‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 162 sur 168 · IV · texte numérisé non relu

IV

566 CHAPITRB IX.

quelque sorte son e&istence, conmae n^ pouTSM^t se coi^ cilier avec une erreur si énorme et si spécieuse. Il est logique d'être athée si Ton n'est chrétien : c'est ce qu'on a vu en grand, dans le dernier siècle, c'e^t ce qu'on reyoit en particulier de nos jours.

C'est aussi ce que la Bruyère avait déjà fait ressortir, avec ce tour vif de raison qui lui appartient :

« Si ma Religion était fausse, je l'avoue, voilà le piège « le mieux dressé qu'il soit possible d'iroaginer; il était « inévitable de ne pas donner tout au travers, et de n'y « être pas pris : quelle majesté, quel éclat des mystères! « quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! « quelle raison éminente ! quelle candeur, quelle \niSL(h a cepce de mœurs ! quelle force invincible et aceaUnnte « des témoignages rendus successivement et pendant « trois siècles entiers par des millions d» personnes les « plus sages, les plus modérées qui fussent alors sur ia « terre, et que le sentiment d'une même vérité soutient « dans l'exil, dans les fers, contre la vue de la mort et « du dernier supplice ! Prenez l'histoire, ouvre;;^ rempn- « tez jusques au commencement du monde, jusque à la « veiUe de sa naissance : y aHt-il eu rien de semblable « dans tous Les temps? Dieu méma pouvaitril jamais « mieuiL rencontrer pour me séduire? P^v où échapper? « ou aller? où me jeter, Je ne di? pas pour trpjiver rien « de meilleur, mais quelque chose qui en approche? S'il « faut périr, c'est par là que je veux périr; il m'est plus « doux de nier Dieu que de l'accorder av^c une trompe- « rie si spécieuse et si entière : mais je Tai approfondi, « je ne puis être athée; je suis done reUnelié et entraîné « dans ma tteîigion; c'en est fijiit \ »

l. La Bruyère, chap. des Esprits forU^

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Nous sommes en repos sur cette conclusion pour nos lecteurs. Et toutefois nous ne pouvons les quitter là. Il faut les accompagner plus loin, et leur faire voir au moins le terme du voyage : après quoi nous les laisserons aller aux inspirations de leur cœur et aux résolutions de leur volonté, nécessaires en définitive pour franchir cet espace qui reste encore au delà de la conviction jusques à la foi.

Encore donc quelques mots :

La compréhension absolue n'est pas nécessaire pour se mettre en mouvement vers la foi ; il sufiSt que dans ce qu'on comprend il y ait nécessité de croire. Alors, en effet, il y a raison de croire dans ce qu'on comprend, et mérite à croire dans ce qu'on ne comprend pas ; il y a foi raisonnable.

Ou plutôt il y a raison et mérite des deux côtés ; car il y a mérite même à comprendre > puisqu'on ne le peut sans s'y appliquer; et il y a raison même à ne comprendre pas, puisque la Religion ne serait pas divine si nous pouvions en voir le fond.

Pour que le Christianisme soit vrai, c'est-à-dire divin, c'est-à-dire infini, il faut qu'il nous déborde, qu'il nous dépasse dans son objet. La lumière doit échapper aux extrémités, non par défaut de lumière, mais par défaut de vue, de telle sorte qu'un surcroit d'application et de pureté dans la vue amène un surcroit de vision et de clarté; et c'est ce qui n'a lieu que dans le Christianisme, et ce qui explique cette diversité et cette mobilité des dispositions de l'esprit à son égards selon qu'elles partent d'un fonds de volonté plus ou moins épuré.

C'est ce que nous avons éprouvé nous-méme dans nos

Études; car combien de fois, sous la persistance de notre regard, n'avons-nous pas vu la lumière se dégager des ombres du mystère, ei les traits de la plus menreilleuse sagesse sortir de ses profondeurs? Cependant nous n'avons touché la borne d'aucun côté : mais partout nous avons laissé Fespace, Tinfini, au-delà de notre courte raison, c'est-à-dire le mystère. Nous aurions pu sans doute atteindre à un degré plus éminent d'intelligence, chacun pourra s'y exercer selon la mesure de ses forces; mais il serait contradictoire de faire de cette compréhension absolue la condition de la foi , et il faut savoir se résoudre à celle-ci par les raisons qu'on a déjà, dès lors qu'elles sont nécessaires et invincibles.

