de sa longue existence.

Quatre fois, dit-il, depuis cette époque, l'esprit humain s'est révolté contre son joug.

La première de ces insurrections éclata dans le midi de la France : ce fut l'hérésie des Albigeois qui, à la faveur du relâchement des mœurs et des communications de cette contrée avec les peuples infidèles, avait versé dans tous les cœurs le mépris et la haine du joug catholique. La Papauté avait perdu toute autorité dans tous les rangs, depuis les grands princes de la féodalité jusqu'aux

1. fiùnè ia pâHiy àililMtqué bd koiii ékllKii», 1^ èk^i-eàsiobs càraotéristiquet sont conservées.

simples cultivateurs. La position géographique des sectaires rendait le danger particulièrement formidable à la hiérarchie, et il semblait probable qu'une seule génération suffirait pour répandre la doctrine réformée à Lisbonne, à Londres, et à Naples. Mais cela ne devait pas arriver. Les guerriers du nord de la France volèrent au secours de TËglise ; TÉglise, de son côté, enfanta deux ordres célèbres de sa milice spirituelle : les Franciscains et les Dominicains ; Thérésie fut vaincue sur le double terrain de la force et de la persuasion; et TÉglise, un moment auparavant menacée d'une défaite totale, semblait désormais inexpugnable, défendue par ramour^ le respect et la terreur du genre humain.

Un siècle et demi se passa, et alors vint le second grqpd soulèvement de Tesprit humain contre la idoijûiination spirituelle de Rome. Le pouvoir de la Papauté avait atteint son apogée. Le pouvoir temporel fut contenu par elle, malgré toutes les ressources de la politique et de la guerre que déploya, pour s'en défendre, le plus habile des empereurs d'Allemagne, Frédéric IL ÎUais une réaction terrible se déclara contre la puissance romaine. L'homme qui prit la part la plus importante à cette révolution fut Philippe lY, dit le Bel^ roi de France; prince despote par sa situation et par tempérament, sombre^ implacable, sans scrupule, également préparé à la vio-* lence ou à la chicane, et entouré d'hommes d'.épée dévoués et d'hommes de loi. Le plus fier et le plus hautain des pontifes romains, saisi dans son palais par l'ordre de Philippe, bassement outragé, mourut fou de rage et de terreur. Lç ^^ge papal est transporté à Avignon, sous la dépendance delà France; le grand schisme de rOccident éclate; la foi des peuples se partage : dans ces fatales

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conjonctures, la voix de l'hérétique Jean Widef se fait entendre, ébranle l'Angleterre, et retentit jusqu'au fond de la Bohême. — L'Église, ainsi déchirée par le schisme, et rudement attaquée à la fois en Angleterre et en Allemagne, se trouvait dans une situation à peu près aussi périlleuse qu'à Tépoque de la crise qui précéda la croisade des Albigeois. Mais ce danger s'évanouit aussi: • l'autorité civile prêta à l'Église un appui vigoureux; le concile de Constance mit fin au schisme; le monde catholique fut rendu de nouveau à Tunité sous un seul Chef.

Une autre siècle s'écoula; alors commença le troisième et le plus mémorable effort en faveur de la liberté spirituelle. Ici M. Macauley esquisse à grands traits la lutte immense commencée par les prédications de Luther contre les indulgences, et qui se termina cent trente ans plus tard par le traité de Westphalie. La victoire du protestantisme fut rapide et complète dans les parties septentrionales de l'Europe. Une multitude de circonstances la favorisa, et semblait devoir l'éterniser : néanmoins, un demi-siècle après le jour où Luther brûla la bulle de Léon X devant les portes de Wittemberg, le protestantisme commençait à perdre ses avantages, pour ne plus les reconquérir jamais. Le zèle catholique éclate dans le Midi. Un esprit de réforme de mœurs et de discipline s'empare de l'Église de Rome, et, ^n une seule génération, la renouvelle depuis le palais du Vatican jusqu'à l'ermitage le plus reculé des Apennins : tous les ordres religieux sont refondus, épurés, et produisent des œuvres de dévouement et de sainteté dignes des anciens jours; les Pontifes romains surtout offrent dans leurs personnes toute l'austérité des premiers anachorètes de Syrie.

