CENTRALISATION DE LA CENTRALISATION
Ce qu’il me reste à dire se lie étroitement à ce qui précède , mais n’en fait cependant pas indispensablement partie.
Lorsque je vois les étonnans progrès que depuis i8i 4 l’industrie française a faits, les précieuses découvertes dont elle s’est enrichie, les merveilleux problèmes qu’elle a résolus ; lorsque je sors d’une filature ou d’une fabrique de sucre indigène , et qu’en suite j’interroge le budget des dépenses et des recettes de l’État, Y Almanach Royal , l’assiette de nos impôts, nos grands services publics, je passe de l’admiration la plus vive au sentiment le plus pénible ; tant d’activité, tant d’intelligence, tant d’économie d’un côte, et de l’autre si peu ! L’art de gouverner les hommes et d’administrer les choses auraitil donc atteint ce degré de perfection, où il n’y a plus d’alternative que celle de rétrograder ou de rester stationnaire ? Son immobilité profonde depuis un quart de siècle pourrait le faire supposer, mais c’est une illusion qui se dissipe dès qu’on regarde fonctionner de près la bureaucratie. Depuis 1814, l’administration publique n’a pas lait un pas en avant, n’a pas simplifié un rouage; elle opère encore en 1840 comme l’industrie du sucre de betteraves opérait en 1812, c’est-à-dire lentement, dispendieusement, impariàitenient. 11 y a là le sujet de
graves réflexions, car enfin, lorsque toutes les extrémités sont dans la dépendance du centre , lorsqu’il s’agit de ne pas entraver l’activite d’un peuple com* posé de trente-trois millions d’habitans, de ne pas nuire à la prospérité d’un pays aussi vaste et aussi fécond que la France, la célérité dans l'expédition des affaires a une importance incalculable. L’avantage et l’inconvénient de la centralisation administrative, c’est de tout grandir ; aussi doit-elle s’appliquer sans cesse à tout simplifier; avec elle il n’y a pas de petit détail , de petite amélioration , de petit abus; quand elle s’arrête , elle suspend tout; quand elle ne fonctionne pas bien 5 tout va mal ; ses minutes sont des années , ses négligences sont des calamités. Voilà ce que l’administration centrale, voilà ce que Paris ne devrait jamais oublier > et ce que souvent il oublie ! Quel but, au contraire, se proposent constamment les efforts de tout grand manufacturier? —- C’est d’économiser le temps. Pour obtenir ce résultat aucun sacrifice d’argent ne lui coûte ; s’il lui faut renouveler à grands frais ses machines pour des machines plus simples, il les renouvelle ; s’il lui faut changer les dispositions de ses ateliers afin d’exercer sur eux une surveillance plus efficace, il les change ; il sait qu’aucune amélioration n’est indifférente ni définitive , aussi son attention ne se repose-t-elle jamais ; il ne lui suffit pas d’être sûr que chez lui tout va bien, il faut encore qu’il soit certain qu’ailleurs rien ne va mieux. Prodiguer l’argent, s’il le faut,
pour économiser le temps , telle est en industrie la loi suprême; hors de là pas de progrès, hors de là pas de salut , car celui qui fait le contraire, qui prodigue le temps pour économiser langent, marche à une ruine plus ou moins rapide , mais infaillible.
Ce que je reproche à notre centralisation administrative ce n'est pas l’argent qu’elle coûte , mais le temps précieux qu’elle gaspille ; ce n’est pas d’être excessive , mais d’ètre insuffisante ; c’est de n’avoir pas une force d’impulsion proportionnée à l’étendue de sa vaste circonférence, c’est de ressembler à une magnifique usine qui serait mise en mouvement par un moteur trop faible. Sans contredit, Paris est bien le siège de toutes les grandes administrations publiques, mais elles y sont éparses, rien ne les relie fortement les unes aux autres; les moyens qu’elles ont de communiquer et de correspondre entre elles sont lents et mal établis; il n’y a pas de solidarité, conséquemment pas d’unité dans la pensée, pas d’harmonie dans faction; c’est un faisceau qui n’a pas de lien ; la centralisation enfin n’est pas centralisée.
