‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 61 sur 168 · Josèphe contre Appion, liv. I, chap. it · texte numérisé non relu

Josèphe contre Appion, liv. I, chap. it

2. Nous retrouverons le témoignage spécial de JosS^he tar Daniel,

son berceau, les prophéties devaient éclairer sa marche. Ce qu'elles ont de probant ne pouvait apparaître qu*à mesure de leur accomplissement, qui est le développement du Christianisme. Pour lui servir de preuve, il fallait donc qu'elles le suivissent en tout temps et en tous lieîix, et que les Juifs qui en sont porteurs partageassent ainsi les destinées de perpétuité et d'universalité de la Religion du Christ, mais à sa suite, et comme attachés à son char.

Tels sont, en effet, Tétat et le rôle du judaïsme sur la terre. État vraiment prodigieux, aussi prodigieux que le serait rimmortalllé terrestre d'un seul homme, puisqu'il est vrai que naturellement les nations meurent comme les individus; que notamment toutes les grandes nations de l'antiquité, contemporaines de la nation juive , sont ensevelies dans la poussière, et qu'elle seule, la plus ancienne de toutes, et par surcroît de prodige la plus frappée des hommes et de Dieu, vit toujours, vit partout, et toujours et partout dans un état d'extermination. « Chose « étonnante, de voir ce peuple subsister depuis tant « d'années, et de le voir toujours misérable : étant né- « cessaire pour la preuve de Jésus-Christ et qu'ils subsiste tent pour le prouver, et qu'ils soient misérables, puisce qu'ils l'ont crucifié : et quoiqu'il soit contraire d'être « misérable et de subsister, il subsiste néanmoins tou- « jours, malgré sa misère*. » Tout est prodige dans ce peuple. i

Par là il remplit merveilleusement la fonction providentielle, à laquelle il est destiné, d'archiviste et, si j'ose ainsi dire, de garde^ceauœ du Christianisme; empreint lui-môme de ces sceaux formidables, portant partout la

\. Paaeal.

prophétie à côté de révénement, réunissant Tun et Tautre en sa personne, et illuminant toute la terre d'un flambeau qui le laisse lui seul dans les ténèbres, et qui brille d'autant plus par cette opposition.

Et voyez combien ce peuple est visiblement fait exprès pour servir de témoin au Christianisme !

Tant que l'événement était à venir, il a vécu de la vie nalurelle et ordinaire des autres peuples : réuni en corps sur un point du globe, il a eu tous ses privilèges de nationalité, il a été même l'objet du respect des conquérants, et a vu les Cyrus et les Alexandre lui tendre une main amie, et porter dans son temple, la merveille du monde, un pas religieux. Il a eu aussi ses phases de décadence et d'adversité : l'idolâtrie a failli l'absorber plusieurs fois, la captivité Ta retenu longtemps chez ses voisins, et sous ses Machabées il a été réduit à une poignée de braves dans quelques creux de rochers. Mais toujours, heureux ou malheureux, il a vécu de la vie de peuple^

Mais dès le moment où la première heure de l'accomplissement allait sonner, et où il allait devenir important de constater à jamais et partout les prophéties, alors un double phénomène s'est déclaré en lui. Il a entièrement cessé d'être comme peuple, il a commencé d'être comme secte ; exterminé dans son premier état, inexterminable dans le second. Un^ vie purement fatidique s'est epiparée

1. « Le sceptre ne fut point ôté par la captivité de Babylone, i « cause que le retour était promis et prédit. Quand Nabuchodonosor t emmena le peuple, de peur qu'on ne crût que le sceptre fût ôté de « Juda, il leur fut dit auparavant quUls y seraient peu, et qu'ils seu raient rétablis. Il furent toujours consolés par leurs prophéties, et « leurs rois continuèrent, » (Pascal.) Ce dernier fait sera établi plus tard.

de lai. Pour ne pas avoir saisi à point raccomplissement de ses prophéties et la véritable issue de ses destinées, il s'y est enfermé, et s'en est fait comme une prison, comme un tombeau. Enveloppé dans cet état, il y est encore : rien n'a pu l'en tirer; les coups qui l'ont frappé n'ont fait que l'y enfoncer davantage. En même temps, comme emporté par un tourbillon (ce tourbillon parti du Calvaire et qui déchira le voile de son temple], il a été dispersé dans le monde, et balayé sans limite et sans fin. Il lui a été dit : «Tu ne seras plus nulle part comme peuple, ta seras toujours et partout comme témoin. Ta dispersion chez toutes les nations régénérées marchera du même pas que leur vocation à la foi que tu refuses, et dont tu deviendras par cela même auprès d'elles le garant. Toujours mourant, pour que tu ne puisses rien changer à ton état ; toujours survivant, pour que cet état subsiste, tu seras la personnification universelle du passé dans l'avenir, et connue l'écho prolongé des siècles prophétiques dans les siècles chrétiens. Par là, tous les hommes témoins de l'événement auront été réellement témoins de la prophétie, et les verront distinctement et à la fois, puisque la Prophétie vivante, le Prophète lui-même, aura été toujours et partout errer en aveugle au sein de l'événement, et se faire voir et se faire entendre à toutes les races et à toutes les générations. » En vérité, conune dit Pascal, toute « cette enchâsmre est divine*!

