III. — Bernard Palissy
Dernard Palissy qui cherchait le secret de l'émail italien travailla seize ans avant de réussir.
Il avait usé toutes ses ressources; il s'était endetté. Il était méconnu, méprisé de tous, même des siens.
Rien ne rarrête. 11 se fait aider par un potier. Il construit son four lui-même, et seul, des débris d'un ancien four. Il le chauffe en y jetant les pieux de son jardin, les planchers de sa maison.
Un accident se produit : tout est gâté. Désespoir de Palissy.
Le lendemain, il recommence. Enfin il réussit. Ceux qui le raillaient la veille, proclament maintenant son génie.
« Le génie est une longue patience. » On demandait à Newton comment il avait fait sa grande découverte : « En y pensant toujours ». Gomme il s'agissait de science pure, y pense/' pouvait suffire : quand il faut produire un acte, pense?' ne suffit plus; il faut vouloir. Vouloir toujours, y owXo'iv paliemmeiit, c'est-à-dire ne se rebuter d'aucun obstacle, et suivre sa voie sans s'arrêter ni se détourner, c'est le secret des grandes inventions et des grandes actions. Voilà l'idée morale que votre récit doit mettre en lumière, sans qu'il soit besoin de l'exprimer. Si vous racontez cela comme il faut, le lecteur tirera la conclusion luimême : il faut suggérer les moralités, il ne faut pas les formuler.
Mais qu'est-ce que vouloir patiemment? Est-ce être indifférent aux déboires, aux dégoûts, aux déceptions, aux obstacles? Est-ce être impassible, insensible, ne s'afï'ecter et ne s'émouvoir de rien? Ainsi figuré, votre bonhomme ne sera pas vivant. La patience de Palissy, ce n'est pas l'insensibilité, c'est la volonté persistant dans la souffrance et dans l'angoisse : il a le cœur meurtri, saignant,
tout l'accable et tout le blesse; il va cependant à son but^ avec une inflexible raideur.
Vous avez donc à combiner et à faire ressortir deux éléments : les soufl'rances de Palissy et son obstination. Comment vous y prendrez-vous?
« Amas d'épithètes, mauvaises louanges, dit La Bruyère ; ce sont des faits qui louent. » Ne perdez pas de vue cette maxime. On vous donne un canevas à développer : il ne s'agit pas d'y prendre les mots principaux, et deles entourer d'adjectifs pompeux et solennels, non plus que violents et pathétiques : il ne s'agit pas de faire déborder la pitié ou l'admiration en figures de rhétorique, en exclamations vibrantes, en interrogations attendries. Laissez le ton sublime et les grands mouvements. « Cesont les faits qui louent. » Une série de petits faits, bien choisis, simplement énoncés, manifestera mieux que toutesles beautés de la rhétorique, les désespoirs et l'héroïsme de Palissy.
Ne lisez pas le récit que Palissy lui-même a fait de ses. soufl'rances : il vous gênerait pour écrire. Ou bien lisez-le longtemps avant de composer. Mais regardez, dans quelques phrases que je détache de ce récit, comment tous lestermes abstraits et généraux de la matière correspondent à des séries de petits faits sensibles et particuliers, et comment l'impression d'une patience héroïque s'en dégage pour le lecteur, sans qu'une seule expression directe nousindique ce jugement moral.
« J'étais en une telle angoisse que je ne saurais dire :. car j'étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi; encore pour me consoler on se moquait de moi..., et m'estimait-on être fol.
« Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse monnaie..., et m'en allais par les rues tout baissé, comme;
un homme honteux. J'étais endetté en plusieurs lieux, et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires; personne ne me secourait, mais au contraire ils se moquaient de moi en disant : « Il lui « appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse « son métier... ». Toutes ces nouvelles venaient à mes oreilles quand je passais par la rue. »
Voyez Palissy déCaire son vieux four pour en faire un autre. c( En démaçonnant j'eus les doigts coupés et incisés en tant d'endroits, que je fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppés de drapeaux. Quand j'eus défait le dit fourneau, il fallut ériger l'autre, qui ne fut pas sans grand'peine : d'autant qu'il me fallait quérir l'eau, le mortier, et la pierre sans aucun aide et sans aucun repos. »
Voyez-le ensuite, faire toute sa besogne, piler et calciner ses matières pendant plusieurs jours, les broyer avec un moulin à bras, auquel il fallait ordinairement deux puissants hommes pour le virer. Les émaux mis au four, la chaleur du feu fait éclater les cailloux dont le moulin était plein, €t les éclats vont s'incruster dans l'émail liquéfié : toutes les pièces sont gâtées. « Lors je fus si marri que je ne te saurais dire, et non sans cause : car ma fournée me coûtait plus de six vingt écus. J'avais emprunté le bois et les étoffes, et si avais emprunté partie de ma nourriture en faisant la dite besogne. » Furieux qu'il était de sa déconvenue, il met en pièces toute la fournée et se coucha de mélancolie : et cependant ses voisins disaient quil n était quun fol y et quil eût eu plus de huit francs de la besogne quil avait rompue.
Tout est précis, détaillé, expressif. Ce ne sont que des faits, qui, se renforçant les uns les autres, contiennent et clirigent l'imagination du lecteur, l'enfoncent de plus en plus dans la même direction, et y déterminent nécessairement une représentation exacte et complète de l'objet.
Avec certains sentiments universels, un certain caractère d'homme, certaines façons particulières de sentir, certain aspect physique même et certaine forme de corps et de visasse se dessinent dans notre esprit, et nous fournissent une image équivalant presque à la réalité sensible. L'on se croit en présence de Palissy, on le voit, on l'entend, et l'émotion, pour ne pas s'étaler en phrases éloquentes, n'en est que plus forte et plus sûre, et se dégage des choses, comme si nul intermédiaire ne se plaçait entre elles et nous.
En général, voilà comment il faut procéder. La matière contient l'indication sèche du sujet : il s'agit de substituer à cette indication une représentation. C'est-à-dire que sous les mots abstraits que donne la matière il faut apercevoir les faits qui les traduisent. Il faut analyser ces mots, et les résoudre en leurs équivalents sensibles : autrement dit il faut imaginer les faits, en s'aidant et en se guidant par les recherches convenables. L'érudition historique, l'examen des cas analogues fournissent ici do grands secours. Mais, qu'on s'en souvienne, il s'agit moins d'être matériellement exact que de donner la sensation de la vie : on peut ne donner que des faits réels et n'en omettre aucun, et faire pourtant un récit insignifiant. Au lieu qu'un détail bien choisi, bien inventé, ou bien placé, nous donne aussitôt le contact d'une âme, et nous dresse un homme, une époque devant les yeux.
Mais, j'y reviens toujours, effacez les mots abstraits, et figurez les actions, les gestes, les paroles qui leur équivalent. Ne me dites pas que Palissy tombe dans un profond désespoir : montrez-le-moi « si fort écoulé en sa personne, qu'il n'y avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes », si maigre, si décharné, « que les liens dont il attachait ses bas de chausses, étaient, soudain qu'il cheminait, sur ses talons, avec le résidu de ses chausses ». Montrez-le « s'en allant promener en la
12 COMPOSITIONS FRAXÇATSES.
prairie de Saintes », tout mélancolique; ou, son travail achevé, « s'en allant coucher à la minuit ou au point du jour, sans chandelle, bricoUant et tombant d'un côté ou d'autre, comme un homme qui serait ivre de vin ». Ne me dites pas qu'on se moque de lui : faites-moi voir tous ces « artisans, comme chaussetiers, cordonniers, sergents et notaires, et un tas de vieilles »; que j'entende leurs caquets, et que leur ignorante malignité enfonce le poignard dans l'àme douloureuse de Palissy. Des faits, encore une fuis : tout est là; c'est en opérant cette substitution des faits aux termes abstraits que vous arriverez à former en vous la vision, et comme riiallucination de la chose que vous avez à décrire. Vous n'aurez plus alors à vous mettre l'esprit à la torture pour composer une narration : il vous sulflra de copier l'image intérieure élaborée en vous.