Si le nombre des ministères était réduit à trois, pourquoi ne les réunirait-on pas dans un vaste palais administratif ou tout serait combiné , pour que les ministres pussent, sans se déplacer, conférer entre eux à tout instant du jour, pour qu’il n’y eût aucune perte de temps, pour que le travail se fit avec la plus grande célérité , la plus grande économie, la plus grande simplicité de moyens ?
Ce palais, ou cet atelier, le nom n'importe guère, n'aurait pas besoin d’être immense, car un petit nombre d'employés, judicieusement choisis, honorablement rétribués, constamment surveillés, vaut infiniment mieux qu'un grand nombre de commis qui ne sont pas surveillés et qui sont insuffisamment payés. D’ailleurs, quelque chose qu’on essayât, on serait toujours certain de faire mieux que ce qui est; car lorsqu’on parcourt les bureaux des divers ministères, qo’y voit-on? — Des commis la plupart désœuvrés , disséminés sans ordre dans des pièces, où , s’il existait une surveillance, il ne serait pas possible qu’elle pénétrât ; des chefs de division, des chefs de bureau, des sous-chefs, dont les attributions sont confuses, qui font deux ou trois fois le même travail; le sous-chef rédige la minute d’une lettre ou d’un rapport, l'expéditionnaire la copie, le chef de bureau la corrige, l’expéditionnaire la remet au net, le chef de division la porte au ministre, et le tout est fréquemment à recommencer- C'est ainsi qu’une réponse qui aurait pu être expédiée le jour même, se fait souvent attendre un mois- Telle division se compose d'une foule de commis, telle autre de quelques-uns seulement, sans qu’on puisse dire pourquoi l'une en a tant et l’autre si peu. Ce chef de bureau a dix mille francs de traitement, celoi-ci n’en a pas cinq; sans qu’il y ait une raison qui motive cette différence. Une armée d'expéditionnaires est employée à faire ce qu’au moyen de près-
ses autographiques et typographiques, et avec quelques formules habilement variées, on pourrait exécute!' beaucoup plus promptement et a beaucoup moins de frais. J’ajouterai, ce qui n’est ici qu’un détail, mais en administration tout détail est important, j’ajouterai qu’on ne juge bien 1 effet de ce qui doit ou peut être publié , qu’en le lisant imprimé.
Le jour où l’on entrerait ainsi dans la voie de l’économie et de la simplification , où tout le travail des bureaux serait soumis à une révision générale, ce qu’on reconnaîtrait d’abus ne peut se prévoir ni sénumérer; mais dans la voie des ameliorations, une qu’on vient d’opérer donne aussitôt l’idée d’en entreprendre une autre. Le bien ne s’enchaîne pas moins étroitement que le mal.
