Pensées
eux ces prophéties qui, traduites bientôt en grec par les Septante, infiltrèrent aux autres peuples la croyance confuse, la prédisposition générale au grand événement qui devait les régénérer, selon que nous le reverrons dans un instant. Les Juifs commençaient dès lors ce rôle de témoins des prophéties, auquel ils étaient réservés pour les siècles postérieurs.
Quoi qu'il en soit de ces remarques recueillies en passant, toujours est-il que cinq cents ans séparent la fin de la prédiction du début de l'événement; je dis la fin de la prédiction, car elle s'étend en arrière dans un espace de plusieurs milliers d'années, et commence avec le monde. Antériorité prodigieuse qui, jointe à l'imprévu et à Tinvraisemblable de l'événement, accroît l'évidence de l'inspiration.
Ceci mérite qu'on y insiste. Si un seul homme avait prédit un tel événement la veille de sa réalisation, comme Jean-Baptiste, ce serait prodigieux; s'il l'avait prédit cinq cents ans avant, comme Malachie, ce serait d'une force infinie. « Mais il y a bien plus ici, dit Pascal : c'est une « suite d'hommes durant quatre mille ans qui, constam- « ment et sans variation,viennent l'un ensuite de l'autre « prédire ce môme événement; c'est un peuple tout enft tier qui l'annonce, et qui subsiste pendant quatre mille a années pour rendre encore témoignage des assurances « qu'ils en ont, et dont ils ne peuvent être détournés par « quelques menaces et quelque persécution qu'on leur t fasse : ceci est tout autrement considérable*. » Nous le disions nous- môme ailleurs, et nous croyons devoir le replacer ici sous les yeux : — Le peuple juif, durant
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toute Tantiquité, n'a qu'une doctrine, qu'une politique, qu'une destinée, qu'une idée fixe : c'est d'annoncer, de figurer et d'attendre le Messie; c'est de conserver et de féconder en lui le germe d!une bénédiction qui doit se répandre un jour sur toute la terre. Kien ne le préoccupe que ce grand objel, rien ne l'en distrait et ne l'en détourne; il s'y livre tout entier, et cela, non pas pendant tel ou tel siècle, mais pendant quarante siècles consécutifs. Sa patience et sa ténacité à attendre ce grand événement pendant si longtemps ont quelque chose de l'invariable répétition des actes de la nature, et de cet instinct augurai qu elle donne aux animaux. Abraham, Jacob, Moïse, David, Isaïe, Daniel, et tant d'autres, patriarches, législateurs, rois, pontifes, anachorètes, n'apparaissent de loin en loin que pour redire la grande espérance, et préciser de plus en plus les circonstances et les caractères de son divin objet. L'esprit d'orgueil et de domination, qui semble la condition de tout ce qui est grand parmi les hommes, et qui appelle, qui pousse le génie dans des voies incessamment nouvelles, ne peut rien sur eux; ils se bornent tous au rôle de précurseurs^ et ne font servir la supériorité si grande de leur influence qu'à préparer la place à un plus grand qu'eux. A quelque espace de temps qu'apparaissent ces promulgations, pas un seul de leurs auteurs n'a la prétention de s'attribuer les promesses de ses devanciers, ni de désespérer de leur future réalisation ; mais chacun d'eux vient se ranger ponctuellement sur cette ligne de hérauts qui, de bouche en bouche, annoncent de plus en plus fort l'arrivée de Celui qui doit en fermer la marche, parce qu'il en est le grand objel... Cette prophétique promesse était un héritage national que chaque génération transmettait à la suivante,
et qui se grossissait dans son cours par le tribut de chaque nouvelle prophétie; avec cette particularité bien remarquable que, dans ses plus beaux jours de gloire et de puissance, sous ses David et ses Salomon, le peuple juif n'a jamais prétendu que le Messie allait paraître, et que dans ses plus grandes détresses, sous ses Daniel et ses Machabées, il n'a jamais désespéré de le voir venir, jusqu'au moment suprême de la venue de Jésus-Christ, où on le cherchait partout, où une partie de la nation reconnut avec le monde entier qu'il était venu, et où le restant est tombé en dispersion, et n'a plus subsisté, jusqu'à nos jours, que pour entretenir tous les peuples de la terre du prodige de cette concordance que lui seul ne voit pas, pour la faire mieux voir.
Je le demande : que devient la chance du hasard dans une telle suite, une telle étendue, une telle persistance et un tel accord de prédictions, malgré l'immense diversité des temps, des organes, et des situations de cette invariable prophétie? Si c'est du hasard, c'est une bien étrange veine.
Et cependant il y a plus encore.
Veuillez remarquer que toutes ces prophéties ne sont pas la répétition servile et monotone les unes des autres; qu'aucune d'elles ne trace l'événement en entier, mais que toutes y contribuent en y apportant chacune un trait particulier ou plus approfondi, une couleur distincte ou plus vive, de manière à ce que, individuellement, elles soient assez significatives pour avoir une importance propre de prédiction, et que cependant leur réunion seule atteigne la plénitude de leur objet. Outre l'inspiration particulière qui découvre et fait rendre à chacune d'elles telle ou telle face du sujet, il y a une Inspiration générale
qui les domine toutes, qui les dirige, qui les fait visiblement converger sans se chercher, et qui compose du tout un ensemble dont elle seule aie dessein et le secret, jusqu'à ce que la présence de l'original vienne le révéler et le justifier. — « Le Rédempteur du genre bumain coupable « depuis le péché d'Adam (dit un honorable rabbin con- « verli,M. le chevalier Drach), tel est l'objet et Tunique « but de toutes les prophéties qui concourent à nous le « signaler de manière à ne pouvoir le méconnaitre. <( Elles forment dans leur ensemble le tableau le plus « parfait. Les prophètes les plus anciens en tracent la « première esquisse. A mesure qu'ils se succèdent, ils « achèvent les traits laissés imparfaits par leurs devan- « ciers. Plus ils approchent de l'événement, plus leurs « couleurs s'animent; et quand le tableau est terminé, « les artistes disparaissent. Le dernier (Malachie), en se « retirant, a soin d'indiquer le personnage (Jean-Bap- « tiste) qui doit en lever le rideau ^ »
On rapporte qu'un peintre célèbre de l'antiquité, ne pouvant rendre à son gré l'écume d'un cheval, et fatigué de son labeur et de son impuissance, jeta d'impatience son pinceau chargé de couleur sur la toile, et que le hasard fit à merveille ce que tous les efl'orls de son art avaient vainement cherché. En frappant la toile, le pinceau laissa à la bouche du cheval un véritable effet d'écume. La chose n'est pas impossible. Mais ce qui eût été impossible, c'eût été que le même jet de pinceau, à une grande distance, eût fait le cheval entier : ce qui eût été plus impossible encore, c'est qu'une multitude de jets de pinceau, partis de différentes mains et à différentes épo-