STABIUTÉ DU CHRISTIANISME. 517

Paal IV porta sur le trône pontifical la même ferveur de zèle et de dévotion qui l'avait conduit dans le couvent des théatins; Pie V, sous ses vêtements splendides, cachait le cilice d'un simple moine, marchait nu-pieds à la tête des processions, et édifiait son troupeau par des 'exemples innombrables d'humilité, de charité, de pardon des injures, en même temps qu'il soutenait l'autorité de son Siège et les doctrines orthodoxes de l'Église avec toute l'obstination et la véhémence d'Hildebrand, Grégoire XIII s'efforça, non-seulement d'imiter, mais de surpasser Pie V dans les sévères vertus de sa sainte profession. Telle était la tête, tels étaient les membres. Ce renouvellement de l'esprit intérieur produisit au dehors des ressources immenses de zèle et de dévouement pour la défense de l'Église. Les Jésuites parurent alors sur la scène, et en un instant furent partout, en dépit de l'Océan et des déserls, de la peste et de la famine, des espions et des lois pénales, des cachots et des tortures, des gibets et des échafauds, sous tous les déguisements, dans toutes les contrées, argumentant, instruisant, consolant, ravissant les cœurs de la jeunesse, animant le courage des timides, offrant le crucifix aux yeux des mourants; inflexibles dans une seule chose, dans leur fidélité à l'Église. En même temps que l'Eglise catholique tirait de son sein ces ressources spirituelles, elle se trouvait profiter des ressources temporelles que l'autorité civile des États restés catholiques déployait pour se défendre elle-même contre les envahissements de l'hérésie. Ainsi, tandis que le protestantisme se répandait rapidement dans une contrée de l'Europe, la régénération catholique s'étendait aussi rapidement dans l'autre partie. Entre ces deux régions hostiles s'étepdait, géographiquement autant que mora*

518 CHAPITRE vni.

Iciinent, un grand terrain contesté en France, en Belgique, dans r Allemagne méridionale, dans la Hongrie et la Pologne, dont la conquête devait décider la victoire. L'histoire des deux générations qui suivirent est celle de la lutte pour la possession de ce terrain mixte ou douteux. Les chances parurent d'abord toutes favorables au protestantisme ; mais la victoire demeura à l'Église romaine. Elle eut l'avantage sur tous les points; et le protestantisme n'a pas été capable, dans le cours de deux cents ans, de reconquérir ce qu'il perdit alors. — Il ne faut pas d'ailleurs se dissimuler, ajoute M. Macauley en motivant longuement ce jugement^ que cet étonnant triomphe de la Papauté doit principalement être attribué, non à la force des armes, mais à une grande réaction de l'epinion publique en sa faveur.

Cent ans environ après l'établissement définitif des limites entre le protestantisme et le catholicisme, commencèrent à paiiaître les sigi[ies du quatrième grand danger de l'Église romaine : la philosophie. Le nouveau danger était fort différent des précédents; jusque-là on n'avait attaqué qu'une partie des doctrines de l'Église; l'école qui s'élevait la rejetait tout entière ; son symbole était tout négatif. Les nouveaux sectaires empruntaient une de leurs prémisses aux protestants ^ et l'autre aijLx catholiques : avec ceux-ci ils admettaient que le catholicisme était le seul pur Christianisme; avec ceux-là ils soutenaient que plusieurs parties du catholicisme étaient contraires à la raison. De ce rapprochement on devait arriver^ par une nécess,ité logique, aux conclusions^^ Voltaire. Toutefois; la seule négation 71'a Janj^ais }rQut)lé. la pa^c^u. monde; ei si le patriarche de I9. sainte église philosophique s'était contenté de faire des plaisanteries sur les finesses de Saâl

