ET DU JOURNALISME
On confond cnâemblo la liberté de la presse et le journalisme; on a tort: le jotirnàlisnie est une chose , la lîberié de la presse en est une autre.
Le journalisnnc est une exploitation mercantile de l'opinion elVIcs passions d*nutruî , un atelier oft se lamine le tncnsonge, une boutique où se débile Terreur a l'enseigne et au prufit de tel ou tel parti.
La liberté de la presse , telle qu'elle a été sagement définie par notre Gharlc constitutionnelle, est le droit que les Français ont de publier et de Faire imprimer leur? opinions en se coiifoiwant aux lois.
Or , qu*y a-t il de commun egtrè le droit de faire i '.primer son opinion et le fait de publier des articles anonymes qui expriment une opinion n'appartenant en propre a personne et t!ont la re'iponiohililé pesé sur un être collectif?
La liberté de la presse est un droit politique. Le journalisme est une profession commerciale. La liberté de la pt*es8e est une institution ; la tyrannie du journalisme est une usurpation.
Le Français qui a des convictions religieuses , politiques et littéraires , qui éprouve le besoin de dire son avis sur les intérêts, les hommes ou les choses de son pays, et qui publie un écrit qu'il signe, exerce un droit qui lui est conféré par la constitution , il use de la liberté de In presse.
Le Français qui, n'ayant pu réussir à devenir avocat, médecin ou professeur, parvient à se faire admettre parmi les collaborateurs inconnus d'un journal poury disserter sur toutes les questions les plus élevées comme les plus ardues de la politique et do l'administration , — ce qui est malheureusement trop facile puisqu'il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir rien approfondi, d^a voir rien vu, — celui-là n'exerce pas un droit, mais une profession ; car il n*ccrit pas pour satisfaire un besoin impérieux de son esprit , mais afin de pourvoir aux nécessités de son^ existence : celui-là fait du journalisme.
Ce qui vient d'être dit est encore plus vrai du Français qui signe ou qui dirige un journal ; celuilà , le pins souvent ,^ adopte les opinions de ses rédacteurs , sans être en état de les discuter si elles différent , de les ^ rectifier si elles se coniredi* sent; peu lui importe qu'elles soient justes ou fausses : elles ont tort si l'abonné réclame contre
(4o7) elles, elles ont raison si aucun ne manque à la liste (le renouvellement. Il n'a que cette base pour asseoir son jugement. C'est là ce qui explique pourquoi les journaux ne sortent jamais du cercle étroit de leurs discussions , pourquoi ils y tournent sans cesse, variant sans tin les mêmes banalités; pourquoi il ne s'y rencontre jamais une idée neuve, pourquoi il ne s'y produit jamais une opinion spontanée , pourquoi les mutalipns qui surviennent dans le personnel des rédacteurs restent inaperçues des lecteurs. C'est, il faut le dire, qu'un journal n'est pas fait par ses rédacteurs , mais par ses abonnés ; c'est qu'il n'y a pas à Paris deux journaux où la préférence serait donnée aux premiers sur les seconds , où une proposition utile , mais aventureuse , l'emporterait sur une quittance d'abonnement. Quand une nécessité existe, la nier n'empêche pas de la subir ; disons donc ce qui est vrai, aussi bien la vérité n'est jamais qu'une question de temps , et la taire ce n'est au plus que l'ajourner. Or, ce qui est vrai , c'est que le journalisme , s'il était fait autrement , ne vivrait pas un an. Le journalisme est un commerce ; la loi l'a déclaré tel. Veut-on qu'un journal prospère, il faut en confier la direction à une de ces médiocrités qui vivent aux dépens du parti qui les écoule. Veut-on l'anéantir, il suffit de lui donner pour chef un homme supérieur et indépendant qui ait des convictions et des idées. En théorie , ceci peut paraître un paradoxe ; mais dans l'application ce n'est qu'un lieu commun