Il va sans dire qu’une telle réforme, si clic avait lieu, devrait s’accomplir, comme un gouvernement éclairé doit faire toutes choses, avec équité et en tenant compte de tous les droits acquis ; car la justice d’abord, l’économie ensuite. Tout ce qui peut se liquider avec de l’argent est facile; s’il y avait un très-grand nombre de pensions de retraite à donner, il ne faudrait pas s’en effrayer, mais s’en féliciter, car cela prouverait qu’on a supprimé un grand nombre de fonctions inutiles, et qu’on a converti une charge perpétuelle en une dépense viagère. A cette occasion, je dirai un mot des pensions de retraite; voilà dix ans qu’on s’occupe de régler la matière sans y parvenir; plusieurs projets de loi ont été présentés,
plusieurs rapports ont été déposés, et la question n’a pas encore fait un pas vers sa solution. Cela ne ra’étonne point a r cette question se lie plus étroitement qu’on ne croit à celle d’une bonne organisa-? tion administrative, et commencer par où Ton doit finir j c’est remonter le courant au lieu de le descendre 7 c’est rechercher la difficulté uniquement pour se faire vaincre par elle*
Une bonne organisation administrative, suivant moi, serait celle qui aurait pour principe et pour effet :
De supprimer tous les employés inutiles;
De rétribuer largement ceux qui seraient conservés ;
D’élever la retenue qui s’exerce sur les traitemens, au profit des pensions, à la moitié, au moins, de la somme dont ces traitemens seraient augmentés ;
De mettre à profit l’ardeur générale dont les emplois publics sont l’objet, pour imposer à ceux qui désirent entrer dans la carrière administrative des conditions d’admission très-sévères ; ce serait un moyen de modérer l’excès de cette ardeur et de dissiper la tourbe des solliciteurs ; l’État y gagnerait de n’employer que des hommes d’élite ;
D’abolir la détestable institution des surnuméraires; c’est la porte dérobée par laquelle la faveur fait entrer dans l’administration la paresse et l'incapacité, Comme le nombre des surnuméraires n’est pas fixé, comme on ne les paie pas, leur admission rencon-
tre peu de difficultés, et Ton ne se croit pas le droit de se montrer exigeans envers eux ; puis, quand ils ont donné deux ou trois années d’un temps sans valeur, on n’ose plus les réformer, alors on les appointe ; voilà comment toutes tes administrations pullulent de commis qui ne font rien, ou qui font mal ce qu ils ont à faire ;
De limiter à vingt-cinq ans le maximum de la durée du service , afin d’imprimer à l’avancement le mouvement qui lui est nécessaire pour entretenir l’émulation ; il est bon que la moyenne de l’àge des employés ne dépasse pas trente-cinq ans environ.
Dans cet ordre d’idées, l’État opérerait ainsi : il partagerait en deux classes tous ses employés, ceux qu’il supprimerait et ceux qu’il conserverait; il ferait le décompte de leurs années de service; il liquiderait la pension des premiers au moyen d’une inscription de rente viagère et inaliénable ; il verserait au nom des seconds ce qui leur reviendrait, par suite des retenues antérieures opérées sur leurs traitemens, dans une caisse générale et mutuelle des pensions, instituée par le gouvernement, mais qui serait tout-à-fait indépendante de lui. Rien ne serait plus simple ; chaque administration n’aurait ensuite qu’à verser mensuellement le montant des retenues dont ses employés seraient passibles; l’État n’interviendrait plus ni dans la fixation, ni dans la liquidation des pensions ; c’est un poids et une responsabilité dont il serait déchargé ; les statuts de
cette caisse , rédiges avec toute Inexpérience que comportent aujourd’hui les savantes combinaisons des assurances sur la vie , prévoiraient et régleraient tous les cas de démission, de destitution, de secours, de maladies,de mort, d’extinction et de réversibilité; je voudrais que ces statuts fussent modèles, afin qu’ils rendissent les avantages de la prévoyance manifestes à tous les yeux, et qu’ils pussent servir a rétablissement de caisses analogues instituées en faveur des employés d’administrations privées, ou des individus exerçant une meme profession, à qui il conviendrait de se soumettre a un mode déterminé de retenues sur leurs traite mens ou sur leurs salaires. Le gouvernement doit tendre constamment à généraliser l’habitude de la prévoyance et à familiariser les esprits avec toutes les combinaisons de la mutualité, La mutualité, c’est l’association sans les inconvéniens graves de la communauté ; c’est l'association heureusement combinée ou conciliée avec la liberté de chacun et l’égalité de tous, quelle que soit l’incompatibilité des caractères, la différence des intérêts et la diversité des conditions,
La mutualité renferme en elle un principe fécond d’ordre^ d’équité, de bien-être, de civilisation, qui n’a encore été appliqué qu’aux compagnies d’assurances contre certains risques, et déjà l’on a pu apprécier ses avantages et mesurer sa puissance. Avant qu’il se soit écoulé un quart de siècle, toute profession et chaque intérêt distinct fonderont, sur des
probabilités vérifiées par Inexpérience , une société mutuelle contre les mécomptes de la vie humaine et les risques qu’il est possible de prévoir, mais non toujours de prévenir,
Partout où le principe de la mutualité n’est pas développé, tous les hommes éclairés, partisans d’une sage prévoyance et du progrès utile et pacifique, se doivent associer pour le faire fleurir et fructifier, en commençant par ses applications les plus simples , les plus sures } les plus usitées, les mieux démontrées*
Ce peu de mots suffit pour laisser entrevoir l’action qu’exercerait un gouvernement éclairé concourant ainsi, de toute sa puissance, à la solution des grands problèmes sociaux de l’organisation du travail et de l’extinction du paupérisme !