STABIUTÉ DU GHaiSTIANISHB. 619

OU les femmes de David, et de critiquer la poésie d'Ë^échiel avec le même esprit étroit qu'il apportait à Fanalyse de Shakespeare, TÈglise aurait eu peu à craindre. Mais il 'est juste de dire que le secret de sa force et de celle des autres philosophes tenait à la vérité qui se .u^élait à leurs erreurs, et au généreux enthousiasme caché sous leurs impertinences. Les seules armes efficaces avec lesquelles les philosophes attaquèrent la foi évangélique étaient eihpruntées à la morale de TÈvangile. Le dogme et la morale de rÈvangiie étaient malheureusement tournés Yuan contre Tautre. D'un côté était une Église qui. se glorifiait de la pureté d'une doctrine transmise par les Âpâtres, inais ternie par les excès des pouvoirs temporels qui lui avaient prêté la main ; d'autre part, ^ae secte tournant en dérision celte doctrine, mais prête à affronter toutes les puissances de la terre ppur la cause évangélique de la justice, de la charité, et de la tolérance. L'içréljgion, accidentellement associée à la philanthropie , triompha pour un temps de la Religion, accidentellement liguée avec les abus politiques et sociaux. Les nouvelles doctrines se répandirent rapidement dans la chrétienté; Paris fut leur capitale sûr le continent, et les précepteurs de la France le devinrent de toute l'Europe. Ce n'était pas seulement rëspril public qui les adoptait; les gouvernements, même arbitraires, leur ouvraient les porter, et les souverains de là Prusse, de la Russie et de TAutriche comptaient parmi les initiés. L'Église de Rome était encore ostensiblement aussi splendide et aussi solide que jamais, niais ses fondements étaient minés. Lepremi^ événement qui signala cette situation fut la chute de la société de Jésus. Sur ses ruinés, le mouvement philosophique déborda avec une effrayante rapidité. Les doctrines de Voltaire furent exa-

520 CBAPITBB VIII.

gérées par ses successeurs. Enfin la RévolutioA éclata. La vieille Église de France tomba avec sa pompe et ses richesses. Quelques-uns de ses prêtres achetèrent le droit de vivre en se séparant de Rome ; d'autres se souillèrent par Tapostasie et se firent persécuteurs; tin grand nombre furent égorgés; et le reste alla demander un asile à l'ombre d'autels ennemis. Les églises furent fermées, les cloches muettes, les reliques pillées, les vases saints fon- ' dus. Des bouffons en chape vinrent danser la Carmagnole devant la Convention. Le buste de Marat détrôna celai , des martyrs; une prostituée, montée sur les autels de , Notre-Dame, reçut les adorations de la foule, qui s'écriait qu'à la fin, pour la première fois, ces arceaux gothiques résonnaient des accents de la vérité. Les malheurs de l'Église ne se bornèrent pas à la France. L'esprit révolutionnaire se fit conquérant, et envahit toute l'Europe. L'Espagne devint sa vassale, l'Italie sa sujette. Les couvents de Rome furent pillés. Le drapeau tricolore flotta sur le château Saint-Ange. Le successeur de saint Pierre, emmené captif par les impies, mourut entre leurs mains, et les honneurs de la sépulture furent longtemps refusés ^ à ses restes... Il n'est pas étonnant qu'en 1799 des observateurs, même doués de sagacité, aient pu penser que la dernière heure de Rome fût arrivée : un pouvoir ennemi triomphant, le pape mourant dans la captivité, les plus illustres prélats de France vivant, en pays étranger, de l'aumône des protestants; les plus beaux édifices que la munificence des siècles avait consacrés au culte de Dieu, devenus les temples de la Victoire ou des salles de banquets ; de tels signes pouvaient bien être regardés comme les indices certains de la fin de cette longue domination. € Mais ce n'en était point la fin. Blessée à mort encore

« une fois, la biche blanche^ ne devait point périr. Avant « môme que les funérailles de Pie VI fussent accomplies, « une grande réaction avait commencé; et, après un es- « pace de quarante années, elle semble encore en pro- « grès. L'anarchie avait eu son jour. Un nouvel ordre de ce choses sortait de ce chaos, de nouvelles dynasties, de Cl nouvelles lois, de nouveaux titres; et au milieu de tout « cela Tancienne Religion renaissait.

