‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 50 sur 168 · I. Commençons par les faux Évangiles · texte numérisé non relu

I. Commençons par les faux Évangiles

Et d'abord accordons-nous sur ce qu'on doit entendre par ces faux Évangiles. Sont-ce des histoires fausses de tout point, des récits fabuleux, et totalement différents de ceux qui se trouvent dans les Ëvangiles réputés vrais? Nullement. Ils leur ressemblent au point que, sous ce rapport, on aurait pu les confondre avec eux. Ce qui les en a fait distinguer principalement, c'est qu'ils étaient apocryphes^ c'est-à-dire, attribués à des auteurs qui ne les avaient pas réellement écrits ; c'est qu'ensuite, en y regardant de près, on y a vu des traditions peu sûres, et des altérations de la vérité dans certains détails.

Ceci posé (sauf à y revenir plus amplement dans un instant], je m'attaque d'abord au raisonnement qu'on en tire.

Il y a eu de faux Évangiles^ dit-on ; donc on a pu supposer des histoires semblables. — Cela est vrai jusqu'ici, avec cette explication bien entendue toutefois, et qui résulte de ce qui précède, que la supposition dont je reconnais la possibilité ne porte pas sur le fond du récit, mais sur sa source, et, si on veut, sur certains détails; c'est-à-dire qu'on a pu faire des Évangiles apocryphes, mais non faux en eux-mêmes. Autre chose, en effet, est V inauthenticité, autre chose est la fausseté d'un écrit. Un écrit peut être authentique en tant qu'il émane de celui dont il porte le nom, et mensonger en tant qu'il ne dit pas vrai; comme

aussi il peut être vrai dans ce qu'il dit, et apocryphe en tant que l'auteur et le cadre sont supposés. Or, je le répète, c'est de cette dernière façon qu'il faut entendre les

faux Evangiles; ils sont appelés ainsi, non pas tant parce qu'ils sont faux que parce qu'ils sont apocryphes; et comme c'est sur leur existence qu'on se fonde pour en déduire par voie d'analogie la possibilité de faux Evangiles^ la raison veut que l'analogie soit conforme à son sujet et ne le dépasse pas, et par conséquent qu'on ne tire de l'existence des faux Evangiles d'autre conséquence, si ce n'est qu'on a pu faire des Évangiles semblables; c'est-à-dire non pas faux à proprement parler, mais simplement apocryphes: par exemple, qu'au lieu d'être V Evangile de saint Jean, celui qui porte ce nom ne soit pas de saint Jean lui-même, mais d'un de ses disciples. Et cela est important, parce que l'authenticité de nos Évangiles étant enlevée, il leur resterait encore leur vérité. Mais ceci n'est que de pure hypothèse, on va le voir.

Donc^ continue-t-on, tous les Evangiles et les faits qu^ils renferment peuvent être supposés. — Ceci est complètement faux. Je dis plus déjà, c'est le contraire qu'il faut conclure.

Si on a pu supposer des Évangiles avec quelque couleur de vérité et quelque chance de succès, ce ne peut être en effet que parce qu'il y a eu de vrais Évangiles à qui on a pu emprunter cette couleur de vérité, cette faveur de succès. Ce n'est tout au moins que parce qu'il s'est passé des faits de la môme nature que ceux qui y sont rapportés, et que le fond de l'histoire évangélique est véritable.

Ce qui donne à ce raisonnement un poids décisif, c'est

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que la publication de ces Évangiles a en lien dans nn temps rapproché et presque contemporain des érénements qu'ils rapportent, et que tous s'accordent sur Tensemble de ces événements : ce qui prouve à la fois et qu'ils ont été faits sur un fond d'histoire commun, et dès lors préexistant, et que Tillusion qu'ils ont pu produire à une distance si rapprochée du temps et du lieu où ils placent cette histoire ne peut venir que de la vérité de celle-ci, la présuppose, et dès lors la démontre.

Pour juger de la bonté de ce raisonnement et de la fausseté de son contraire, qu'on les applique l'un et Vautre à un cas analogue et familier : les Mémoireê de la nutt*quiêe de Créquy.