Car, en définitive, comme, à quelque point qu*on arrive, on doit trouver l'infini en incompréhensibilité, on doit savoir se borner soi-même, se contenter des raisons premières, et voir même une raison dernière de vérité dans cette absence de raison dernière qui est le propre de tout ce qui est divin.

U'ailleurs, comme quelqu'un l'a fort bien dit, la raison ne donne le dernier mot de rien. On peut dire avec autant de vérité qu'elle ne donne le premier mot de rien , les extrémités la fuient. Que donne-t-elle donc? Elle donne les raisons moyennes. C'est une entremetteuse qui unit les données du sens commun aux perceptions du sens intime, et qui, des prémisses à la conclusion du syllogisme, emprunte et rend toute sa force au sentiment. Aussi faut-il savoir la prendre et la quitter à temps; et c'est la suivre toujours que de savoir la quitter ainsi, parce qu'elle-même le reconnaît et le veut.

Mais si cela est vrai même dans les choses que nous appelons naturelles , combien cela doit-il l'être davan-

tage dans ce qui touche à Tordre surnaturel et divin?

G*est là surtout quMl est vrai de dire que la raison ne saurait donner le dernier mot. Aussi arrive-t-il que ceux qui ne suivent qu^elle dans la recherche de la foi , quel- «lue frappés, quelque saisis qu'ils aient été de la lumière de la vérité, n'ont, en définitive, que la foi de Tesprit, c'est-à-dire un beau tissu, mais dont la trame, n'étant arrêtée par aucun nœud, est exposée à se défaire d'ellemême à chaque instant.

Que faut-il donc faire enfin pour croire, pour se reposer, pour avoir le dernier mot?

Le voici :

Un grand maître, Pascal, qui, quoi qu'on ait prétendu\ a su faire la part de la raison, a dit, avec cette admirable justesse qui était chez lui autant le fruit de Texpérience que du génie :

« Il y a trois moyens de croire : la raison^ la coutume, « l'inspiration. La Religion chrétienne, qui seule a la « raison , n'admet pas pour ses vrais enfants ceux qui « croient sans inspiration : ce n'est pas qu'elle exclue la tt raiion et la coutume, au contraire ; mdiis il faut ouvrir « son esprit aux preuves^ s'y conformer par la coutume, et « s'offrir par les humiliations aux inspirations qui seules « peuvent faire le vrai et salutaire effet : ut non evacuetur « crux Christi^. »

Tout le secrel de la foi est dans ce peu de mots, écrits sons la dictée de l'expérience la plus générale et la plus constante, et dont il est, du reste, facile de faire sentir la justesse à l'esprit.

1. M. Cousin, ses deux articles sur le Scepticisme philosophique de Pascal.

2. PeiNsées, Moyens d*arriver à la foi. Ëdil. Faugère, t. II, p. 177.

n serait absurde de dire à un homme : « Commencez par croire. > n répondrait avec raison : « Gela ne dépend pas de moi; et par ce chemin tous pourriez aussi bien ine mener an fétichisme qu'au Christianisme. Faites-moi

^r d^abord la Térité du Christianisme , et puis , cette Tèrité reccmnne, je me mettrai en devoir de croire. %

An^i Pascal met-il , en tête des éléments de la foi , la niisOK; il faut dTabord onurir son esprit aux preuves^ dit-il. G*est ce que nous avons fait dans nos Etudeê; et nous croyons, pour notre compte, avoir échappé au reproche de scepticigme. Nous avons usé largement de la raisoh ; peut-être même Tavons-nous fatiguée à cette moisson toujours renaissante de vérités et de preuves que le Christianisme lui a offertes.

Mais il faut reconnaître aussi , par tout ce que nous venons de dire ci-dessus, que la raison doit en définitive s'arrêter ; que son exigence doit avoir un terme comme son pouvoir; et que, dans son intérêt propre, elle doit serrer, si J'ose ainsi dire, ses propres richesses^ et les confier à la garde d'une puissance plus égale et plus continue. Cette puissance est la coutume^ c'est-à-dire la pratique habituelle de la vérité, qui non-seulement con* serve mais confirme les découvertes de la raisoh.