« Une fable des Arabes raconte que la grande pyra- « mide fut bâtie par des rois antédiluviens, et que seule, « parmi les œuvres de l'homme, elle a survécu au dé- <£ luge. Tel fut le sort delà Papauté : elle avait été ensec( velie sous la grande inondation, mais ses fondements « profonds n'en furent point ébranlés; et quand les eaux « baissèrent, elle apparut seule au milieu des ruines du « monde qui venait d'être détruit. La république de « Hollande, l'empire d'Allemagne , le grand conseil de « Venise, la vieille ligue helvétique, la maison de Bour- « bon, les parlements, et Taristocratie de France, avaient « disparu; l'Europe était pleine de créations nouvelles : « un empire français, un royaume d'Italie, une confé- « dération du Rhin. Les derniers événements n'avaient « pas seulement affecté les institutions politiques et « les limites territoriales; la distribution de la pro- « priété, l'esprit et la composition des sociétés, avaient, « dans presque toute l'Europe catholique, subi un chan- « gement complet; mais l'Église immuable était toujours (k debout.

« Quelque historien à venir, aussi habile et aussi mo- « déré que le professeur Ranke, racontera, nom tespé-

1 . AUusioD à une qualification donnée au GathoUcisme par Drydan, dans une de ses satires aUégoriques.

522 GHAPITRX YIII.

tt rons, la résurrection catholique au dix*neuyiëme siècle. « Nous sentons qu'en parlant d'une époque aassi rapa prochée de la nôtre, nous courrions le danger de dire a des choses qui pourraient soulever des passions et de « la colère : nous ne ferons donc qu'une seule obser- « yation, parce qu'elle seioble mériter une attention se* « rieuse.

« Durant tout le dix-huitième siècle « Tinfluence de 0 rËglise romaine fut complètement en déclin; Tincré- « dulité fit des conquêtes étendues dans tous les pays ca- « tholiques de TËurope, et obtint môme dans quelques « contrées un complet ascendant; la Papauté descendit (f enfin assez bas pour devenir Tobjet de la dérision des a incrédules, et de la pitié plutôt que de la haine des (( protestants. Au dix-neuvième siècle, cette Église de- « chue s'est graduellement relevée de cet abaissement, c( et a reconquis son ancien pouvoir. Ceux qui réfléchi- « ront avec calme à ce qui s'est passé dans les dernières « années en Espagne, en Italie, dans l'Amérique méria dionale, en Irlande, dans les Pays-Bas, dans la Prusse, « et même en France, ne pourront douter que son em- « pire sur les cœurs et les esprits des hommes ne soit « plus grand qu'il n'était lorsque Y Encyclopédie et le a Dictionnaire philosophique ipeirnrenU II est certainement « remarquable que ni la révolution morale du dix-hui- « tième siècle, ni la contre-révolution morale du dixce neuvième n'aient rien ajouté à la puissance du protes- « tantisme. Pendant la première de ces époques, tout ce « qui fut perdu pour le Catholicisme le fut pour le Gbris- « tianisme; pendant la seconde de ces époques, tout ce <c que le Christianisme reconquit dans les pays catho- « liques fût reconquis au Catholicisme... Depuis le seî-

« zième siècle,, des peuples catholiques ont passé du <x CatholîGtsme à Tincrédulité, et de Tincrédulité repassé « au Catholicisme : pas un n'est devenu protestant. »

C'est un protestant qui a écrit ces lignes, mais c'est aussi un homme d'Etat, un publiciste élevé, qui dit la vérité comme il la voit, et qui la dit dans un pays où elle reçoit de jour en jour une confirmation sensible, quoiqu'il s'abstienne de le désigner. Depuis cet article, le mouvement catholique en Angleterre n'a pas cessé d'en justifier la portée circonstancielle. Quant à sa portée absolue et dogmatique, nous n'oserions nous flatter qu'elle soit entière pour l'auteur, et qu'il se soit encore bien avoué à lui-même la grande conséquence qui en ressort : la divinité du Catholicisme. Il s'est borné à poser le fait, à le dégager. C'est déjà beaucoup, car le fait ici c'est l'idée , c'est le dogme ; et cependant telles sont les en-