Voici le raisonnement de l'incrédulité : —- « Les Mè- « moires sur le dix-huitième siècle, de la marquise de « Créguyt qui ont passé d'abord pour véritables, sont « faux : donc on a pu supposer avec succès de pareils « mémoires; donc tous les mémoires que noué avons sur le « dix-huitième siècle, et tous les faits qu'ils renferment^ (t peuvent être êuppàsés, h

Voici le nôtt-e : — « On a pu supposer avec âttccès les « Mémoires de la marquise de Créquy : donc il faut qu'il « y ait sur les événements qu'ils racontent des mémoires « authentiques dont ils auront pris la éouleur; il faut « qu'il se soit réellement passé dans le dix-huitîèilie siècle « un ensemble de faits identiques ou du moins bien ana- « logues, pour favoriser cette supposition ; donc le succès « même de la supposition ded Mémoire^ de la marquise de « Créquy présuppose une histoire authentiqué et vérî- « table des faltii généraux qu'ils renferment, et par coû- « séquent la démontre. »

J'ajoute une remarque fort importante : c'est que dans

ce câs« qui est absolument semblable au nôtre [car les Evangiles étaient des mémoires apostoliques, commentaria apostolorum^ et des mémoires contemporains, puisque saint Justin, qui les appelle ainsi, n'était pas plus éloigné des événements évangéliques que nous ne le sommes du siècle de Louis XV), plus les faits rapportés sont extraordinaires, plus le succès des mémoires apocryphes qui les racontent tient à la vérité de ces faits. — Ainsi Tauteur des Mémoires de la marquise de Créquy a pu nous tromper sur quelques petites anecdotes de salon, mais il n'a pas pu le faire sur les grands événements de la révolution française. Là il a été oblige d'être fidèle, vrai, et de se confondre avec l'histoire. Je dis plus, il n'a pu nous tromper sur quelques détails qu'à force d'être vrai sur ces grands événements; et le succès de son innocente supercherie tient à sa grande vérité. Un moyen infaillible pour lui de ne tromper personne, et de voir son œuvre rejetée comme celle d'un insensé, eût été de rapporter qu'au milieu du dix-huitième siècle, et dans les rues de Paris, avait vécu et paru pendant trois ans un prophète, un thaumaturge, un homme extraordinaire, se disant Dieu^ guérissant les aveugles et les boiteux, ressuscitant les morts, se faisant suivre partout, et jusqu'aux lieux les plus déserts, par de grandes multitudes témoins de ces prodiges, et enfin poursuivi, arrêté, traduit devant le parlement, traîné de tribunaux en tribunaux^ et pendu en place de Grève entre deux voleurs, puis ressuscité trois jours après, à la vue des soldats que la police aurait préposés à la gàrdô de son tombeau, et laissant Paris, et la France^ et le monde^ dané un état de fermentation que rien ne peut plus contenir. Si, dis-je* l'auteur des Mé-^ moireû de la marquise dé Créquy avait rapporté cela, on

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Teût bafoué, parce que tout aurait déposé contre lui, un pareil événement ayant dû faire impression sur le siècle, et devant se trouver consigné dans les monuments publics comme dans les souvenirs particuliers du pays. — Eh bien! la difficulté n'était pas moins grande pour les auteurs des Évangiles apocrypties. Si donc ils ont osé, non sans succès, raconter de pareils faits, c'est qu'ils se trouvaient d'accord avec d'autres Évangiles authentiques dont ils prenaient la couleur et l'autorité, et que les uns et les autres se trouvaient d'accord avec la tradition, avec tous les monuments, avec tous les souvenirs contemporains de la Judée, avec les faits enfin, les faits récents, les faits présents; car l'impression des événements de Jésus-Christ se faisait sentir partout, dans la Judée, dans la Grèce, dans l'Italie : tout l'univers en était remué, transformé, et notre monde actuel fermentait déjà sous cette impression puissante.

Je dis donc que de l'existence des apocryphes il faut conclure le contraire de ce que conclut l'incrédulité; c'est-à-dire que tous les Évangiles et les faits qu'ils rapportent ne peuvent pas être supposés, et que ces Évangiles apocryphes pfésupposent une histoire évangélique authentique et véritable, et la présupposent d'autant plus, que les événements qui y sont rapportés sont plus extraordinaires.

Ainsi, en raisonnement pur, l'objection que l'incrédulité tire des faux Évangiles ne vaut pas, ou plutôt vaut contre elle-même.

Mais c'est surtout dans le fait qu'elle pèche.