1. « Ainsi, comme exilés, comme errants et fUgitifé, et comme sai- < sis des mêmes impressions de terreur dont fut frappé Gain, on les c voit courir de côtés et d'autres, se répandre sur toute la face de la « terre, ayant un bandeau sur les yeux, et portant partout avec eux « les témoignages authentiques de notre fqi et de la justice de la « cause que nous défendons. En sorte qu'eux-mêmes, par ce carac- « tère de réprobation qu'ils offrent de toutes parts aux yeux de Tuni- « vers entier, comme écrit sur leur front, ils deviennent, en tous

Tel est Tétât à la fois prodigieux et banal qae présente le peuple juif. Ce caractère de banalité nuit à l'effet du prodige auprès des esprits légers, et tempère le jour trop vif de révidence, pour ne laisser régner que le demi-jour de la foi ; mais pour les esprits qui insistent, c'est dans la banalité du fait que se découvre surtout le prodige.

C'est pour cela que nous y avons insisté nous-même, plus qu'il n'était nécessaire pour l'objet présent de cette étude. L'état du peuple juif, outre qu'il sert à maintenir la certitude distincte des prophéties au sein de leur accomplissement, et précisément parce qu'il y sert si bien, prouve en lui-môme la divinité de la Religion à laquelle il est si visiblement adapté. Le moyen de preuve est luimôme une preuve. Et c'est là le cachet des œilvres de Dieu, et qui paraît également dans la Religion et dans la nature : la fin y est partout, le moyen nulle part. C'est un enchâssement de preuves qui, en môme temps qu'elles forment un magnifique ensemble de démonstration, aboutissent chacune directement au centre. H n'^y a là ni majeure ni mineure^ et tout, jusqu'^aux prémisses^ est conclusion.

Reprenons toutefois la marche méthodique que nous avons dû imposer à notre faiblesse, et poursuivons notre étude sur la vérité des prophéties.

a lieux, Tune des preuves le& plus, inyincibles de lur^^jt^ du ohri^ A tianisme, qu^iU s*acharneiit à combattre. » — Ainsi disait saint Augustin [de Fide rerum qux non videntur) i('y a doQM cents anS*; el cette preuve, alors si convaincante, est encore aujourd'hui toujours et partout la m^me, toujours et partout subsistante aux yeux de Tunivers, ou plutôt accrue et fortifiée par le temps et les'rôvolutiofis, qui bouleversent toutes clioses sans pou¥Oir apporter le moindlre changement à l'état étrange de ce peuple, qui, quoi qu-on fAssOî n^ p6Ut ja-^ maifr s'incorporer aux autres peuples ni se» fondre dans'normœuri : semblable aux fra^mentsd'uoe matière- insoluble qui 8tirtia|{!ftrall ttni-r lours dans un liquide, sans jantai» p<mvoir ^y nfiôlen

Noas avons vu lear antériorité indubitable. Voyons maintenant la certitude de Tévénement.

ki lu cbose pa^rte toute seule : t II ne fout pas attendr« % beaucoup, pouvons-nou& dire avec TertuUien, ni aller t Icdu pour en être instruit. L'événement des prophéties « est à découvert devant nous : c'est le monde nouveau, « ei tout ce qui s'y passe. Tout ce qui se fait, c'est ce qui « a été prédit; tout ce qui ^e voit, c'est ce qui a été an- (( nonce. )> Nec hoc tardius aut aliunde dwendum; coram sunâ qua docebuuiy munduSj et seculum^ et exitm. Quicquid dgitur prœnuntiabatur ; quicquid videtur audiebaiur^.

L'histoire du Christianisme, qui n'est que l'histoire du monde moderne, voilà l'accomplissement des prophéties. Nous le pEétendons du moins, à charge de le prouver ; car en ce moment il ne s'agit que de déterminer le terrain de la preuve et comme les deux plateaux de la balance : les prophéties, l'événement.

