Emile, Ut. IY
La troisième condition de Rousseau est donc remplie : il lui faut un événement impossible pour^tre sûr, à la rigueur, qu'il n'a pas pu cadrer fortuitement avec la prophétie; or, tel est Tévénement du Christianisme. Cet événement n'était pas dans le cours naturel des choses; il est surnaturel. Son moule^ si j'ose ainsi dire, n'était pas dans les choses humaines et possibles. Le hasard n'a donc pas pu l'y faire rencontrer.
Mais ne faisons-nous pas trop d'honneur à l'objection? n'estnil pas absurde de ne reconnaître de prophétie qu'à cette condition de V impossibilité naturelle de l'événement? n'y a-t-il pas d'autres caractères qui ne permettent pas d'attribuer leur accord au hasard? Quoi donc! quelque antérieures, quelque répétées, quelque unanimes et invariables qu'aient été les prédictions ; — quelque invraisemblable, quelque imprévu, quelque extraordinaire que soit l'événement; — quelque précis, clair, lumineux, et décisif, enfin, que soit l'accord de ces prédictions avec cet événement, il se pourrait néanmoins que ce ne fût là qu'un jeu du hasard ?
Pour l'honneur de Rousseau, laissons-le se réfuter luimême :
« Je ne dois point être surpris^ dit-il, qu'une chos^ c arrive lorsqu'elle est possible, et que la difficulté dt « l'événement est compensée par la quantité de jets; j'ea « conviens. Cependant^ si l'on me venait dire que des ca* a ractëres d'imprimerie, projetés au hasard, ont donné « V Enéide tout arrangée, je ne daignerais pas faire uA ft pas pour aller vériiier le mensonge. Vous oubliez, me 'ï dira-t-on, la quantité de jets. Mais de ces jets-là com- <( bien faut- il que j'en suppose, pour rendre la combi- « naison vraisemblable? Pour moi, qui n'en vois qu'un
« seul, j'ai Tinflni à parier contre un que son produil « n'est point l'effet du hasard^. »
La chance du hasard, quoique possible, peut donc être tellement réduite, eu égard à la quantité de jets, qu'elle équivaille à la proportion de l'unité contre l'infini, c'està-dire, à une possibilité absurde à force d'être invraisemblable, à une possibilité sophistique, autrement dit à une impossibilité de sens commun.
Or, nos prophéties sont disposées de telle sorte, par rapport à l'événement, qu'il en ressort clairement une pareille impossibilité que leur accord avec lui soit l'effet du hasard, et qu'il faut être aveugle pour ne pas y voir la marque infaillible de l'inspiration.
Si des caractères d'imprimerie projetés au hasard (et nous allons voir que les prophéties ne présentent pas moins de multiplicité) ne pourraient former VEnéide, combien cela est-il vrai, à plus forte raison, de I'Évan- GiLE et de la divine figure de Jésus-Christ, mélange inconcevable de faiblesse et de puissance, d'humilité et de grandeur, d'anéantissement et de domination, de bassesse et de gloire, d'infamie et de triomphe, qui ne s'explique que par Lui-même, véritable énigme dont l'événement seul est venu donner le mot, et le donner à coups de prodiges ! Que dire ensuite de cette révolution rapidement déroulée autour de la croix dans le monde : la conversion de toutes les nations idolâtres, la perversion de la seule nation juive, qui devait la première profiter du salut qu'elle apportait à la terre; tout l'univers converti à la voix d'un Juif, et la seule nation juive proscrite dans tout l'univers, pour avoir été sourde à cette voix partie