Un jeune et habile architecte, qui partage mon opinion sur les avantages que présenterait la concentration des grandes administrations centrales, a dressé, d’après mes idées, un plan dans le détail duquel je n’entrerai pas, car je craindrais d’èter à une étude consciencieuse, qui est le fruit de plusieurs années de réflexions, le caractère sérieux d’une réforme , et de déverser sur elle le ridicule d’un projet; toutefois je dirai que ce plan , qui matérialise ma pensée, en fait ressortir Punitéet la simplicité. Ainsi le département des services publics et celui des finances forment les deux ailes du corps de bâtiment dont la présidence du conseil occupe
le centre. On reconnaît tout de suite l'hôtel de la présidence du conseil au télégraphe qui le surmonte et qui lui sert en quelque sorte d’attribut. Des moyens de communication rapides sont ménagés avec art entre le centre et les extrémités. Dans l’espace réservé aux bureaux 3 tout est combiné pour imprimer au travail , par un contrôle continu et par une surveillance facile, la plus grande célérité. Les dispositions intérieures sont faites pour se prêter k toutes les exigences d’une organisation qui, tendant constamment à se simplifier et à opérer avec l’économie de moyens et l’esprit de progrès qui distinguent les grandes industries, aura conséquemment plus d’une expérience à tenter; par exemple, il y aurait à étudier la question de savoir s’il est préférable que le travail des employés ait lieu isolément ou en commun, dans des cabinets séparés, ou, au contraire, dans de vastes salles soumises à la surveillance des chefs. Je pense que, dans l’état actuel des choses, où les employés sont mal payés et se composent, en très-grande majorité, d’expéditionnaires , le travail en commun doit être incontestablement plus avantageux. Mais, dans un système où les employés seraient largement rétribués, où le nombre des expéditionnaires serait considérablement diminué, où ils seraient remplacés par des formules expéditives, où l’on copierait peu, où l’on imprimerait beaucoup , le travail isolé serait sans doute préféré. L’imprimerie royale qui, dans ce système, remplît
un rôle important , la direction générale des postes et les archives administratives forment les dépendances nécessaires et sont le complément de cette grande unité monumentale, qui aurait pour symbole l’économie du temps.
Je passe rapidement sur ces points dont l’enchaînement est facile à saisir; je ne m’arrête pas à débattre la question de savoir si la vente des terrains occupés présentement par les huit ou neuf ministères suffirait à couvrir les dépenses de construction de ce Louvre administratif, qui renfermerait dans ses murs :
La présidence du conseil ;
Le ministère des finances publiques ;
Le ministère des services publics ;
L’imprimerie royale;
Les archives;
L’administration des télégraphes;
L’administration des postes ;
Tout cela est accessoire; ceux qui trouveront ma pensée juste et qui la croiront utile la compléteront.
Partisan de la centralisation , j’en deviens l'adversaire lorsque je la vois dégénérer en accaparement; je l’applaudis lorsqu’elle fortifie le pouvoir et le fait aimer; je la repousse lorsqu’elle l’affaiblit et le fait maudire; je ne confonds pas la centralisation politique qui repose sur des institutions qui sont des conquêtes avec la centralisation administrative qui sommeille sur des traditions qui sont des abus ;