(4o8)facile, h expliquer. Déranger des opinions faites , contrarier des idées reçues, reformer des jugemens arbitraires, c'est exercer sur l'esprit de l'abonné une violence qu'il pardonne rarement , c'est le contraindre à douter de son infaillibilité , c'est troubler le repos de ses facultés intellectuelles et exiger d'elles un effort inaccoutumé , conséquemment pénible ; c'est , au lieu de le bercer en cadence , l'éveiller en sursaut ; en nfioins de mots , c'est le perdre à jamais. Le journaliste ne vît qu*h la condition de n'êlre rien par lui-même , de ne penser que par autrui , de s'assimiler l'abonné , de n'avoir ni la valeur du fond , ni l'éclat de la forme ; mais dès qu'il a dissipé son obscurité et dès qu'elle est devenue transparente , unQ vraie métamorphose s'opère en lui ; on le voit changer de nature et de langage; l'autorité qu'il a acquise lui rend l'individualité qu'il avait abdiquée ; dès qu'il peut se dire que lorsqu'il écrit c'est luimême qui pense , et non plus seulement le journal qui parle , il devient plus réservé et se fait de la liberté de la presse et de la dignité de l'écrivain une idée plus juste et plus haute ; l'injure et la personnalité, dont peut-être il avait abusé, n'excitent plus alors quo son mépris ; il a cessé d'être journaliste^ il s'est élevé au rang d'écrivain. Mais parce que le journaliste s'est amélioré , il ne s'ensuit pas que le journalisme èe soit ennobli. Ce qui se peut dire dans nn bal masqué , dans une débauche nocturne, à la faveur du masque et à la clarté des bougies , le plus
( 4o9 ) souvent ne saurait se répéter face décoijvcrlc et h la cliirlé ilu jour. Ce que se permet d'écrire le journaliste qui ne quille pas son mnsque, l'écrivain que met à découvert l'éclat de son talent ou la célébrité de son nom oserait raremeni l'avouer ; c'est que la H- . berlé de la presse est au journalisme ce qu'est la lumière du jour a Pobscurîté de la nuit. Du journaliste il y a tout h craindre , car il n'a pas la responsabililé du mal qu'il peut faire ; de l'écrivain il n*y a rien à redouter , car il ne peut porter atteinte a la considération d'aulr^ui sans nuire à la sienne.
Les choses sont ainsi et ne peuvent être autrement, par ces deux raisons souveraines :
Premièrement , parce qu'en France Pinduslrie du journalisme repose principalement sur une tase essentiellement fausse, c'est-à-dire plus particulièrement sur les abonnemens que sur les annonces. Il serait désirable que ce fût le contraire qui eût lieu, et cela est facile à comprendre. Les rédacteurs d'un journal ont d'autant moins de liberté de s'exprimer, que son existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l'abonné, qui permet rarement qu'on s'écarte de ce qu1l s'est habitué h considérer comme des articles de foi. C'est la une différence capitale qui existe entre lesjourniux français et les journaux anglais et américains. Ceux-ci sont, avant tout, recherchés pour leurs annonces et leurs nouvelles. Les doctrines et les opinions n'y sont qu'accessoires.
Deuxièmement, parce que la législation pénale et
fiscale qui régit la presse périodique est mal entendue, incomplète, incohérente, sans unité et sans lien avec l'article 7 de la Charte constitutionnelle , dont elle n'est pas ce qu'elle devrait être, le rigoureux corollaire. Le législateur a fait deux fautes graves. Il a négligé l'institution , et il a consacre l'usurpation , il a perdu de vue la liberté de la presse et ne s'est préoccupé que 'de la tyrannie du journalisme ; il s'est laissé égarer par i\ne funeste méprise de mots qui ne saurait durer long-temps, car le danger qui chaque jour s'aggrave fera cesser la confusion. Toute la législation sur la matière est à refaire dans un esprit nouveau : — définitions plus exactes, moyens de répression plus efficaces, bases économiques plus rationnelles.
