‹ Études philosophiques sur le christianismeChapitre 69 sur 168 · III. Cette troisième prophétie est celle de Jacob · texte numérisé non relu

III. Cette troisième prophétie est celle de Jacob

Nous avons vu la prédiction, dont Tobjet est le salut de toutes les nations, se particulariser de tous les hommes en Abraham, en Isaac, et en Jacob. Mais, à la différence d'Abraham et dlsaac, qui n'avaient laissé que deux enfants, Jacob en laisse douze : lequel de ces douze enfants sera l'héritier des divines promesses? Les chances d'erreur^ humainement parlant, se multiplient. Cependant la prédiction, loin de s'envelopper de termes équivoques pour leur échapper, va devenir plus précise et plus clairement indicative que jamais.

« Or, Jacob appela ses enfants, et leur dit : Assemblez- « vous tous, pour que je vous annonce les choses qui V vous doivent arriver rfans les derniers jours, »

Ainsi c'est bien une prophétie que nous allons entendre, et une prophétie touchant la fin des Juifs. Cette fin, nous la connaissons déjà par les prophéties qui précèdent. Voyons ce que va nous en dire celle-ci.

Tous les enfants de Jacob sont passés en revue par le saint patriarche, et chacun reçoit sa part de prophétiques bénédictions. Venu à Juda, la parole du vieillard s'élève.

« Toi, Juda, tes frères te loueront; ta main se posera a sur le cou de tes ennemis; les fils de ton père t'adore- (i ront. — Juda est un lionceau ; vous vous êtes dressé « sur votre proie, mon fils; et, vous reposant, vous vous « êtes couché comme un lion et comme une lionne. •— « Qui l'éveillera?

a Le sceptre ne sortira point de Juda, et il y aura tou- « jours des chefs de sa race, jusquà ce que vienne Celui

ir QUI DOIT être ENVOTÉ : ET G'EST LuI QUI SERA L' ATTENTE

9 PES NATIONS : 10 et Ipse erit exspeçtatio ^entium^ selon'

210 CnAPITRE IT.

les Septante; ou bien, ce qui n'est pas moins fort, « et ii

« SERA LE BALLIEMENT DE TOUTES LES NATIONS : » et IpsitiS

erit congregatio gentium. (Genèse, chap. xux, y. 8, 9,

Plus loin le patriarche, continuant à prédire le sort futur de chacun de ses fils, s'interrompt tout à coup entre Dan et Gad, et, se parlant à lui-même, il s'écrie : — « J'attendrai le Sauveur que vous devez envoyer, « Seigneur! » (Genèse, chap. xlix, v. 18.)

Enfin, parlant à Joseph : « Les bénédictions que vous « donne votre père surpassent celles qu'il a reçues de ses « pères; et elles dureront jusqu'à ce que le Désiré des

« COLLINES ÉTERNELLES SOIT VENU. » (GeuèSO, Chap. XLIX,

Voilà la prophétie de Jacob.

Il n'y a qu'une voix dans toute l'antiquité juive pour y reconnaître le Messie. Tout y est exprès, et le commentaire est inutile. L'objet de la prédiction est le même que dans les prophéties précédentes : le salut du monde^ la conversion de toutes les nations au vrai Dieu. Mais voyez comme les traits sont plus profonds et plus explicites! — Cette semence, ce semen, qui était collectif et équivoque, s'est dégagé, précisé, personnifié, et est devenu Scilo, le Messie, qui mittendus est : le terme hébreu a tous ces

1. Jacob continue immédiatement, les yeux toujours fixés sur le Messie : Il liera son ùnon ù la vigne ; il liera, 6 mon fils^ son ùnesse A la vigne. Il lavera m robe dans le vin, et son manltau dans le sang des raisins. Ses yeux sont plus beaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. Toute cette suite, bien qu*obscure en elle-même, ne doit cependant pas être négligée dans sa portée généj*ale, parée qu'elle fait voir toute IMmportance qu'attache le Prophète à cet objel dans sa sublime exaltation. Juda disparait, c'est le Messie qui domine, et dont la vue absorbe l'enthousiasme du vieillard,

sens*. — C'est en Lni, semence d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; et Lui, semence de la femme, que toutes les nations seront ramenées à Funité dun seul troupeau; c'est Lui qui sera Yattente de toutes les nations. — C'est Lui enfin, Lui Sauveur envoyé de Dieu, Désiré des collines étemelles, qui sera aussi et en particulier l'attente de Jacob : Saldtarb

TUUM EXSPEGTABO, DOHINE*!