U'aves secrètes de l'erreur par rapport à la vérité révélée, qu'il n'est pas rare que le môme homme pose admirablement le fait, en fasse conclure la conséquence dogmatique à tout le monde, et ne la voie pas encore lui-même^ bien qu'elle soit immédiate et nécessaire. Il arrive même qu'il la voit en quelque sorte sans la voir, qu'il la dit et ne l'entend pas. Dieu, voulant nous faire sentir que la foi est un don, et en même temps que ce don est le prix de la soumission et de la persévérance, permet quelquefois ces contradictions singulières; il ne fait tomber les écailles de la cécité de l'âme qu'une à une, et ne la guérit ^u'à rq)rises, comme il en agit envers cet aveugle de l'Évangile à qui il demanda, après l'avoir touché une première fois, s'il voyait quelque chose, et qui répondit : Je vois des hommes qui se meuvent comme des arbresK 1. Marc, vm, 24.

534 CHAPITRE vni.

Voici an exemple plus remarquable encore de cet état de transition au sujet de la môme vérité qui fait l'objet du présent chapitre.

Dans un article publié en Belgique deux ans avant celui de M. Macauley, M. Eugène Robin, publiciste de talent, a également rendu l'impression que doit faire éprouver, à toutJiomme qui lève les yeux, le grand fait de la perpétuité de rËglise. Mais, à la différence de M. Macauley, il n'a pas été seulement saisi du fait : Tldée , le dogme, lui sont apparus derrière; il n'a pu les éviter, et, comme Balaam à la vue d'Israël, il a prophétisé la foi qu'il ne partageait pas encore.

Voici cet article; je le recommande à ceux qui sont dans le même état où était alors son auteur, et qui, comme lui, je Tespère, n'y resteront pas :

« Un homme d'esprit et de coeur dit un jour devant « moi (j'étais encore enfant alors) : «Aujourd'hui il n'y a « rien au monde de fixe et de stable à quoi Ton puisse « rattacher sa vie. Les idées et les rois passent; tout se « déplace, tout s'use, avec une dévorante rapidité. La « société change dix fois de face entre le berceau et la « tombe d'un mortel. En vérité, au milieu de cette ver- « salilité des choses, il n'y a qu'une ville et qu'un homme « qui, par leur immobilité dans l'Océan du temps, pré- « sentent à notre esprit une image de suite et de perpé- « tuité, Rome et le Pape.Trouvez-moi, pour ceux qui sont « las d'errer à la merci de tous les vents, et qui demandent « à la vie le calme de Téternité, un refuge assuré où « chercher un abri, un port toujours ouvert où amarrer K leur barque, si ce n'est ce rocher plus haut que les tem- « pôtes, Rome et la Papauté! »

« Cette parole, jetée sans prétention au milieu d'une

STABIUTÉ DU CHBISTIÂNISUB. 525

« causerie tonr à tour frivole et sérieuse, est tombée en « moi, et y est demeurée depuis, tant elle avait frappé « mon imagination. En effet, pour les cœurs indifférents « ou distraits, pour les esprits irrésolus ou ceux que re- « tient la honte d'avouer leur erreur, pour Tincrédulité « systématique, pour les convictions les plus rebelles, « pour tous tant que nous sommes enfin, âmes égarées « dans les ténèbres du doute, n'est-ce pas un spectacle « capable de réveiller le sentiment croyant endormi ou « étouffé en nous, que cette formidable immutabilité où a le temps, la guerre, la torture, le mépris, se sont brisé « le front; que cette fixité d'un seul point au milieu de « tout ce qui passe ; que celte lumière traversée par le « souffle de toutes les tempêtes, qu'aucun souffle n'éteint; « que cette foi toute mystique, toute immatérielle, qui « éclate surtout aux regards de l'humanité par l'évidence a d'un fait matériel unique dans l'histoire du monde?