Le journalisme qui prépare le triomphe de la démocratie ne fait que hâter, à son insu, sa propre défaite, ou tout au moins sa transformation; car le journalisme tel qu'il existe , et la démocratie telle qu'elle s'annonce, seront incompatibles. Pour pouvoir gouverner l'une, il faudra nécessairement sacrifier ou améliorer l'autre, car la multitude toutepuissante ne saurait se conduire sans prestige; et contre la force du nombre il n'y a que la supériorité de l'esprit. Or, là où le journalisme n'accorde jamais que la raison et la moralité puissent être du côté du pouvoir, et affirment toujours qu'elles sont exclusivement du côté de l'opposition , il n'est aucune autorité respectée, aucune forme de gouvernement
durable. Et ce que nous venons dd dire ne sera pas seulement vrai pour la France.
La liberté de la presse n'est pas, ne saurait être ce qu'on a le tort d'appeler ainsi.
Ne respecter rien, ni la religion, ni la loi, ni la vérilé, ni la fiction; »
Tourner tout en dérision, institutions, hommes et choses;
Remettre sans cesse en question tout ce qui a été résolu, tout ce qui devrait l'être irrévocablement ;
Dénaturer et obscurcir tous les faits;
Nier ou exagérer ce qui est vrai , affirmer ce qui est faux, rendre vraisemblable ce qui est imaginaire ;
Dénigrer syslémalic|ucmcnt tout ce que les autres louent, louer systématiquement tout ce que les autres dénigrent;
Isoler les actes des intentions qui les justifiaient, et les faits des circonstances qui les ont produits;
Traiter de tout sans approfondir rien;
Abaisser les grands caractères , élever les petits;
Construire à plaisir des réputations trompeuses, en démolir d'honorables ;
Ravaler la dignité nationale en affectant pour elle une hypocrite susceptibilité;
Surprendre et divulguer les secrets de l'état, sous le prétexte de sollicitude pour la sûreté publique;
Rendre indélébiles toutes les taches, irréparables toutes les fautes ;
Étaler complaisamment tous les scandales;
Faire servir à récole du vice la publicil6 des tribunaux ; la Iraveslir avec art et profit; rendre divertissant ce qui attriste la société, et pathétique ce qui révolte l'humanité ;
Publier prématurément les actes d'accusation , sans attendre le jour des dépositions, des débats, et des plaidoiries, et sans autre raison que celle de satisfaire l'avidité publique; livrer ainsi sans ménagement les prévenus et les accusés que la justice peut absoudre, a toutes les préventions de Topinion, qui juge arbitrairement sur ses premières impressions, dont il est aussi difficile de la faire revenir qu'il a été facile de les lui donner;
Se constituer juge souverain de la conscience et du verdict (les jurés;
Spéculer sur tout, sur Thonneur et la honte, le dénigrement et l'apologie, l'erreur et la vérité, le. bien et le mal ;
Vivre d'injures et d'injustices, de diffamations et de calomnies;
Ne reconnaître enfin d'autre Dieu sur la terre que l'abonné, et lui tout immoler poiu^ se le rendre où se le conserver propice : — les croyances les plus saintes, les idées les plus justes, les intentions les plus droites, les actions les plus honorables, les renommées les plus glorieuses!
Tout cela peut constituer le bon plaisir du journalisme, mais rien de cela ne saurait dériver du droit* politi(|ue de « publier etjriîre imprimer son opi-
niôn; » là s'arrêlcct doit s'arrélcr la liberté Je lu presse.
Ayez, si vous le pouvez, une opinion; publioz-la, si vous le vouiez, mais avec les avantages, les incoDvénicDs et la responsabilité cl*une opiniou individuelle ;
Faites imprimer des pamphlets et des lii)elles^ mais signez-les ;
Attaquez les institutions, altérez les faits, insnito/ les hommes, mais qu'on sache voire nom;
A rauloritéquc vous combattez, opposez la votre;
Exercez votre droit de blâme et d elogo , mais pour votre compte;
Combattez rimmorali té, Timprobilé^ la corruption , la vénalité , Pbypocrisie, la versatilité, la lai* blesse, mais la face découverte et sans visière qui vous cache ;
Portez bravement votre plume , et quand vous frapperez, frappez en soldat, non en meurtrier; no frappez pas dans Tombre , mais au jour ;
Quand vous avez sciemment monti à la vérité , légèrement répandu des nouvelles fausses, qu'on sache à quoi s'en tenir sur la valeur et le poiiLs do votre parole;
Quand vous parlez au nom do \'\ tn^ralo, de IMiumanité, de la société, de la France, (|n'on sache qui vous êtes, et quand vous jugez le monde^ qu'il vous puisse juger;
Si , comnlfb vous le prétendez , vous exercez \\x\
saccrflooc, ne vous cachez |kis. Le prélrc ne se rend irîvisible que clnns le confcssionn;!! où il écoule; îl se montre à tous les yeux dans la chnîre où il parle.