Mais les mêmes traits ne sont pas seulement plus achevés que dans les précédentes prophéties; de nouveaux traits sont ajoutés, et qu'ils sont frappants! —La principauté, le Sceptre, dans la tribu de Juda, jusqu'à ce que vienne (donec ventât) ce Messie, attente, centre de ralliement et salut de toutes les nations ; — et, quand il sera venu, ce Sceptre été à jamais. — Quelle lumineuse précision!

Et quel fidèle accomplissement! Tout le monde sait, en effet, que (a tribu de Juda a toujours eu la prééminence chez le peuple juif dans les temps anciens; que c'est elle qui eut le privilège de lui donner des chefs, des rois, et enfin son nom, et cela en vertu de la bénédiction de Jacob, bénédiction d'autant plus providentielle et prophé-

1, Les trois paraphrastes chaldéens, Onkêlos, Jonathan, et celui de Vémsaleni, appliquent celte prophétie au Messie, quMls entendent par le mot de Scilo, — Dans le traité Bereschit Rnbba^ on lit : Jusqu'à ce que vienne Scii.o, qui est le Messie ; — dans le lirre Beresrhit Kelzara, section 79, on lit : Jusqu^ù ce que vienne Scilo, parce qu'il doit arriver que les nations du siècle apporteront den présents au Messie, fils de David; — c*est aussi le sentiment du rabbin Kimki, en son livre des racines des mots sur Scilo : il dit que c'est une prophétie qui regarde le Messie. — On peut ajouter à ceux-ci les HR. Isaac Abrabanel, Salomon, Bêchai, Lipman en son Nitzacon; le Talmud sur le Sanhédrin, ehap. Il; le R. Isaae en son Bouclier de la foi, part. I, chap. xiv; enfin, tout ce quMl y a de plus considérable dans l'antiquité rabbinique.

2. Tous les anciens Juifii ont pareillement expliqué du Messie ces dernières paroles de Jacob, et Tauteur de la paraphrase chaldaïque, Onkélos; lui fait même ajouter que ce n*est ni de Gédéon ni de Samson qu*il attend la délivrance de son peuple, mais du Christ qui lui est promis.

tique qu'elle n'était pas naturelle, Juda n'étant pas Vaîné^

Ce qui n'est pas moins clair, c'est que ce sceptre, toitjours resté dans Juda, lui fut enlevé à jamais lors de Tavénement de Jésus-Christ, avec une coïncidence remarquable, et qui justifie à la lettre le donec ventât de la prophétie. — Toute l'histoire profane dépose ce fait. — Les Romains, par leur suprématie, s'étaient déjà arrogé plus d'un droit; mais le peuple de Dieu avait toujours son roi, qui était allié d'Auguste, et qui exerçait encore les droits les plus importants de la royauté. Le premier empiétement d'Auguste sur ces droits fut de faire faire, à l'époque de la naissance de Jésus-Christ, le dénombrement de tous les habitants de la Judée; mais il ne leva point de contribution. Hérode vint à mourir, et chargea Auguste de l'exécution de son testament, en qualité non^

t . Cette tribu est toujours nommée la première quand il s'agit de quelque préférence et de quelque honneur. — Elle offre la première ses dons au Seigneur. {Nomb., chap. vn, v. 12.) — ' Elle a sa place marquée à Torient du camp, vis-à-vis rentrée du tabernacle. (Nomb,, chap. Il, V. 2 et 3.) — Et, après la mort de Josué, Dieu étant consulté par tout le peuple sur un nouveau chef, c'est Juda qui est désigné.

L'autorité royale fut ensuite accordée à cette tribu dans la personne de David et de ses descendants. Mais David proclame que la supériorité de la tribu de Juda est plus ancienne que la royauté. Dieu, dit- il, a choisi des chefs dans Juda, et il a ensuite choisi la maison de mon père pour m'élever au trône, (Parai. , chap. xxviii, t. 4.)

Durant la captivité môme, une partie de cette tribu demeura en Judée, et l'autre, quoique captive, donnait Daniel et Ezéchiel au peuple juif, et avait un de ses rois avec elle, Joachim, que le successeur de Nabuchodonosor, Evilmérodacht faisait manger à sa table, et dont il posait le trône au-dessus du trône des autres princes ses tributaires. {RoiSf chap. xxv, v. 27.)

