‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 158 sur 168 · IV · texte numérisé non relu

IV

530 CHAPITRE Tin.

Tout homme qui pense doit en venir à reconnaître le grand phénomène si bien exposé par M. Macauley, et la raison dogmatique de ce phénomène si consciencieusement indiquée par M. Eugène Robin. A quelque école, à quelques antécédents qu'on appartienne, si on n'a pas renoncé à la réflexion et qu'on yeuille en faire usage, il faut, dis-je, en venir là.

Or, venu là, la foi est faite pour Tespril, et sa détermination n'est plus que l'affaire du cœur et de la volonté.

La divinité du Christianisme est prouvée par un fait divin palpable, par un prodige indicateur de l'action de Dieu, porteur de sa puissance.

En nous référant aux beaux dévetoppements contenus dans les deux citations qui précèdent, articulons les principaux caractères de ce prodige, et mesurons-en, s'il est possible, les divers degrés.

Le premier consiste dans le fait matériel et brut de h permanence d'un même pouvoir, d'une môme doctrine, d'une môme discipline, d'une môme constitution, d'une môme institution, d'une môme Église, en un mot, depuis dix-neuf cents ans : fait unique dans le vaste champ de Fhis- Itoire, dont rien n'approche, et qui sort des destinées humaines. Et pour le mesurer à ce seul premier degré, il ne faut pas seulement le voir dans les dix-huit siècles pas-, ses, il faut le voir dans le présent où il grandit ; il faut le' voir dans l'avenir qui s'ouvre devant lui, et où les regards les plus exercés le suivent à perte de vue, au delà de tout ce qui est. Cela seul est grandement prodigieux.

Ce qui augmente le prodige, c'est que cette perpétuité d'une môme institution ne se produit pas dans les mœurs stagnantes de l'Orient, mais au sein de la mobile Europe,

STABIIITÉ DU GHRISTIANISUB. 531

patrie des révolutions; dans un milieu d'activité incessante, où les hommes et les événements, les idées et les ïaits, se sont entre-choqués sans trêve et sans repos, Océan furieux en avant duquel le Siège de l'Église a toujours été comme le Cap des Tempêtes.

L'Église, en effet, et c'est là un degré de plus du prodige, a non-seulement vécu au milieu de cette activité idévorante, mais elle y a toujours eu la première part, elle a toujours été au cœur de la mêlée; et, seul des personnages de cette vaste scène où elle a joué le premier rôle depuis Néron, et d'où tous les autres acteurs ont disjparu, elle est restée, et elle continue â mener le drame.

Ajoutez ceci : que c'est sur l'Église et contre l'Église que cette activité, qui' a dévoré tous ses agents, a été le plus souvent tournée ; que, seule, l'Église a eu vingt fois sur les feras les affaires du monde, et qu'il n'y a pas un seul genre d'assauts qui lui ait été épargné : la force, la ruse, la politique, le schisme, l'hérésie, la philosophie, le syllogisme, l'épigramme, et l'échafaud ; et tout cela en grand, dans ce qu'il y a de plus infernal, les portes de VEnfer^ en un mot, qui auraient brisé du premier coup toute autre puissance, et qui se sont brisées à celle-ci. Cest une enclume qui a usé tous les marteaux^ disait le protestant Théodore de Bèze; et il y a cela de plus fort encore dans ce côté du prodige, que ces attaques, qui n'avaient été que successives contre l'Église pendant dix-sept siècles, se sont donné le mot pour la battre en brèche toutes à la fois dans le dix-huitième, et n'ont fait que la rajeunir et que s'y briser. Combien , nous qui venons après cette dernière épreuve, nous qui voyons l'Église traverser en ce moment une épreuve en un sens plus grande encore, avons-nous plus de sujet de hous écrier

53â CHAPITRE YUI.

avec Pascal : c Ce qai est admirable, incomparable et « tout à fait divin, c'est que celle Ëglise qui a toujours « duré a toujours été combattue ' ! »

Ce n'est pas tout, et voici un cinquième degré qui élève encore plus le prodige : c'est que cette Église se soit ainsi toujours maintenue sans fléchir ni plier : « Les Etats pé- « riraient, observe très-bien Pascal, si on ne faisait plier « souvent les lois à la nécessité. Mais jamais l'Église n'a « souffert cela, et n'en a usé. Aussi il faut ces accommo- « déments, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on « se conserve en pliant, et ce n'est pas proprement se a maintenir, et encore périssent-ils enfin entièrement; « il n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais a que cette Religion se soit toujours maintenue et in* « flexible, cela est divin*. » Combien les faits viennentils justifier cette observation! C'est là toute l'histoire de l'Église. Que de fois n'a-t-elle pas joué sa destinée contre toutes les règles de la prudence humaine ! Il faut que je me resserre; mais voyez-la en face de Luther, voyez-la en face de Henri VIII, voyez-la en face de Napoléon, voyez-la en face de M. de Lamennais, voyez-la en face de la Russie; voyez-la enfin, à l'heure qu'il est, en face de la Révolution couronnée. Rien ne l'émeut, rien ne la séduit ni ne l'épouvante : un royaume lui échappe ou lui revient, un conquérant la menace ou la flatte, un génie, roi des intelligences, incline ou dresse son front, les peuples enfin font- entendre Bosanna ou Toile sur son passage, que lui importe? elle ne se préoccupe que de deux choses : la charité d'abord, et en fin de compte la vérité. C'est là sa politique, c'est là son intérêt d'État.

!• Pascal, PemUê^ deuxième partie.

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