Honorez-»vous du titre d'écrivain, d'orateur, de professeur, mais non de celui de journaliste, car* ce titre-là ne saurait honorer personne , car le journalisme n'est ni "une profession , ni un métier, mais une prostitution de l'esprit qui l'énervé, qui pervertit le jugement le plus <lroit, déprave le goût le plus sain , corrompt la bonne foi la plus inaltérable^ avilit la conscience la plus noble, abaisse les sentimens les plus élevés.
Nul , — ne fût-ce qu'une seule fois en toute sa vie, — n'a louché au journalisme sans une souillure, un regret ou un remords.
Le journalisme rend l'injustice si facile, Tignorance si présomptueuse, l'envie si redoutable, la vengeance si prompte, qu'il faut être bien impassible, bien éclairé, bien raorleste, bien généreux , pour résister au premier mouvement de son esprit , à l'emportement d'une idée, d'un mot, d'un trait , pour faire à un scrupule le sacrifice d'une phrase ardente qui n'a pas eu , qui n'aura pas le temps de refroidir !
L'écrivain qui signe ce qu'il a écrit avec préoccupation, relit avec réflexion ce qu'il à signé ; il trouve en lui-même un juge ; le journaliste n'en a pas et n'en a point à craindre. Hommes illustres, homines d'état que nous connaissons, et qui par accident avez emprunte au j >urnalisme son masque empoi-
( 4ir> )
sonné qui donne le délire, Tavcz-vons fait lorsque vous aviez une grande pensée à exprimer, une vérité courageuse à faire entendre, un avertissement utile à donner? — Non : d'une grande |>ensce vous faisiez un livre; d'une, vérité courageuse, une brochure; d'un avertissement utile,- un discours. Jamais vous n'avez recouru au journalisme que dans un intérêt de personne. ou dans un moment de pnssion, que pour perdre un rival, trahir un allié, vanter un ami, ou vous louer vous-mêmes h votre gré ; que pour appuyer ou déjouer une combinaison qui f ivorisait ou contrariait vos desseins. Il est rare, en eflet, qu'on soit désintéressé lorsqu'on n'avoue pas ce qu'on a écrit; et quand on dissimule son nom , le plus souvent ce n^cst pas par un motif dont la conscience ait à se louer.
Le mal que fait le journalisme , dites-vous, est amplement compensé par le bien qu'il fait. Alors il faut reconnaître que le journalisme est modeste , car il montre ouvertement le mal et cache soigneusement le bien.
Le bien, je le cherche avec bonne foi, et ne l'aperçois pas; le mal , je le vois partout.
Sans doute parfois le journalisme prévient un passe-droit , rend un abus plus timide, fait prévaloir un principe utile ^ proclame une vérité salutaire ; mais aussi que de titres il déclare légitimes et qui ne le sont pas ! Que de passions mauvaises il fait fermenter! Que de projuj»és il flati
servilement ! Que de vérités il méconnaît ouverlemcnl! Que d'erreurs il propage ! Que de faux jugemens il rend! Que de détordre il jcUe dans les esprits! Que d'opinions consciencieuses il a égarées en leur montrant un but où elles ne pouvaient atteindre, et leur cachant un abîme où elles devaient s'engloutir 1
Gitez une liberté qu'il n'ait pas mise en péril en la poussant à l'excès;
Citez un principe d'autorité dont il ait professé le respect en donnant l'exemple de la soumission ;
Citez une forme de gouvernement qu'il n'ait pas décriée avec injustice ou vantée avec exagération ;
Citez une gloire qu'il n'ait pas laissé flétrir par l'esprit de parti;
Citez une vérité qu'il n'ait pas alternativement proclamée et démentie selon le besoin de sa cause ;
Citez une grande œuvre qu'il ait faîte et qui ne soit pas une révolution ;.