Enfin, lors du retour de la captivité, qui eut lieu sous la conduite de Zorobabely de la tribu de Juda, cette tribu flil plus dominante que jamais, puisqu'elle fut presque la seule qui servit de base et de fonda la république. Ce fut elle qui communiqua son nom à toutes les autre! tritiis, qni ne furent plus connues dès lors que sous le nom de Jwfs,

LES PBOPUÉTIBS. 213

seulement de souverain , mais de luteur puissant, dont ses fils avaient effectivement besoin. Archélaûs, fllsd'Hérode, fut établi par Auguste, non pas roi, mais ethnarque d'une partie de la Judée, avec promesse de l'honorer du titre de roi, s'il s'en rendait digne. Il ne s'en rendit pas digne, au jugement de la politique romaine, et fut bientôt exilé à Vienne, dans les Gaules. Depuis lors la Judée eut un procureur particulier (procurator)^ mais qui fut soumis au gouverneur de Syrie (prcpsw). Ces événements, qui mirent fin à la nationalité juive et n'en firent plus qu'une province romaineS se passèrent dans les douze premières années de Jésus - Christ. Un trait de sa vie nous fait voir la Judée devant rendre à César ce gui est à César; et, enfin, le grand drame de sa mort éclaire le dernier anéantissement de la nationalité juive, qui, malgré sa haine contre lui , n'avait pas le droit de le faire mûrir, et fut obligée de faire légaliser son déicide par un Romain. Crucifigel criaient-ils à Pllate : ce mot résume tout l'accomplissement de la prophétie*.

Un autre trait, cependant, attend la justification de l'accomplissement, c'est celui-ci : Ipsius erit congregatio gen^ ^'«m. Mais l'énoncer c'est le justifier. Toutes les nations civilisées et même barbares, pendant quatre mille ans <^garées dans les ténèbres de l'idolâtrie, reçurent incontinent la loi évangélique, et fraternisèrent dans le titre

t • Une ombre de roi, Hérode Agrippa, passa seulement sur le trône <^e Jérusalem, de l'an 38 à l'an 45.

?• Les Juifs, après s'être fait longtemps illusion sur la destruction ^e leur nationalité, ont été enfin forcés de la reconnaître ; et alors ils ^ Bont pris de désespoir de ce que la prophétie ne s'accomplissait pas, te Messie (comme ils l'enlendaient) n'ayant pas paru : « Un Jour, dit " ^<) Talmud, ce cri se fit entendre : Malheur à nous, le sceptre a " cessé dans Juda ! » (Utlre sur Jésus-Christ, par El. Rossignol, p. 189.)

214 cnAPITRB lY.

universel de chrétien, pendant que la nation juive allait de plus en plus en s'abimant.

Ainsi le Sceptre dans Juda, jusqu'à Tavénement ieCelui qui devait rallier à lui toutes les nations.

Ce Sceptre ôté à jamais à partir de cet avènement;

Toutes les nations converties à la loi de ce Sauveur immédiatement :

Voilà la prophétie, — voilà Févénement. —Et cependant deux mille ans les séparent. C'est une belle preuve, ce nous semble!... Mais poursuivons.

rV. Le Messie (Scilo), attente et sauvevr futur des nations, est maintenant devenu Tobjet distinct des prophéties, le terme des destinées de Juda, l'espérance de Jacob. Désormais nous ne le perdrons plus de vue, et celte grande figure va ressortir de plus en plus sous le pinceau des prophètes.

« Je Le verrai, s'écrie le premier qui vient ensuite, je <r Le verrai, mais non point maintenant; je Le regarde- « rai, mais non de près : une étoile se lèvera de Jacob, « un sceptre se dressera d'Israël; Il frappera les princes « de Moab, et renversera tous les fils de Seth. »

Voilà ce que dit Balaam, fils de Béor; voilà ce que dit un homme dont Vœil est fermé, qui voit les visions du Tout- Puissant, et qui en tombant a les yeux ouverts. (Nomb., chap. XXIV, V. 17.)

Ce n'est pas nous qui appliquons les premiers cette prophétie au Messie; ce sont les Juifs, et dès avant la venue de Jésus-Christ. Les trois premières paraphrases chaldaïques d'abord, et presque tous les docteurs juifs ensuite, s'accordent dans cette interprétation. Pour en sentir la force, il faudrait lire l'ensemble de la prophétie. On y voit d'à-

bord, dans un premier degré, la bénédiction prophétique prononcée sur Israël presque dans les mêmes termes que noas rayons vue dans la prophétie de Jacob : a Quand il « se couche, estr-il dit, il dort comme un lion et comme « une lionne, que personne n'ose éveiller. ««La prophétie est interrompue ensuite ; puis Balaam commence à prof'hétiser de nouveau, et avec plus d'exaltation il s'écrie : Je Le verrai, etc.. Et alors ce n'est plus de Jacob et d'Israël qu'il parle, mais d'une Etoile gui sortira de Jacob^ d'une Verge gui s'élèvera d^ Israël, et qui triomphera nonseulement des chefs de Moab, mais de tous les enfants de Seth, c'est-à-dire, de la généralité des hommes^^ ce qui ne peut appartenir qu'à Celui duquel il a été déjà dit que tous les peuples de la terre seraient bénis en sa personne, et qu'il rallierait à Lui toutes les nations.