Laissons encore parler Pascal , c'est-à-dire le faon sens et l'expérience :

c( Il ne faut pas nous méconnaître, nous sommes auto- « mate autant qu'esprit; et de là vient que l'îtistrument « par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule dé- « monstration. Combien y a-t-il peu de choses déthon- « trées! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La « coutume fait nos preuves los plus fortes et les plus t crues; elle incline rauloniale, qui entraîne Tesprit

« sans qu'il y pense. Il faut avoir recours à elle quand « me foie P esprit a vu où est la vérité^ afin de nous abreuve yer et nous teindre de cette créance qui nous échappe « 4 toute lieure; car d'en avoir toujours les preuves pré- « sentes, c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance « plus facile, qui est celle de l'habitude; qui, sans vio- « lence, s^ns art, sans argument, nous fait croire les « choses et incline toutes nos puissances à cette croyance, « en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand « on ne croit que par la force de la conviction , et que « l'autonîate est incliné à croire le contraire, ce n'est pas « assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l'es- « prit, pur les raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois p dan$ sa vie; et l'automate, par la coutume, et en ne « iRi permettant pas d'agir au contraire. Inclina cor « meum^ DeHs\ »

j^ous nous permettrons d'ajouter à cette belle page une observation : e'est que, quoi que nous fassions, nous sommes sujets de la coutume, et si ce n'est pas pour, c'est contre la Religion; et l'effet qui en résulte dans ce dernier cas est inévitablement de dissoudre la conviction rationnelle la plus robuste, par exemple, celle que nous venons de nous former; et voici comment : Cette conviction se compose de deux éléments : la force des preuves, qui nous porte à adhérer aux mystères; et la pénétration des mystères, qui fait cesser leur opposition apparente avec la raisoi}, et y découvre au contraire des beautés de rapport qui la persuadent. Mais le travail d'esprit qui a pro-

1. Pensives, Moyem d^nrrlver à ta foi, ttdlt f augure, t. II, p. 175. — « Cette méthode, dit le consciencieux i&diteur de Pascal, d'arriver « à la foi par les pratiquée' extérieares, h*est pas nouvelle; et se trouve m recommandée par le9 maîtres de la théologie morale. »

duit ces deux éléments ne peut se continuer toujours; U va cesser, et la coutume des choses ordinaires de la vie, de nos vanités et de nos passions, agira toute seule. Alors que va-t-il en résulter? C'est que cette coutume va d'une part affaiblir l'impression des preuves, et de Tautre faire revivre l'opposition apparente des mystères avec la raison, par leur opposition réelle diYec cette coutume, et, par ces deux effets qui s'entr'aident, dissoudre rapidement la conviction. Tandis que si à cette conviction acquise par l'étude vous faites succéder une coutume qui lui soit conforme , je veux dire la mise en pratique de cette même vérité appartenant à la conviction, alors cette vérité deviendra de plus en plus familière : son accord avec la raison s'entretiendra, s'accroîtra par l'exercice ; la raison de croire devenant coutume, la coutume deviendra à son tour raison ; et il en sera des mystères de la Religion comme de ceux de la nature, que nous ne remarquons plus à force de les voir, et qui, non moins accablants en eux-mêmes que ceux de la Religion, n'en diffèrent que parce que l'habitude nous en voile la profondeur.

D'ailleurs, et ceci est décisif, entre les deux coutumes que nous sommes obligés de subir, celle de nos préjugés naturels et de nos passions, ou bien celle de l'exercice de la vérité chrétienne, quelle est la plus rationnelle , la plus logique, la plus sûre, si ce n'est celle-ci? Faire ce qu'on a reconnu être vrai , n'est-ce pas de toute conséquence? Entrer dans une voie de dégagement de nos passions, n'est-ce pas se donner la meilleure de toutes les précautions contre l'erreur, et ajouter la garantie de la vertu à celle de la vérité? Deux sources d'égarement sont en nous : l'ignorance et les passions. Par l'étude

nous dissipons Tignorance , et nous arrivons à la vue de la vëritë ; mais si nous laissons subsister les passions, cette vue de la vérité ne tardera pas à s'obscurcir de nouveau, tandis que si nous les diminuons , elle s'accroîtra de cette diminution même; et de là vient le rapport de la vertu et de la vérité, de la sainteté et de la foi dans les âmes. Travaillez donc, vous dirai-je encore avec Pascal , à vous convaincre de la vérité divine , non plus par l'augmentation des preuves, mais par la diminution de vos passions ^ .

Ainsi s'accordent et se justifient les deux premiers moyens de croire : la raison et la coutume.