Elle vient se briser, en effet, contre ce point que nous avons déjà solidement établi, et qu'il ne faut pas perdre de vue, que les quatre Évangiles selon saint Matthieu,

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saint Jean, saint Marc, et saint Luc, ont toujours, depuis l'instant de leur publication jusqu'au moment actuel, été distingués comme seuls authentiques, non-seulement par toute l'Église répandue dans l'univers, mais par les hérétiques et les païens eux-mêmes; que les faux Évangiles ont eu si peu de crédit et de succès, qu'ils n'ont jamais pu faire confusion sérieuse avec les véritables; que les chrétiens ne s'en sont jamais préoccupés; que leurs ennemis les plus acharnés ne s'en sont jamais prévalus; qu'enfin ils sont tombés d'eux-mêmes et sans qu'on ait eu besoin de les arracher, comme des plantes parasites sèchent sur un tronc vigoureux qui continue à verdir.

Et maintenant, voici les conséquences pressées qui sortent de là :

Il est donc illogique de conclure de la fausseté des uns la fausseté des autres, car leur destinée a été totalement différente : les uns n'ont pu passer pour authentiques un seul jour\ et les autres sont en possession incontestable d'authenticité depuis dix-huit siècles. D'où peut venir cette différence de destinée, si ce n'est d'une différence de nature? si ce n'est de ce que les uns sont faux et les autres sont vrais? Si on les avait confondus, s'ils nous étaient arrivés tous péle-méle, je concevrais l'objection; mais ils n'ont pas même marché réellement de pair un seul jour pendant un si long espace de temps : comment donc ose-t-on conclure des uns aux autres?

Il sort au contraire de la fausseté des uns une preuve manifeste de la vérité des autres. Car évidemment nous avons maintenant une marque certaine pour les distinguer; nous connaissons le sort immanquable des faux

1. Nous allons entrer daus quelque» détails qui vont compléter cette assertion.

lâO * CHAPITRE m.

j^vangiles : Ils tombent tôt ou tard, et cela doit être; iU ne se soutiennent même pas; et il est si peu vrai de dire qu'on peut supposer des Évangiles, que les fav,x Evangiles prouvent qu'on ne peut pas les supposer : puisque par le fait ils n'ont pas pu l'être, leur fausseté n'a pas pu prendre. Donc, si nos quatre Évangiles ont pris, se sont soutenus, ont bravé la critique la plus envenimée, et ont été incontestablement reconnus pour authentiques par tout le monde, cela ne peut être que parce qu'ils ne sont pas faux, que parce qu'ils sont authentiques réellement.

S'il n'y avait pas eu de faux Evangiles, on pourrait douter en quelque sorte de la parfaite authenticité de nos Evangiles; on pourrait croire qu'il a été possible jusqu'à un certain point de les supposer. Mais les faux Évangiles sont là pour faire évanouir cette hypothèse; et comme ?/ fallait quHl y eût des hérésies^ pour attester par leurs var riation? le miracle permanent de l'indissoluble unité de l'Église de Jésus-Christ, il fallait qu il y eût de faux Evanr giles, pour attester par leur caducité la solidité des titres de notre foi.

Les faux Évangiles prouvent -que l'Église a toujours été excessivement précautionneuse et vigilante contre l'erreur, môme.innocente^ et que par conséquent c'est avec raison que nous avons foi dans l'intégrité de son dépôt. Car d'où sait-on qu'il y a eu de faux Évangiles? Sout-ce les Juifs, les hérétiques, les païens, les incrédules, quelques-uns des nombreux ennemis de l'Église enfin, qui les ont découverts et dénoncés, pi qui les lui ont arrachés des mains, à sa grande confusion? Non; et si c'étaient eux, pourquoi n'auraient-ils pas eu le môme zèle ou le même succès à l'égard des quatre Évangiles qui ont surlî Mais ce ne sont pas eux. Qui donc? C'est l'Église

elle-même, la société chrétienne, qui les a repoussés ou extirpés de son sein librement, spontanément, par Faction naturelle de sa propre délicatesse, et, si je peux • ainsi dire, par le ressort de son tempérament, éminemment antipathique à l'erreur. Les faux Évangiles élèvent ainsi une garantie magnifique d'authenticité en faveur des vrais Évangiles. L'Église aurait pu les laisser ensemble, suivant le cours naturel des choses, qui nous présente partout ailleurs le vrai mêlé au faux. On n'en aurait peutêtre jamais rien su, et elle en aurait profité, puisqu'elle aurait eu un plus grand nombre de titres à opposer à ses ennemis. Mais cela ne pouvait être, tant l'Église est vérité ! tant l'air qu'elle respire est mortel à tout ce qui est erreur! tant par conséquent les quatre Évangiles qu'elle présente au monde depuis dix-neuf cents ans sont authentiques et vrais !