Aussi un docteur juif dit-il sur ces paroles : « Nos doc- « teurs les expliquent ainsi : Il transpercera les extrémi- « lés de Moab, savoir, David; il détruira tous les fils de « Seth, ce qui appartient au Messie : et cela est véritable ^ de toute nécessité^ car David n'a point régné sur tous « les fils de Seth. Davantage il n'y a eu aucun de tous * les rois d'Israël qui ait eu l'empire universel du « monde, c'est-à-dire qui ait été le roi de tous les fils de « Seih". »

*• C'est, en effet, eomme 8*il y avait tous les enfants d'Adam, Seth *wnl le seul fiU d'Adam dont la postéritô.par Noé,ait constitué l'es- Pèce humaine.

î. Voyej Dissertation sur le Messie, par Jacquelot, p. 100, où Ton ^^J"J,PÏ«8ieuP8 autres citations rabblniques.

jj , . .

y voir une progression de la domination de Jésus-Christ , qui di- *»*i-môme à ses Apôtres : Vous me rendrez témoignage duns Jéru"

216 CHAPITRE lY.

Au reste, le prophète Balaam, comme on sait, vivait parmi les nations idolâtres ; et quelques-uns ont pensé que c'est par lui qu'elles avaient été prévenues de la venue du Messie, et que s'était enracinée dans tout l'Orient cette antique et profonde opinion dont parlent Tacite et Suétone, qaede la Judée sortirait le Dominateur universel; paroles qui coïncident, en effet, avec les termes de la prophétie de Balaam.

Ce qui est incontestable, c'est qu'à l'époque de l'avénement de Jésus-Christ toute la Judée, préoccupée de cette prophétie, avait l'œil fixé sur l'horizon des événements, pour voir se lever cette Etoile de Jacob; et nous lisons dans Josèphe et dans le Talmud que le succès passager de BarkochébaSy ce faux Messie dont le fanatisme attira les derniers coups portés par Adrien sur les Juifs, venait en grande partie de la signification de son nom, qui vent dire fils de F Etoile, et du parti qu'il en avait tiré pour s'appliquer la prophétie de Balaam.

Toutes ces interprétations et ces correspondances, prises «n dehors de toute prévention chrétienne, donnent du corps à cette prophétie, et lui font prendre un rang important dans cette chaîne par laquelle nous descendons de l'origine du monde à Jésus-Christ.

y. Mais voici l'historien de toutes les prophéties qui précèdent, l'auteur du Pentateuque, le libérateur et le législateur des Hébreux, le ministre de la première Alliance, Moïse, qui, avant de quitter le peuple qu'il a formé, va, lui aussi et en son propre nom^ témoigner en

»olem et dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de U terre, {Actes des Apôtres, chap. i, y. 8.)

favear de Jésus-Christ, et lui résigner à ravance ses pouvoirs.

Moïse est incontestablement le plus grand d'entre les chefs, on peut dire môme le seul chef du peuple juif. Ce qui le distingue notamment, c'est qu'il en a été le libérateur, le fondateur, et que d'une famille il en a fait un peuple, et un grand peuple. Ce n'est qu'à partir de lui et par ses mains que ce peuple a reçu sa forme, sa vie, et avec une telle puissance que rien n'a pu en effacer l'impression. Tous les chefs qui sont venus après lui n'ont eu de pouvoir qu'en vertu de la loi qu'il a donnée, et pour la faire respecter; c'est lui qui continua à commander en eux comme Dieu avait commandé en lui ; et les enfants iisraël ne leur obéirent qu'en faisant ce que Dieu avait commandé à Moïse. (Deutér., chap. xxxiv, v. 9.)

Aussi le peuple juif a-t-il lui-même scellé le livre de Moïse par ces mots, qui consacrent son incomparable supériorité : — « Il ne s'éleva plus dans Israël de prophète « SEMBLABLE à Moïso, à qui le Seigneur parlât face à face, « — ni qui ait fait des miracles et des prodiges comme « ceux que le Seigneur a faits par Moïse dans l'Egypte, « — ni qui ait fait des œuvres aussi grandes et aussi « merveilleuses que celles que Moïse a faites devant Is- « raël. » (Deutér., chap. xxxiv, v. 10, H, 12.)

Ajoutons enfin que Moïse lui-même, plein de la majesté de sa mission, lui donnait cette portée, et avait attaché toutes les génélrations futures du peuple juif à sa loi jalouse, pal* les plus formidables malédictions contre les iûfracteurs.

Cependant, voici que lui-môme prévient les Israélites de la venue d'un nouveau Législateur :

■^ « Le Seigneur votre Dieu, dit-il, vous suscitera un

Page 1