« Je ne sais à qui l'on doit cette spirituelle boutade : « Rien n'est absurde comme un fait. Oui, le fait de la « veille que contredit le fait du lendemain, le fait éclos « par hasard dans le travail quotidien d'un peuple qui « dément l'idée spéculative sortie du cerveau isolé d'un « homme, le fait qui se hâte de se placer derrière le fait « pour prouver quelque chose, et dont un choc imprévu « jette à bas les rangs à grand'peine alignés.

c< Mais un fait comme celui-ci : L'Apostolat confié par « le Christ, il y a dix-huit cents ans, à l'un de ses dis- « ciples, s'est perpétué de Pape en Pape jusqu'à nos jours ; a pouvoir dire cela aujourd'hui et être sûr qu'on le dira « demain : cela doit bien signifier quelque choses Et si

1. C'est le ca« d'appliquer cette autre boutade qui vaut bien la première : Rien n'est entêté comme un fait.

S26 GHAPITHB im.

« Ton songe que, depais le jour où cette parole a été pro- « Qoncèe en Judée, la barbarie, le schisme, la réforme, « la philosophie, se sont rués tour à tour, la torche et te « fer en main, sur le siège occupé par le même Apôtre, a continué dans mille vies; que Rome, la Ville étemelle a des temps modernes comme elle Tétait des temps an- « tiques, a été prise, reprise, occupée, saccagée par tons « les fléaux venus de TOrient et de TOccident; qu*il n'y « a pas plus de trois siècles, des soldats ivres, conduits « par un renégat, y sont entrés au nom de Luther; qu'il

n*y a pas trente ans qu*un empereur, son souverain « par la conquête, lui envoyait un préfet, comme faisaient « ceux de Gonstantinople, dans les premiers temps de ses « pontifes : oh! alors le fait grandit à la taille de Tidée, « devient immense comme le dogme ; et, quoi qu'on en « ait, il faut bien, je le répètO, que ce fait sans pareil si- « gniiie quelque chose.

« C'est en vain que nous voudrions détourner les yeux « de cette prodigieuse image de perpétuité. Nous qui « sommes venus après les plus grandes persécutions que « Rome ait essuyées depuis les siècles des martyrs, noas « sommes forcés de nous dire : Sans doute les promesses a des temps s'accompliront. Le rêve de la philosophie a était d'abattre la Papauté, parce qu'elle comprenait qae « là est la tête, là est le cœur du Catholicisme, et que, tt s'il pouvait mourir, c'était à ce cœur et à cette tête qu'il « fallait viser; car la Papauté et le Christianisme même « sont inséparables à ce point, que la Réforme n'existe « qu'à la condition d'entretenir sans cesse le souvenir de « sa rébellion, et que sa foi, fondée sur la défiance, ne « re,trouve un peu de cette vitalité qui lui «lanque qu'en « s'excitant à la haine de ce qu'elle a nommé le Papisme.

STABILITE DU GHltlSTIANISKE. 527

tt La durée de la Papauté était donc pour nos pères toute « la question d'avenir. Dix-huit cents ans sont d'une « belle haleine sans doute dans le cours des choses ; mais, « la Papauté détruite, la philosophie gagnait son procès, « qui était de prouver qu'elle n'avait jamais existé qu'à « l'aide de l'ignorance et de la barbarie. La Révolution « est venue, elle savait le mot d'ordre : elle a visé au « cœur; elle a traîné le Pape dans l'exil, il y est mort! a Un autre Pape lui a succédé, la chaîne de perpétuité ne « s'est pas plus rompue qu'elle ne s'était brisée aux jours « les plus mauvais de la vie du Catholicisme. Maintenant « la philosophie a fait son temps. Les destructeurs dora ment dans le passé à côté de Luther, l'Encyclopédie, (( la République, et l'Empire. Rome est toujours debout, a et à ce centre de la chrétienté, déchirée par les ravages « de rincréduli té et de l'indifférence, il y a un Pape comme « il y en avait un sous Néron, alors que le Christianisme c( naissant était déchiré dans le cirque par les bétestéroces.

« Autour de cette miraculeuse continuité, l'Europe a « changé trois fois de face; l'Antiquité s'est éteinte, le « Moyen Age est mort. Trois empires, celui de Charte- « magne, celui de Charles-Quint, celui de Napoléon, se « sont élevés et ont disparu. Des nations ont brillé qui u ne sont plus. Un monde découvert est échu en partage « à la puissance temporelle et à la puissance spirituelle; « celle^i seule a gardé sa part. Tout a fait son temps, « idées, peuples, et empires. Rome seule est resiée de- « bout; le Pape seul est resté. Il y a dans ce fait, je ne « saurais trop le répéter, quelque chose qui vaut bien la « peine qu'on y réfléchisse^ un peu.