Enfin, le troisième moyen qui seul produit le vrai et salutaire effet, c'est Y inspiration^ c'est-à-dire, l'infusion de la vérité même dans le cœur, par la soumission de celui-ci à la demander et à la recevoir à sa véritable source, qui est Dieu en Jésus-Gbrist et Jésus-Christ en son Église. La foi est Dieu sensible au coeur par la grâce, comme il est sensible à l'esprit par les raisons. On peut très-bien avoir la certitude de la vérité chrétienne sans la connaissance de ces raisons, lorsque Dieu même communique immédiatement cette vérité au cœur; et combien de chrétiens qui ne la connaissent que par cette voie, et qui en sont très-eflBcacement persuadés! Il faut même reconnaître que la Religion ne saurait être vraie et divine si elle n'agissait ainsi, parce qu'elle se doit à

1 . c J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j*avais la foi. » Et moi je vous dis : c Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté > (• les plaisirs. » — a Or, c^est à vous de commencer. Si je pouvais, ff je vous donnerais la foi. Je ne puis le faire, ni, partant, éprouver la « vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaiff sirs, et éprouver si ce que je dis est vrai. » (Pensées de Fascalf édition Faugère, t. II, p. 181.)

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tous, et que la plupart ne peuvent se livrer à l'étude de ses preuves. Mais par là elle leur donne une preuve Vivante de sa vérité, qui leur tient lieu de toutes les autres, et qui est accessible à tous, parce qu'elle ne dépend que de la volonté.

Par la même raison, toutes les autres preuves ne peuvent tenir lieu de celle-là, et les plus grands génies sont obligés de recevoir la foi comme les paysans. Sans doute les autres preuves sont bonnes; je dis plus, elles sont exigibles par l'intelligence capable de les étudier, parce que la vérité divine doit s'harmoniser avec toutes les capacités de notre nature; mais, quelles que soient ces capacités, comme le cœur aussi est une capacité qui doit être exercée, comme aux yeux de Dieu nous sommes tous égaux, comtne enfin nous ne pouvons avoir naturellement ftVec Lui qu'un rapport de soumission, rapport qui doit être d'autant plus étroit que nous sommes plus portés aie méconnaître : par toutes ces raisons et bien d'autres, dans lesquelles il nous serait superflu d'entrer, la vraie foi est un don qu'il faut aller demander à Dieu, comme toute chétive créature doit demander à son Créateur : à genoux.

D'ailleurs, si la Religion chrétienne est vraie, comme nous en sommes convaincus, comme par tant et de si fortes preuves nous ne pouvons nous empêcher de le reconnaître, la conséquence nécessaire qui en résulte, c'est que Dieu a voulu se -mettre en rapport plus particulier avec nous par le moyen de cette Religion; c'est qu'il y est ep Jésus-Christ comme Jésus-Christ est da|is ses Sacrem^ntspt dans son Église; qu'il y est réellement et personnellement; qu'il nous y attend les mains pleines de grâces, et de grâces que nous ne pouvons obtenir par d'autre voie

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quand celle-ci nous est manifestée. Rëflê^bis8ez bien à cette rigoureuse conséquence : la Religion chrétienne est nécessairement vraie, donc Dieu y est pour moi comme il il'est nulle autre part; donc il m'y attend, et doit vouloir que j'aille l'y trouver; donc si j'y vais, j'éprouverai nécessairement sa présence d'une manière toute particulière, et qui devra confirmer par des effets surnaturels les raisons naturelles que j'ai déjà de croire en Lui.

Et n'est-ce pas Lui-môme qui le dit? et n'en tendezvous pas sa voix qui vous appelle?

Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés^ et Je vous soulagerai^. — Je suis la Lumière du monde : celui gui fne suit ne marche point dans les ténèbres^ mais il aura la lumière de la bie^. — Je suis la Voie sans laquelle on ne peut a&r, ta Vérité sans laquelle on ne\peut connaître^ la Vie sans laquelle on ne peut vivre, et personne ne peut venir au ^ère que par moi : suivez-moi^. — Je suis la Porte : celui gui passe par moi sera sauvé, et il sera introduit, et il entrera, et trouvera t abondance des pâturages; ca^ je suis venu pour qu'ils aient la vie, et pour qu'ils V aient abondamment^,

— Fixez-vous dans ma voie, et vous connaîtrez la Vérité, et la Vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la Vie étemelle *.

— L'eau que je donne étancke la soif pour toujours, et de^ vient dans celui qui la reçoit une source vive, dont té jet s*élance jusqu'à là vie éternelle *. — Vous dites :. Je suis déjà fiche e\ fortuné, et n'ai que faire de rien : ahf c'est que vous ne cofiriaissez pas que vous êtes malheureux, et Misérable; tjs

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