Tout ceci va devenir plus sensible par quelques explications de détail que nous avons cru devoir renvoyer à la fin, pour ne pas retarder la marche de notre argumentation.

Il [y a eu deux sortes de faux Évangiles : les uns émanés des chrétiens; les autres forgés parles hérétiques : il faut bien les distinguer.

Voici l'origine des premiers; elle n'a rien de criminel. n était naturel que les fidèles, instruits par les Apôtres, voulussent mettre par écrit ce qu'on leur avait enseigné sur Jésus-Christ, sur ses miracles, sur' sa doctrine. Un homme, instruit par saint Jacques ou par un disciple de ' saint Jacques, appelait l'évangile qu'il écrivait lui-même, V Evangile de saint Jacques; un disciple de saint Thomas intitulait le sien V Evangile de saint Thomas ^ et cela fort innocemment, et sans intention de tromper personne. On

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comprend que ces histoires ont dû se multiplier considérablement; qu'il a dû se trouver en elles beaucoup de vérités de détail, suivant le génie des différents écrivains, et selon qu'ils étaient plus ou moins instruits; qu'outre les faits principaux racontés par les Apôtres, quelquesuns y auront mêlé des traditions peu sûres, peut-être même quelques dogmes contraires à la doctrine des Apôtres; qu'à mesure que les Évangiles écrits par les Apôtres et par leurs disciples les mieux instruits ont commencé à se répandre et à être connus, les autres ont été négligés avec raison, et ont perdu tout leur crédit; que Ton n'a conservé de respect dans les siècles suivants que pour ceux qui paraissaient le plus conformes aux Évangiles écrits par les Apôtres, et auxquels les Églises apostoliques rendaient témoignage.

Voilà l'histoire des faux Évangiles chrétiens ' . Comme on le voit, c'est improprement qu'on les appelle faux Évangiles. En un sujet profane, ils auraient passé pour vrais, et la plupart de nos histoires les plus accréditées ont moins sujet de Têtre. Ce n'est que l'excessive et sage rigueur de la tradition catholique qui ne leur a pas permis de s'implanter dans son sein. Et voyez encore avec quel discernement elle a opéré : elle en a rejeté absolument quelques-uns comme apocryphes; elle en a toléré d'autres comme mixtes ou douteux; et elle les a tous tenus à distance des quatre Évangiles donnés par les Apôtres euxmêmes, et qui seuls ont été universellement reçus sans contradiction, non-seulement comme authentiques et véritables, mais comme sacrés. Aussi, quand les Pères de l'Église que nous avons cités parlent des quatre Évan-

1 . Il nous en resle plusieurs qui confirment ce que nouB avons dit de leur ressemblance avec les véritables.

LES ÉVANGILES. j^i^

giles, ils disent que ce sont les seuls reçus unanimemenl dans l'Église universelle : qvœ sola in universa Dei Ecdesia quœ sub cœlo est, citra controversiam admit tnvtm^ ; ceux sur lesquels jamais il ne s'est élevé le plus léger doute : hœc sunt de quitus nul la unquam prorsus exstitit dubitatio* : quant aux autres, ils en font mention, mais uniquement pour mémoire, et sans discuter leur autorité, sans les flétrir, tant ils pâlissaient d'eux-mêmes auprès des quatre Évangiles. Parmi eux cependant il s'en trouvaient qui était tellement conformes à ceux-ci, comnfe les Evangiles des Égyptiens et des Hébreux, qu'il était presque permis de les confondre*; mais leur origine n'élant pas directement apostolique, ils ont toujours été soigneusement écartés. Ils subsistaient néanmoins comme des monuments respectables; mais on s'en servait peu; si peu que saint Clément d'Alexandrie, Eusèbe et saint Jérôme, qui les. avaient entre les mains, ont remarqué, comme une singularité digne d'attention, que les anciens Pères [du premier siècle] avaient cité un passage de l'évangile des Égyptiens, et un de l'évangile selon les Hébreux. Les quatre Évangiles, au contraire, sont cités toujours et partout dès le premier siècle; et, comme saint Justin nous l'apprend, ils étaient dès lors, ainsi qu'aujourd'hui, lus avec foi et vénération dans les assemblées des fidèles, qui voyaient en eux seuls les témoignages authentiques, véritables et sacrés, de la vie, des exemples et de la parole de Jésus-Christ. Il y a même ceci de très-remarqua- We, et qui répond bien à cette fausse idée qu'on se fait

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