« Mais nous sommes dans un temps où l'on a inventé « à l'usage des partis une logique habile qui sait nier l'é-

B28 CHAPITRE yïiu

« videace. Les vieilles haines contre Rome ne sont pas « mortes dans nos cœurs révolutionnaires. Les pères ont « cru avoir régénéré le monde, et les fils, qui ont accepté « leur grandeur, ne peuvent s'accoutumer à cette idée, « qui élève le Catholicisme à leurs yeux aux dépens de la « gloire fugitive dont ils se glorifient, que la Papauté, « de son inexpugnable hauteur, aurait contemplé, ayec « un regard plein d'une tendre commisération et d'une « certitude entière dans les Promesses divines, nos ter- « ribles révoltes, nos puissants enfantements, nos incen- « dies allumés à tous les coins du monde, le sang versé u à faire bondir le cœur, ce fracas d'empires et de rois « tombés à confondre l'esprit, tout cela comme un vieux « marin regarde de la plage la lutte des éléments, assuré « qu'il est, par les signes qu'il a vus dans le ciel, que de- « main tout ce grand bruit aura cessé, et que l'Océan « débordé rentrera dans ses abîmes.

a Notre orgueil ne saurait consentir sans violence à « cette domination d'une Pensée immuable, éternelle, a sur la terrible pensée de notre histoire d'hier; et si « nous ne pouvons nier que le Rocher ne soit resté de- « bout, que la lumière du Phare ne se soit pas éteinte, « tandis que notre Révolution lassée ne laisse plus échaptt per que de sourds grondements, nous nous en conso- « Ions en songeant que le Rocher s'éloigne tous les jours « de nous, par cela sei^l que nous marchons en avant, et « qu'il est un point immobile; qu'emportés par le mou- « vement irrésistible du progrès, comme si ce mouve- « ment qui pousse l'humanité n'avait commencé que « d'hier, nous irons si loin que nous finirons bien par « échapper h la sévérité de ce grand œil ouvert sur nous « depuis dix-huit siècles.

€ Aveuglement de l'orgueil! Un humble prêtre (M. La- « cordaire), qui fut Tami et le compagnon de Lamennais, cf mais qu'une vaine gloire n'a pas précipité, comme lui, « dans un doute sans fond, vient d'élever son éloquente « voix, et il vous répond : « Non, quoi que vous fassiez, « vous qui ne voulez point reconnaître ce qui a été et ce « qui est, vous avez beau marcher en avant^ vous jeter à « perte d'haleine dans les voies infinies de l'avenir ; ce « calme regard, qui plane sur votre présent comme il a a plané sur votre passé, vous poursuivra toujours, par- « tout, jusqu'aux derniers horizons de l'éternité; car « cette lumière, que vous croyez pouvoir fuir parce qu'elle « est fixe, est immobile et mobile à la fois. Où que vous « alliez, elle est toujours parmi vous, votre centre, votre « milieu; elle est comme le soleil, dont on ne saurait u s'éloigner d'un seul pas, eût-on la vitesse du vent, et « l'infini du désert devant soi. Vous croyez que la Pa- « pauté sommeille, qu'elle s'endort dans le passé, grande « comme la fosse d'un géant, par la grandeur de ce qu'on « lui a ô té. Vous vous trompez : elle a toujours présidé c( aux affaires du siècle, elle y préside encore, elle est « toujours debout, agissante, prête à lier et à délier. Au- « jourd'hui que nous acceptons toutes les gloires du « passé, les esprits les plus sages ont reconnu les bien- « faits que lui doit l'humanité. Vous savez ce qu'elle a « fait : voyez ce qu'elle fait maintenant. »

Nous avons tenu à donner ce beau morceau dans toute son étendue, sauf à nous réduire nous-même pour les choses que nous avions à ajouter. On se gêne avec plaisir pour leur faire place, quand on a le bonheur de recevoir chez soi de pareils hôtes. Nous ne dirons donc que peu de mots pour recueillir le fruit de leurs discours.

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