Citez un homme qu'il ait produit et qui ait apporté au pouvoir Tesprit de réforme qui l'avait fait éminent dans l'opposition;
Citez une critique sans personnalités, qui ne soit jamais inspirée que par l'amour de l'art et de la science, et le désir exclusif de les voir se perfectionner et s'ennoblir ;
Citez un journal , un seul journal , où la Publicité so'w. indépendante et impartiale, sans restriction et sans alliage impur; où la Polémique ait pour fin
le triomphe des principes avant celui des personnes.
Si ce journal existe , entre tant de journaux , nommez-le.
J'en sais d'autres où des hommes sans énergie poussent à l'anarchie pour se donner les dehors trompeurs du courage , les jouissances faciles de la popularité ;
J'en sais d'autres où des hommes sans moralité soupçonnent et accusent tous les dépositaires du pouvoir de ce qu'à leur place ils feraient sans scrupule, et qui jettent sur les épaules de leur ambition, pour en cacher l'indigence, le manteau d'un rigorisme emprunté ; '
J'en sais d'autres où des hommes sans idées ont. la candeur de se croire doués du génie des réformes, où des hommes sans conscience prétendent qu'ils ont des convictions ;
J'en sais d^autres où le pouvoir n'avait pas de censeurs plus rigides que les ngens dont le journal payait les articles virulens , et la police les rapports fidèles.
Ne dites pas que je flétris à plaisir le journalisme, car je n'ai pas répété l'accusation la plus gj^ave qu'il se prodigue si souvent à lui-même, celle de vénalité.
Le gouvernement est attaqué systématiquement par deux cents journaux, défendu conditionnellement par dix au plus; cet avantage du nombre ne suffit pas aux premiers sur les seconds, il leur faut encore le monopole de la vertu , du désintéressement et de l'indépendance ; à les en croire , leurs adver-
( 4i8 ) Tsaires seraient tous corrompus , subventionnes et "serviles. Cliasque jour ces deux cents journaux répètent cela des dix autres; voilà donc quels sont les auxiliaires du gouvernçment, une poignée d*honfitnes suspects h Popînion publique contre une multîtude d'individus se décernant entre eux à pleines mains la popularité. Cette poignée d'hommes, de quelque courage , de quelque talent qu'on les suppose doués, ne saurait suffire a une aussi rude lâche que celle de réparer le mal fait sans relâche par leui*s Biitagonisies. Trop d'avantages sont du côté de ces derniers. Ceux-cî descendent la pente , ceux-là la remontent.
Ne dîtes donc plus que le journalisme guérit les 'blessures qu'il fait. Les coups que vous portez et les plaies qu'ils laissent sont trop nombreux pour que quelque^ mains suffisent à les parer , suffisent à les panser. Le croire serait le fait d'un orgueil coupable, d'une présomption funeste. Cette illusion perfidement entretenue a déjà beaucoup trop duré. 11 serait temps qu'elle se dissipât, si nous ne voulons tous un jour disparaître sous les ruines que 'nous faisons. Assez de décombres cependant sont autour de nous qui nous avertissent du danger.
Le journalisme est-il ce qu'il doit être? Ne peut-tl devenir meilleur? Peut-il être pire? — Pire > cela est impossible. Meilleur, je le cix)is. Ce qui est certain , c'est qu'il n'existera jamais dans dès conditions plus mauvaises , dans des temps où le lien de
l'autorité soit plus relâché, ou il y ait h la fois plus de demi-savans qui ne doutent de rien et d'ignorans qui croient tout , où enfin la définition de la presse soit plu3 fausse et la répression de ses délits plus incomplète .