Jésus-Chrisl a-t-11 existé? L'époque et les circonstances historiques de son apparition, l'obscurité de sa naissance, les principaux traits de son caractère et de sa vie, l'infa- Bie et les douleurs de son supplice, la sublimité de sa doctrine, la révolution rapide qu'il a opérée dans le monde, l'anéantissement de la nationalité juive qui Ta méconnu, et la dispersion de ce peuple dans l'univers, sous le coup visible d'une malédiction qui ne le conserve partout que pour ne le laisser vivre nulle part; la conversion de toutes les autreé nations, jusque-là divisées par le polythéisme, à te Seule loi pui^e et sainte dé Jésus-Christ; la permei-

176 CHAPITHE ly.

nence et l'universalité invincible de son règne à travers les siècles, et son influence incessante et progressive sur le monde : tous ces principaux faits et les détails qui s'y rattachent, à ne les prendre que dans l'histoire profane, * sont-ils, oui ou non, devant nous? Et que sommes-nous nous-mêmes, que leur expression et leur produit? L'événement des prophéties est en face de nous, autour de nous, en nous, nous-mêmes; on ne peut donc rien imaginer de plus certain. Nous justifierons d'ailleurs cette certitude par le détail, lorsque nous en serons à la réalité du rapport des prophéties avec t événement.

L'antériorité des prophéties, la certitude l'événement, sont donc établies.

Avant de faire voir leur rapport, et pour lui assurer toute sa force, il faut écarter toute supposition que ce rapport puisse être l'effet du hasard ou d'un concert humain.

Tout est énorme dans les proportions de la vérité des prophéties. Dieu a voulu que cette grande preuve, qui devait soutenir la majesté de sa Religion dans la plénitude des temps, et tenir lieu des miracles dont il avait entouré son berceau, ne laissât aucun prétexte à l'incrédulité, et pourvût à toutes les exigences d'une foi raisonnable. D'un côté, nous avons le prodige de l'état du peuple juif dans le monde, qui nous garantit admirablement la certitude et l'intégrité des prophéties ; de l'autre, nous avons l'histoire immense du Christianisme, c'est-àdire, l'histoire du monde moderne, notre propre histoire, pour événement. Ce ne sont pas de petits moyens ni de petits faits, c'est ce qu'il y a de plus grand et de plus vastç

SOUS le ciel. Comment, après cela, nier l'existence des prophéties, indépendamment de l'événement? Comment nier Fexistenee de l'événement, indépendamment des prophéties? Quoi de plus patent en soi? quoi de plus distinct?

•Or, Dieu n'a pas été moins riche de précautions et de garanties pour nous faire voir sa volonté, son action libre et providentielle, dans le rapport des prophéties avec Févénement^ et ne laisser, dans ce grand ouvrage de sa main, aucune part au hasard ou aux vains calculs des hommes.

Croyant épuiser la patience de Dieu et se faire un triple rempart contre sa vérité, l'incrédule a dit : « Il faudrait, pour croire aux prophéties : 1" que je fusse témoin des prophéties; 2" que je fusse témoin de ^événement. » -^Nous venons de voir que la main de Dieu a clairement abattu ces deux difficultés. — Reste la dernière : « Il faudrait, 3" quil me fût démontré , par /'impossibilité de Vévéne-mentj qu*il na pas pu cadrer fortuitement avec les pro^ phéties, »

Cette exigence est évidemment sophistique et dérisoire dans l'intention de son auteur, puisqu'elle demande ^^impossible.

Et cependant Dieu Ta prise pour mesure. En lui opposant cette monstrueuse objection, on n'a fait que lui préparer la gloire de la résoudre; et l'incrédulité a été ici plutôt à bout de concevoir, que la puissance divine d'enfenter des preuves de sa vérité.

L'événement des prophéties est le Christianisme; — la personne de Jésus-Christ, sa vie et sa mort; — la ruine des Juifs, leur aveuglement et leur dispersion ; — la <^hute du paganisme, et la vocation des nations idolâtres

178 CHAPITRE lY.

à la loi évangélique; — la grande et rapide révolution que l'esprit chrétien a faite dans le monde ; — Tuniversalité et la perpétuité de cette puissance spirituelle, dont la force toute divine agit en raison de la faiblesse de ses moyens, et qui a pour levier une croix de bois.

Or, ces choses en soi étaient-elles humainement possibles au sein des ténèbres naturelles du paganispe? Ne sont-elles pas prodigieuses, inimaginables dés lor$, si ce n'est pour celui qui les a faites?

Leur impossibilité naturelle est une des grandes preuves de la divinité du Christianisme; nous nous réservons de le faire voir.

Quant à présent, il nous parait que la chose parle assez 4'elle-mên^e ; et, pour couper court, l'auteur de l'objection, Rousseau lui-même, en convient

If histoire des premiers temps du Christianimis^ oondatil après un éloquent tableau de cette histoire, eu un prodige continuel^.

VEmngik et son auteur lui paraissent ailleurs inimaginables. L'inventeur en serait plus étonnant o^e u b£ros'.

Or, ce qu'il était impossible d'inventer, était-il possibk de le prédire? N'est-ce pas la même difficulté? que dis-je, n'est-elle pas cent fois plus grande? car alors il y a trois prodiges au lieu d'un : celui de l'invention, celui de l'événement, et celui de l'accord du prodige de l'invention avec les prodiges de l'événement. Comme nous le disions, si prophétiser est un prodige, qu'est-ce donc que prophétiser des prodiges?

Page 1