. Le journalisme français repose sur un système de garanties défectueux; d'un droit individuel ce système a fait une raison commerciale. Il a grossi l'obstacle qu'il voulait diminuer ; il a réqnî ce qu'il devait disperser; il s'est écarté de la lettre et de Tesprit de notre pacte fondamental , qu'il devait religieusement respecter. Il a fait du gouvernement un facteur du journalisme! La défiance d'une police ombrageuse et maladroite a créé la centralisation de l'injure et de la diffamation, la toute-puissance du journalisme. Tandis que par une inconséquence puérile la loi interdisait h plus de vingt personnes de se réunlfi l'administration des postes, moyennant une faible taxe, distribuait journellement dans trente mille communes cent mille feuilles attaquant plus ou moins véhémentement le gouvernement dans son principe el dans ses actes.
L'impôt du timbre n'eat pas mieux conçu. Variable selon le format des journaux , il a pour eflTel; de favoriser les petits et d'écraser les grands. Ç*est le contraire qu'eussent fait des hommes compétens et vraiment éclairés. Plujs un journal est petit, plu« il laisse de prise h l'esprit de parti; plus il est difficile qu'il soit impartial ; plus il est gnand , pt<i|^
il est difficile, au contraire, qu'il soit partial , voulûl-il l'être. C'est là un fait attentivement observé et dont l'exactitude a été vérifiée par l'expérience. L'impartialité veut de l'espace , et l'espace lui manque dans les journaux. Faute d'espace , il leur làut tronquer toutes les discussions législatives, tous les débats judiciaires, abréger tous les documens administratifs, retrancher les exposés de motifs des projets de lois , passer sous silence les travaux çt les rapports des commissions , tout ce quF est enfin du domaine de la publicité , tout ce qui serait profitable a l'instruction politique du pays, tout ce qui aurait pour résultat de donner de la maturité aux esprits, de jeter de la clarté sur les intérêts généraux , qui sont loin d'être toujours bien compris. Sous ce rapport , il n'est pas douteux que la suppression de l'impôt du timbre n'améliorât politiquement le journalisme.
Les journaux français, sous l'empire de la législation acluelle, sont donc matériellement impossibles a bien faire. Dans des limites de format trop élroites on ne peut rien approfondir; on est contraint d'effleurer les questions les plus graves; il n'y a pas de place pour traiter les matières économiques ; les intérêts s'excluent au lieu de se rapprocher; les personnalités abondent et les raisons manquent. La publicité des annonces, si profitable au commerce, est trop chère pour que celui qui se contente de gagner peu en supporte les frais : aussi est-elle seulement ac-
cessible à Pempirisme et à la librairie ^ qui vendent un prix exorbitant ce qui n'a, en réalité, qu'une valeur minime. Il s'ensuit que ce qui devrait être le principal est Taccessoire. De là cette tyrannie exercée par les abonnés sur les rédacteurs. Aussi le jour où l'abolition du timbre permettrait d'agrandir le format des journaux et de réduire considérablement le prix des annonces, serait-il pour les rédacteurs un jour d'émancipation. Plus indépendans de leurs abonnés, les journaux seraient alors moins injustes et moins violens. Cela n'est pas douteux.
En définitive, le journalisme français est ce que l'ont fait des lois fiscales mal conçues. Ses excès sont moins sa faute que celle de notre législation , qui est à la fois faible et vexatoire comme tout ce qui est arbitraire. Il est une erreur grave et commune , c'est celle de croire que les lois fiscales ne sont pas essentiellement politiques, et qu'il n'y a de politiques que celles désignées sans motifs par ce nom. C'est à une erreur de celte nature que la liberté de la presse est redevable de la perte de son véritable caractère de droit individuel , et le journalisme de sa puissance.
Deux choses abondent dans nos journaux : la polémique conjecturale et l'esprit de personnalité dirigé par l'esprit de parti. Deux choses y manquent: la publicité fidèle et la science politique inspirée par l'inlérêt général.
La périodicité quotidienne exclut forcément tout
examen approfondi et impartial , toute investigation laborieuse et consciencieuse. Tant qu'elle ne se bornera pas^strictement à la publicité des faits consonnmes f o'esl-à-dire à la reproduction fidèle des actes de rautorité, des débats législatifs et judiciaires, des faits adiministratifs , des nouvelles diverses préalablement soumises à un mode d'information et de cx>ntrâie régulièrement établi y pour un abus que parfois elle attaquera avec équité et mesure , elle ne fera que semer à pleines mains Terreur^ recueillir toutes les fausses doctrines, entretenir nos rancunes personnelles et nos dissensions politiques , étioler notre raison , abâtardir notre esprit , pervertir nôtre jugement , nous rendre enfin plus superficiels j plus injustes , plus passionnés que nous ne naissons en France.
L'une de mes plus profondes convictions est que la pérîodicité quotidienne porte une grave atteinte à kl civilisation , et s'oppose plus qu'on ne croit aux progrès durables de l'esprit humain lorsqu'elle confond à tort la Puèlicité avec la Polémique , lorsqu^Ue critique ou loue tout sans examiner rien , Juge sans compétence , décide sans conscience , torture flums pitié«
On ne dii^ jamais du journalisme autant de mal
: qu'il en fait, et il lui est impossible de n'en point
feire. Un journal quotidien, quelque supériorité
qu'on suppose à l'homme qui le dirige , quelque
|M^aiitesiet exercées que soient les mains qui exé-
culent 30US sçs inspirationa^v^ d'impérieuses néce&n sitéa de icrâps et de grossiers appétits qu'il lui (àut satisfaire, et qui sont exclusifs de l'unité > de la md^ thode I de la science et de la consciençet
Aussi les journaux n'abordent-ils jamais que très-» superficieUpnnent les généralités et ne réussissent-ila que dans les personnalités. S'il lui avait fallu exami^ ncr et savoir pour exister , le journalisme quolidiei^ serait encore à naître.
La Publicité est une garantie qonslitutionnell^ •qu'on ne saurait trop étendre et trop respecter, mais la Polémique est une transformation do la ty-» rannie qu'on ne saurait trop étroitement restreindre et trop sévèrement réprimer; c'est l'absolulismct n^oderne tombé des mains d'un seul dans Igs main^ de plusieurs, avec toute son intolérance et moins sa n^ajesté.
Or, Tabsolutisme ne peut se maintenir au sein d'un gouvernement représenlalif sans de graves perturbations , sîms accidens fréquens et sans le risqua permanent d'en briser les rouages déjà ti*op fragile^ et trop compliqués! Aux difficultés que rencontr§ul( le développement de nos institutions, le progrés de nos mœurs; au peu de fruits qu'ont portés çlan^ notre pays vingt-dnq années de paix et toutes nois tenlalives de réformes dynastiques et politique^! comment ne voit-on pas qu'il est une force social^ ma! réglée qui met le désordre et Tin^l^^bililé p;£)F< tout 5 dans les csprils coininc dans les ^)0$<js?CQ(ïi''
ment ne voit-on pas qu'il est en France deux rois : — un roi constitutionnel (c qui règne ^ » et un souverain absolu « qui gouverne , » alternativement courtisé comme un despote et maudit comme un tyran ? Comment ne voit-on pas qu'entre ces deux royautés aux prises, la lutte peut être longue , mais que IMssue n'en saurait être douteuse ? Comment ne voit-on pas cela? Comment ne voit-on pas que la publicité est un mode de gouvernement tout nouveau , qui veut pour être réglé des moyens d'exécution nouveaux , et de nouveaux contre-poids pour être équilibré ?
Vainement des hommes énergiques tenteront de s'opposer a l'entraînement général ; vainement ils s'efforceront d'y résister eux-mêmes ; vainement ils se préoccuperont de réformes politiques ou adminis- ' tralives ; tous les efforts qu'ils feront seront stériles, toutes les lois qu'ils concevront seront impuissantes, tant que les bases sur lesquelles le journalisme existe en France n'auront point été changées , rant que la liberté de la presse n'aura pas été ramenée à sa véritable acception constitutionnelle.
Hommes d'état qui nous gouvernez et qui cher-^:, chez la raison de la perturbation morale qui vous désespère, avant tout sachez donc en vertu de quelles lois existe et s'exerce celte puissance absolue, em» pire sans frontières, qui a pour milice toutes les passions de la multitude , qui mène les peuples et qui dépose les rois*